Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Lise Sarfati : je est une autre
Lise Sarfati, « Oh Man », C.I.F. Turin, du 21 janvier au 10 avril 2016.
Entrer en immersion avec soi-même à travers l’autoportrait comme le fait Lise Sarfati permet de donner au « je » des ressacs de l’identité que nul ne peut appréhender surtout lorsqu’il s’agit de la sienne en propre. L’effet de surface peut donner à voir à des limbes.
Elles sont aussi lointaines qu’étrangement familières dans l'embellie d'une surface chancelante et qui pourtant « tient ». Lise Sarfati cherche à toucher le mystère par effet de lueur.
Semble ressurgir une réalité sinon sauvage du moins première. L’artiste est à la fois à l’image mais en même temps s'égare en chaque photographie.
Une léger « sfumato » de type hollywoodien devient la marque d’une errance où se perdre même si dans la masse diaphane la mémoire reste en otage.
Le travail permet d’approcher la question essentielle porté par l’autoportrait : Qui donc au fond de soi peut se reconnaître ? Dans la douceur et le moelleux, l’ouate du moi semble gonflé par unevibration étrange. Une lumière particulière est créée. Surgit une phosphorescence particulière par effet de peau ou de voile. Ce qui semble enseveli ou immergé prend une nouvelle dimension par effets de modulation : celui –qui sait ? – d’une nouvelle zone de potentialité.
Jean-Paul Gavard-Perret
John Cage et les mystères de la création
John Cage, Quatre textes d'introduction aux quatre parties de Empty Words. Traduit de l'anglais (USA) par Pascal Poyet, Editions Contrat maint, Toulouse
Héritier de Dada, Cage fait de l’art non seulement un lieu du plein d’images et de sons mais aussi du vide et du silence. La musique reste néanmoins son mode premier d’expression toutefois le poétique n’est jamais loin. Musique et mot sont là afin de sonder les abysses dans la suite de Thoreau et Mallarmé. Pour l’artiste l’art doit donc passer par une ascèse propre à nourrir écoute et interrogation.
Toute la démarche créatrice passe ainsi par le blanc et le silence afin de repartir « à zéro » et reconstituer une virginité culturelle, mentale et perceptive.
Cage convie son public à la méditation autant par sa ‘musique » que par ses happening (comme son premier où le public était invité à la toile blanche de Rauschenberg).
Sa poésie quant à elle, est dans la droite ligne du « coup de dés ».
Le blanc y est essentiel mais son point zéro n’est qu’un degré premier. Il ne vise qu’à recréer les conditions de la liberté créatrice pour celui dont le savoir ou la culture sont comme la nature : des réservoirs de formes où puise l’artiste. D’où le recours constant au plagiat institutionnalisé par Cage, en principe fondamental d’écriture et élevé au rang de morale sociale pour celui qui - à la possession des choses - préfère leur utilisation lorsque le besoin s’en fait sentir.
Jean-Paul Gavard-Perret
Peter Lindbergh artisan des poncifs
Peter Lindbergh se veut un enchanteur : mais son œuvre radote à coup de portraits qui d’un modèle à l’autre semblent interchangeables. La femme est une nymphe saisie dans un rituel indécis et flottant. Des coulées de lumière se déversent mais cela ne suffit pas à donner à l’œuvre une portée universelle. L’œuvre – en dépit des stars qu’elle scénarise – reste anecdotique. Il manque de l’élan dans ce qui tient d’un perpétuel soliloque médiatique drôle en hommage à la femme qui devient une sorte de concept dans des lacis qui ne déplacent rien.
En robe de soirée ou en bottes, yeux en amande, anneaux aux oreilles, jouant les gitanes abandonnées, sauvages et sévères tout appels à la bagatelle éliminés, la visibilité de la femme n’est pas absolue mais factuelle. Elle donne l’impression ne n'avoir jamais pu être comme elle est aujourd'hui. L’œuvre est trop léchée pour être pertinente. Elle veut jouer du rêve mais n’en est qu’une pâle copie plutôt mièvre.
Ce qui prétend donner à voir l’intime de l’être reste factice et sans émotion. Les rudiments de peau n’offrent que ceux d’un langage certes maîtrisé mais chargé de convention. Les corps restent des armoires vides de toute poésie. La femme demeure l’objet fantasmatique et l’œuvre qu’un chapitre de cette histoire trop connue.
