Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
La communauté juive écossaise selon Judah Passow
Judah Passow, “Scots Jews”, Jewish Museum, Londres, du 16 Septembre 2016 au 12 Février 2017
La communauté juive est arrivée en Ecosse au XVIIème siècle et est devenue le groupe non chrétien la plus importante du pays. Elle a généré un grand nombre de scientifiques, de médecins, de juges, de parlementaires, d’artistes, d’écrivains, de fermiers, de forestiers, de fabricants de kilt et bien sûr de whisky.
Judah Passow explore l’histoire de la communauté en illustrant comment elle maintien ses traditions en la mêlant à la culture écossaise. Le photographe a photographié les membres aussi bien en ville que dans les lieux les plus sauvages où fidèle aux pionniers ils poursuivent leur héritage en vivant le présent pour construire un futur.
Le photographe donne à ses portraits une profondeur non sans parfois une légèreté décalée et drôle. Sobres, ses portraits ne sont pas dénués d’émotions optiques, affectives et corporelles. Leur poésie est à la fois universelle, pure et très spécifique au créateur comme à l’Ecosse dont l’artiste propose à sa manière une carte et un territoire.
Le dehors et le dedans : Sarah Cohen
Sarah Cohen a exposé ses sculptures "Les points et un point" en 2016., K's Gallery, Tokyo.
Par ses sculptures qui font la part belle à la matière brute, Sarah Cohen métamorphose le monde. Elle déstabilise le regardeur comme elle-même se met en perte d’équilibre dans des apparitions qui jaillissent débordent de la matière.
Des plantes carcasses, des silhouettes végétales étranges cachent leurs squelettes sous une chair pulpeuses. A moins que sous la surface le vide prenne la place du plein.
Surgit un perpétuel jeu entre le dehors et le dedans, le compact et l’ajour. Chaque pièce pose une énigme. Elle emplit le vide mais parfois devient « creux-ation ».
Un monde jouxte autant la ruine que la germination. Une courbe mi arbre mi humaine se transforme en masse ronde qui révèle un noyau intense. A l’inverse le « bombyx » de l’artiste laisse voir entre ses lamelles de bois ce que Sarah Cohen nomme « une poche d’air tressée » qui joue de la transparence et de la fluidité d’un enroulement subtil.
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Dans chaque pièce une lutte a lieu pour dire ce qu’il en est de l’être en états naissants diaphanes aussi malléables (en apparence) que durs.
L’organique acquiert une force poétique entre mutation et stabilité. Pour sa « Gradivation » l’artiste est partie de l’image d’une femme photographiée dans l’escalier du métro afin de saisir par effet de voile ce que cache le corps lorsqu’il est enveloppé dans une robe de soirée vue comme une sorte de linceul.
Sarah Cohen ne cesse donc d’interroger le devenir du corps, les ombres, ses espaces entre « le soi et son vertige ». La pierre calcaire met au défi le mouvement de marche comme en suspens dans le temps et l’espace. D'une forme pleine surgit une proéminence de formes multiples et croissantes. Jaillissent des protubérances mais toujours en un bel équilibre : il n’a rien de décoratif, il est existentiel.
Les “grands” et les “petits”
Fred Stein, “Paris-New-York”, Kehrer Verlag, Berlin
Après reçu comme cadeau de mariage un Leica, Fred Stein s'est mis à arpenter tous les quartiers de Paris dès 1933 pour devenir un reporter des rues. Ami de Robert Capa et de Gerda Taro il est le seul à les avoir immortalisés à la terrasse d'un café. Il est devenu l’égal des Brassaï, Cartier-Bresson, Man Ray, Dora Maar, André Kertész et fut comme eux exposés dans la galerie de la Pléiade en 1935-1937.
Le photographe connaissait bien le milieu des réfugiés et celui de l'intelligentsia française. Du moins celle qui luttait pour la liberté de penser et de créer. Très tôt il a photographié André Malraux, Willy Brandt, Arthur Koestler. Il réalisa plus d'un millier de portraits à Paris et à New York.
Son oeuvre témoigne de la vie intellectuelle parisienne puis de la migration des plus grands esprits vers l'Amérique.
Fred Stein donne toujours une attention particulière à ses portraits.
