Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
A la redécouverte d'Hannah Höch Perrine Le Querrec, "Les mains d’Hannah", Tinbad, 2023, 82 p., 19 €.
Perrine Le Querrec est une perfectionniste. Son livre sur l’artiste dadaïste Hanna Höch (1889 - 1978) le prouve en rappelant au passage combien ce mouvement d'avant-garde ne laissait pas forcément une place de choix aux créatrices femmes. Si bien qu'elle fut une exception.
Proche de son ami Kurt Schwitters son oeuvre littéraire et plastique est unique. Ses photomontages et collages furent vouées aux persécutions nazies. Mais pour les sauver, l'"artiste dégénérée" eut le temps de les enterrer dans son jardin.
Afin de faire comprendre et saluer un tel travail, Perrine Le Querrec façonne une écriture expérimentale en jouant de divers processus (répétions, signes, réitérations, etc) .
Elle le précise elle-même : "À la poursuite de Hannah Höch j’échafaude des écritures, les fondations d’un livre incertain." Et ce par ce que parler d'Hannah Höch oblige à trouver une technique qui oblige à l'image de la sienne à "transformer le plein en vide, l’obscurité en clarté".
L'essayiste rappelle le caractère de fondation de l'écriture d'Hannah Höch qu'elle définit comme "troglodyte. Chtonienne. Minière. Minérale." Tout dans son livre est là pour en épouser les mouvements complexes. Et Perrine Le Querrec l'a travaillé longuement pour se rapprocher au plus près d'une oeuvre encore trop méconnue que l'ouvrage permet de découvrir.
Jean-Paul Gavard-Perret
La photographie spéculative et plasticienne de Moïse Sadoun
Moïse Sadoun, "Daphné", Galerie Depardieu, Nice, du 2 février au 25 mars 2023
Dans cette série l’arbre devient une représentation symbolique du corps humain mais pas que. Il reste le réceptacle de projections érotiques et d’expérimentations plastiques influencées autant par le bergsonisme et Michaux que le théâtre d'ombres des estampes japonaises.
Les fibres servent d'épidermes tapissés de stigmates et de souvenirs enfouis voire inconscients. C'est pourquoi précise l'artiste, "Ma démarche photographique va inscrire dans cette écorce dense, crevassée et grave un corps évanescent et mouvant, dans une écriture saccadée de la vie impulsive".
Le geste créateur prolonge tout le travail en amont que Moïse Sadoun entreprend : entendons ses marches "dans" les arbres pour percevoir, réfléchir et projeter un rapport au monde "avec la profonde conviction que la relation avec l’arbre est une relation avec nous-mêmes" ajoute l'artiste, là où le corps devient tactile.
Jean-Paul Gavard-Perret
Sabine Weiss et les vivants
L’exposition réunit plus de deux cents photographies et le livre retrace toute la carrière de la photographe et de ces reportages pour les magazines les plus importants de l’époque (The New York Times Magazine, Life, Newsweek, Vogue, Paris Match, Esquire) aux portraits d’artistes, de la mode aux photographies de rue avec une attention particulière aux visages d’enfants, jusqu’aux nombreux voyages autour du monde.
La commissaire Virginie Chardin présente la plus riche rétrospective jamais réalisée sur l’œuvre et précise "Contrairement à Cartier-Bresson, Doisneau, Brassaï ou Izis Sabine Weiss ne construit pas ses images comme une peinture ou une scène, ni métaphoriquement pour défendre un point de vue ou passer un message sous forme d’allusion. Ses clichés découlent d’une expérience intime, d’une impulsion spontanée et intuitive vers le sujet."
Le catalogue, publié par Marsilio Arte, comprend de nombreuses images inédites, ainsi que des textes de Virginie Chardin, commissaire de l’exposition, et Denis Curti, directeur artistique de la Casa dei Tre Oci à Venise.
Jen-Paul Gavard-Perret
Sabine Weiss, "La poésie de l'instant", Palazzo Ducale, Gènes, du 18 novembre 2022 – 12 mars 2023
Alain Keler reporter photographe d'exception
Alain Keler a reçu en septembre 2022 le "Visa d’or" du Figaro Magazine pour l’ensemble de sa carrière professionnelle. Ce photographe journaliste d'exception est né en 19451 à Clermont-Ferrand. Ses parents s'y étaient réfugiés pour échapper aux persécutions antisémites et ses grands-parents juifs polonais étaient arrivés France au début du xxe siècle y furent arrêtés puis déportés à Auschwitz.
Le futur photographe et ses parents s’installent à Paris. Il y passe une partie de son enfance et de son adolescence et commence ses premières .photos à seize ans. Amoureux épris s'il en est, il part aux États Unis. Il vit de petits boulots en photographiant le week-end.
Son travail le fait repérer d'abord par l’agence Sygma puis il rejoint l’agence Gamma et cofonde l’agence Odyssey images en 1998. Il est membre de l’agence MYOP depuis 2008.
