Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Ruth Barabash : exercice de délicatesse
Ruth Barabash est née à Petah Tikva (Israël) en 1963. Diplômée de l’ENSB-A de Paris, elle vit et travaille dans cette ville.
Chacun de ses dessins crée d’étranges attelages entre l’épure et ce à quoi elle renvoie : à savoir un monde à la fois perdu mais tout autant rêvé. Existent par ce biais des discordances augurales pour une autre vision de monde.
Le féminin y est repris en main par la créatrice. La profondeur du propos ne supprime pas pour autant une forme légèreté. Le jeu de l’ineffable crée à la fois un écart et accroissent là où les ébauches des silhouettes vives sont adossées au silence.
Existe toujours un souffle « pur ». Il ré-enchante le monde. L’espace est mental mais pas seulement. La suggestion demeure le maître mot d’un travail attentif à l »motion vitale. Entre offrande et adresse l’image reste à l’état d’essence à travers la matière subtile des couleurs et desformes. Et si l’image devient une mémoire, il ne s’agit pas de celle du temps passé mais d’un incessant avenir.
Dorian Cohen, « Itinere », Fondation Arpac, Montpellier, du 1er au 24 juillet 2016.
Le paysage entre douceur et chaos
Dorian Cohen, « Itinere », Fondation Arpac, Montpellier, du 1er au 24 juillet 2016.
Le paysage urbain ou péri-urbain selon Dorian Cohen devient une sentinelle menacée, titubante. Un hiatus s’élargit entre ses éléments même s’il ne convient pas de renoncer aux rapports entre eux. La reconquête de l’artiste s’applique à en faire un cabinet de curiosité pour tenter moins d’y reprendre pied que d’y basculer un peu comme Godard le proposait dans ses premiers films de « Pierrot le fou » à « Week-end » mais ici avec moins de sang : et pour une raison majeure : il n’existe plus de personnages. La ville est vide, tout semble en disparition.
Pour le montrer, avec astuce, beauté et intelligence l’artiste utilise des huiles sur bois à la langue ductile et délicieuse. De la violence ou de la déliquescence surgissent l’appel de l’exploration de la société postmoderne et du temps. Soumis à la fragmentation, à l’inanité du paysage le « spectacle » devient l’affirmation d’un manque qu’il induit.
Si tout rappelle le silence, un murmure remonte dans un travail visuel de recouvrance et d’anticipation là où pourtant ne surgit que le présent dont ne restent que des images sourdes. Elles ne retranchent rien. Elles ajoutent un chaos doux et poétique tout en creusant un vide étrange là où une forme de vie fait résistance.
Walter Benjamin naît à Berlin-Charlottenburg de parents juifs, Émile Benjamin (1856-1929) et Pauline (née Schoenflies
Le Paris de Walter Benjamin
Walter Benjamin, « Paris capitale du XIXème siècle », Dessins de Julio Silva, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 64 p., 2016
En 1938 Benjamin rédige en français ce qu’aurait dû être « Le livre des passages ». Il se voulait «une histoire sociale de Paris au XIXe siècle». L’auteur entame un travail essentiel et l’on regrette qu’il soit resté à l’état d’œuvre abandonnée. Benjamin devait démontrer comment les formes de modernité économique et technique avaient un lien avec l’univers d’une fantasmagorie. C’est d’ailleurs cette idée que Rem Khoolhaas reprendra plus tard en changeant le lieu de cette modernité (XXème siècle aidant) avec son « New-York Delire ».
Benjamin a compris combien les « fantasmagories du marché » correspondent à celles de l’intérieur, qui se trouvent constituées « par le penchant impérieux de l’homme à laisser dans les pièces qu’il habite l’empreinte de son existence individuelle privée ». Quant à la fantasmagorie de la civilisation elle-même, elle a trouvé son champion dans Haussmann, et son expression manifeste dans ses transformations de Paris.
Benjamin a prouvé comment le cœur de la ville change non avec « le cœur des mortels » (Baudelaire) mais avec leurs conditions économiques. L’auteur fait d’ailleurs appel au poète des Fleurs du Mal : « Pour la première fois chez Baudelaire, Paris devient objet de poésie lyrique. Cette poésie locale est à l’encontre de toute poésie de terroir. Le regard que le génie allégorique plonge dans la ville trahit bien plutôt le sentiment d’une profonde aliénation ».
