Les articles de Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste juif : Alfred Eisenstaedt portraitiste de génie

Artiste juif :Alfred Eisenstaedt portraitiste de génie

Alfred Eisenstaedt portraitiste de génie

 

Né en Prusse-Occidentale, Alfred Eisenstaedt (1898- 1995)rejoint Berlin avec sa famille à Berlin  au début du siècle dernier puis devint photographe professionnel en 1929 il réussit à photographier une réunion entre Adolf Hitler et Benito Mussolini en Italie.

Tout d'abord accepté par les Nazis, il fut rapidement persécuté comme Juif et émigra aux États-Unis en 1935 et vécut à New York le restant de ses jours.

Il rejoignit, dès son origine "Life" dont devint un photographe majeur. Il gare de à son actif  90 couvertures pour le magazine.

Une de ses plus célèbres photos représente un marin embrassant  une assistante dentaire, à Times Square le jour de la capitulation du Japon, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Contrairement aux apparences, l'instant n'a rien de romantique : le soldat embrassa une inconnue, puis poursuivit son chemin, sans qu'aucun mot ne soit prononcé entre eux.

Il photographia un nombre conséquent de stars mais aussi Joseph Goebbels dans les jardins de l'hôtel Carlton durant la "Conférence de la Société des Nations" à Genève. La pause du nazi "dit" tout sur un tel personnage et sur les projets du Reich.

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Artiste juif : Leonard Freed, le monde tel qu'il fut, le monde tel qu'il est

Lag B'omer, Israël , 1967, épreuve à la gélatine argentique, 14 x 9 1/4 in. (35,6 x 23,5 cm)

Leonard Freed  : le monde tel qu'il fut, le monde tel qu'il est.

Leonard Freed a abandonné son ambition initiale de devenir peintre lorsqu'il a découvert son talent naturel pour la photographie. Il est devenu depuis l'un des photographes les plus réputés au monde.  Né dans une famille juive de la classe ouvrière, ses premières photographies allaient saisir l'essence de ses racines juives à travers des portraits de la vie quotidienne et de la société allemande.

De sa formation picturale, il lui resta le goût pour les compositions géométriques et  les contrastes tranchés. Sur sa photo la plus célèbre prise à Wall Street en 1956 passants, réverbères et immeubles semblent danser un ballet parfaitement synchronisé.

Durant toute sa carrière Freed a incarné la tradition du photoreportage d'auteur en noir et blanc, telle que la cultive l'agence Magnum, qu'il rejoint en 1972.

La photo fut pour lui le moyen d'explorer par l'image à la fois les tensions de la société et ses propres racines. Il fait  des portraits du Ku Klux Klan, travailla sur la société allemande, sur les communautés hassidiques de New York et de Jérusalem.

Il rendit compte aussi  de la brutalité policière ("Police Work") et se fit le témoin permanent des combats de la communauté noire américaine. Il en tira "Black in White America"  un portrait sobre et frappant d'une Amérique à deux vitesses encore empoisonnée par la ségrégation.

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Kunty Gallery, Munich., été 2021

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Artiste juive : Magali Reus, l'âme des objets inanimés

Magali Reus, l'âme des objets inanimés

Magali Reus : l'âme des objets inanimés

Magali Reus,  "Earth Stretched At Noon", Sommer Gallery, Tel Aviv, du 31 mars au 31 mai 2021

La pratique sculpturale de Magali Reus (née en 1981 et qui vit et travaille à Londres et à la Hague) se concentre autour de la question des relations entre produits de masse et corporalité au sein des sociétés technologiques contemporaines.

Prenant pour point de départ un objet du quotidien (assiette, horloge, coq de décoration) la créatrice procède par accumulation et stratification. L'élément de base est transformé en des pièces complexes et étonnantes.

Effaçant la logique utilitariste du design quotidien, elle  la poétise afin de faire réfléchir sur l'espace physique et psychique de l'objet.

Et Reus de rappeler qu'il n'existe pas une seule vie pour chaque objet. Il a réponse à tout à condition qu'on le sorte de sa condition de base. C'est ainsi qu'il continue à nous parler.

Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste juive : Shira Mushkin et ses diptyques

Artiste juive : Shira Mushkin et ses diptyques

Les diptyques de Shira Mushkin

Shira Mushkin précise l'objectif de ses photographies : "Il y a tellement d’histoires à raconter, mais je veux que le spectateur essaie de créer son histoire. Je veux célébrer la beauté de la vie quotidienne qui a traversé les communautés juives avant la guerre et amplifier la perte en même temps."

