Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Ron Jude : quand l’insignifiant fait sens
Ron Jude , « Lago », Mack, Londres
Ron Jude aime à citer la phrase de John Dernielle dans « Wolf in White Van » : « Je sais ce qui m’est arrivé et j’ai assez d’information pour tout reconstruire mon histoire mais la personne à qui c’est arrivé et désormais tellement loin de moi : je sais seulement qui elle est quand je vois mon visage - c’est le seul dont je me souvienne ». Cela correspond parfaitement à son livre « Lago ». Le photographe est retourné photographier le désert californien où il a grandi.
Comme un détective il y recherche des clés de son identité à travers 54 photographies prises entre 2011 et 2014. Le langage de l’artiste est fidèle à ses caractéristiques fondamentales : la narration passe par la quête de choses banales (euphémismes) et parfois d’angles de vue qui cachent (volontairement) plus qu’il ne montre.
On se souvient de sa superbe série « Executive Models » où Wall Street (ou ce qui en tient de lieu) était montré de manière symbolique et subtilement engagée uniquement par les costumes vus de dos des banquiers ou traders.
Revenant sur les lieux arides ( à tous les sens du terme) de sa jeunesse Jude en fat remonter les araignées venimeuses en renonçant à toute pornographie de façade.
En ce sens sa manière de photographier le désert n’est pas sans rappeler les visions équivalentes dans le « Kill Bill 2 » de Tarantino. Les objets dérisoires créent une archéologie poétique qui n’a rien d’insignifiante.
L’artiste ne cherche pas à en tirer un sens, une morale ou une synthèse : il crée des modélisations et des rythmes visuels à la recherche d’une harmonie qui évoque à la fois la hantise et la puissance des lieux. Jude en compose un « cairn » et fait de nous non des voyeurs (puisqu’il n’a pas grand chose à voir) mais des correspondants clandestins.
Télescopages et transpirations de Jeanne Borensztajn
Journal Extime, 2015, vidéo réalisée dans le cadre de « J’ai mal ! J’ai peur ! » organisé par la galerie Vivoequidem, Paris, février 2016.

Journal Extime, 2015, vidéo réalisée dans le cadre de « J’ai mal ! J’ai peur ! » organisé par la galerie Vivoequidem, Paris, février 2016.
Jeanne Borensztajn cherche différents types de contact entre diverses images à partir du papier. Elles sont délavées, coupées, collées en divers jeux de transparences, de reflets, puis déplacées en des installations, photos, vidéos, dessins ou textes.
L’envers et l’endroit se rencontrent et font apparaître de nouvelles interfaces, marges, filtres, intervalles. Par exemple ses Télescopages sont des collages fortuits trouvés dans les pages du journal Libération.
Deux tranches de deux photos différentes se trouvent apostées en un montage intempestif. Les photographies de « Trans-parutions» sont créées en interposant une page de journal près d’une source lumineuse : recto et verso s’y superposent par transparence.
L’information est toujours transfigurée, déformée pour un nouveau message ou dialogue. L’artiste le crée aussi en « imageant » des dictons ́ proposés selon des installations composées d’éléments hybrides ou qui se répondent : à trois dessins dans des cadrans d’horloges murales (un artichaut, une clémentine, camembert) répondent, sur le sol, des vrais morceaux de telles denrées.
Pour l’installation Journal Extime un texte est à l’écran tel un journal écrit en blanc sur noir. Il peut se lire à diverse vitesse comme s’il s’agissait d’un prompteur. L’artiste le récite. Le texte est un mélange de donnée intimes ou collectives.
Une nouvelle fois l’interface est recherchée afin de créer un passage de frontière par une surface capable d’imprimer et d’exprimer. La vidéo de l’expérimentation permet à l’artiste d’exprimer ses angoisses face à la gravité du monde.
Le système est imparable : le trouble personnel que suscitent des catastrophes qui ont épargné l’artiste, lui rappelle qu’elle n’en est pas à l’abri. L’histoire et l’actualité rencontrent donc l’expérience intérieure de la créatrice.
Elle s’inscrit ainsi au cœur du monde à travers ses interrogations et angoisses. Une telle re-présentation l’aide à vivre et l’œuvre se veut un partage de ce qui tient d’une confrontation et d’une catharsis.