Mystiques et toc ou la misère de la pensée ou comment faire briller la pensée juive par son antithèse
Christophe André, Alexandre Jollien, Matthieu Ricard, « Trois amis en quête de sagesse », coédition L’Iconoclaste & Allary éditions, 2016.
Les "é"-troits mousquetaires de la sagesse qui ont osé ce livre sont à la méditation ce qu’Onfray est à la philosophie ou le chat aux souris (ce qui n’est pas gentil pour les chats).
Hommes de médias et d’images les trois auteurs ne doivent leur notoriété qu’à des malentendus.
Mais pas plus qu’en littérature les bons sentiments font la bonne sagesse. Son « bonze » usage ici tourne à la plaisanterie : il y a du lacangourou dans l’air et des poncifs new-wave. Tout reste de l’ordre du ressemelage de la pensée au nom de la dignité des êtres.
Les renards occupent leurs terriers en adaptant une déco douteuse et des agrandissements de stuc. La pensée passe aux oubliettes sous prétexte de son apprentissage.
Les trois grands-ducs sans bourg délivrent un pensum anesthésiant. Les paupières se font vite lourdes là où la « philosophie » se déglutit en infimes particules.
Vu l’accueil médiatique du livre il sera sans doute bon pour l’économie de marché de l’édition. Les trois « écrivains » reconnus y sont déjà considérés comme des bienfaiteurs même si leur sagesse fantoche ressemble à un fil de fer ridicule ou à un œuf en plâtre.
L’être qui veille à son existence ne doit pas venir la puiser dans une telle gamelle.
Relire Montaigne lui fera plus de bien car chez lui langage n’offre pas d’issue dérisoire, telle qu’elle se débite ici, vers la réalité où chacun va sans savoir qu’il s’y rend. Les minuscules brindilles de cet « essai » veulent rendre réseau du Tout : leurs auteurs l’habitent en coucou et l’habillent de vent.
Redécouvrir Boris Lurie
“No Compromises! The Art of Boris Lurie” Jewish Museum, Berlin, 26 Février- 31 Juillet 2016.

Boris Lurie “No Compromises! The Art of Boris Lurie” Jewish Museum, Berlin, 26 Février- 31 Juillet 2016
Boris Lurie est un artiste russe survivant de la Shoah. Il a re-présenté son horreur en créant un mouvement intitulé « No! Art ». Né Leningrad en 1922, il quitta avec sa famille la ville pour la Lituanie.
Il fut emprisonné pendant la seconde guerre mondiale dans divers camps de concentration. Il absorba des images d’horreur qui ne cessèrent de resurgir dans sa peinture jusqu’à sa mort e à Manhattan où il s’installa juste après la guerre et où il devint peintre.
Avec Sam Goodman et Stanley Fisher ils formèrent un groupe qui fut défendu par la March Gallery de New-York.
Les œuvres des trois artistes étaient aussi profondes que provocatrices. Elles furent parfois qualifiées de « vulgaires » tant elles mettaient en exergue la violence et l’aliénation d’une réalité concentrationnaire que beaucoup refusaient de voir et qui se prolongea avec l’arrivée de l’ère de la bombe atomique.
En 1962 un des tableaux de Lurie fait scandale en combinant un svastika avec l’étoile de David. Trois ans plus tôt « Railroad Collage » choqua déjà parce que l’artiste montrait une femme nue en surimpression de cadavres empilés sur le plateau d’un wagon.de marchandises.
L’objectif pour Lurie n’était pas de détruire l’art mais de lui faire dire autre chose.
D’où le nom de « No! Art” choisi pour le mouvement que les trois peintres créèrent et qui fut défendu par la galerie Gertrude Stein à Manhattan”.
Pour qualifier l’importance de ce mouvement elle trouva ironiquement la formule « lutter contre l'insuffisance rénale créée par les complications du coup porté à l’humanité par la seconde guerre mondiale».Ce mouvement s’inscrivait contre l’Abstractionnisme Abstrait et le Pop Art mais aussi contre les influences mortifères et la déshumanisation produites par le fascisme, le racisme er l’impérialisme.