A l'origine il y a ses visites du cimetière juif de Rose Hill  avec Cantor Goldstein qui voulait  ramener enfants et petits-enfants à construire la mémoire familiale. Il racontait - devant les sépultures des familles pionnières qui ont fondé la communauté juive à Denver - les mêmes histoires chaque année pour les enfants (dont la photographe). "Le cimetière n’était pas un lieu de tristesse pour moi" dit-elle. Et "Je suis toujours souriant sur ces photos, et généralement loucher avec le soleil dans mes yeux", dit Mushkin.

Shira Mushkin s’en est souvenue lorsqu’elle a fait son premier voyage en Europe de l’Est pour visiter les sites des ghettos et des camps de concentration en Pologne en 2005 là, où des millions d'innocents n’ont même pas eu de pierre tombale. Elle s’est donc retrouvée à marcher de tombe en tombe à Varsovie, Kieclce et Cracovie, essayant d’imaginer la vie de ceux qui ont vécu et sont morts avant l’Holocauste.

Elle a lu les inscriptions, noté les détails pour remplir sa propre mémoire d’images. C'est ainsi que son projet de cimetière est né. Il est constitué désormais de milliers de photographies de tombes. Rentrée en Israël, la photographe a rempli autant d’histoires qu’elle le pouvait et imaginées à partir de peu d'information  sur la vie de femmes juives polonaises.

De retour en Israël  a complété ses prises par manipulation numérique et collage afin de créer ses diptyques.  Chacune d'eux  montre à la fois une tombe et une photographie de la vie avant la Shoah. Les photos sont choisies à partir de  négatifs sur verre découverts dans un grenier de Lublin, en Pologne et stockés par Abram Zylberberg, un photographe d’événements locaux

Paradoxalement, dans ces montages les pierres tombales sont en couleur, les photographies de la vie quotidienne sont en noir et blanc. La photographe les combine parce qu’elles correspondent à des femmes engagées dans la couture à la main en Pologne.

Les couseuses jouxtent par exemple une pierre tombale avec une mosaïque délicate d’or et de turquoise. Il y a aussi et une photo de femmes entrain de rire jumelée à une pierre tombale de Berlin qui ressemble à ses tâches pourraient être des gouttelettes de la rivière.
Le fil jaune lie chaque paire devient un souvenir de l’art qui a précédé la couleur devenant l’imposition des étoiles jaunes.  Existe là tout un travail majeur de mémoire des pierres mais surtout des âmes.

 

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Artiste juif : Guy Ben Ner, des histoires de famille ou presque

Artiste juif : Guy Ben Ner, des histoires de famille ou presque

Guy Ben Ner : des histoires de famille - ou presque

Guy Ben  Ner est un maître de de ce qu'on nomme les "one-liners". Par exemple dans "Soundtrack", il superpose la bande originale de 11 minutes  du film de Steven Spielberg
"La Guerre des mondes" sur un drame familial qui se déroule dans sa cuisine de Tel Aviv.

C'est donc une adaptation de l'adaptation du célèbre roman de H.G. Wells par Spielberg.
Celui-ci suivait Tom Cruise alors qu’il tentait de protéger ses enfants lorsque des extraterrestres attaquent la planète. Le film de Ben-Ner comprend également un couple. Ceux d’acteurs familiers : ses propres enfants qui ont joué dans beaucoup de ses œuvres

Entre autres "Stealing Beauty" (2007), tourné dans diverses succursales IKEA et où l'artiste analyse la famille comme unité économique. Cette famille permet l'incarnation  d'un théâtre de guérilla dans les showrooms d'une telle enseigne. Les déplacements entre les écrans deviennent un fac-similé raisonnable de la vie familiale ; vaisselle faite, discipline imposée, discussions tenues sur la propriété privée.

Et récemment dans  "Moby Dick", il a reconstitué de manière radicale le roman en utilisant sa propre cuisine et en devenant lui même un mix d’Ismaël et le capitaine Achab.

Avec "Wild Boy" il crée une version de "L’Enfant sauvage" de François Truffaut représenté sous deux formes : seul, ou incorporé dans une installation d'un bois que l’artiste construit dans sa cuisine, avec un arbre et une colline tapissée sur lequel les visiteurs peuvent s’asseoir pour regarder la vidéo.

