Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Sacha Golberger, « Solitude augmentée » place de la Concorde à Paris du 12 septembre au 12 octobre 202, « Daydreams , , Galerie XII – 14 rue des Jardins Saint-Paul Paris IVe, du 17 septembre au 29 octobre 2025
Le photographe inclassable, Sacha Goldberger présente en même temps deux projets très différents mais qui épousent sa démarche. Pour lui prendre des photographies c’est ouvrir un espace de doute, de flottement entre réel et imaginaire.
Avec « Solitude augmentée » il donne des visage à des personnes âgées isolées qui complètent leur solitude par des amis imaginaires. Ils ont tous une histoire, leur histoire. C’est souvent une histoire d’amour avec l’autre qui s’en va Maos avec humour, tendresse l’artiste rappelle que le virtuel ne remplace pas la chaleur d’une présence humaine.
Dans « Daydreams », il explore une rêverie éveillée aux confins de l’Ouest américain. Déserts saturés de lumière, motels oubliés, apparitions énigmatiques : l’artiste y confronte l’imagerie mythologique de la Californie à ses propres fantasmes intimes.
Travailler sur l’imaginaire en photos .pour le créateur cela revient à « forcer» des idées du cinéma et de la littérature, Dans cet univers des personnages et des paysages ont une histoire comme ceux de la série « Twin Peaks » de David Lynch.
Reste toujours que les narrations du photographe restent ouvertes, énigmatiques. Le tout avec la douceur d’une rêverie.
Jean-Paul Gavard-Perret
Sarah Waltz et l'art de la danse
Sarah Waltz & Guets, Sasha Waltz et Jochen Sandig, Hatje Cantz, Berlin, |344 p. ,| € 58.00
En tant que chorégraphe, Sasha Waltz a profondément influencé la danse contemporaine. Son travail se caractérise par une fusion unique de danse, d'architecture et d'art visuel. Aujourd'hui, le travail de Sasha Waltz & Guests est publié sous forme de livre.
Depuis plus de 30 ans, la compagnie de danse Sasha Waltz & Guests fait une tournée internationale, présentant des chorégraphies contemporaines et des opéras chorégraphiés à travers le monde, développant des projets de "dialogue" spécifiques aux sites, et réalisant des projets artistiques et sociaux.
Comme le décrit Sarah Waltz, "un ensemble est une archive vivante." Mais comment un ensemble se souvient-il ? Au-delà de la simple chronologie des événements, le livre met en avant un aspect du souvenir qui garantit la répétabilité de la danse : la notation.
Les "partitions" de Sasha Waltz consistent en des termes fascinants, chacun désignant des figures chorégraphiques individuelles. Le livre reprend 65 de ces "codes" sous la forme d'un cabinet de curiosités encyclopédique, les extrayant de leur contexte original. De plus à travers des liens avec l'histoire de l'art et des commentaires de contributeurs invités offrant des perspectives variées.
Jean-Paul Gavard-Perret
Helmut Newton et la métamorphose géographique de la photographie
Newton, "Riviera", Helmut Newton Foundation, Museum of Photography, Berlin jusqu’au 15 février 2026
Au début des années 80, Helmut Newton et son épouse quittèrent Paris pour Monte-Carlo. Ce déménagement marqua non seulement un tournant dans leur vie privée, mais aussi un changement radical dans la perspective photographique de Newton. Exit l’élégance naturelle du chic parisien.
Newton braque son objectif sur la vie mondaine glamour de la Riviera, mais l’amour de Newton pour la Côte d’Azur est plus profond encore. Il achète une petite maison en pierre près de Ramatuelle, non loin de Saint-Tropez. Elle devient un lieu de villégiature et un espace de création, comme en témoignent les images en noir et blanc prises pour Vogue US et les photographies aux couleurs éclatantes pour le calendrier Pentax
L’exposition de Berlin présente un large éventail de tirages anciens, dont des tirages vintage uniques et des tirages de collection. Sur la Riviera Newton a exploré ses trois genres phares : la mode, le portrait et le nu,. La lumière particulière de la région joua un rôle central.