Le photographe a couvert tous les grands conflits internes ou externes depuis les années 1970 ( Israël, Pologne, Irlande du Nord, Chine, Éthiopie, Liban, Salvador, Tchétchénie).
Il double son travail de commande, par des documentaires personnels où il photographie le quotidien - même celui de sa famille en suivant .la vieillesse de ses parents jusqu'à leur disparition.
Lorsqu'il réalise un reportage sur Ingrid Betancourt il est détenu en Colombie par les FARC. Et depuis plus de 10 ans, il photographie la condition des Roms à travers l’Europe.
Il n'est pas toujours aussi connu eu égard à la qualité de ses investigations et la qualité de ses photographies. Cela est dû sans doute à sa grande discrétion. Il n'est jamais du genre à tirer la couverture à lui.
Toutefois - et en dehors de sa distinction de 2022 - il fut lauréat du Grand Prix Paris Match du photojournalisme en 1986 pour son reportage sur la déportation des Éthiopiens du nord vers le sud de leur pays et a reçu le Prix W. Eugene Smith en 1997 pour son travail sur les minorités dans l’ex-monde communiste. Quant à sa photo d’ouvriers de Solidarność se confessant en public aux chantiers navals de Gdańsk elle fait partie des "100 photos du siècle" publiées en 19999.
En 2021, il a publié un livre extraordinaire"America, Americas" - sur ses années américaines et "Un voyage en hiver", narration photographique prise au téléphone mobile d'un périple d’un village de Slovaquie, jusqu’à Venise pendant le carnaval.
Son goût pour les visions marginales et transversales comme pour les peuples en luttes donne à ses photographies une puissance exceptionnelle. Elles font de lui un reporter photographe de tout premier plan qui ne cesse d'étonner.
Jean-Paul Gavard-Perret
Erwin Blumenfeld le maître
"Les Tribulations d’Erwin Blumenfeld, 1930-1950", jusqu’au 5 mars 2023, Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, Paris.
Erwin Blumenfeld, fut l'un des photographes les plus expérimentateur et innovant du XXe siècle. Ses dessins, collages, portraits de célébrités (mais pas seulement), photographies de mode sont des must de son art. Il s'imposa à New York,à près de 50 ans dans les années 1940 dans ce domaine Ses images firent la couverture de nombreux magazines dont Harper’s Bazaar , Vogue et restent des références.
Né à Berlin en 1897 au sein de la bourgeoisie juive intégrée, il est promis à des études supérieures. Mais la disparition de son père réduit la famille à la ruine, et il entre en apprentissage dans une maison de confection. Mobilisé en 1916, il est ambulancier, charrieur de cadavres, puis comptable dans un bordel militaire de campagne. Il déserte par amour et fuit à Amsterdam. Là, il vivote en ouvrant un commerce de maroquinerie et se cherche comme artiste avant de se consacrer pleinement à la photographie à partir de 1932.
Après des débuts au sein du mouvement Dada, marqués par des photomontages visionnaires sur le nazisme, Blumenfeld a construit une œuvre loin des troubles du temps. Elle s’inspire des techniques de prise de vue de la "Nouvelle Vision".
Solarisations, surimpressions, effets optiques, jeux d’ombre et de lumière forment la grammaire d'une oeuvre où le nu va prendre une place centrale. Il quitte les Pays-Bas pour Paris en 1936 et, alors qu’il perce dans la photographie de mode, la guerre et l’Occupation le plongent dans deux ans d’errance et d’internement dans différents camps en France et au Maroc. En août 1941, il parvient à atteindre les États-Unis avec sa famille.
L’exposition fait découvrir des ensembles inédits. Sur les pas du photographe, au destin finalement heureux, elle révèle un parcours emblématique de celui de nombreux artistes juifs européens pris dans les affres du XXe siècle. Blumenfeld demeure à ce titre un modèle : "Comme il ne me restait pas d’autre solution, je devins photographe. Tout le monde m’en dissuadait. Les peintres ratés devenaient étalagistes, les étalagistes ratés devenaient photographes. Mais photographe, quelle déchéance !“ écrit-il avec ironie dans son autobiographie "Jadis et Daguerre".
Jean-Paul Gavard-Perret
Cette exposition montre entre autres de façon inédite la donation de l’artiste Dorothea Tanning, la quatrième épouse de Max Ernst avec des photographies de Berenice Abbott, Henri Cartier-Bresson, Robert Lebeck. Se retrouvent aussi des photos de Lee Miller, Arnold Newman, Irving Penn, Man Ray, etc.. Elles questionnent l’image de l’artiste à travers l'objectif non de Ernst lui-même mais de ses pairs et se caractérisent par des approches toujours singulières de représentation.
Jean-Paul Gavard-Perret
"Image. Max Ernst en Photo", Max Ernst Museum, Brühl, Allemagne, du 15 janvier au 23 avril 2023.