Il créé ainsi des effets visuels mais aussi sonores qui rappellent des pièces pour la radio. Il met en évidence l’écart entre les activités domestiques de la famille et la bande son. Celui d’un avion au décollage est couplé avec des images d’un mélangeur utilisé pour faire un petit déjeuner et ce avec une série d’explosions avec des plaques tombant d’une étagère.

Depuis 30 ans et dans de telles courtes vidéos Ben-Her et sa famille deviennent les héros là où  les espaces intimes de leur maison se transforment en un studio fantastique. Et ses œuvres sont souvent exposées avec de simple décors et les accessoires créés pour les vidéos.

 

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Sommer Gallery, Tel-Aviv.

Artiste juif : Omer Halperin et ses portraits étranges

Les portraits étranges d'Omer Halperin

Les portraits étranges d'Omer Halperin

 

Pour Halperin, la peinture et le dessin sont des actes d’intimité. C'est par des nuages de charbon de bois que l'artiste crée des portraits étranges. Ils regardent souvent de biais sans générer d'émotion. Mais néanmoins ils fascinent.

 

L’artiste veut ainsi créer des épitaphes pour la fin du monde ou sa survie. Tout semble en prégnance. Halperin  pense l'art autant en terme d'être qu'en tant que signe. Pour autant le premier n'est plus un simple référent. De même que la verticalité parfois présente n’est en aucune manière une nostalgie pour le divin.

 

La "peinture" vit ici sans recours à la lumière. L'humain trop humain surgit à travers des figures immobiles. Surgit un espace où le rien laisse la place à une épaisseur paradoxale. La lumière se retire des choses pour apparaître sur les êtres comme une caresse : tactilement.

 

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Artiste juif : Paul Cohen, métier de père, métier de fils

Artiste juif : Paul Cohen, métier de père, métier de fils

Paul Cohen : métier de père, métier de fils

"Things Aren’t Always as Mother Reports" est une série de portraits et de paysages en couleur selon une visée documentaire pour analyser le concept de famille.

 

Tout n'y est pas rose. D'autant que les visages trahissent parfois ce que les mots tairaient. Mais Paul Cohen attaque le problème de manière frontale. La famille en question est la sienne Il ne se défile donc pas en ce qui tient d'un engagement et d'un rituel :  les fils de Cohen deviennent des interprètes de leurs propres rôles.

 

Le photographe porte une attention particulière à la façon dont ils habitent le et leur monde. Mais il communique aussi ses propres préoccupations au sein du Royaume-Uni.
L''espoir semble toujours présent mais tout paraît vulnérable là où jaillit en filigrane les angoisses d'un père.

 

 

Paul Cohen",  "Things Aren’t Always as Mother Reports", Dewi Lewis Publishing, Londres, 2021, 104 pages, £ 35.00

 

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Artiste juif : June Newton l'épouse du photographe Helmut Newton, tire sa révérence

June Newton l'épouse du photographe Helmut Newton, tire sa révérence

June Newton tire sa révérence

June Newton épouse du photographe  Helmut Newton* et présidente de la Fondation qui porte son nom est décédée le 9 avril 2021, à l’âge de 98 ans.

Née June Browne à Melbourne, elle a suivi une formation d’actrice et a eu de nombreux engagements sous le pseudonyme de June Brunell. En 1947, elle rencontre Helmut Newton, qui vient de créer un studio photo à Melbourne.  Ils déménagent à Londres puis à Paris, où Helmut s’est vu proposer un poste permanent pour Vogue France.

June Newton n’a pas pu poursuivre sa carrière d’actrice et dès 1970 elle se lance dans la photographie en travaillant sous le pseudonyme d’Alice Springs.  Elle a réalisé fait plusieurs campagnes pour le coiffeur Jean Louis David puis ses images sont publiés dans Vogue, Elle, Marie Claire et Nova. La liste d’artistes, d’acteurs et de musiciens qu’elle a dépeints au cours de plus de 50 années se lit comme un who’s who de la scène culturelle internationale. Elle publie en 1983 son premier livre de portraits.

La photographe a toujours possédé un regard particulier pour les visages. Et ceux qu'elle fit de Richard Avedon, Brassaï, et Ralph Gibson, Nicole Kidman, Audrey Hepburn, Dennis Hopper, Billy Wilder ou Claude Chabrol restent célèbres par une approche  intimiste qui laisse transparaître l’individualité des sujets.

