Les articles de Jean-Paul Gavard-Perret

Livre juif :Mémoire néerlandaise de la Shoah « Et tout s’effondre »

et-tout-seffondre journal pendant la Shoa

Mémoire néerlandaise de la Shoah

Klaartje de Zwarte-Walvisch

Klaartje de Zwarte-Walvisch

Klaartje de Zwarte-Walvisch, « Et tout s’effondre » (Journal du camp de Vught), Editions Notes de nuit, Paris, 182 p, 18 E ., 2016.

De Klaartje de Zwarte-Walvisch, il ne reste rien ou presque. Juste quelques photographies et surtout son journal.
La couturière néerlandaise qui ne s’était pas fait enregistrer en tant que juive comme la loi l’exigeait et qui commit l’erreur de ne pas entrer en clandestinité fut arrêtée avec son mari en mars 1943 : elle sera assassinée quelques mois plus tard après sa déportation à Sobibor en Pologne.

La jeune femme a tenu son journal du jour de son arrestation jusqu’à celui de son départ en Pologne. L’auteur y décrit la vie au camp de Vught où seront détenus 12000 juifs.
Ce sont d’abord les enfants du camp qui sont envoyés à Sobibor. Klaartje de Zwarte-Walvisch décrit –entre autres – cet événement qui fait trembler d’effroi tout le camp :: « Nous ne pouvions le concevoir. S’est-il jamais passé une chose pareille dans le monde ? Qu’est-ce que cela signifiait ? ». L’auteur n’a pas d’illusion sur la réponse.

Son livre est un cri de colère radical face au mensonge et à la trahison. Celle qui, ne disposant pas de relations, est vouée à la mort montre comment le calme relatif annonce la dernière tempête qui va l’emporter. Ce témoignage reste capital puisqu’il permet de comprendre la vie (du moins ce qu’il en reste) avec ses instants de pauvres joies et de terreurs. Les descriptions sont froides, sans pathos là où l’univers n’est plus qu’une obscurité qui se meut.

Le corps de Klaartje de Zwarte-Walvisch et celui de ses compagnes sont réfléchis par le corpus du récit propre à plonger dans les abîmes du sans nom, de l’impensable. Ce journal le rend intelligible. Il n’y a plus de ciel sur le camp. Le texte donne à ce que nomme l’istôr depuis Hérodote une vision majeure et radicale.

Elle avance en direction de la mort des innocents. Le « monstre » en triomphe inéluctablement car à travers ce récit et son mouvement chronologique rien ne peut lui résister. Les victimes ne décident déjà plus. Ce ne sont que des marionnettes. La fureur du récit témoigne pour elles et répond à celle du réel qui tourne en destin mortel dans le trou noir du camp.

Livre juif : Peuples en larmes, peuple en armes de Georges Didi-Huberman

Peules en larmes, peuple en armes de Georges Didi-Huberman

Didi Huberman

Didi Huberman

Georges Didi-Huberman : Redécouvrir Eisenstein

Georges Didi Huberman, « Peuples en armes, peuples en larmes », Editions de Minuit, Paris, 2016.

Après ses travaux sur le drapé et son superbe « Sortir du noir » sur un film « Le fils de Saul », Georges Didi-Huberman revient sur un cinéaste plus ancien - Eisenstein - pour le sortir d’un certain silence ouvert par Barthes et Pasolini.

A chaque œuvre tout se rejouant, Didi-Huberman rappelle et se rappelle qu’il n’existe en elle rien de familier. Dans le cas d’Eisenstein sa prétendue alliance au stalinisme.

Relisant les textes théoriques du cinéaste sur le monde des images, l’auteur rappelle la critique de Pasolini selon laquelle il ne suffit pas d’être émouvant pour être critique. Pour l'Italien par leur côté héroïque les personnages du cinéaste soviétique ne seraient que des marionnettes. Voire...

Mais la critique de Barthes est plus radicale et l’effet de sa question sur l’émotion face aux images peut représenter une méprise dangereuse.