Jean-Paul Gavard-Perret
Annie Leibovitz : visions intimes ou générales
Cette exposition, récemment présente un ensemble d’œuvres—paysages, natures mortes et portraits—réalisées au cours des deux dernières décennies par Annie Leibowitz.Elle fait suite à son intronisation à la prestigieuse Académie des Beaux-Arts de Paris en 2024.
« Stream of Consciousness » présente à la fois des images bien connues d’écrivains, de performeurs et d’artistes ainsi que des images qui ont rarement été exposées auparavant. Sont montrées paysages, intérieurs;, objets historiquesn( chapeau haut de forme d’Abraham Lincoln, télévision criblée de balles d’Elvis Presley. Ces juxtapositions montrent la diversité des sujets traités par sa capacité à équilibrer l’intimité et la théâtralité.
Son œil guidé par son intuition et son sens de la narration trouvent un équilibre entre intimité et mise en scène, entre le délicatement personnel et le grandiose universel. Ses photographies ne sont pas ancrées au seul moment de leur création : "Je reviens sans cesse à ces images'" dit Annie Leibovitz.
Anès Varda et la mer
Agnès Varda, "Je suis curieuse. Point", Musée Soulages, Rodez, du 28 juin 2025 au 4 janvier 2026
"La Méditerranée, l’Atlantique, le flux et le reflux, le détail ou l’immensité, forment la clef de voûte de l’esprit de Varda." écrit Benoît Decron conservateur et directeur musée Soulages, Rodez. Et pour lui Agnès Varda est une figure majeure du cinéma et de la photographie,. Le musée Soulages a décidé de lui rendre un hommage.
Après la pratique de la photographie mise au service du TNP (Théâtre National Populaire) et de la troupe de Jean Vilar pour le festival d’Avignon, c’est donc le cinéma qui occupa le plus clair de son temps : proche d’Alain Resnais, de Chris Marker, de William Klein et bien sûr de Jacques Demy, qui deviendra son compagnon, Agnès Varda partage son appétence sociologique et imaginative au sein de ce petit groupe dit de la « Rive Gauche ». Ensemble, ils se distinguent du groupe de la « Rive Droite » portée par les jeunes cinéastes et critiques des Cahiers du Cinéma dont Godard, Rivette, Rohmer et Truffaut.
Les oeuvres d’Agnès Varda traitent des sujets politiques, de société, de revendications féministes. Son univers apparaît varié et abondant, propre à être décliné avec originalité. De plus, le projet d’exposition du musée Soulages joue sur le lien amical entre Pierre et Colette Soulages et Agnès Varda à Sète, lien qu’elle immortalisa d’une part dans "Les plages d’Agnès" puis dans "Agnès de ci de là"
L’exposition associer le fonds photographique d’Agnès Varda autour du tournage de "La Pointe Courte" et d'autres photographies couleur inédites de Noirmoutier et de ses cabanes de pêcheurs. La photographie singulièrement muette des premiers temps, se prolongera avec de l’écriture visuelle ou non, des objets… Au delà du cinéma, elle représente une part de Varda, un trait majeur de son modus operandi.
Jean-Paul Gavard-Perret
Guillaume Erner : révisions
Guillaume Erner, « Judéobsessions », Flammarion, 2025, 300 pages, 20 €.
Guillaume Erner (présentateur des matins de France Culture) explore la mémoire familiale, du témoignage de la judéisté ,en évoquant des ouvrages récents de Gérard Ejnès
(Comment le dire avec circoncision ?) ou de Michel Persitz (Juif de personne).
L’auteur a pu trouver chez lui une citation qui devient sa clé : « Je suis installé sur le même banc que Marc Bloch, parmi ces Français juifs qui ne se sentent et ne s’affirment jamais aussi pleinement juifs que lorsque cela dérange quelqu’un ». A ce titre Ernrer explore aussi , son histoire maternelle et paternelle dans le monde juif dont le peuple est un nombre dérisoire de l’humanité et au nom du seul état juif de la planète qui capte actuellement l’attention médiatique.
Dans ce livre Erner s’attaque contre le système négationniste et montre que l’antisémitisme et la haine d’Israël fleurissent à nouveau en France et s’enflamment toujours plus dans le monde arabo-musuluman.