Nous voici rendu au lieu de l'architecture de la persuasion et du racolage. Benjamin annonce aussi et en quelque sorte le Philip Roth et son "Rêve américain". Paris rapproche et éloigne, fascine et révulse dans la modification de paysage. L’être risque de devenir une présence in absentia. L’architecture de l’ornemental devient des plus ambiguë. Paris devient le territoire interlope du vide et du trop-plein. Preuve que la société de consommation n’est jamais avare de gâchis et de destruction.
Les Editions Notes de Nuit font vraiment un travail de fond sur le judaïsme.
Le malentendu, le passage : Jean-Pierre Faye
Jean-Pierre Faye, « L’Ecluse », Editions Notes de Nuit, Paris, 317 p., 20 E.
Republié aujourd'hui "L'Ecluse" reste le livre de plus connu de l'auteur, poète et philosophe. Il le commença en janvier 1963, à la gare de Friedrichstrasse à Berlin, entre le train souterrain de Berlin-Est et le train aérien de Berlin-Ouest. La ville (quoique jamais nommée) devint le lieu de la fiction. L'héroïne comme la cité va vivre partagée entre deux places et deux amours. Entre elles : une frontière mais aussi une écluse. Existent donc la schize et la possibilité (problématique) d’un passage.
"L'Ecluse" saisit non seulement par son sujet mais aussi par son écriture. Elle se développe en formant une musique aussi simple qu'énigmatique : "c’est comme prendre une succession d’escaliers, certains retors, d’autres raides, d’autres s’ouvrant sur des passages dérobés" rappelle Fabian Gastellier qui est l'instigatrice de la republication complète de l'œuvre sous le titre générique d'"Hexagramme".
Une telle musique ne répond pas forcément au goût du plus grand nombre. Sa "mélodie" est complexe si bien qu'une telle fiction est au roman classique ce que la musique contemporaine est à la musique traditionnelle. La langue n'est plus maternante. L'auteur en casse les mécanismes en parfaite logique avec ce que la revue Change (dirigée par Faye) affichait à l'époque de la publication du livre : à savoir le « mouvement du change des formes » par le travail d'une langue qui "en se changeant, change les choses ».
Faye saisit la pensée à sa source dans un état naissant comme dans le fameux monologue de Molly Bloom d'Ulysse mais selon une autre stratégie d'écriture. D'autant qu'à la visée "égocentrique" de Molly, Faye substitue une écriture qui prend en compte ce que charrie l'Histoire. Vanna l'héroïne y est morcelée et enfermée comme la ville. L’écriture tente d’ignorer le mur de séparation, puis s’y heurte dans ce qui devient un voyage dans la conscience de l’instant et dans la traduction de celui-ci par un travail d’englobement d’un paysage précis (Berlin) dans celui plus vaste de l'Histoire, ses tensions, ses divisions et ses renoncements.
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Jean-Paul Gavard-Perret.
Orsten Groom : l’Apocalypse est pour demain
Orsten Groom, “Martus Lupus”, galerie Phantom Projects Contemporary, Troyes, 23 avril, 25 mai 2016.
Orsten Groom ,Simon Leibovitz Grzeszczak de son vrai nom mais aussi Martus Lupus, brouille lui-même ses pistes, cultivant des projets, films, peintures,dont l’opacité génère une irrésistible fascination. Les différentes versions de son nom traduisent des origines aussi mouvementées que douloureuses inhérentes à sa judéité.
Avec son côté Barbe Bleue le jeune artiste crée la sidération par ses visions d’Apocalypse peuplés d’indigents, de marginaux et de robo-cops.
Il existe là des névroses obsessionnelles d’un inconscient collectif. La facture de ses films et de ses peintures grand format est volontiers violente et maniérée, lourde pour devenir le grand guignol radical, emphatique et pugnace d’un avenir sans futur et mystérieux.
La danse macabre et le charnier ne sont jamais loin. Mais un moteur burlesque traverse les œuvres. On distingue toujours la Mort, des montres, des putes, des hommes à la braguette ouverte ou à l’arme facile et fatale.