Etant contre l’émotion collective Barthes est insupporté par les « mater dolorosa» du Potemkine.
Sans doute au nom d’un problème personnel de celui qui se voulait « mère de sa mère ». Mais le rejet de l’émotion collective est chez Barthes aussi politique. Ce type d’émotion demeure pour lui « pitoyable ». Or Didi-Huberman remet en phase cette emphase et les « formules sociales de pathos ». Pour lui le pathétique n’est pas forcément malsain et facile. Il  peut avoir force la légende.

Mais Barthes n’en a cure et revendique une emphase a minima  et elliptique où il ne se passe rien. C’est oublier ce que le  sémiologue rappelle : Eisenstein a su parfois la produire par des plans où la douleur se dit juste par un vol d’oiseau. Mais Barthes a créé sa critique à  partir quelques photogrammes tirés de numéro des Cahiers du Cinéma.

Ce qui est presque « moralement » discutable. D’autant que chez Eisenstein qui la lamentation passe parfois uniquement par la brume, l’eau et quelques gréements de fortune. Les possibilités formelles de l’auteur sont donc bien plus importantes que Barthes a cru le « voir ».

Les femmes en pleurs, un homme qui meurt dans le « Potemkine » créent une connaissance que Bataille dès 1930 avait compris. Car il existe chez Eisenstein non seulement la question du montage mais celle du pathos. A ce mot dévalorisé (central pourtant autant chez Nietzsche que chez Deleuze) Didi-Huberman redonne un sens qui renvoie à son travail sur les photos « extrêmes » d’Auschwitz qui ouvrirent à une violente polémique.

La teneur du pathos est toujours essentielle dans l’histoire des images. Elle lui est centrale. Et le critique prouve que chez Eisenstein le pathétique est toujours généreux à l’inverse de ce qui se passe chez Godard. Pour les deux cinéastes l’Histoire est centrale. De plus ils ne se contentent pas de l’histoire du cinéma. Leur conception du cinéma est des plus ouvertes.  Mais à Godard qui affirme « j’aime confondre » et qui noue son cinéma sur une autorité personnelle, Eisenstein oppose une posture beaucoup moins « de maître ». Il ne se veut pas comme un père « qui sait tout  mais ne dit rien ». Et contrairement à Godard il ne laisse rien par-devers lui.

C’est pourquoi, après un récit d’une défaite (« La Grève ») avant celui d’une victoire (« Octobre »), le Potemkine reste le récit d’une défaite qui devient victoire. Eisenstein prouve, après Nietzsche et Deleuze, que l’affect n’est pas une impuissance et qu’il existe une différence entre pouvoir et puissance. Dans le Potemkine l’impouvoir va paradoxalement avec la puissance. D’un film  de commande, officiel qui suppose des contraintes, Eisenstein parvient à introduire ce qui n’allait pas dans le sens de l’Histoire officielle bolchevique. Il existe dans ce film des audaces de mises en scène, d’ « anecdotes » et même musicales qui concevaient mal à l’esthétique officielle.

Analysant les plans du film, Didi-Huberman prouve comment Eisenstein fut accusé de formalisme par Dziga Vertov puis par les conseils politiques staliniens d’un « mal » plus profond. Si Vertov rejette le côté bourgeois-épique de la représentation, avec les politiques cela change de ton : et le réalisateur verra certains de ses films brûlés. Véritablement révolutionnaire, l’art de temps qu’est le cinéma d’Eisenstein devient incompréhensible aux bureaucrates. Pour celui-là (lecteur de Freud) il faut savoir « régresser ». Et en 1935 au risque d’être fusillé, il revendique  devant ses juges ce verbe que Didi-Huberman, en le mettant en exergue, nomme « anachronique ».

Eisenstein  invente ainsi une anthropologie de l’image qui aboutira aux fragments de « Vive Mexico » et son écartèlement d’images. L’œuvre finira à l’état de ruine dans cette œuvre inachevée où les femmes en pleurs et leurs gestes premiers représentent (ou auraient représenté), telles des Ménades, la vraie force révolutionnaire et le primitivisme du futur.