Toutefois cette peinture « Post-War » n’eut pas le retentissement que reçurent ses concurrentes. Aux raisons (douteuses) esthétiques se superposaient des raisons politiques et consuméristes. La radicalité d’un tel art (qui eut des descendances avec Basquiat) se heurta à une intelligentzia hypocrite et la loi d’une certaine culture capitalistique peu encline à un tel travail. Lurie fut le dernier survivant du mouvement qui néanmoins fut peu à peu reconnu. Les œuvres de l’artiste apparurent progressivement dans plusieurs expositions américaines comme européennes. Une de ses œuvres fit l’ouverture du Musée de Buchenwald en 1988. Et le Musée Juif propose enfin une importante rétrospective de l’artiste.
Le procès Eichmann : l’histoire et ses images
« Le Moment Eichmann», Collectif - Coordination éditoriale de Sylvie Lindeperg et Annete Wieviorka, Albin Michel, Paris

Le Moment d'Eichmann édition Albin Michel "Au moment du procès Eichmann j’avais 7 ans. Après son exécution, mon père nous a juste dit, un jour qu’on était à table: « Eichmann a été jugé, pendu, brûlé et ses cendres ont été jetées à la mer ». Une image terrible dans ma tête d’enfant."dessin de Kichka son blog
Le livre est consacré à la retransmission par images du projet Eichmann. Le corpus filmique total du procès est de 500 heures (dont certaines ont disparu).
Ce document médiatique fut d’un retentissement mondial. Il passa par la radio, le cinéma et la télévision et ouvrit véritablement la question de la « solution finale ».
La criminalité nazie sortit totalement de ce stock d’images captés principalement par la vidéo et diffusé par la télévision. Rappelons que juste avant, Israël - on l’oublie trop souvent - avait été forcée par Fritz Bauer de sortir du silence, de traquer les nazis et faire de la prise d’Eichmann son affaire.
La procédure du procès devint un « nouveau Nuremberg ». Celui du peuple israélien. Les survivants à la fin de la guerre (cf. « La coline 24 ne répond plus ») qui furent d’abord quelque peu rejeté par les jeunes israéliens qui voulaient a priori sinon oublier le passé mais s’en abstraire allaient en être bouleversés.
L’exclusivité des images avait été donné » à Léo Hurwitz par l’initiative d’une petite compagnie américaine de Milton Trottman.
Celui-ci découvre que rien n’est prévu pour la retransmission d’un procès que Ben Gourion ne voulait pas transformer en spectacle. Trautmann grâce à quatre caméras Marconi allait enregistrer le procès en toute discrétion. Hurwitz choisissait chaque fois une des quatre images enregistrées sur magnétoscope Ampex selon la technique du « tourner-montrer ».
Cela fut un tout premier enregistrement vidéo en « live ». Hurwitz filme non seulement les acteurs mais le public. Utilisant zoom, très gros plans, plans de coupe, plans d’écoute le réalisateur saisit l’émotion sur les visages lors des témoignages.
Ces images bouleversent et produisent une émotion considérable. Le témoin devient porteur de mémoire et de récit. Il est déterminant autant pour le procès, l’histoire de la déportation et celle du cinéma de reportage.
Très vite néanmoins ces images furent décontextualisées pour de bons ou un mauvais usage. Entre autre le procès Eichman reste souvent connu que par le film « Un spécialiste » qui « remonte » les documents selon des modulations de l’original qui entrainait parfois une falsification par « ravaudage ».
« Un spécialiste » a reconstruit platement le procès selon Hannah Arendt dont le texte se substitua aux minutes du procès comme si elle en avait écrit le scénario. Et ce récit confronté à celui du procès pose le sens des images et leur historicité.
Ce livre collectif montre comment les images du procès Eichman a permis une connaissance précise de la Shoah, créa un nouveau regard sur les survivants et ouvrit le cinéma israélien vers un nouveau regard (Le Quatrième coup » par exemple).
Ajoutons que le film du procès eut un grand écho aux USA et en Allemagne. En France la couverture visuelle fut relativement peu suivie car les postes de télévision étaient rares et l’actualité française mouvementée (Putsch des généraux à Alger).
Le temps du « Chagrin et la pitié » n’était pas venu. Mais le Procès allait ouvrir vers une vérité autre de ce qu’on voulait croire.