Jean-Paul Gavard-Perret
Photo de l’auteure : Melania Avanzato
Carole Zalberg, « A la trace », Intervalles, 2016, 85 pages, 12 €
Le livre - sorte de fiction générale en gestation - de Carole Zalberg (issue d’une famille polonaise exilée en France à la veille de la guerre de 1940) répond à un « projet de fiction inspiré de la vie de trois cousins germains nés là-bas ».
Passant un mois près d’eux l’à Tel-Aviv l’auteure y transcrit son journal de voyage au sein d’une chronique de la rencontre et des retrouvailles. Il propose un maillage nostalgique de remémoration au sein d’une terre qui reste pour Carole Zalberg l’ « ancrage » capable de résister aux incertitudes des lendemain.
Dédié à sa tante et sa mère qui furent toutes deux cachées pendant la guerre afin d’échapper à la Shoah ; de livre fait suite à « Chez eux » où l’auteur imaginait les douleurs des séparations. Sa tante a choisi dès 1946 de partir pour Israël et de participer à fondation d’un des premiers kibboutz de Galilée.
Sa mère préféra rester en France pour donner à sa fille une vie moins austère que celles inhérente aux pionniers. Le livre met l’accent sur les malentendus inhérents à ces choix de vie de famille que l’exil rapproche et éloigne.
Revenant en Israël trente ans après son dernier voyage la Parisienne » qui passait ses vacances dans le kibboutz de sa tante prolonge sa réflexion à la fois sur sa judéité et sur son second pays.
Elle y retrouve des sensations de sa jeunesse, rencontre non seulement sa famille mais des écrivains. Mais plutôt que dérouler à sa main la géopolitique du temps elle scrute ce qu’elle nomme des « géographies intimes » qui en s’éloignant des problématiques « classiques ».
L’auteure se « contente » (mais c’est ce qui fait le prix de son témoignage) d’offrir sa vision impressionniste toute en pudeur et modestie. En émanent des sentiments diffus et opposés ; la confiance butte sur le désarroi, la joie se mêle à la détresse à travers un récit d’émotions et la beauté des paysages.
Carole Zalberg poursuit l’évolution de sa pensée et de son être tiraillés par l’éclosion progressived’une hybridation née l’exil et de la disparition, de la trace des morts dans le vivants.
Une tel livre représente un « work in progress» où la diversité, la complexité et un certain mystère nourrissent moins la résilience (ce mot valise) que la transmission.
Y planent aussi ce qui est souvent tu : la présence de Tsahal et la rapport que le jeunesse mais aussi les parents entretiennent avec l’armée et des guerres jugées parfois justes parfois absurdes.
Pour beaucoup d’entre ceux qui ont cherché refuge en Israël pour se reconstruire voir leurs enfants exposés à la mort n’est pas une simple affaire et suscite bien des interrogations dont les questions ne sont pas simples.
Michel Braun et les leçons des ténèbres
Galerie Alexandre Mottier, Genève
Avec Braun aucune image n’est image mais elle donne plus que son reste. Et celui qui la fomente n’est que son propre « ghostpainter », nègre blanc d’abracadabrantesques des cendres en un frôlement d’imprévisibles élytres et avec obstination du sage.
Par empreintes, tachisme et différents types de report Michel Braun n’élargit pas le chaos. Mais il ne cherche pas plus à le réduire. Par divers type d’impressions et de surimpressions surgissent des agglutinements de textures et les taches qu’ils laissent.
Existent d’étranges mixions , structures et incidentes qui sont autant, pour reprendre des mots de Beckett des « foirades » et des « sarabandes »ou encore des haillons sans personne dedans.
L’oeuvre semble répondre à ce que Valère Novarina demande (ironiquement) à l’art « pas de être, juste des vêtements ». Comme lorsque l’étoile jaune sur une veste voulut effacer l’être et le joindre au néant.
Discontinuité, éboulis, interférences deviennent, plus que des corpus de reliques étranges, des formes hallucinées et grouillantes. Une telle œuvre en appelle à l’émotion. Nul besoin de code ou de codex juste des griffures reports pour monter dans son « carrousel » du temps et de l’horreur que celui « entend » à travers l’histoire. Chaque tache est une mise en trop dictée par la terreur des pestes brunes.