Jean-Paul Gavard-Perret.

Exposition: Israël et la Bande de Gaza sous un autre angle

Exposition: Israël et la Bande de Gaza sous un autre angle

Israël et la Bande de Gaza sous un autre angle

Exposition:  Israël et la Bande de Gaza sous un autre angle

Exposition: Israël et la Bande de Gaza sous un autre angle

« This Place », Brooklyn Museuem, New York City du 12 février au 5 juin 2016.

« This Place » propose une vision qui explore sans l’enkyster ou la durcir la complexité de la situation d’Israël et de la Bande de Gaza comme lieu mais aussi métaphore du monde à travers la vision de 12 photographes d’envergure internationale.

Plus de six cents photographies de Frédéric Brenner, Wendy Ewald, Martin Kollar, Josef Koudelka, Jungjin Lee, Gilles Peress, Fazal Sheikh, Stephen Shore, Rosalind Fox Solomon, Thomas Struth, Jeff Wall, and Nick Waplington, offrent une vision qui n’a rien de monolithique. A travers portraits de groupes ou solo et paysages les paradoxes du lieu sont montrés en cherchant à donner une vérité plus profonde que celles que l’actualité dicte.

Entre 2009 et 2012, les douze artistes ont passés des périodes plus ou moins longues en Israël en totale liberté de déplacement et de travail. Leurs œuvres ont le mérite par leurs variétés de donner, en dépassant les images habituelles de guerre, la variété de vie dans des lieux souvent réduits à un univers délétère.

Plusieurs clés inédites sont ouvertes vers des perspectives souvent peu mise en lumière. La vie quotidienne, la famille, les logements, les identités et les paysages prennent le pas sur le conflit Israélo-Palestinien. Surgit une suite de visions apaisée d’une région souvent déclinée sous le seul registre de la violence.

L’exposition présente une vision humaine et nuancée. En effaçant la problématique purement conflictuelle cette exposition propose une belle avancée intelligente et profonde. Elle engage plus à l’apaisement et la quiétude que l’enfermement que génère la crainte et le repliement. C’est peu disent certains, d’autres que c’est angélique. Mais ce ne serait pas la première fois que l’art fait bouger les lignes.

(Le catalogue de l’exposition est publié par les éditions Mack)

Livre : la vie dans ses plis de Patti Smith

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La vie dans ses plis

Patti Smith : « Toute ma vie, on m’a traitée de folle »

American singer-songwriter and poet Patti Smith at a press conference at the Fes Festival of World Sacred Music, Fes (Fez), Morocco, 15th June 2013. (Photo by Judith Burrows/Getty Images)

Patti Smith, M Train, Trad. de l'anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, coll. Hors Série Littérature, Gallimard, 2016

Entre Mishima, Teddy Fischer, Bertold Brecht, Dylan, Rimbaud, Genêt, de Tanger à un bar Mexicain ou à celui de Greenwich où elle a ses habitudes, Patti Smith crée un livre qui semble tenir sur rien. Mais ce rien est tout.

Pour ceux qui aime la mélancolie et une forme de mysticisme sans dieu le livre est parfait. Evitant de parler de musique, le texte est un voyage esthétique où se mélangent des obsessions sensibles et une forme de pensée magique. Ce livre - qui peut être ouvert au petit hasard pour en commencer ou reprendre la lecture - est touchant, précis, simple, drôle parfois.

L’artiste ne joue en rien les icônes. Elle prend même un plaisir à casser ses images dans des visions poétiques du quotidien jusqu’à Coney Island lieu mythique et intouchable pour elle. L’intime est là, entre pudeur et douceur à travers une épreuve de recueillements et de méditations.