Extrait du livre :
Simon Edelstein et les spectacles du monde
Les récits photographiques et filmiques de Simon Edelstein règnent sur un monde déjà venu mais le redécouvre. L’image devient une puissance active, elle devient un acte éternel se produisant dans le temps. Les récits du Genevois trace en termes de durée ce qui est dessiné en termes d’espace.
De telles œuvres font voir le monde selon un angle particulier et assurent la permanence d’une telle vue. Il faut donc parler de l’enrobement narratif du monde dans le corps de telles images qui deviennent la continuité du vivant humain fécondé et pensant.
Même lorsqu’il capte des paysages l’être n’est jamais loin d’autant que l’image permet de « parler » dans toutes les langues.
Simon Edelstein en profite pour montrer beaucoup de peuples et de civilisation. Leurs prises, dans leur diversité, se donnent chaque fois comme valable pour tous les autres. Si bien que le jaillissement d’écume d’Aphrodite misérables qui sortent de l’océan sans la moindre propension érotique est l’équivalent des temps incompressibles chers à Hésiode à l’aube de notre civilisation. Chaque image devient la rosée du matin ou le crépuscule des temps.
Certes toutes ces versions semblent s’interrompre les unes les autres, mais cela les rend fertiles et signifiantes. Les interruptions nous parlent et les images mettent au besoin à mal le cycle des chants dits prophétiques et leurs apologies de la violence.
Il y a toujours le verso et le recto du monde. Le parcours devient double. Il suit l’éclosion des civilisations jusqu’à leur réduction à néant. A ce titre l’œuvre du Suisse reste exceptionnelle.
Sa narration mentale ne se produit jamais dans les vacillations d’un fantasme de monde mais dans l’approche d’une vérité. Le travail possède donc une singularité première : elle ne cherche pas l’exception mais des règles qui insidieusement régissent l’histoire des mondes. L’artiste en évoque des clés loin des narrations brutales, maquillées.
Preuve que si l’image est jugée parfois « inerte » des transformations narratives peuvent le charger d’une énergie insoupçonnée.
Beth Foley : des contes germaniques à la Shoah
Les narrations de Beth Folley entraînent vers des territoires aussi précis et réalistes qu'étranges et surréalistes. L'émotion est travestie mais tout autant soulignés par des narrations où l'évidence d'apparence crée un abîme.
L'œuvre est la résultante de divers "dépôts" : ceux de la peinture flamande de la Renaissance, ceux des contes horribles racontées aux enfants et ceux de la Shoah. De ces vagues successives se crée un point d'équilibre ou de déséquilibre qui traverse chaque œuvre d'un inquiétant rayonnement.
L'œuvre est l'aboutissement d'un lent travail d'approches et de révisions.
Celui d'un œil et d'une main en mue perpétuelle et obsessionnelle. Mais il s'agit de dégager des constantes, de laisser des traces lisibles. Le corps s'ouvre et se referme. Il est nu ou habillé pour ouvrir la mémoire aux "blémissements" de l'Histoire.
Nashville (où habite l'artiste n'est jamais loin) : mais ce réel est un prétexte à une recherche plus profonde qu'il n'y paraît. Le corps s'expose comme énigme. Se montre, se cache, se pense en pulsations lourdes et ludiques mais d'où sourd, du plus profond, bien des ombres.
Dans ´ Berliners » elle a fait le portrait d’une famille juive portant l’Etoile jaune et regardant passivement le spectateur.
Cette toile a été conçue à partit d’une photographie d’un survivant de l’Holocauste dont la mère est un des personnages du tableau.
Mais chaque œuvre n’est jamais intégralement centrée sur le réel : l’aspect fable y est intégré en un mixage sidérant. L’artiste tente de se libérer des terreurs par des images qui se veulent cathartiques.
Elle a créé certaines oeuvres en se servant des mémoires des survivants aux camps d’extermination même si la shoah n’est qu’implicite dans ses peintures. Et elle ne cesse d’être hantée par une question : au moment de la Shoah, Dieu était-il mort ou endormi ?
Jean-Paul Gavard-Perret
Le pictorialisme de Laurent Benaïm
Laurent Benaïm poursuit deux buts : montrer la force du désir et l'incroyable diversité des corps.