L’auteur montre aussi que le problème de l’antisémitisme est de nature métaphysique et théologique et souligne aussi que certaines visions veulent effacer le judaïsme de l’égalité, l’universalisme et l’abstraction. Son analyse a le mérite de remettre un monde à sa place et de réviser tant d'idées médiatiques et politiques.
Jean-Paul Gavard-Perret
L'entrée dans l'horreur et l'impensable
Christoph Kreutzmüller & Tal Bruttmann, "Auschwitz. L'image comme source", Seil editions, Aout 2025, 160 p., 23 E..
Tal Bruttmann est l’un des meilleurs spécialistes de la Shoah et de l’antisémitisme en France au xxe siècle.
Il est notamment l’auteur de La Logique des bourreaux . Christoph Kreutzmüller est spécialiste de l’histoire de la société allemande sous le régime nazi et a publié plusieurs livres remarqués dont cet album.
Les deux auteurs ont retrouvé les photos de deux photographes SS qui ont réalisé plusieurs centaines de clichés montrant leur arrivée sur la rampe de la mi-mai au début du mois d’août 1944, des dizaines de milliers de Juifs hongrois ont été déportés à Auschwitz.
Ces images, rassemblées dans un album, constituent la principale source visuelle sur la
« solution finale ». Elles ont modelé la manière dont on se représente la Shoah, faisant parfois oublier que leur objectif premier était de témoigner du bon fonctionnement de l’entreprise d’extermination. A la série de reconstitution des séries qui composent l’album permet de leur donner bien plus de sens, mais elle n’offre elle aussi qu’une vision limitée.
Elle ne montre que ce qui se déroule entre l’arrivée sur la rampe d’un convoi et la lisière des chambres à gaz, réduisant ainsi la « solution finale » à un processus relativement simple : des bourreaux, les SS, et leurs victimes juives, en un site qui paraît totalement isolé du reste du monde. C’est oublier qu’autour du terrible face-à-face gravitaient d’autres individus, visibles sur certaines photographies. Mais la présence laisse deviner l’anticipation, la préparation du crime et son inscription dans un monde glaçant par son caractère quasi ordinaire. Et cela reste toujours aussi terrorisant et impensable.
Jean_Paul Gavard-Perret
Simone Weil la lucide
Simone Weil, « L’agonie d’une civilisation », Illustrations de Vincent Bioulès, Fata Morgana, réédition 2025, 56 p., 15 €
D’une certaine manière, dans ce livre, Simone Weil a tout dit : « Rien n’est plus cruel envers le passé que le lieu commun selon lequel la force est impuissante à détruire les valeurs spirituelles ; en vertu de cette opinion, on nie que les civilisations effacées par la violence des armes aient jamais existé ; on le peut sans craindre le démenti des morts.
On tue ainsi une seconde fois ce qui a péri, et on s’associe à la cruauté des armes. La piété commande de s’attacher aux traces, même rares, des civilisations détruites, pour essayer d’en concevoir l’esprit. »
Dès lors l’auteure sollicitée par les «Cahiers du Sud », pour le numéro sur « Le génie d’Oc et l’homme méditerranéen » a publié ses deux textes. Le premier est écrit au début de l’année 1941, le second un an plus tard.
L’ensemble, en écho aux sombres heures que traversa ce vingtième siècle asphyxié par la barbarie, paraît dans la revue en 1943. Au cœur de cette « Agonie d’une civilisation à travers un poème épique », la philosophe se penche sur les événements qui ont conduit à l’écrasement de la civilisation d’Oc.
Elle en donne une lecture personnelle politique et sociale, indissociable de notre présent. Elle unit le mysticisme chrétien à une critique incisive du pouvoir et de la violence. Des conflits passés elle exhume un paradoxe cruel : la terreur frappe plus durement ceux qui défendent leur humanité que ceux qui songent à détruire et à écraser.
La peur et l’imagination peuvent ainsi saper les résistances des sociétés libres bien plus sûrement que les armes elles-mêmes. Un appel à la vigilance face aux nouvelles formes de domination qui nous enseigne que le combat pour la liberté est, avant tout, celui de l’esprit.