Daniel Habre­korn, Flore et bes­tiaire

Daniel Habre­korn,

Pois cassés et ailes brisées des êtres

Daniel Habre­korn, Flore et bes­tiaire

Daniel Habre­korn, Flore et bes­tiaire

Daniel Habre­korn, Flore et bes­tiaire ima­gi­naires, L’Harmattan, Paris, 2016, 248 p. — 25,00 €.
Daniel Habrekorn possède le talent de monter une mayonnaise-maïeutique pour faire accoucher les esprits des pensées qu’ils contiennent, comme l’expliquait Socrate. Pour y parvenir il passe par une flore et un bestiaire pas forcément intestinaux.

Au sommet de la pyra­mide ani­male, végé­tale et jusqu’à leurs figures fan­tas­ma­tiques offi­cielles (dra­gon, dahu, chi­mère, phé­nix, vouivre, etc.) il n’y a plus forcément l’homme : il ne le mérite pas. Habrekorn préfère ajouter ses propres créa­tures et reprend le flam­beau de la lit­té­ra­ture ancienne comme celle du temps (ou presque) en engros­sant les monstres inven­tés par Giono, Pica­bia, Dau­mal, Via­latte, Ben­ja­min Péret.
Sans jouer les laca­niens de bazar, l’auteur avec ses coups de « Korn » fait danser en l’être ses bestiaux : ours, che­vaux, « dro­ma­meaux » et autres coléoptères au milieu des touffes de « gobe-rêves » et “Grand Tout”.

L’auteur répond à la souillure humaine par ses fables où se posent des ques­tions cen­trales. Par exemple, savoir si les zèbres sont noirs à rayures blanches ou blancs à rayures noires… D’où la décli­nai­son d’ersatz : « zèbre de Grévy », « zébrule », « pou­lain zèbre », etc.
Encore fallait-il trou­ver les mots pour les dire. Et ce, non pour faire sortir la haine mais plu­tôt afin d’entrer dans le fond de l’être.

Artiste juif : Richard Kenigsman, le corps et son double

Richard Kenigsman

Le corps et son double : Richard Kenigsman

Dans la « foulée » de Richard Kenigsman Jacques Sojcher crée un intime « Ite ». Celui qu’offre la femme qui permet à l’homme de ne plus être seulement ce qu’il a été. Et ce entre des mains infiniment fragiles mais qui n’ abandonnent jamais le mâle comme lui même le fait : toujours prête à la jeter après usage tel un jouet cassé.

Richard Kenigsman

Richard Kenigsman

Le poète et philosophe belge se contente de dessins allusifs pour ouvrir des espaces inédits. Ils montrent combien reste mystérieux de s’envoler, de laisser faire des gestes ignorés et inventés sur l’heure afin de créer une provisoire éternité.

Ces poèmes sont aussi sensuels que subtilement décalés. L’auteur suggère un plaisir, une tendresse. Chaque fois la découverte de la rencontre prend une tonalité ironiquement douce qui désamorce le souffre qu’elle contient.

Bref Sojcher joue les pompiers incendiaires. Les corps deviennent des chandelles qui se consument avant de partir en fumée mais aussi en sourires. Implicitement la sexualité vit de rien, de tout - à savoir de petits bouts d'amour. L'abrasion reste lente. La vision profonde est assourdie au sein d’un univers sobre, sombre mais néanmoins lumineux.

Chaque texte reste à la source d’un émoi particulier, elle en devient la trace. Il n’y a ni haut ni bas mais un seul tenant où les êtres se lovent sans se disjoindre. Exit l’anxiété du chemin retiré lorsque les êtres s’abandonnent, perdus peut-être, éperdus sûrement.

Jacques Sojcher, « Eros errant », dessins de Richard Kenigsman, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 64 p., 2016

Sa bibliographie 

Artiste juive : Ruth Barabash : exercice de délicatesse

Ruth Barabash : exercice de délicatesse

Ruth Barabash : exercice de délicatesse

Ruth Barabash est née à Petah Tikva (Israël) en 1963. Diplômée de l’ENSB-A de Paris, elle vit et travaille dans cette ville.
Chacun de ses dessins crée d’étranges attelages entre l’épure et ce à quoi elle renvoie : à savoir un monde à la fois perdu mais tout autant rêvé. Existent par ce biais des discordances augurales pour une autre vision de monde.

