Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Rosa Klein l’aquatique
Rosa Klein a su brouiller les cartes de la photographie qui donnaient théoriquement l’atout du medium. Elle a certes déduit du passé le présent de son œuvre mais à suppléer ses vides et ses silences. Elle y a engendré un amour fou non seulement pour les artistes et écrivains mais pour le corps de la femme et leurs fantômes aquatiques selon un air de fête inspirée par la compagne d’André Breton. Son corps dansait dans l’eau comme sur un fils avant de s’envoler comme des oiseaux que la fluidité emportait.
Dans sa photographie un ange semble agiter les silhouettes. Qu’importe si la fusion dans le réel n’est pas au rendez-vous. Pour ses jeunes femmes il n’y a peut-être de rivage qu’en pensée. Restent toutes ces chutes de rosée qui les laissent encore - fleurs nées de l’espace - ondées de grâce afin qu’elles fassent partie de la lumière même lorsqu’elle s’assombrit. Exquises esquisses, femmes délicieuses ses modèles parlent l’absence et l’attente. On semble avoir voulu leur retirer la langue, mais elles la tirent comme l’escargot sort de sa coquille. Reste la source du premier vertige Seule l’eau souvent en connut les secrets.
Jean-Paul Gavard-Perret
Fred Stein poétique de la ville
Fred Stein, The World of Fred Stein , Rosenberg & Co, New York, 19 novembre 2015 – 12 février 2016.
« The World of Fred Stein » propose une cinquantaine d’images argentiques prises avant la guerre à Paris puis, et après le conflit, à New York mais aussi en Europe. Paysages et portraits (d’inconnus comme de célébrités) montrent comment chez Fred Stein la ville interfère sur l’être. Le photographe n’illustre pas de thèse : il sait repérer les éléments narratifs d’une histoire de la vie dans sa simplicité proche du constat mais qui s’exhausse vers la poésie urbaine en alliant deux principes fondamentaux de la modernité : objectivité et fragmentation. Par ce biais Fred Stein a cherché la construction d’une langue visuelle collective, universellement compréhensible, facteur de réconciliation et non d’opposition, dans l’humanisme et le respect.

Fred Stein poétique de la ville
Fred Stein, The World of Fred Stein , Rosenberg & Co, New York, 19 novembre 2015 – 12 février 2016.
« The World of Fred Stein » propose une cinquantaine d’images argentiques prises avant la guerre à Paris
Sans aller jusqu’à ce que Lotte Jacobi nomme « La photographie orientée » le travail de Stein jouxte le social et le politique. Prédomine toutefois une fluidité méditative. Elle ne bascule jamais dans une emphase visuelle mais « atonale» et envoûtante. L’intuition sensible plus que les procédés optiques domine : elle permet de découvrir et d’explorer l'alchimie du réel en fixant l'éphémère avec lucidité, précision et respect pour les êtres et les lieux. Le photographe crée une poésie verticale aussi dense que légère.
Jean-Paul Gavard-Perret
Les farces et attrapes de Sarah Tritz
Sarah Tritz, « Diabolo mâche un chewing-gum sous la pluie et pense au cul », Fondation d’Entreprise Ricard, Paris, du 24 novembre2015 au 9 janvier 2016.

Sarah Tritz, « Diabolo mâche un chewing-gum sous la pluie et pense au cul », Fondation d’Entreprise Ricard, Paris, du 24 novembre2015 au 9 janvier 2016.
Dans les œuvres de Sarah Tritz les couleurs semblent flotter et signifient l'expérience de l'extrême liée à celle d'une dérive dont ne subsistent que des repères épars (une jambe par exemple). Dans une harmonie parfaite ce qui est établi évolue de manière baroque au sein d’un univers hybride. Tout joue sur le décalage. L’artiste saisit la puissance de l’artifice sur l’organique (et vice-versa) et ce qui se passe entre liberté et emprise. L’œuvre reste sur une ligne de crête : imaginaire et réel créent une suite de portraits ou situations plus étranges les uns que les autres.
