Les articles de Jean-Paul Gavard-Perret

artiste juif : Via Lewandowsky : voir - ou pas

Des moments tragiques peuvent tourner à la comédie ou la farce.

Via Lewandowsky : voir - ou pas.

Via Lewandowsky's "Gallery of the Missing", Jewish Museum Berlin, mars - juin 2016.

Via Lewandowsky's "Gallery of the Missing", Jewish Museum Berlin, mars - juin 2016.

Via Lewandowsky's "Gallery of the Missing", Jewish Museum Berlin, mars - juin 2016.

Via Lewandowsky utilise divers médium - principalement la sculpture et les installations scénographiées selon les perspectives de “Gehirn und Denken”.

Il incorpore aux éléments visuels des « partitions » sonores. S’intéressant plus au système de work in progress qu’à une œuvre finie, l’artiste allemand travaille divers types d’interrelations et aux erreurs qu’elles peuvent engendrer dans les constructions mentales.

L’artiste s’intéresse particulièrement au rapport d’une œuvre avec celui ou celle qui rentre en relation avec elle mais sans cultiver la recherche de pathos. A l’inverse il propose souvent un contenu satirique par les liens qu’il crée avec le passé (en particulier celui ce l’Allemagne). Jouant des oppositions son œuvre est autant grave qu’humoristique. Des moments tragiques peuvent tourner à la comédie ou la farce.

L’auteur aime la tragicomique, l’absurdité et paradoxe. Il est souvent comparé à un Sisyphe qui ne cesse de reprendre les mêmes voies héritée autant du dadaïsme que de Fluxus. Introduisant le bizarre dans le réalité il est considéré comme un critique de la bourgeoisie allemandes et de ses fondamentaux.

“Gallery of the Missing" peut sembler d’une approche moins politique. Voire… L’artiste rappelle au visteur ce qui ne doit pas exister plus longtemps.

Par ce projet il rappelle aussi tout ce qui a été perdu (entre autres pendant le nazisme) mais qui peut être toujours représenté soit dans un jeu entre le voyeur et des objets-machines qui lui font face ou encore au sein d’espaces « négatifs ». Des structures en verres noirs soulignent cette propriété. Certaines boites restent noires : le spectateur ne peut voir en elles mais une bande son permet d’évoquer les objets qui demeurent invisibles.

Livre : Mathieu Lindon, « Je ne me souviens pas »

Mathieu Lindon, « Je ne me souviens pas »

Mathieu Lindon, « Je ne me souviens pas »

Mathieu Lindon, « Je ne me souviens pas »

Mathieu Lindon, « Je ne me souviens pas », P.O.L. Editions, Paris, 2016, 16 E.

Renversant la proposition de Pérec dans « Je me souviens », Mathieu Lindon tente ici le pari inverse. Faire de l’oubli sa quête tient néanmoins de la figure de style et d’une acrobatie superfétatoire. Certes cela garde de quoi séduire. D’aucuns croient même y trouver le moyen de caser par revers les murs de l’inconscient. Voire… A la littéralité expressionniste et radical de Pérec fait place un impressionnisme disert.

Par la nomenclature filée et défilée le paradigme que l’œuvre déploie semble, certes, éloignée de la nostalgie. Mais si la stratégie est ambitieuse : le propos l’est moins. L’écriture, la « vraie » est remplacée par une analyse. Si bien que les éléments dont l’auteur ne se souvient pas perdent de leur force.

L’écriture par manque d’ambition s’implique elle-même comme l’absente, la retirée, l’endeuillante qui tente pourtant de reconstituer un “ ensemble ”. Mais l’anti-mémoire apparaît comme un jeu. Le trou de bilboquet de l’oubli, l’effet de style ne fait que le combler. Si me tour est joué un tel livre ne fera jamais oublié celui de Perec.

Photographe juif : Olivier Remera le Livre et la Prière

Le Livre et la prière : Olivier Remera.

Le Livre et la prière : Olivier Remera.

Pour OIivier Remera la photographie pour lui  devient l’action dont le but est de provoquer des développements qui dépassent l’espace et la problématique du lieu tout en lui préservant son caractère fondateur.
Là où la mort rode le soleil ouvre néanmoins une énorme volute de spiritualité.

Le photographe sort de l'évènementiel et du référentiel. Ses oeuvres deviennent « avènementielles » et les êtres s’y inscrivent au nom de la Loi qui dépasse celle des hommes. Le noir et blanc ou les couleurs fanées donne une paradoxale lumière à la prière. C’est d’ailleurs l’objet même de l’art : rendre visible à la fois l’inconnu ou plus modestement se confronter à « son suspens ».

Le Livre et la prière : Olivier Remera.