Ruth Barabash : exercice de délicatesse

Ruth Barabash : exercice de délicatesse

Le féminin y est repris en main par la créatrice. La profondeur du propos ne supprime pas pour autant une forme légèreté. Le jeu de l’ineffable crée à la fois un écart et accroissent là où les ébauches des silhouettes vives sont adossées au silence.

Existe toujours un souffle « pur ». Il ré-enchante le monde. L’espace est mental mais pas seulement. La suggestion demeure le maître mot d’un travail attentif à l »motion vitale. Entre offrande et adresse l’image reste à l’état d’essence à travers la matière subtile des couleurs et desformes. Et si l’image devient une mémoire, il ne s’agit pas de celle du temps passé mais d’un incessant avenir.

Ruth Barabash : exercice de délicatesse

Ruth Barabash : exercice de délicatesse

 

Artiste juif : Dorian Cohen, le paysage entre douceur et chaos

Dorian Cohen jeune artiste juif

Dorian Cohen, « Itinere », Fondation Arpac, Montpellier, du 1er au 24 juillet 2016.

Dorian Cohen jeune artiste juif

Dorian Cohen jeune artiste juif

Le paysage entre douceur et chaos

Dorian Cohen, « Itinere », Fondation Arpac, Montpellier, du 1er au 24 juillet 2016.

Le paysage urbain ou péri-urbain selon Dorian Cohen devient une sentinelle menacée, titubante. Un hiatus s’élargit entre ses éléments même s’il ne convient pas de renoncer aux rapports entre eux. La reconquête de l’artiste s’applique à en faire un cabinet de curiosité pour tenter moins d’y reprendre pied que d’y basculer un peu comme Godard le proposait dans ses premiers films de « Pierrot le fou » à « Week-end » mais ici avec moins de sang : et pour une raison majeure : il n’existe plus de personnages. La ville est vide, tout semble en disparition.

Dorian Cohen, « Itinere », Fondation Arpac, Montpellier, du 1er au 24 juillet 2016.

Dorian Cohen, « Itinere », Fondation Arpac, Montpellier, du 1er au 24 juillet 2016.

Pour le montrer, avec astuce, beauté et intelligence l’artiste utilise des huiles sur bois à la langue ductile et délicieuse. De la violence ou de la déliquescence surgissent l’appel de l’exploration de la société postmoderne et du temps. Soumis à la fragmentation, à l’inanité du paysage le « spectacle » devient l’affirmation d’un manque qu’il induit.

Si tout rappelle le silence, un murmure remonte dans un travail visuel de recouvrance et d’anticipation là où pourtant ne surgit que le présent dont ne restent que des images sourdes. Elles ne retranchent rien. Elles ajoutent un chaos doux et poétique tout en creusant un vide étrange là où une forme de vie fait résistance.

Ecrivain juif : Le Paris de Walter Benjamin

Le Paris de Walter Benjamin

 

 

Walter_Benjamin_vers_1928

Walter_Benjamin_vers_1928

Walter Benjamin naît à Berlin-Charlottenburg de parents juifs, Émile Benjamin (1856-1929) et Pauline (née Schoenflies

Le Paris de Walter Benjamin

Walter Benjamin, « Paris capitale du XIXème siècle », Dessins de Julio Silva, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 64 p., 2016

En 1938 Benjamin rédige en français ce qu’aurait dû être « Le livre des passages ». Il se voulait «une histoire sociale de Paris au XIXe siècle». L’auteur entame un travail essentiel et l’on regrette qu’il soit resté à l’état d’œuvre abandonnée. Benjamin devait démontrer comment les formes de modernité économique et technique avaient un lien avec l’univers d’une fantasmagorie. C’est d’ailleurs cette idée que Rem Khoolhaas reprendra plus tard en changeant le lieu de cette modernité (XXème siècle aidant) avec son « New-York Delire ».