De Diabolo en passant par Sluggo et une ribambelle de personnages énigmatiques Sarah Tritz fait du dessin la matière de rêves parfois cruels mais toujours enjoués. Les couleurs animent l’espace où l’artiste vient repêcher tout un aréopage de figures reprises et réinterprétées de l’histoire de l’art. On retrouve là Picabia, Duchamp, Lichenstein, Ernst ou encore Baumeister à travers d’étranges femmes noyées ou mariées ou des titans tétanisés. Les corps se démantibulent, un « smiley » galopeur drague une femme en larmes. Mais l’artiste se moque des spectateurs (pour leur plaisir) plus que de ses personnages. Sa « Charlotte » langoureuse et au sexe hirsute semble avoir été comblée et repose en une paix bien méritée. Le tout dans un mixage altier: se retrouvent conjugués arts déco, B-D, surréalisme au sein d’une soupe populaire dont le bouillons gras fait les gros yeux.
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Du Yiddish à la langue indienne
Jerome Rothenberg, « Journal seneca », Editions José Corti, Paris, 2015, « Secouer la citrouille » traduit par Christophe Lamiot Enos, Les Presses Universitaires de Rouen et du Havre .
Jerome Rothenberg est un poète d’exception. Il ouvre à un aperçu anthropologique que seuls les imbéciles taxeraient de fantaisiste. Ici le mouvement lui-même du texte, sa motilité vertigineuse, l’intranquillité de son sens créent par glissements inapaisables une fable implicite du corps. La poésie devient une onde textuelle qui traverse et poursuit de pages en pages l’opacité de l’Histoire pour ouvrir à sa béance et son énigme dans la concaténation de langues « sauvages » qui font trembler les idiomes modernes.
Né à Brooklyn d’une famille juive qui avait émigré dix ans plus tôt de Pologne, Jerome Rorhenberg est une des figures majeures de la poésie américaine. Il a créé la synthèse entre les icones du modernisme américain (Pound, Williams, G. Stein), les avant-gardes européennes (et la relecture de la poésie rituelle indiennes des origines loin de toute attitude passéiste.« Journal seneca » est selon l’auteur son livre «le plus ethnopoétique ». Il a été écrit après un séjour de deux ans dans la réserve indienne Seneca à l’Ouest de l’État de New York.
Jerome Rothenberg y était parti à la recherche de lui-même mais soudain une transformation s’opéra : « Je suis devenu castor. Richard Johnny John a été mon père. (…) Ma femme et mon fils sont devenus grands hérons. Elle a été nommée Celle Qui Voyage, il a été nommé Le Parleur. (…) Je me suis intéressé aux castors quatre ans plus tard, quand nous sommes allés vivre à Salamanca ». L’auteur y a trouvé le « localisme » qui insère l’Histoire dans un lieu, son poème en est devenu l’épopée. Et l’auteur d’ajouter : « Quand je mourrai, mon nom retournera là d’où il est venu. Un Seneca viendra le chercher. »
Tout ce qui ne va pas droit dans le mur est suspendu aux lèvres des femmes. Saudek ne cesse de le rappeler.
Son univers est usé, tendu, éreinté mais ne meurt pas. Son univers demeure agonisant, comme un éternel crépuscule mais la laideur et la difformité y prennent une étrange beauté.
Des personnages de sa famille (et peu à peu d’autres plus éloignés) sont offerts parfois dans une nudité sans fards. Ils évoluent dans des paysages industriels, urbains ou naturels arides.
Des lumières dures dépeignent ceux qui, malgré une banalité inexpressive, deviennent un idéal nocturne. L’artiste retrace dans ses photographies la tension humaine qui induit l’idée de rupture et de relâchement sous-jacent pour décrire une simple appréhension de l’existence dans sa dureté mais aussi sa revendication à la survie.
Les sujets sont à la fois écrasés par une lumière agressive et entourés par un environnement devenu métaphorique jusque dans sa réalité. S’y révèle leur intensité physiologique au sein d’un univers de ruines ou d’abandon.
Né en 1935 Jan Saudek a vu son enfance marquée par les horreurs du nazisme.
Plusieurs membres de sa famille sont morts dans les camps et lui-même fut interné avec son frère jumeau et échappa de peu aux tortures de Mengele .
Il a survécu à la guerre et trouva un premier emploi dans une imprimerie. Il y prit goût à la peinture ainsi qu'à la photographie. En 1972, il transforma un sous-sol en studio.
Ses premières photographies sont en noir et blanc, recoloriées par ses soins. L’artiste est marqué par les scènes atroces des camps et ses images reflètent ses pulsions de mort et ses fantasmes sexuels.