Le Livre et la prière : Olivier Remera photographe

D’une certaine manière la spiritualité passe par l’image. Elle ne cherche pourtant pas à enluminer mais à témoigner. L’œuvre reste singulière sous son apparence profane. La prière s’affiche comme espérance distillée tout au long du récit iconographique. Renonçant à « l’exil de la Face » le photographe cherche à exhumer le caché, d’accorder une rédemption aux traces enfouies dans les ténèbres.

Artiste juif :Ashok Sinha Shalom Calcutta h

Ashok Sinha : Shalom Calcutta h

Ashok Sinha : Shalom Calcutta h

Ashok Sinha multiplie par ses photographies et ses documents des explorations culturelles méconnues. Avec « Salom Calcutta » il explore la petite communauté juive de Calcutta. Elle est passée de 5000 habitants au XVIIIème siècle à une trentaine aujourd’hui. Après un voyage en Israël où il montra ses photos, l’artiste fut encouragé dans son travail. Il retourna en Inde pour la parachever. Il montre ainsi des vestiges mais aussi des « inespérés » qui perdurent au milieu des cultures dominantes.

Ashok Sinha multiplie par ses photographies et ses documents des explorations culturelles méconnues

Ashok Sinha multiplie par ses photographies et ses documents des explorations culturelles méconnues

Le présent de la culture juive résiste. Et la confrontation qu’Ashok Sinha le prouve. Le présence de la judéité ne craint pas celle qui les entoure. Le photographe permet de suivre le destin de lieux et d’êtres qui résistent aux nouvelles agitations. Preuve qu’en chaque civilisation, l’"oiseau" et l’homme sont attelés au même joug. Et chaque culture qui résiste demeure l’indéfiniment insaisissable. A l’étouffement fait place la présence ailée. Chaque tombe juive saisie par le photographe nous en instruit. De telles « preuves » en leur mémoire apprennent qu’il ne faut pas désespérer. Elles ramènent un savoir des êtres et des choses qui d’une manière ou d’une autre demeurent.

Photographe juif : James Friedman, « Pleasure and terrors of kissing »,

James Friedman, « Pleasure and terrors of kissing », voir site du photographe

James Friedman

James Friedman, « Pleasure and terrors of kissing », voir site du photographe

James Friedman, « Pleasure and terrors of kissing »

James Friedman, « Pleasure and terrors of kissing », voir site du photographe.

Après avoir revisité les camps de la mort (« Memories Effects ») dans son avant dernière série, James Freidman avec la nouvelle permet une digression fantaisiste mais plus sérieuse qu'il n'y paraît.

Il propose des baisers à sourire, des baisers à pleurer d'émotion, des baisers malices, des baisers de lune ou de soleil, des baisers au pain d'épice, des baisers à regards, des baisers labyrinthes.

Les baisers sans bémol ou parfois avec fausse note, des baisers poivre et sel, des baisers paysages, des baisers à combustion intime (ceux qui mettent le feu), des baisers solubles ou énigmatiques, des baisers de ciné, des baisers qui préfèrent l'ombre à la lumière, des baisers qui n'ont pas la langue dans leurs poches, des baisers gâteaux et ceux plus légers qui font monter au rideau.

James Friedman,

James Friedman,

Il y a aussi des baisers chauves et ceux qui portent des tresses; des baisers dans le brouillard et souvent un voyeur rôde dans les parages. Mais de tels baisers qui ne se quittent même si on en ignore tout. . A chaque spectateur d’en faire l’usage qui lui plaira..

Ni absurde félicité ni abus de confiance, la photographie parce qu'elle n'a plus besoin de nier ou d'affirmer reste la seule réponse que l'on donne à l’unions que le baiser engage.

Il ne faut donc pas chercher ce que l’œuvre cache, mais juste se laisser prendre à perte de vue en sa propension à donner existence à un espace temporel fugace soulevé par sa flamme, sa folie, son suspens, son vertige. Par elle surgit l’adhérence étroite à ce qu'il en est de désir, sur ce que l’on ignore de lui et qui n’a pas de nom.

Sarah Moon : métamorphose des poncifs

Sarah Moon : métamorphose des poncifs

Photographe juive ,Sarah Moon : métamorphose des poncifs

Photographe juive ,Sarah Moon : métamorphose des poncifs

Sarah Moon : métamorphose des poncifs

Sarah Moon, Now and Then, février 2016, House of Photography, Hambourg

Sarah Moon permet d’atteindre ou de pénétrer ce qu’il en de la féminité “ comme à la limite de la mer un visage de sable ” (Michel Foucauld) .

Son style reste très personnel. Une sorte de simplicité préside à la sophistication.
Par moments provocatrice (mais subtilement) l'artiste sacralise le corps féminin tout en lui conférant un certain érotisme "flou".