Braun ne cherche pas à en boucher les trous. Au besoin même il les élargit pour donner à chacune de ses œuvres une sorte de transparence et de la transe lucidité dans la déclinaison des noirs pour seules apparitions. C’est l’expédient ni des enfers ni des paradis mais d’un territoire du temps que l’on peut paraphraser ainsi « back is a black, is a black to black » selon une martingale infinie mais en espérant que l’histoire ne bégaie plus. Mais Braun n’en est pas convaincu.
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Lise Sarfati : je est une autre
Lise Sarfati, « Oh Man », C.I.F. Turin, du 21 janvier au 10 avril 2016.
Entrer en immersion avec soi-même à travers l’autoportrait comme le fait Lise Sarfati permet de donner au « je » des ressacs de l’identité que nul ne peut appréhender surtout lorsqu’il s’agit de la sienne en propre. L’effet de surface peut donner à voir à des limbes.
Elles sont aussi lointaines qu’étrangement familières dans l'embellie d'une surface chancelante et qui pourtant « tient ». Lise Sarfati cherche à toucher le mystère par effet de lueur.
Semble ressurgir une réalité sinon sauvage du moins première. L’artiste est à la fois à l’image mais en même temps s'égare en chaque photographie.
Une léger « sfumato » de type hollywoodien devient la marque d’une errance où se perdre même si dans la masse diaphane la mémoire reste en otage.
Le travail permet d’approcher la question essentielle porté par l’autoportrait : Qui donc au fond de soi peut se reconnaître ? Dans la douceur et le moelleux, l’ouate du moi semble gonflé par unevibration étrange. Une lumière particulière est créée. Surgit une phosphorescence particulière par effet de peau ou de voile. Ce qui semble enseveli ou immergé prend une nouvelle dimension par effets de modulation : celui –qui sait ? – d’une nouvelle zone de potentialité.
Jean-Paul Gavard-Perret
John Cage et les mystères de la création
John Cage, Quatre textes d'introduction aux quatre parties de Empty Words. Traduit de l'anglais (USA) par Pascal Poyet, Editions Contrat maint, Toulouse
Héritier de Dada, Cage fait de l’art non seulement un lieu du plein d’images et de sons mais aussi du vide et du silence. La musique reste néanmoins son mode premier d’expression toutefois le poétique n’est jamais loin. Musique et mot sont là afin de sonder les abysses dans la suite de Thoreau et Mallarmé. Pour l’artiste l’art doit donc passer par une ascèse propre à nourrir écoute et interrogation.
Toute la démarche créatrice passe ainsi par le blanc et le silence afin de repartir « à zéro » et reconstituer une virginité culturelle, mentale et perceptive.
Cage convie son public à la méditation autant par sa ‘musique » que par ses happening (comme son premier où le public était invité à la toile blanche de Rauschenberg).
Sa poésie quant à elle, est dans la droite ligne du « coup de dés ».
Le blanc y est essentiel mais son point zéro n’est qu’un degré premier. Il ne vise qu’à recréer les conditions de la liberté créatrice pour celui dont le savoir ou la culture sont comme la nature : des réservoirs de formes où puise l’artiste. D’où le recours constant au plagiat institutionnalisé par Cage, en principe fondamental d’écriture et élevé au rang de morale sociale pour celui qui - à la possession des choses - préfère leur utilisation lorsque le besoin s’en fait sentir.
Jean-Paul Gavard-Perret
Peter Lindbergh artisan des poncifs
Peter Lindbergh se veut un enchanteur : mais son œuvre radote à coup de portraits qui d’un modèle à l’autre semblent interchangeables. La femme est une nymphe saisie dans un rituel indécis et flottant. Des coulées de lumière se déversent mais cela ne suffit pas à donner à l’œuvre une portée universelle. L’œuvre – en dépit des stars qu’elle scénarise – reste anecdotique. Il manque de l’élan dans ce qui tient d’un perpétuel soliloque médiatique drôle en hommage à la femme qui devient une sorte de concept dans des lacis qui ne déplacent rien.
En robe de soirée ou en bottes, yeux en amande, anneaux aux oreilles, jouant les gitanes abandonnées, sauvages et sévères tout appels à la bagatelle éliminés, la visibilité de la femme n’est pas absolue mais factuelle. Elle donne l’impression ne n'avoir jamais pu être comme elle est aujourd'hui. L’œuvre est trop léchée pour être pertinente. Elle veut jouer du rêve mais n’en est qu’une pâle copie plutôt mièvre.