Ses nus féminins ont une beauté provocante qui peut choquer. Suspect dans son propre pays, il travaille en usine pendant plus de 30 ans. En 1984 les autorités communistes le reconnaissent enfin comme artiste et lui permettent de quitter son travail en usine. Souvent menacé de censure, il se défend de l'accusation de pornographie : « La différence entre la pornographie et l'art est selon moi très simple. Vous pouvez regarder l'art indéfiniment alors que vous ne pouvez jeter qu'un coup d'oeil à la pornographie avant de la laisser. » En 2005, une grande rétrospective lui est consacrée à Prague.
Toute son oeuvre recèle une atmosphère dramaturgique. Le photographe cherche à provoquer notre émotion devant la rage de la vie à travers des protagonistes parfois abîmés physiquement par l’existence. L’artiste explore cet univers dans lequel il a dû patauger avec eux et pour lesquels il garde un amour total. Jamais distant de ses douleurs anciennes, Jan Saudek est partagé entre les forces de vie et de mort.
L’inexorable est là. Mais la pulsion d’éros demeure aux limites de la jouissance ou de l’abattement. L’usage de la surexposition ou à l’inverse de la sous exposition altère parfois et volontairement la perception des être comme les altèrent les voiles qui les recouvrent parfois par pudeur ou pour signaler une forme de chosification. Les personnages semblent perdre leur visage, laissant la place à une masse aux formes humaines. Tout cela reste toutefois proche car paradoxalement et terriblement humain et familier.
Trimpin, Arendt et les autres
Trimpin, “PourCrever”, Contemporay Jewish Museum, San Francisco, 2015.
Trimpin est réputé pour ses structures sonores qu’il a développé avec des artistes tels que Merce Cunningham, Samuel Beckett, Kronos Quartet. Trimpin est célèbre pour sa collaboration avec le grand compositeur américain Conlon Nancarrow et ses transpositions de partitions pour pianos mécaniques.
Ces travaux ont été exposés un peu partout dans le monde : Yerba Buena Center de San Francisco, Circulo De Bellas Artes à Madrid ou la LOGOS Foundation à Gant. Ses travaux font partie des œuvres permanentes du « Experience Music Project Museum » de Seattle.
Il a aussi reçu de nombreuses récompenses ( « Genius Award » de la fondation Macarthur ou encore le Guggenheim Fellowship. Résident de nombreux centres d’art, le film documentaire TRIMPIN: The Sound of Invention propose une bonne approche de l’artiste et de son travail expérimental.
Le Jewish Museum de San Francisco propose toujours des expériences passionnantes de l’art contemporain.
Il a trouvé en Trimpin un artiste qui relie ses champs d’expérimentations avancées avec le travail de mémoire.
Le créateur reprend ici un des nombreux épisodes de l’Holocauste. En 1940 les juifs d’Efringen-Kirchen furent déportés d’abord en France avant d’être envoyés à Auschwitz. Afin de la rappeler Trimpin a créé une œuvre intitulée "Pour Crever". L’œuvre commémore de manière qui peut surprendre le public peu averti le 75ème anniversaire de ces tragiques évènements.
Les recherches sonores et plastiques de Trimpin sont rarement présentées à de larges audiences. Non seulement ses installations sont compliquées et induisent d’éléments sonores pilotés par ordinateur mais elles peuvent dérouter.
Avec « Pour crever » deux réservoirs d’eau sont placés l’un au dessus de l’autre. Un système mécanique avec deux rails crée des chutes d’eau sur des lettres de l’alphabet sonore. Le flux aquatique permet de faire jaillit les noms des déportés, ils sortent du réservoir supérieur, tombent puis disparaissent dans le réservoir inférieur. Le titre fait allusion aux mots d’Annah Arendt qui, lorsqu’on lui demandait pourquoi elle avait été envoyé à Gurs en France elle répondait « Pour crever ». Il existe dans une telle œuvre une réelle subversion du domaine des images. Dispositif et sons d’une certaine manière les remplace pour éviter de tomber dans l’écueil majeur : celui de tenter de monter l’irreprésentable.
Georges Didi Huberman et « Le fils de Saul »
Georges Didi-Huberman, « Sortir du noir », Editions de Minuit, Paris, 64 pages, 6 E.