Pour ce livre sur ou d’Israël la plus simple image du pays n’est jamais simple et peut produire autre chose que la simple repousse des fantasmes. Jaccottet cultive écrit ici un texte sophistiqué où est joint une picturalité du pays. Il crée des rapports complexes car de telles images deviennent « cose mentale ». Jaccottet doit reconstruire une narration, combler des vides voire reconstruire l’Histoire du pays avec ses pistes et ses indices.
Dans un tel livre l'invisibilité profonde de ce qu'on voit est solidaire de l'invisibilité de celui qui voit. Des frontière des mondes existant et possibles se troublent, si bien que Palestine et Etat Juif se conjuguent en prouvant que le réel « fictionne » par frictions selon diverses matières et de manières désormais plus flagrantes. Dans ce qui tient d’une possible spatialisé jouant sur deux postulations est décrite par Jaccottet à travers composition, motifs, couleurs, lignes, géométrie, lumière en un texte documentaire et poétique.
De toute la philosophie du monde l’auteur ne m’en détourne pas – mais il sait que la violence du monde peut détruire Israël.
Jaccottet a levé les yeux et a imaginé et bâtis un tel espace ouvert où se rassemblent des tombeaux, des fontaines. Des gens sont parfois assis sur des marches. On peut imaginer qu’alors ils s’apaisaient quelques instants. Dans un pays plein d’armes l’auteur évoqua ce lieu où il y avait de l’air et, un étage plus bas, de l’ombre. Il put même pouvoir se pencher sur la margelle de la tombe des saints comme sur celle d’un puits.
Ce voyage à Israël fut un rendez-vous avec l’Histoire. L’auteur précise que ses mots renvoie ici autant à un journal intime à journal de vingt heures qu’aux temps bibliques dans un enchevêtrement des époques, des traditions et des cultes, Philippe Jaccottet a décelé des signes. L’inquiétude naturelle du poète, autant que la complexité réelle du sujet, ne lui permettent pas de les lire clairement, d’en faire de très précises «impressions de voyage» et moins encore un recueil d’opinions.
Chacun se réjouit par ce que l’auteur offre bien souvent de ce pays parfois une vision caricaturale ou partisane. Toutefois son « Cahier bleu » demeure la matière d’une rêverie puissante.
Jean-Paul Gavard-Perret
Les valises : objet et symbole de la Déportation
À la genèse de ce récit, jaillissent des valises. Mais pas n'importe lesquelles. L'objet le plus banal supporte ici le poids des ans et l'horreur de la déportation (souvent croisés dans les réserves du musée du même nom. L'auteur pour ce livre a fait d'abord l'inventaire du mot dit valise et qui l'est parfois devenu.
Existe ici plus qu'un aperçu sur l'exposition "Valises ! Histoires d’un objet dans la guerre". Boiley un voyage à travers les formes et les usages de l’objet durant le second conflit mondial : la "valise-monde" qui permet d’emmener avec soi quelques fragments de la vie qu’on abandonne. La "valise-outil" qui s’adapte aux besoins primaires du quotidien.
La" valise-cache" dont l’aspect commun est utilisé par la Résistance pour développer ses activités clandestines. La "valise-trace", objet symbole qui subsiste de l’assassinat des populations juives et qui conserve les tessons d’une histoire parfois oubliée jusqu’à sa redécouverte.
"Des valises sous les cieux" ouvre donc une autre fenêtre d’exploration sur l’histoire, intime et sensible, où les temporalités se confondent. Une parenthèse où les frontières entre passé et présent sont beaucoup plus proches qu’on devrait le croire. Et en cette expression reprise par un tel spécialiste des mots, la question d'onomatopée se transforme en une réalité où il existe, au delà de l'extrême souffrance des déchirures, l'écume des larmes.
jean-paul gavard-perret
Guy Boley, "Des valises sous les cieux", L'Atelier contemporain, Strasbourg, 2025, 24 p., 5 E.. Valises ! Histoires d’un objet dans la guerre », organisée au Musée de la Résistance et de la Déportation, à Besançon, du 27 mai au 31 décembre 2025.