Le glamour n'est qu'un des angles pour "lire" de telles images. Il existe toujours chez Sarah Moon un désir d’approcher, par delà le vêtement, la peau au plus près. Et si elle enveloppe ses “Héroïnes” fragiles dans des robes de luxe, c’est pour mieux saisir leur beauté et un peu de leur intimité. D’autant que la photographe laisse ses modèles jouer avec le décor et les accessoires.

En repassant de formes dites savantes ou purement discursives à des formes "simples" la photographie ne se contente pas de simples variations sur les découvertes de son art. Supplément d'image d'un côté, supplément de réalité : il s'agit d'une appropriation où divers thématiques se croisent et où le champ esthétique se déplace vers d'autres.

Les marques du débordement, du franchissement prouvent que les photographies de Sarah Moon ne sont pas là pour décliner du réel mais le métamorphoser. Aux marges des images privées, de la mode et de l’érotisme la photographe poursuit une quête paradoxale puisque par l’apparat des êtres-icônes de notre temps elle détourne ses clichés.

Le football juif en Allemagne sous le nazisme

Le football juif en Allemagne sous le nazisme

Le football juif en Allemagne sous le nazisme

“Jewish Football Clubs in Nazi Germany, Looking for Traces” à partir du 19 février 2016, Jewish Museum, Berlin

Le football juif en Allemagne sous le nazisme

Le football juif en Allemagne sous le nazisme

Très vite après la prise du pouvoir par le Parti National Socialiste en janvier 1933, les clubs de football allemands excluent systématiquement de leurs équipes tous les juifs. Pour continuer à pratiquer leur sport ceux-ci durent organiser leurs propres équipes, ligues et championnats. A l’ombre de la terreur et de la persécution ils surent créer un système parallèle et solide, témoin d’une forme de résistance.

Dans l’histoire du football et du sport allemands cet épisode de l’ère nazisme est resté longtemps caché. Mais avec l’aide de la « Fondation culturel du football allemand » cette époque sort enfin de l’ombre.

Les historiens Lorenz Peiffer et Henry Wahlig ont fait des recherches dont les éléments majeurs sont réunis au musée de Berlin. Ils prouvent comment les footballeurs juifs ont continué à pratiquer leur sport jusqu’au pogrom du 9 novembre 1938. La couleur sépia de nombreux documents refait vivre cette période. Face à l'avalanche qui soufflait les sportifs tentaient de croire pouvoir faire basculer leur sort du monde d'un côté à de l'autre des filets avant qu'un grand portier ou un goléador fou mettent fin à leurs espoirs.

Auteure juive :Julie Safirstein la lumineuse "Le Jour, la nuit tout autour"

Julie Safirstein la lumineuse

 

Julie Safirstein la lumineuse

Julie Safirstein la lumineuse

"Le Jour, la nuit tout autour", Editions Hélium – Actes Sud

Julie Safirstein vous dira que son nom est difficile à prononcer, mais que cela signifie « pierre de saphir » en hébreu , alors c’est quand même très beau.
Beaux et poétiques le sont aussi ses dessins minimalistes, qu’elle simplifie jusqu’aux limites de l’abstraction.

« J’aime que la forme évoque quelque chose mais qu’elle ne le figure pas complètement. »
Reproduisant ses croquis en les déchirant dans du papier, elle crée des pochoirs qu’elle peint à la gouache dans des couleurs lumineuses.

Fidèle à la culture du livre Julie Safirstein passe à la métamorphose des mots afin de donner aux enfants (d’abord) l’envie de les lire. Ses peintures leur accordent une autre dimension (et non un reflet). La parole n’est pas dans ses œuvres un prétexte : les images les fait lever dans un univers solaire mais qui n’ignore rien de la nuit.

Remontant à des formes simples, profondes, colorées l’artiste exhume l’être de son état d’oubli et de détresse. Détricotant les notions de figuration et d’abstraction elle donne forme à un secret qui se fomente entre la peinture et les mots, entre le réel et le surréel en accordant un possible à l’innommable et l’invisible

L’œil n’est plus noyé dans l’obscur. La peinture évolue entre ici et là-bas, aujourd’hui et hier. Une intensité primaire la porte vers l’élan d’un face à face espéré avec tout ce qui reste d’espoir muet à l’être. Bref la beauté des images offre un présent inédit et porteur d’espoir que seul peut-être une femme est capable de propose parce qu’elle est porteuse d’un «rayon de la lumière divine » selon le poète Djalâl-od-Dîn que l’artiste a contribué par ses images à sortir de l’ombre.