Le puissant texte missive de Didi Huberman montre l’importance du film de Lazlo Nemes où la Shoah prend corps à travers celui de son protagoniste vouée à la tache la plus terrible qui soit dans les camps de la mort. L’image en plan rapproché sur l’acteur-titre tient presque du toucher au moment où le cinéaste hongrois évite tout effet de diégèse appuyée. Elle est à peine visible dans le fond d’une pellicule argentique choisi par le réalisateur.
Cette manière de montrer l’horreur renvoie l’ombre à la lumière qui devient l’œil sur le monde de l’abîme. Didi-Huberman rappelle combien l’œuvre se rapproche des « voyages » de Kafka qui annonçaient le pire. Le réalisateur l’ « envisage » (stricto sensu) dans l’apparition d’un gouffre où se dessine l’inenvisageable.
Didi-Huberman évoque combien le « Fils de Saul » montre ce qui n’est perçu par aucun regard. Le récit règne ici sur un univers sur-venu. Celui-ci se découvre comme puissance active, mais effectivement absente. Le langage devient celui même de la contradiction pensée mortifère : acte éternel se produisant dans le temps.
L’auteur explique comment la Shoah à la fois ne peut se montrer mais doit assure en même temps la permanence de ce qu’elle fut. Le film en assure la continuité irrévocable. Ainsi le monde semble l’effet d’un acte éternel, qui se produit dans le temps, dans cet ex-il du vivant et rouvre la toute première narration, celle qui court dans toutes les langues et qui ouvre l’histoire de tous les crimes collectifs envers l’humain.
A travers la Shoah le message devient valable pour tous les massacres où « le noir est l’image du fond du monde » (Shakespeare). Face aux chants dits prophétiques et leurs apologies d’injustice, violence, tromperie, Didi-Huberman montre l’être jeté hors de lui, enlevé à lui-même au moment où il ne peut entrer dans un autre registre de langages sinon celui de l’image qui ne se contente pas de montrer mais qui rend compte de l’ « incompossible ».
La narration se perçoit plus par les dimensions du seul l’espace, mais par la présence d’un présent éternel, d’un présent « sans présent » tant l’être y perd tout son sens. Le film comme le rappelle Didi-Huberman tient lieu de phare grandissant. La chute des dieux et de l’humanité s’achève sur le focus central d’un lieu sans lieu (mais qui n’est pas pour autant privé de repères). A la furie des images le réalisateur a préféré leur retournement au moment où l’humain forcément déshumanisé n’est plus que victime livré de force à sa béance.
Ansel Adams, Tyler Museum of Arts, Texas.
Les photos d’Ansel Adams a créé des photographies intemporelles par son art de la pose et de la lumière. La poésie de ses images en noir et blanc ne cherche jamais l’emphase mais sublime le quotidien. De l’ouest américain jusqu’en Israël l’artiste incarne une synthèse réussie de la liberté stylistique mais aussi de la rigueur en croisant diverses thématiques dans lesquels l’humain au travail demeure central. De telles photographies portent les marques d’amours, de blessures et de joies mais toujours vues « de loin » pour éviter les effets platement psychologiques.
Le photographe traque à travers l’événement le général. Et le monde reste toujours terrestre parce que les prises ouvrent le monde en une profondeur particulière.
Ces petits traités d’archéologie du fugace sont rétifs à la tentation du raffiné.
Ansel Adams a revendiqué l'épure d'un langage photographique qui ramène dans l’ici-bas du monde. Il ne faut jamais y rechercher le prétendu marbre de l’identité supposée mais sa terre friable. Celle qui fait face dans le réel comme dans l’illusoire au sein d’un jeu de piste dont le paysage est le nid.

Adams n’a jamais oublié que l’image vient d’en-bas, à savoir de la façon dont les pieds sont posés sur le sol
Les personnages en surgissent de la pénombre afin de toucher quelque chose de fondamental et aux échos multiples : lorsque l’artiste photographie par exemple des camps de travail qui en rappellent d’autres. Le regardeur y découvre en une image primitive et sourde, blanche, noire et ses dégradés de gris. Ajoutons qu’Adams n’a jamais oublié que l’image vient d’en-bas, à savoir de la façon dont les pieds sont posés sur le sol ou de la façon dont l'homme est debout, courbé ou assis.
Mystère nocturne de la féminité : Esther Teichmann
Esther Teichmann, “In search of lightning », Galerie Les Filles du Calvaire, Paris, 3ème, 29 octobre – 28 novembre 2015.