Avant de les saisir il engageait avec lui de longs dialogues avant de les saisir en parfaite liberté au moment où ils lâchaient prises devant l’appareil.
Mais il sut tout autant capter la vie des deux cités. Ce qu’on nomme hasard s'investit dans son entreprise esthétique. A savoir l’action qui consiste à animer et à éclairer un moment donné afin de transformer sa temporalité en éternité au moment où l’instant de l’imprévu va se métamorphoser en œuvre pour rappeler l’être à la Présence par la transcendance de toute prise.
Dorothy Bohm : swiniging London center et autres quartiers
Dorothy Bohm: Sixties London, 28 avril - 29 Aout 2016, Jewisch Museum, Londres.
Dorothy Bohm est née en Allemagne en 1924. Elle quitta le pays avec sa famille pour la Lituanie en 1932 afin d’échapper aux nazis. Ses parents pour plus de sécurité l’envoyèrent à Londres en 1939. Armée de son Leica offert par son père elle y devint photographe.
Elle n’a eu cesse de photographier le monde auquel elle se sent associée. Dans les années 60 elle a créé sa plus belle et exhaustive série en explorant les rues sa ville d’adoption en une période clé.
La cité quittait l’après-guerre pour devenir l’épicentre de tout un monde de contre-culture que les industries musicale et vestimentaire transformèrent en standards d’une mode mondialiste. A côté des écoliers en uniformes les mods et les rockers puis les Punks de Kings Road se mirent à essaimer.
Mais la photographe sait aussi photographier - en contre point - les classes laborieuses.
Ses œuvres interrogent leurs conditions d’existence, ses chances de survie mais aussi ses points de rupture. L’artiste hypnotise en rendant propice une inscription de l’humain. Brohm sait capter l’incongru comme le banal.
A l’exaltation d’une ouverture répond l’impénétrabilité de paroi de mondes clos.
Chaque photo reste « parlante » et démystifie des postures au sein langage plastique faussement neutre. Il demeure sensible, et parfois poignant en ses errances effervescentes.
Jean-Paul Gavard-Perret
Agneta Sofiadotter et le « naturalisme »
Agneta Sofiadotter par ses dessins, leur facture, leurs sujets offre non un déguisement mais une destruction des émotions que proposent traditionnellement l’art plus ou moins naturaliste ou animalier.
Tout est monté ici en forme non de philosophie (dans le boudoir ou en pleine nature) mais de jeu. En se sens son propos semble remonter au plus près de l'origine du monde qui lie l’être à l’animal.
L’image reprend tout sa force de dérangement, et là, vraiment, elle a de quoi inquiéter, plus que de quoi exciter. Elle justifie sa brouille avec le bien pensé, le bien pensant, avec l'ordre : elle ne peut donc trouver sa place, si ce n'est une place occulte et occultée, dans une société bien ordonnée.
Contre la volupté de l'univers sexuel habituellement admis, le sujet est donné comme tel sans diégèse. Refusant le flux pervers du faux "bon sens" érotique admis, dans ses tissus de conventions en apparence, mais en apparence seulement transgressives, l'œuvre de la Suédoise travaille contre les fantômes de château de cartes prétendues érotiques.
Dans cette nudité intimiste la sexualité perd sa valeur habituelle d'ingrédient libertin et va au-delà du stéréotype, de la norme, des standards de la beauté, de la représentation des corps.
Son site
Jean-Paul Gavard-Perret
Architecture du paysage
« Roberto Burle Marx, Brazilian Modernist », Jewish Museum, New-York, 6 mai – 18 septembre 2016
Avec le français Yves Brunier Roberto Burle Marx reste un de ceux qui a révolutionné l’architecture du paysage au XXème siècle. Aux structures géométriques du français répondent les quadratures plus baroques du brésilien – bain culturel oblige. Les deux ont renouvelé la question du paysage tant par leurs maquettes et leurs plans que leurs réalisations.
L’œuvre de Roberto Burle Marx établit une nouvelle lecture à la fois du jardin et du lieu où il s'insère : la ville. Le jardin n'est plus un espace prélevé sur l'espace urbain et dans lequel il ne représenterait qu'une pause mais une traversée faite de pièges.
Inspiré par Gaudi le Brésilien joue de la digression en lui adjoignant aux besoin des essences végétales d’essences "utilitaires" transposées dans ce qu'on appelle le jardin d'agrément.