Ce qui prétend donner à voir l’intime de l’être reste factice et sans émotion. Les rudiments de peau n’offrent que ceux d’un langage certes maîtrisé mais chargé de convention. Les corps restent des armoires vides de toute poésie. La femme demeure l’objet fantasmatique et l’œuvre qu’un chapitre de cette histoire trop connue.
Mystiques et toc ou la misère de la pensée ou comment faire briller la pensée juive par son antithèse
Christophe André, Alexandre Jollien, Matthieu Ricard, « Trois amis en quête de sagesse », coédition L’Iconoclaste & Allary éditions, 2016.
Les "é"-troits mousquetaires de la sagesse qui ont osé ce livre sont à la méditation ce qu’Onfray est à la philosophie ou le chat aux souris (ce qui n’est pas gentil pour les chats).
Hommes de médias et d’images les trois auteurs ne doivent leur notoriété qu’à des malentendus.
Mais pas plus qu’en littérature les bons sentiments font la bonne sagesse. Son « bonze » usage ici tourne à la plaisanterie : il y a du lacangourou dans l’air et des poncifs new-wave. Tout reste de l’ordre du ressemelage de la pensée au nom de la dignité des êtres.
Les renards occupent leurs terriers en adaptant une déco douteuse et des agrandissements de stuc. La pensée passe aux oubliettes sous prétexte de son apprentissage.
Les trois grands-ducs sans bourg délivrent un pensum anesthésiant. Les paupières se font vite lourdes là où la « philosophie » se déglutit en infimes particules.
Vu l’accueil médiatique du livre il sera sans doute bon pour l’économie de marché de l’édition. Les trois « écrivains » reconnus y sont déjà considérés comme des bienfaiteurs même si leur sagesse fantoche ressemble à un fil de fer ridicule ou à un œuf en plâtre.
L’être qui veille à son existence ne doit pas venir la puiser dans une telle gamelle.
Relire Montaigne lui fera plus de bien car chez lui langage n’offre pas d’issue dérisoire, telle qu’elle se débite ici, vers la réalité où chacun va sans savoir qu’il s’y rend. Les minuscules brindilles de cet « essai » veulent rendre réseau du Tout : leurs auteurs l’habitent en coucou et l’habillent de vent.
Redécouvrir Boris Lurie
“No Compromises! The Art of Boris Lurie” Jewish Museum, Berlin, 26 Février- 31 Juillet 2016.

Boris Lurie “No Compromises! The Art of Boris Lurie” Jewish Museum, Berlin, 26 Février- 31 Juillet 2016
Boris Lurie est un artiste russe survivant de la Shoah. Il a re-présenté son horreur en créant un mouvement intitulé « No! Art ». Né Leningrad en 1922, il quitta avec sa famille la ville pour la Lituanie.
Il fut emprisonné pendant la seconde guerre mondiale dans divers camps de concentration. Il absorba des images d’horreur qui ne cessèrent de resurgir dans sa peinture jusqu’à sa mort e à Manhattan où il s’installa juste après la guerre et où il devint peintre.
Avec Sam Goodman et Stanley Fisher ils formèrent un groupe qui fut défendu par la March Gallery de New-York.
Les œuvres des trois artistes étaient aussi profondes que provocatrices. Elles furent parfois qualifiées de « vulgaires » tant elles mettaient en exergue la violence et l’aliénation d’une réalité concentrationnaire que beaucoup refusaient de voir et qui se prolongea avec l’arrivée de l’ère de la bombe atomique.
En 1962 un des tableaux de Lurie fait scandale en combinant un svastika avec l’étoile de David. Trois ans plus tôt « Railroad Collage » choqua déjà parce que l’artiste montrait une femme nue en surimpression de cadavres empilés sur le plateau d’un wagon.de marchandises.
L’objectif pour Lurie n’était pas de détruire l’art mais de lui faire dire autre chose.
D’où le nom de « No! Art” choisi pour le mouvement que les trois peintres créèrent et qui fut défendu par la galerie Gertrude Stein à Manhattan”.
Pour qualifier l’importance de ce mouvement elle trouva ironiquement la formule « lutter contre l'insuffisance rénale créée par les complications du coup porté à l’humanité par la seconde guerre mondiale».Ce mouvement s’inscrivait contre l’Abstractionnisme Abstrait et le Pop Art mais aussi contre les influences mortifères et la déshumanisation produites par le fascisme, le racisme er l’impérialisme.