André Kertész au cœur de l'île des solitudes
En noir et blanc, es paysages de granite, qui semblent préserver un secret,, côtoient l’activité humaine et pastorale de cette Corse des années trente. Toujours à bonne distance, ni trop prêt, ni trop loin, André Kertész sait être discret. Les scènes de la vie quotidienne se suivent et rythment l’ensemble du reportage avec tendresse,
Le créateur sait autant créer des instantanés que scénariser avec humour ou gravité une imagerie où s'ouvrent gouffres et abîmes. S'y déploie une chorégraphie en plans fixes vers un espace où tout se perd mais où subsiste l’ordre d’une pure émergence au moment où le temps pourrait bien tout emporter.
Le corps semble épouser la pierre ou la terre là où chaque prise est une énigme, une histoire sans parole mais créatrice d’une extase plastique. La narration par le modelage formel finit par avoir raison de tout et l'art trouve sa plénitude.
Jean-Paul Gavard-Perret
André Kertész, "Kertész in Corsica", Trans Photographic Press, 2023, 112 pages
Georges Zimbel : les stars mais surtout les autres
Né au Massachusetts dans une famille de juifs immigrants, puis installé pour sa vie professionnelle à New York, le photographe George Zimbel est mort à Montréal à l’âge de 93 ans
Il est connu en particulier pour sa photo iconique de Marilyn Monroe dans une robe blanche soulevée par l’air sortant d’une bouche d’aération de métro. Pourtant à l'époque George Zimbel n’y avait pas prêté attention. Son travail était tourné vers d’autres intérêts que les célébrités, même s’il en a photographié beaucoup dans les années 50 et 60.
Les têtes connues étaient en effet supplantées par des gens de tous les horizons, saisis en instantanés selon sa propre visée : "Aujourd’hui, beaucoup de photographes sont plutôt “contemporains”: ils s’appliquent à photographier une chaise, un objet, un rien. Du banal, quoi. Je ne comprends pas trop cette approche, même si je la respecte. Mais moi, c’est l’humain qui m’intéresse." écrivait-il. Et il le prouva tout au long de son travail.
Zimbel quitta les États-Unis dans les années 1970, après avoir travaillé pour plusieurs journaux dont le New York Times pour, selon sa version, protester contre la guerre du Vietnam. Maître du noir et blanc il trouva dans ce choix esthétique une manière de souligner la fragilité des sentiments propre à la famille des photographes humanistes.
Jean-Paul Gavard-Perret
Instances subtiles de Sarah Moon
D'abord mannequin dans les années 60, Sarah Moon est devenues, deux décennies plus tard et quittant le devant de l'objectif, une photographe autodidacte d'exception capable de transformer les femmes en égéries éthérées et élégantes, mystérieuses et évanescentes.
Les photographies de Moon sont presque abstraites dans leurs qualités picturales. Surgit en tension discrète un monde énigmatique capté dans un rayon de lumière qui laisse libre à bien des interprétations plus ou moins subliminales dans leur halo érotique sublimé
Au cours de plus de cinq décennies, elle a collaboré entre autres avec Vogue, Life, Harper’s Bazaar et a reçu le prix "Hall of Fame" 2022. Elle a publié plusieurs livres de photographie phares, le plus récent étant « Dior by Sarah Moon ».
Son travail a été exposé dans les galeries et musées les plus importants du monde entier. La plus grande rétrospective "PastPresent" a été présentée au Musée d’Art Moderne de Paris en 2021.où se saisit sa capacité à joindre sophistication et simplicité.
Jean-Paul Gavard-Perret
Sarah Moon, Galerie Alta, Andorre du 14 janvier – 21 avril 2023.
Dominique Issermann : la main de Laetitia Casta
La Poste émet début 2023 un timbre de la série artistique. Il représente la main de Laetitia Casta par Dominique Issermann. C'est écrit la photographe “Comme une petite fenêtre qui s’ouvre dans la façade de l’enveloppe – toujours la fenêtre 1er étage à droite – sur un visage, un paysage, un souvenir de voyage, une cathédrale, le Taj Mahal… le timbre se place, se colle inexorablement avant le départ du courrier."
La créatrice a toujours été sensible à ce qu'engageait l'envoi d'une lettre - coup du tampon qui, comme les trois coups du théâtre, imprime le signal du départ et entraîne un voyage plus ou moins long.
Le choix d'un timbre donne toujours des indices sur les sentiments de l’expéditeur et c'est pourquoi la photographe lui permet d'ouvrir une possibilité : la main de Laetitia Casta effleure la pierre, cherche une fissure. Elle aussi semble dans l'espoir de pouvoir envoyer un message et semble déjà espérer en retour une réponse amoureuse.
Elle a été aussi la compagne de Leonard Cohen durant 7 ans voir son interview
Jean-Paul Gavard-Perret