Le jardin « publique » n'est plus envisagé comme un élément de soustraction où viendrait s'annihiler les rumeurs de la ville. Surgit un nouveau flux visant à faire de la ville un tout. Le jardin n'est plus considéré comme un "arrêt sur image" de l'urbain : il est là pour réactiver un nouveau flux urbain loin de son écoulement convenu.
Jean-Paul Gavard-Perret.
Hans-Peter Feldmann le radical
Hans-Peter Feldmann, avril – juillet 2016, Amerika Haus . Hardenbergstrass, Berlin
Le travail d’Hans-Peter Feldmann défie toute classification et genres : .portrait, portrait-robot, collage tirés de découpes de magazines parfois photocopiés. Il les montre parfois sans retouche, non cadrés et bruts avec marques d’usure, et de colle.
Il utilise également des artefacts épinglés au mur à l’aide de clous, où encore publiés dans de modestes brochures. Le tout dans le but de créer une esthétique conceptuelle. L’exposition berlinoise offre une vue d’ensemble de son oeuvre complète depuis les clichés de la fin des années 1960 jusqu’à ses travaux les plus récents.
L’artiste reste un aventurier de l’art qui semble n’avoir trouvé son équilibre qu’à travers des photos « des autres » mais repris dans une création plus maniaque que fortuite. Le nu y rivalise avec un humour ou une ironie affichée.
L’artiste casse tous les codes de manière ironique, légère et presque irréelle.
L’image arrive donc pour faire mieux que ce que feraient les mots. Reste l'écume des jours dans une stratégie d’ellipses.
Et si l’humour est bien présent il ne pousse jamais jusqu’aux rires sardoniques (adjectif qui selon son origine rappelle ceux qui mangeaient l'herbe e la Sardaigne et étaient pris d'un rire violent qui les conduisait à la mort). A l’inverse ici et au détour des courbes les désirs étouffés prennent vie comme si à coup de griffes.
Jean-Paul Gavard-Perret
Touche pas à ma Shoah
Répondant à l’invitation qui lui était faite le dimanche 3 juillet sur France Inter (invitation qu’il pouvait refuser) afin de saluer la disparition d’Elie Wiesel, Claude Lanzmann s’est livré à un exercice d’ignominie, d’exécution et de petitesse consternante.
En une poignée de secondes l’égotique a accusé Elie Wiesel de n’être resté « que 4 jours et 4 nuits à Auschwitz », comme s’il fallait classer les camps de la mort selon un guide Michelin des lieux de massacre. Celui où Wiesel et sa famille furent emmenés n’était donc pas le « bon »...
Lanzmann ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Il a repris sa vieille lanterne : ne peuvent filmer la Shoah que ceux qui ne l’ont pas vécu de l’intérieur. Il joue au passage, contre Wiesel, László Nemes.
L’auteur du « Fils de Saul » n’avait pourtant été salué par le directeur des Temps Modernes que du bout des lèvres. Celui-ci s’empressa de dire qu’il ne s’agissait pas d’un film sur la Shoah afin de conserver sa chasse gardée.
Dans un dernier temps de sa compulsion narcissique Claude Lanzmann a émis une ultime reproche. Lors de la sortie de « Shoah » à New-York, et sous prétexte d’en parler, Wiesel en n’a pas dit un mot, préférant « les témoins au témoignage ». En 3 minutes le venin n’a eu cesse de couler de manière déplacée (euphémisme).
L’auteur prouve comment, fidèle à la société du spectacle, il ne peut baigner que dans sa propre gloire. En un moment de seuil le « moralisme » et ses crachats rendent Lanzmann pathétique.
Son déni fondé sur la culte du moi s’est réduit à une sorte de bêtise et de forfanterie auto satisfaite. L’intellectualisme à la française n’en sort pas grandi. Lanzmann dans son hommage transformé en diatribe s’est réduit à un Cyrille Hanouna atrabilaire. Ce qui n’est pas gentil pour Hanouna.
Stanley Kubrick L’incontournable
Stanley Kubrick, « The Exhibition », Contemporary Jewish Museum, San Francisco, du 30 juin au 30 octobre 2016.