Pour les réaliser il utilse la technique du tirage à la gomme arabique sur papier à dessin.
Cela donne un aspect pictural à ses portraits.
Le sujet n’est « rien », la lumière est tout. L’artiste photographie les femmes pour donner à voir comment elles apparaissent c'est-à-dire pour ce qu'en font la lumière, l'atmosphère.
Celles-ci donnent la qualité essentielle et la plus difficile à acquérir pour la photographie.
Benaïm propose une lumière à la fois sourde et diffuse, tamisée par des effets de gommage.
Ils dirigent le réel vers le rêve.
La peinture reste toujours présente et nourrit le travail du photographe. Souvent les figures sont isolées mais l’artiste propose aussi des figurations de groupes.
L’érotisme est parfois cru mais le plus souvent suggéré selon une poésie allusive.
Emane un étrange effet de proximité et d’éloignement, de complicité et de mise à distance.
La photographie perd de sa densité spécifique mais éloigne tout autant d’une certaine théâtralité sauf à de rares exceptions.
Héritier de Man Ray et proche d’un Faigenbaum le photographe invente un langage spécifique loin de la grande tradition réaliste ou lyrique des esthétiques pictorialistes plus ou moins impressionnisme.
Elle s’enrichit d'une poésie qui interpelle et qui rapproche le médium de ses possibilités spécifiques.
Existe un au-delà de ce qui est montré car Benaïm donne à voir ce qui ne pourrait se peindre
Plus intéressé par la « corporéité » (Beckett) que le reproduction d’un corps, il s’éloigne de la fausse évidence du portrait « classique ».
Il en fait éclater les masques et prouve que tout photographe est celui qui se met en quête de l'opacité révélé du corps et de son règne énigmatique.
Le tout en atteignant le « photographique » - équivalent dans l’image fixe du « filmique » cher à Barthes.
Soudain le dedans laisse monter sa trace et son ajour par l’éclat diffracté de la lumière sur la peau des êtres.
A ce titre Laurent Banaïm ne cherche pas à satisfaire le regard et la curiosité par des images accomplies, arrêtées mais par le gonflement progressif de leur vibration ou l’amorce de leur extinction.
Son univers photographique est aussi composite que rare.
Le silence du regard devient vibration parce que la trace argentique se transforme en énergie originale. Le portrait n'engendre pas le monde de l'hypnose mais de la gestation.
Jean-Paul Gavard-Perret
Sabine Weiss l’attentive
Sabine Weiss est née à Saint Gingolph en Suisse en 1924. Au moment de la guerre elle décide de devenir photographe parce c’est (disait-elle) ce qu’elle aime faire.
Elle ne se prend pas pour une artiste mais pour une reporter à une époque d’ailleurs où la photographie n’avait pas encore ses titres de noblesse.
De 1942 à 1945 elle fait l’apprentissage du métier chez la dynastie photographique des Boissonnas à Genève. Puis elle part à Paris de manière « définitive ». Elle propose à Willy Maywald d’être son assistante puis rencontre l’homme de sa vie le peintre Hugh Weiss.
Son travail la fait naviguer entre la mode, le reportage, la publicité. Mais elle se préserve des temps de création libre où elle tente de saisir de manière la plus simple la profondeur humaine.
Ses photos sont toujours un parfait exemple d’harmonie et d’attention tendre (et parfois amusée) portée sur le monde.
La ville comme la campagne est pour elle des réserves inépuisables qu’elle pénètre avec poésie et un regard décalé juste ce qu’il faut et sans la moindre arrogance. L’artiste cherche à donner plus de relief à la vie.
L’esprit et le corps émergeant de l’instinct de conservation trouvent jusque dans l’inconfort une beauté vraie qui relie le monde visible et l’ineffable. Les petits gredins s’y font jolis. La vision est aussi vraie que profondément singulière.
Sabine Weiss mêle volontiers des indices qui reportent à une époque particulière. Néanmoins ses photographies possèdent une forme d’éternité et surtout un potentiel d’énergie dans sa fabrique de l’imprévisible habilement recomposé. Il y a donc une dimension initiatique du réel qui, repose la question d’une forme de « sacré » dans l’art. L’émotion mais aussi l’esprit imposent leur présence entre fluidité et flux dans unes communauté inavouable avec le monde.