Il y a là du Kubrick, du Verhoeven, du Polanski. C’est une paternité, avec laquelle il le créateur pourra avec le temps facilement coïncider. La réalité s’immisce dans la fiction, comme le passé dans le futur en un travail aussi intelligent qu’à l’instinct.
A ce titre Orsten Groom est en passe de franchir le seuil de la scène alternative pour atteindre des lieux moins reclus. D’autant que si l’œuvre est au noir elle en cultive une certaine joie.
La tragi-comédie intervient non sans cohérence. Existe une certaine brillance. Et si chacun des personnages est condamné il est tout autant condamné à vivre et à creuser son propre sillon. Il le conduit peut-être dans l’erreur mais il n’est pas forcément tracé : s’il l’était il n’y aurait plus de vie et cela ne permettrait pas à l’art de se poursuivre.
Eva Weiss la transgressive
evaweissphotography.com
Photos par Eva Weiss modèles : Lois Weaver & Peggy Shaw.
Quoique fashionnista new-yorkaise la photographe Eva Weiss n’a rien d’une femme légère : sans être pour autant collet monté. Les cols Claudine ne sont pas de son fait et sa vie ne rentre pas dans des cartons. Rien n’y est fait pour être empilé. Tout est disponible.
Elle n’est pas de ces artistes qui prônent des orgies de vermillon dans leur tête. La sienne est hantée d’imaginaire transgressif. Elle appelle des lisières mais sans impudeur : l’artiste casse en troublant les chics et le chiqué. L’extérieur est à l’intérieur. L’intérieur est à l’extérieur. Et qu’importe si la vue tue.
En ce sens les égéries d’Eva Weiss représentent les "modèles" parfaits de la femme libre et le plus souvent lesbienne. Elle s’amuse à souligner comment de la femme « normale » illustrent à la condamnée de la société il n’y a qu’un pas, qu’une similitude. L’artiste le rappelle dans des visions frontales et poétiques pleines d’éros et d’humour.
Une telle œuvre ne peut laisser indemne puisque le suspens et l'éclat des images créent un transfert. Eva Weiss désaxe des assises. Paradoxalement, au cœur de l’enfermement s’entame un franchissement. Eva Weiss sort la femme de son lieu d’incarcération au nom d’espoir suscité par la séduction des égéries scénarisées. Ce que le voyeur redoute de traverser, de transgresser est soudain offert. Son être se trouve lui-même dénudé car la créatrice possède le mérite rare de décaper le miroir de l'autosatisfaction du mâle. Et soudain le rapport à l'altérité provoque un autre passage que celui, obligé, du désir.
Sa « vocation » de créatrice est d’ouvrir ce qui en l’être semble impénétrable en perçant l’ineffable. Se crée un passage entre le corps que nous séquestrons et celui qui nous échappe. C’est pourquoi les œuvres sont aussi coriaces que belles : leur poésie fait muter le silence de l’être, ses doutes et ses mystères avec un certain sens du rite dont jaillit l’essentiel face à la superbe comme au ridicule Il arrive même que de telles images soulèvent des questions que nous ne nous n’imaginions pas nous poser.
Le camp « de transit » nazi hollandais de Westerbork
Philip Mechanicus, « Cadavres en sursis », traduit du néerlandais par Daniel Cunin, Editions Notes de Nuit, Paris, 455 p., 21 E.
Les treize cahiers de Philippe Mechanicus - fils d’une famille juive prolétaire d’Amsterdam qui mena une brillante carrière de journaliste avant d’être déporté à Bergen-Bedsen puis fusillé à Auschwitz - sont enfin publiés en français et permettent de comprendre la « pré-extermination » des juifs dans le camp de transit de Westerbok (province de Drenthe).
Le titre original est « journal de Westerbok ». Peu significatif en français ce terme géographique est devenu en hollande un autre moyen de désigner « le jour du jugement dernier », celui où il n’existe plus d’espoir : les hommes ne peuvent plus défendre leur femme, et les femmes leurs enfants.
A l’origine le camp était sensé héberger des réfugiés juifs allemands. Après l’invasion de la Hollande par les Nazis, ce camp passa sous leur administration et dès ce moment il devint le moyen corridor (à diverses strates) de « transvaser » (écrit Mechanicus) les juifs hollandais de leur pays d’origine vers les camps de Pologne.