Toutefois cette peinture « Post-War » n’eut pas le retentissement que reçurent ses concurrentes. Aux raisons (douteuses) esthétiques se superposaient des raisons politiques et consuméristes. La radicalité d’un tel art (qui eut des descendances avec Basquiat) se heurta à une intelligentzia hypocrite et la loi d’une certaine culture capitalistique peu encline à un tel travail. Lurie fut le dernier survivant du mouvement qui néanmoins fut peu à peu reconnu. Les œuvres de l’artiste apparurent progressivement dans plusieurs expositions américaines comme européennes. Une de ses œuvres fit l’ouverture du Musée de Buchenwald en 1988. Et le Musée Juif propose enfin une importante rétrospective de l’artiste.
Le procès Eichmann : l’histoire et ses images
« Le Moment Eichmann», Collectif - Coordination éditoriale de Sylvie Lindeperg et Annete Wieviorka, Albin Michel, Paris

Le Moment d'Eichmann édition Albin Michel "Au moment du procès Eichmann j’avais 7 ans. Après son exécution, mon père nous a juste dit, un jour qu’on était à table: « Eichmann a été jugé, pendu, brûlé et ses cendres ont été jetées à la mer ». Une image terrible dans ma tête d’enfant."dessin de Kichka son blog
Le livre est consacré à la retransmission par images du projet Eichmann. Le corpus filmique total du procès est de 500 heures (dont certaines ont disparu).
Ce document médiatique fut d’un retentissement mondial. Il passa par la radio, le cinéma et la télévision et ouvrit véritablement la question de la « solution finale ».
La criminalité nazie sortit totalement de ce stock d’images captés principalement par la vidéo et diffusé par la télévision. Rappelons que juste avant, Israël - on l’oublie trop souvent - avait été forcée par Fritz Bauer de sortir du silence, de traquer les nazis et faire de la prise d’Eichmann son affaire.
La procédure du procès devint un « nouveau Nuremberg ». Celui du peuple israélien. Les survivants à la fin de la guerre (cf. « La coline 24 ne répond plus ») qui furent d’abord quelque peu rejeté par les jeunes israéliens qui voulaient a priori sinon oublier le passé mais s’en abstraire allaient en être bouleversés.
L’exclusivité des images avait été donné » à Léo Hurwitz par l’initiative d’une petite compagnie américaine de Milton Trottman.
Celui-ci découvre que rien n’est prévu pour la retransmission d’un procès que Ben Gourion ne voulait pas transformer en spectacle. Trautmann grâce à quatre caméras Marconi allait enregistrer le procès en toute discrétion. Hurwitz choisissait chaque fois une des quatre images enregistrées sur magnétoscope Ampex selon la technique du « tourner-montrer ».
Cela fut un tout premier enregistrement vidéo en « live ». Hurwitz filme non seulement les acteurs mais le public. Utilisant zoom, très gros plans, plans de coupe, plans d’écoute le réalisateur saisit l’émotion sur les visages lors des témoignages.
Ces images bouleversent et produisent une émotion considérable. Le témoin devient porteur de mémoire et de récit. Il est déterminant autant pour le procès, l’histoire de la déportation et celle du cinéma de reportage.
Très vite néanmoins ces images furent décontextualisées pour de bons ou un mauvais usage. Entre autre le procès Eichman reste souvent connu que par le film « Un spécialiste » qui « remonte » les documents selon des modulations de l’original qui entrainait parfois une falsification par « ravaudage ».
« Un spécialiste » a reconstruit platement le procès selon Hannah Arendt dont le texte se substitua aux minutes du procès comme si elle en avait écrit le scénario. Et ce récit confronté à celui du procès pose le sens des images et leur historicité.
Ce livre collectif montre comment les images du procès Eichman a permis une connaissance précise de la Shoah, créa un nouveau regard sur les survivants et ouvrit le cinéma israélien vers un nouveau regard (Le Quatrième coup » par exemple).
Ajoutons que le film du procès eut un grand écho aux USA et en Allemagne. En France la couverture visuelle fut relativement peu suivie car les postes de télévision étaient rares et l’actualité française mouvementée (Putsch des généraux à Alger).
Le temps du « Chagrin et la pitié » n’était pas venu. Mais le Procès allait ouvrir vers une vérité autre de ce qu’on voulait croire.
Extrait du livre :