Elle a supervisé la publication de "White Women" en tant que directrice artistique et a continué à gérer tous les livres et catalogues d’exposition ultérieurs d’Helmut Newton.  En 1995, le couple réalise le film documentaire "Helmut by June" pour Canal +, suivi par leur livre "Us and Them". Le projet spécial comprend des autoportraits intimes, des portraits mutuels et des portraits de nombreuses célébrités, disposés en diptyques juxtaposant le travail de Helmut et June.

En 2004 année du décès de son mari, elle a publié son autobiographie "Mrs. Newton". Elle a supervisé l’achèvement du projet que son époux avait initié: la transformation d’un ancien casino militaire prussien près de la gare Zoologischer Garte à Berlin en musée de la photographie.

Au fil des ans, les œuvres complètes de Helmut Newton et d’Alice Springs – tous les négatifs, tirages contacts, tirages photographiques, affiches d’exposition et publications – y  ont été transférées. Et à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance de June Newton en juin 2023, le directeur de la fondation, Matthias Harder, organisera une nouvelle rétrospective majeure d’Alice Springs.

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*D'origine juive, obligé de fuir l'Allemagne nazie en 1938, Helmut Newton n'a jamais caché son peu de sympathie pour l'extrême droite

Artiste juif : Markus Muntean et Adi Rosenblum, agitateurs impénitents

Artiste juif : Markus Muntean et Adi Rosenblum, agitateurs impénitents

Markus Muntean et Adi Rosenblum : agitateurs impénitents

Se plaçant dans la tradition de la Renaissance, Markus Muntean et Adi Rosenblum font de leurs œuvres majeures des sortes d'étranges dessins presque animés et souvent inquiétants.

A la craie, au charbon de bois comme avec le crayon et l’acrylique, l'image se transforme en changements subtils de caractère dans la rationalisation de la composition.

Le couple à travers ses toiles, photos et installations, transforme les images du monde. De telles créations gagnent en humanité expressionniste et acquièrent une conscience critique qui font des deux créateurs des agitateurs perpétuels.

Quittant l'Autriche quand Haider est arrivé au pouvoir, ils sont partis pour Londres dans une  volonté d’opposition et de manifestation face à un néo-nazisme rampant.

Ce fut au départ d’autant plus symbolique que Muntean et Rosenblum sont des figures importantes de la scène artistique viennoise. Ils furent les fondateurs et animateurs, entre autres,  d'un espace inédit à la fin du siècle dernier : "Bricks & Kicks". Le tout pour tordre le cou à la nostalgie et une mollesse de l'art.

 

(Sommer Galery, Tel Aviv)

 

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Artiste juive : Annemarie Schwarzenbach lanceuse d'alertes

Annemarie Schwarzenbach lanceuse d'alertes

Annemarie Schwarzenbach, "Départ sans destination", Zentrum Paul Klee, Berne

Jusqu’au 9 mai 2021

Attentive aux inégalités sociales, aux mouvements syndicaux, aux effets de l’industrialisation, Annemarie Schwarzenbach issue d’une riche famille d’extrême-droite,  entre tôt en conflit avec son milieu.

Révoltée,, téméraire, accro à la morphine en quelques années d'une vie trop brève elle  parcourt des dizaines de milliers de kilomètres. Après des études d’histoire à Zurich et Paris, après une immersion dans la diaspora littéraire allemande, elle prend la route ou la fuite.

Elle publie ses récits de voyage en photos ou rédactionnels dans plusieurs magazines suisses. Et ce entre deux pôles : les conséquences de la crise de1929 et l'arrivée de la Seconde Guerre Mondiale qu'elle annonce en ses propos et images en montrant les premiers pogroms.

Annemarie Schwarzenbach aura traversé le monde : de l'Allemagne, l'Afrique à l’Afghanistan, de l'URSS aux USA.

Elle voyage avec Ella Maillart, Marianne Breslauer ou Erika Mann et reste une des premières à s’élever contre le national-socialisme et les offenses faites aux juives.

Ses photos soulignent en noir et blanc et parfaitement cadrées sa vision désespérée du monde.

Les prises sont certes avant tout documentaires mais la fascination qu'elles provoquent vient du regard porté sur le monde et qui aborde la tentation national-socialiste, le populisme. Toujours soumise au besoin  d’un "Départ sans destination", elle fit preuve d'un sens aigu est toujours présent.

“J’étais libre de choisir ! J’aurais dû savoir où mènent les chemins de ma liberté" écrivit celle qui fit de sa vie en existence aussi brève que libre.

 

Jean-Paul Gavard-Perret