Sous couvert officiel « émigration» les juifs furent donc portés de Westerbok vers le massacre de masse jusqu’à la fin de 1944.
Une organisation particulière vit le jour dans ce camp. Et ceux qui l’avaient fondé pour « sauver » les juifs allemands servirent de « tampon » face aux SS et permirent à l’occupant l’économie d’un grand nombre de gardes.
Certains juifs furent utilisés de manière diabolique et devinrent le bras armé de l’extermination de leurs frères victimes innocentes. Westerbok fut d’ailleurs considéré à ce titre par le commandant SS du camp comme le « musterlager » (camp modèle).
Les « incarcérés » sont d’abord présentés comme « tout le monde » et on se garde habilement de faire le distinguo entre juifs et non-juifs.
Toutefois juifs pieux ou athées et même des néo-baptisés mais aussi sionistes, assimilés, catholiques, communistes, notables, intellectuels, artistes ou artisans furent conduit dans cette antichambre de ce que l’auteur nomme « l’abattoir ».
Dans le camp fut constitué selon une hiérarchie perverse. A son sommet les « alte Lagerinassen » (souvent les plus anciens détenus) dont Kurt Schlesinger fut le modèle : il collabora le plus étroitement avec Gemmeker le commandant SS du camp.
C’est plus particulièrement dans son hôpital impressionnant en ses labyrinthes prophylactiques que se révéla l’apogée de l’absurdité et l’horreur du système.
Sous couvert d’un ensemble de 120 médecins et de plus d’un millier de personnes tout semblait comme le souligne Mechanicus « au service » de ceux qui sous cette couverture médicale étaient envoyé à la mort. Mais son « journal » montre toutefois combien au fil des jours l’état d’esprit du temps change et glisse progressivement vers la peur et la panique.
Mechanicus montre comment certains quoique promis à une mort certaine traitèrent leurs semblables comme des parias. Le camp fut donc à l’image de toute communauté humaine.
L’auteur précise comment se monta tout un jeu de « distinction » : se retrouvent dans les bas-fonds du camp les « condamnés » ou « cas S » désignés ainsi par leurs pairs.
Les Allemands avaient compris combien diviser pour régner était le plus sûr moyen de renforcer avec confort pour les nervis le côté abominable de leur système.
Très vite les détenus se livrèrent à des ruées - aussi inutiles que démoralisantes - pour obtenir divers tampons de mise en attente de la déportation. L’auteur insiste sur l’importance du système des listes. S’y résume la course à la vie contre la mort. Mais où cette vie n’était qu’une mort différée dans ce qui n’avait, écrit Mechanicus, jamais été rendu aussi « dégueulasse ». S’y entend « la voix des coqs frissons des maîtres de danses ». Mais oh combien macabres ces danses.
A la fois journal intime mais tout autant mémoire « Cadavres en sursis » reste un texte exceptionnel tant par sa force littéraire que par son témoignage.
Il permet de comprendre du dedans comment fonctionne un système.
Le texte est brut, brutal, implacable et ne souffre pas de la recomposition que tout document écrit de manière postérieure impose. Mechanicus décrit les soubassements de l’Histoire, ses ressorts les plus sordides décrits en détails significatifs qui mènent au coup fatal et à la solution finale. Comme l’écrit Jacques
Presser dans sa préface, l’auteur « se contentant d’être un homme » a enregistré jour après jour une vérité insupportable. Et ce au risque de sa vie : par l’existence même d’un tel document elle était mise chaque jour en danger. L’auteur finit par le payer tombant sous les balles d’autres geôliers qui illustrèrent que le « vrai visage de la vie est un brasier ».
De la foirade à la parade : Guillaume Decourt
Guillaume Decourt, « Chasse-pierres », OX11 rue de la Sourdière, 75001 Paris.
Le cap ne nous appartient pas même si aborder les pleins pouvoirs qui contreviennent à l’extinction de soi semble être une nécessité vitale.
Mais ben sûr sans négliger les cadrages de ceux qui préfèrent voir plutôt qu’être regardés. Tout cela reste pourtant un pur aléatoire puisque il n’est pas jusqu’au café à refroidir en dépit de notre désir sur des terrasses surchauffées.