Stanley Kubrick, « The Exhibition », Contemporary Jewish Museum, San Francisco, du 30 juin au 30 octobre 2016
Le Contemporary Jewisch Museum de San Francisco présente l’œuvre du cinéaste Stanley Kubrick à travers 800 objets lui ayant appartenu. Ils révèlent la psyché de l’artiste mais aussi son œuvre. Le réalisateur accordait beaucoup d’importance aux choses pour donner sens à chaque film : ces révélateurs sont présentés. Tel le fameux mug de Jack Nicholson dans « Shining » ou l’humanoïde de « L’Odyssée de l’Espace ».

Stanley Kubrick, « The Exhibition », Contemporary Jewish Museum, San Francisco, du 30 juin au 30 octobre 2016
Celui qui fit de chaque film une expérience nouvelle redevient vivant. On le retrouve dès ses 13 ans lorsque son père lui offrit sa première caméra, puis plus tard dans l’équipe du magazine Look.

Stanley Kubrick, « The Exhibition », Contemporary Jewish Museum, San Francisco, du 30 juin au 30 octobre 2016
Tout un univers technique est reconstruit dans cette odyssée de la vie et de l’œuvre.
Aux objets se joignent de nombreux documents iconographiques ainsi que les scenarii annotés pat le créateur ainsi que des costumes de certains films.
Plusieurs galeries individuelles d’ailleurs consacrées aux films majeurs : « Docteur Folamour », « Orange Mécanique », « Eyes Wide Shut ». Ils permettent de voir comment le réalisateur était attentif aux moindres détails. Pour couronner l’ensemble l’exposition permet de visionner un film qui est autant une biographie du réalisateur qu’une exploration de la musique de ses films : du « Beau Danube Bleu » au « Surfin’ Bird » des Beach Boys.
Rares sont les expositions « commémoratives » d’un tel intérêt. Il faut espérer sa venue en France. Elle permet de comprendre combien la démarche de Kubrick fut un travail d’écartement par rapport à une thématique ou un contexte précis en partant de la littérature, du réel, des mystiques ou des « missfits ».
Refusant un art où la personnalité de l’artiste paraît de manière intime Kubrick a cultivé la distanciation selon la formule abrupte et à laquelle il faut prendre garde : « la machine fait l’art ».
Elle donne à l’œuvre possède un côté « magique ». Mais cela n’empêcha en rien un tel génie de faire de ses films une œuvre essentiellement critique du monde, de ses structures et de sa violence implicite ou explicite. Et ce depuis Lolita jusqu’à Eyes Wide Shut crépusculaire et inégalé.
Jean-Paul Gavard-Perret
Pascal Bonitzer au sommet de son cinéma.
Pascal Bonitzer, "Tout de suite, maintenant".
Difficile d’imaginer dans les années 70 des glaciations maoïstes des “Cahiers du Cinéma” (qui ne sauvèrent qu’un peu Godard et beaucoup Straub) que Pascal Bonitzer allait devenir une sorte de Woody Allen ou de Lubitsch made in France. Celui qui enfant n’aimait que le cinéma US noir puis, aux temps de maturité, Oshima et Fellini est devenu le maître d’une comédie bobo sans doute éloignée de ses affinités théoriques. Elle n’est pas sans grâce grinçante sous fond social. Tiré de manière très lointaine des “Employés” roman méconnu (à tord) de Balzac, “Tout de suite, Maintenant” est le septième film d’un jeune homme de 70 printemps.
Celui qui se définit comme un "pessimiste askénaze", n'impose pas ses affres, il préfère les dériver en une suite à “Chercher Hortense”. Ce nouveau film est plus libre. Il est servi par d’excellents comédiens : Isabelle Huppert, Pascal Gregory surtout et Bacri sorte de double (après Luchini et Auteuil) du réalisateur. Il se retrouve dit-il plus largement dans le personnage de la jeune Nora. Elle sait où elle va avant de basculer quelque peu.
Dans cette comédie acide les personnages se prêtent au plaisir ouvert de se critiquer parfois vertement en de beaux plans-séquences. Mais Bonitzer ne prend pas partie. Très bien servi par sa co-scénariste Agnès de Sacy, il crée une comédie acerbe et légère propice à commencer l’été de manière divertissante et intelligente, entre Ibsen et Marivaux revisités. Ne boudons pas notre plaisir.
Jean-Paul Gavard-Perret