Esther Teichmann par ses photos, peintures, films et collages ouvre le monde dans une hybridation de la fiction et de l’autobiographie. L’œuvre se rattache à la recherche du désir, de sa peur ou de son risque comme de son exacerbation à travers des narrations mystérieuses. « In searching of lightning » fait suite à « Fractal Stars, Salt Water and Tears ». Les deux séries constituent une plongée dans le monde énigmatique du fantasme.
Dans la seconde les métaphores aquatiques ou minérales (cascades, coquillages) entourent d’autres excroissances : celles de la statuaire. Derrière, des encres glissent pour suggérer des grottes aux réminiscences parlantes.
Dans la première et en premier plan le féminin de l’être est évoqué frontalement - même lorsque les modèlent tournent leur dos. L’érotisme n’a rien d’obscène : il est l’image d’une quête intime de celle qui se dérobant aux regards comme à divers types de peur s’offre néanmoins dans sa féminité et parfois sa maternité – un enfant posé entre ses cuisses.
Doubles de la créatrice, sœurs, amies, amantes, étrangères : entre carnation et minéralité les femmes d’Esther Teichmann suggèrent divers types de tension intra et extra corporelles.
Elles sont là pour éclairée le statut de le femme. L’univers nocturne en souligne implicitement la difficulté à exister dans un monde qui fait encore trop souvent d’elle un objet plus qu’un sujet.
Lisette Model et les exils
Lisette Model crée un monologue sans limite où l’image constitue la seule réalité. Solitude, abandon, rencontre, ombre, plaie, plaisir, paroxysme, passage, gare, rues. Est touché ce qui se rejoue sans cesse là où les formes impossibles (parce que trop éphémères au sein de leurs mouvements) s’épanouissent. Il en va de la vie par succession de traces qui deviennent immémoriales dans l’archéologie du fugace..
Certes le nom d’artiste (d’Elise Stern) sonne comme celui d'une midinette. Mais ne vous y fiez pas. La photographe a porté jusqu'à sa mort en 1983 son art vers des sommets. Elle en a donné aussi une des meilleures définitions en parlant de la photographie réussie comme "d'un instant fixé qu'on a pu retenir avec les yeux. Mais il y a des milliers d'instants qui ne révèlent rien du tout. Ce phénomène-là n'existe ni en peinture ni en sculpture". Et Lisette Model de résumer encore plus sobrement : "La photographie est l'art de la fraction de seconde".
La photographe américaine est née à Vienne en 1901 mais avant de devenir une parfaite new-yorkaise et entre autre la professeur de Diane Arbus, l'artiste a fait ses débuts en France où pourtant son oeuvre est scandaleusement ignorée. Et il faut attendre l'exposition du Jeu de Paume de 2010 afin de voir et d'apprécier les clichés de celle qui fit de ses prises en contre-plongée une sorte de marque de fabrique.
Initiée à la fabrique de l'instantané et à la pratique du Rolleiflex par la photographe hongroise Rogi André elle devient la portraitiste des diverses classes sociales.
Elle crée depuis la Promenade des Anglais à Nice pendant la guerre une galerie sans pitié de personnage faussement chics et à l'arrogance, le bronzage et l'ennui plus ou moins discrets...
Si Nice lui propose le carnaval de vanités, Paris l'acclimate avec une population plus pauvre. Mais ses portraits loin d'une école française à la Doisneau n'ont rien de misérabiliste ou de pathétique. Ce qui compte reste l'instant pratiquement dégagé de toute diégèse.
A New York son talent prend toute sa dimension et dans plusieurs genres.
D'un côté la sophistication de ses "Reflexions". Elles sont constituées de plans en surimpression par reflets sur les vitrines de grands magasins de Manhattan. Les mannequins se mélangent par effet de transparence aux images de la rue.
Ses "Running legs" sont encore plus spectaculaires. Lisette Model saisit les pieds et les jambes de la foule en marche dans la frénésie urbaine de la ville. Mais plus que tout la photographe sait capter les accrocs humains.
Une vieille femme pauvre prend une gestuelle raffinée, au café Metropole une chanteuse bouche ouverte possède des airs de perroquet à plumet, au Sammy Bar un marin n'a d'yeux que pour une amourette maquillée comme une voiture volée. Quant à ses portraits de "people" ils ont une puissance rare que se soit James Mason perdu dans ses pensées noires ou Diana Vreeland raffinée et vivre.