Auteure juive :Corinne Valton Une Sacrée gamine

pendant-mulots-senvolent

Corinne Valton : Une Sacrée « gamine »

Corinne Valton, « Pendant que les mulots d’envolent », Paul & Mike, Paris, 190 p., 2016
Les nouvelles du premier livre de Corinne Valton sont des révélations. Elles n’excluent jamais la peur mais recèlent un profond humour. Elles provoquent parfois, en leurs fragments, une fascination panique. L’être peut s’engager au dedans car elles sont des parties destructurées de lui-même. C’est pourquoi l’humain et le quotidien se « découvrent» d’une façon paradoxale.

Celle qui est tombée à sa naissance dans la culture de livre ne traite pas l’écriture par-dessus la jambe. S’en dégage une puissance étonnante de dérivation. Le monde est plutôt sombre pour rappeler aux êtres le peu qu’ils sont mais dans un style fidèle à Pérec dont elle devient l’héritière Corinne Valton donne au quotidien, dans « ses trucs et ses machins » une hybridation et une injonction vitale en résonnance avec son alacrité et sa jeunesse.

D’emblée l’auteure s’impose comme une valeur des plus prometteuses de la littérature. Elle nous plonge dans des familles « classiques » mais qui semblent tout autant des communautés étranges. Yahvé, Nabuchodonosor les hantent au milieu des jeans et des T-shirts carmin. Ne subsiste aucune sollicitude sécurisante et pas plus une tranquillité apaisante. Restent des invitations au voyage au cœur d’un réel qui demeure enjoué et pesant de son poids de « chair » par les effets de matière.

Les nouvelles restent néanmoins légères dans leur manière de tordre le réel en soulignant son ambiguïté « bipolaire » . L’auteure sait déplacer nos points de vue en inventant de nouvelles incarnations de la vanité humanité comme de sa vérité à travers des fragments et aussi échappées d’âme. Le corps en ses parcelles devient le lieu qui inquiète la pensée. Le premier cependant situe, enveloppe, touche, déploie la seconde.

Il devient donc l’abyme de la pensée ou ce que Maldiney nomma « aître de la pensée, état naissant de la langue ». Dans la dynamique intrinsèque à la création de Corinne Valton demeure toujours visible un vie bien plus qu’organique au seins de portions, de « mutilations » et de coupures.

Par différentes moments en écho s’érige une réflexion plus générale sur ce que le langage peut rameuter. Cette dialectique spirituelle et matérielle est un régal. L’archéologie du réel ne va pas sans celle du sujet. Chaque nouvelle consiste donc à fouiller dans la mémoire de la chair, de la pensée, de descendre dans le cerveau. Le corps devient le lieu physique où peut se toucher de la pensée - même si toucher n’est pas saisir, ni posséder.

Artiste juive : Laura Nillni poétique de l’espace

Laura Nillni artiste juive

 

Laura Nillni artiste juive

Laura Nillni artiste juive


Laura Nillni poétique de l’espace

Laura et Ricardo Nillni, « Les lumières de la ville » , Galerie Lélia Mordoch, Paris, 5 février – 12 mars 2016

Selon divers types de médiums (vidéos, sculptures, peintures, art numérique, impressions, installations architecturales, etc.) Laura Nillni articule le système des images selon divers labyrinthes et zone de passage.

En un vocabulaire dépouillé (points, lignes, carrés, croix, portées) elle dépasse le simple quadrillage en un imaginaire coloré et festif qui donne à l’espace une possibilité de déconditionnement et au regard sa liberté.

Laura et Ricardo Nillni, « Les lumières de la ville » , Galerie Lélia Mordoch, Paris, 5 février – 12 mars 2016

Laura et Ricardo Nillni, « Les lumières de la ville » , Galerie Lélia Mordoch, Paris, 5 février – 12 mars 2016

Les bords rigides deviennent en quelque sorte mouvants selon diverses propositions crées au départ avec l’aquarelle ou le numérique. L’artiste joue sur des matières qu’elle architecture de manière polyphonique et poétique. Des îlots visuel se transforment en des espace de temps est organise sans crainte des blancs.
A la manière de Cage le cheminement d’une idée ou d’un processus créatif peut venir verticalement aussi bien qu’horizontalement.

Tout dans l’œuvre est question de flux et de courants selon des « Reflected Waves » (La Casa) qui combinent échelles, langues, matières et leur « musication ».

C’est à partir d’un réservoir d’éléments et formes premières que la créatrice construit une œuvre au sens particulier : non dans la perspective de progrès qui était celle- par exemple - d’un Lautréamont mais pour obéir à l’exigence fondamentale. d’un circulus, le cycle des flux en un espace donne en un art où « l’oubli de soi » est essentiel. Il n’est plus seulement une auto-expression : il devient une auto-altération.

Jean-Paul Gavard-Perret