Benjamin a compris combien les « fantasmagories du marché » correspondent à celles de l’intérieur, qui se trouvent constituées « par le penchant impérieux de l’homme à laisser dans les pièces qu’il habite l’empreinte de son existence individuelle privée ». Quant à la fantasmagorie de la civilisation elle-même, elle a trouvé son champion dans Haussmann, et son expression manifeste dans ses transformations de Paris.

Benjamin a prouvé comment le cœur de la ville change non avec « le cœur des mortels » (Baudelaire) mais avec leurs conditions économiques. L’auteur fait d’ailleurs appel au poète des Fleurs du Mal : « Pour la première fois chez Baudelaire, Paris devient objet de poésie lyrique. Cette poésie locale est à l’encontre de toute poésie de terroir. Le regard que le génie allégorique plonge dans la ville trahit bien plutôt le sentiment d’une profonde aliénation ».

Nous voici rendu au lieu de l'architecture de la persuasion et du racolage. Benjamin annonce aussi et en quelque sorte le Philip Roth et son "Rêve américain". Paris rapproche et éloigne, fascine et révulse dans la modification de paysage. L’être risque de devenir une présence in absentia. L’architecture de l’ornemental devient des plus ambiguë. Paris devient le territoire interlope du vide et du trop-plein. Preuve que la société de consommation n’est jamais avare de gâchis et de destruction.

Les Editions Notes de Nuit font un travail de fond sur le judaïsme

 

L'écluse de Jean Pierre Faye

L'écluse de Jean Pierre Faye

Les Editions Notes de Nuit font vraiment un travail de fond sur le judaïsme.

Le malentendu, le passage : Jean-Pierre Faye

Jean-Pierre Faye, « L’Ecluse », Editions Notes de Nuit, Paris, 317 p., 20 E.
Republié aujourd'hui "L'Ecluse" reste le livre de plus connu de l'auteur, poète et philosophe. Il le commença en janvier 1963, à la gare de Friedrichstrasse à Berlin, entre le train souterrain de Berlin-Est et le train aérien de Berlin-Ouest. La ville (quoique jamais nommée) devint le lieu de la fiction. L'héroïne comme la cité va vivre partagée entre deux places et deux amours. Entre elles : une frontière mais aussi une écluse. Existent donc la schize et la possibilité (problématique) d’un passage.

"L'Ecluse" saisit non seulement par son sujet mais aussi par son écriture. Elle se développe en formant une musique aussi simple qu'énigmatique : "c’est comme prendre une succession d’escaliers, certains retors, d’autres raides, d’autres s’ouvrant sur des passages dérobés" rappelle Fabian Gastellier qui est l'instigatrice de la republication complète de l'œuvre sous le titre générique d'"Hexagramme".

Une telle musique ne répond pas forcément au goût du plus grand nombre. Sa "mélodie" est complexe si bien qu'une telle fiction est au roman classique ce que la musique contemporaine est à la musique traditionnelle. La langue n'est plus maternante. L'auteur en casse les mécanismes en parfaite logique avec ce que la revue Change (dirigée par Faye) affichait à l'époque de la publication du livre : à savoir le « mouvement du change des formes » par le travail d'une langue qui "en se changeant, change les choses ».

Faye saisit la pensée à sa source dans un état naissant comme dans le fameux monologue de Molly Bloom d'Ulysse mais selon une autre stratégie d'écriture. D'autant qu'à la visée "égocentrique" de Molly, Faye substitue une écriture qui prend en compte ce que charrie l'Histoire. Vanna l'héroïne y est morcelée et enfermée comme la ville. L’écriture tente d’ignorer le mur de séparation, puis s’y heurte dans ce qui devient un voyage dans la conscience de l’instant et dans la traduction de celui-ci par un travail d’englobement d’un paysage précis (Berlin) dans celui plus vaste de l'Histoire, ses tensions, ses divisions et ses renoncements.

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Jean-Paul Gavard-Perret.