Il convient donc de ne jamais partager les propensions de ceux qui rejettent l’inépuisable. C’est du moins ce que nous apprend Guillaume Decourt. Cela s’appelle sagesse plus que vertu. Elle entraine à cultiver la pitié pour les choses, les autres et pour soi. Certains en ce sens boivent leur bière au goulot, d’autres à laisser leur vin le plus délicieux dans un verre.
Reste alors à l’auteur de tenter par fragments de faire tomber à pic chacune de ses phrases. C’est une « ciné-cure » ou une raison qui dépasse jusqu’à la volonté d’écrire sur la table où tout auteur - lorsqu’il est digne de sa qualité - bat les cartes.
Jadis celui dont il est question ici ne renonçait pas à des plaisirs plus sensuels mais il finit par renoncer à cet ailleurs pour se retrouver face à ses feuilles comme s’il cherchait des poux sur la tête d’un chauve.
Plus tard il traverse le Seine sur un pont lourd de cadenas d’amour plutôt que de la franchir à la nage jusqu’à atteindre un port épique d’où on le tirerait à bout de bras. Ainsi vont Guillaume Decourt et sa littérature impertinente et subtile : après s’être mouillé : jeu, sec et mate.
Maya Zack et le trauma
Maya Zack, Alon Segev Gallery, Tel Aviv
Née en 1976 Maya Zack vit et travaille à Tel Aviv. Elle réalise vidéos, photographies et installations dont le thème majeur est la mémoire. Elle sait recréer entièrement des univers en mêlant les médiums pour, et par exemple, reconstituer avec une extrême précision la vie quotidienne d’une famille juive allemande avant la Seconde Guerre Mondiale.
D’Israël, elle retourne aux racines de la culture juive européenne à travers une matérialité qui en illustre la richesse et le trauma. Il existe là une réflexion fondamentale sur les systèmes de la mémoire avec ses forces et ses abîmes. L’univers de tous les jours devient un espace symbolique. Il crée un vertige puisque l’être est confronté à ce qui ne cesse de l’étouffer.
La vacuité saute aux yeux à travers tous des montages où s’inscrit une sorte de poésie extra-temporelle. Chaque oeuvre crée une fissure dans le présent mais aussi un lien avec lui. Il favorise le dialogue avec le passé, remet le spectateur à l’écoute d’un vécu qui n’est pas rapporté sous le registre d’une banale autofiction.
Le quotidien est soumis à des lignes de force sous-jacentes. La créatrice reste au cœur du réel mais il en éloigne toute idée de rêve. Ses personnages vont d’erreur en erreur, au plus fort de l’exil intérieur dans ses narrations abyssale.
Gideon Rubin peintre de l’effacement : tout ce qui reste
Toute la problématique de Gideon Rubin tient dans un paradoxe : concentrer l’œil sur le visage et en même temps effacer tout signe de ce visage. L’identité disparaît si bien que le regardeur pour se repérer tente de chercher ce qui entoure l’élément habituellement central. Dès lors tout se porte sur un exercice de mémoire plus collective que personnelle.
Une dimension extra-temporelle apparaît à travers des indices qui quoique marqueurs temporaires laissent dans une certaine zone de latence.
Le vide crée donc un plein « en creux » par effet d’empreinte plus que de présence.
Les visages suent l’oubli mais tente pourtant de se reconstruire. Le vide n’est donc pas absence ou nullité : ce qui s’efface possède un poids.
L’artiste reprend ainsi la problématique émise par Beckett dans « Peintres de l’effacement » : dans le portrait ce qui compte n’est pas le visage mais ce que l’auteur nomme la « visagéité ».
A savoir ce qui est derrière ou au-delà des apparences.
L’effacement crée donc un sens qui s’oppose à toute nostalgie. En ce sens l’artiste est à sa manière un néo-platonicien. Ce qu’il tente n’est pas de l’ordre de la représentation mais du générique. La disparition est donc insécable de la trace. A la figuration il faut préférer la figure. C’est retrouver le sens et le lieu de la peinture jusque dans son « vide ». Quelque chose y perdure.