Les articles de Jean-Paul Gavard-Perret

Auteure juive : Sabine Huynh, Mémoires pour se retrouver

Auteure juive : Sabine Huynh, Mémoires pour se retrouver

Mémoires pour se retrouver : Sabine Huynh

Sabine Huynh précise plusieurs fois dans ce qui tient d'une quasi autofiction l'objet de son livre : "Je suis bien incapable de démêler la fiction du réel : au fil des ans j’ai forcément dû reconstruire, colmater des trous, mais qu’ai-je ajouté, ou retiré, pour accomplir mon dessein ?". Et plus loin d'ajouter "Depuis l’adolescence, je sais qu’un jour j’écrirai sur ces îles dévastées que furent mes enfances…".

Dès lors du Vietnam natal jusqu'à la France s'inscrit un parcours qui n'a rien de révé. L’auteure s’interroge sur la nature et le statut de la vérité dans le récit autobiographique, ses mensonges, omissions voire ses obligations morales et "ces histoires d'objectivité" dont se moquait Beckett.

Une chose est sûr: il existe là quelque référence à la recherche proustienne du temps perdu. Et ce au prix d’une résurgence de souffrance dans le remuement du couteau dans les plaies à rouvrir non sans masochisme peut-être mais dans l'espoir de redonner à une vie perspective et profondeur. Ce qui est peut-être une vue de l'esprit.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Sabine Huynh, Elvis à la radio, Editions Maurice Nadeau, 2022, 304 p. 22€

Artiste juif : Le Glamour de Los Angeles selon Moshe Brakha

Artiste juif : Le Glamour de Los Angeles selon Moshe Brakha

Le Glamour de Los Angeles selon Moshe Brakha

Adepte par son métier de photographe publicitaire des images contingentes de la mode, Moshe Brakha - dans « L.A. Babe : Les vraies femmes de Los Angeles 1975-1988 » - donne une sorte d’éternité à son style.

Cette anthologie des égéries du photographe prouve combien un créateur branché, lorsqu’il est doué, échappe à la fragilité de l’éphémère qu’il devait illustrer. Dans ses prises inédites se croisent les icônes de l’époque ( The Runaways, Patricia Arquette, etc.) mais aussi les pom-pom-girls du lycée de Beverly Hills et autres employés ou fans de l’usine à rêve.

Le photographe dresse un portrait acidulé de la cité des anges plus ou moins frelatés. Les femmes sont traversées par l’ondoiement de tissus aux troublantes transparences, aux déchirures soignées couvrant et dévoilant, éloignant et rapprochant, annulant soudain l’effet civilisateur du vêtement. En jaillit le questionnement sur la sexualité et de l'érotisme.

Des parures révèlent et offrent ce qu'ils cachent en dégageant la femme de l’exigeante virginité des moniales ou à l’effroyable humilité des filles déshonorées. Sous le soleil californien surgit le regard ambigu et amusé sur le statut non moins ambigu de la féminité dans une société avide toujours de nouveauté. L'artiste donne à voir des narrations où le travail de sape salutaire et enjoué devient le signe de la vraie liberté créatrice. Celle qui fonde et qui brise l'iconographie d'une époque selon une inflorescence paradoxale et drôle dans l'imbroglio de passementeries perverses. En jaillissent des archétypes moins obsessionnels que dérisoires.

Jean-Paul Gavard-Perret.

Moshe Brakha, "L.A. Babe : Les vraies femmes de Los Angeles 1975-1988"

Artiste juive : Anna Zerbib attendre l'été

Artiste juive : Anna Zerbib attendre l'été

Anna Zerbib attendre l'été

Pour présenter son livre Anna Zerbib écrit : « C’était l’hiver après celui de la mort de ma mère, c’est-à-dire mon deuxième hiver à Montréal. J’ai rencontré Noah et j’ai eu ce secret. Tout s’est produit pour moi hors du temps réglementaire de la perte de sens". Et d'ajouter une peu plus loin : " Pour le secret, je ne suis pas certaine, il était peut-être là avant, un secret sans personne dedans."

Et soudain, aux heures de confinement que nous vivons, ce roman plein d'émotions est encore plus prégnant. S'y mêle la disparition, la mort (d'une mère), mais aussi l'amour, ses fantasmes, ses désillusions qui servent de" petits arrangements avec le réel" en des ruses nécessaires pour tenir et attendre l'été. C'est donc l'"ostinato" d'une sortie en attendant que la glace de neige qui recouvrait le corps finisse par disparaître.

Il s'agit de savoir comment remarche la vie et de reprendre la route un temps arrêtée. Il faut déclore la chair, redonner de l'élasticité à la peau de nouveau poreuse à la caresse. Ce qui demeure dans le moment qu'Anna Erdib décrit reste plus le trajet et le but. Celui-ci sera révisé plus tard. Pour l'heure l'objectif est de ne plus rester prisonnier de la saumure morbide. Il faut donner à l'âme son élan, rester rebelle aux harcèlements de temps puis attendre les hirondelles. Pas à pas. Corps à corps. Elles arrivent

Jean-Paul Gavard-Perret

Anna Zerbib, "Les après-midi d'hiver", Collection Blanche, Gallimard, Paris, 176 p..

Dora Ratjen une athlète intersexe juive sous le régime nazi

Dora Ratjen une athlète intersexe juive sous le régime nazi

L'une et l'autre : Zoltan Lesi   

"En habits de femme", par ces poèmes, plonge dans la vie et l’intimité de Dora Ratjen, une athlète intersexe juive qui a défendu les couleurs nazies dans les années 1930. Avec une sobriété dans le verbe, une écriture clinique aux allures d’archives, ce livre devient une enquête historique. Il questionne les injonctions normatives de genre.

Une accumulation d’archives (photographies, articles de presse, etc.)  rappelle les exploits sportifs et de la vie de Dora Ratjen, sauteuse en hauteur sous le Troisième Reich et qui participa aux jeux olympiques de 1936. A voix multiples et pour présenter diverses versions de sa vie,  ce livre donne la parole à des athlètes, des entraîneurs, des journalistes de l'époque . De même qu'à Leni Riefensthal elle-même  mais aussi des juges ainsi qu’un chat qui la sauva cdu suicide.

Dora Ratjen ne fut pas seulement une athlète remarquable, et les médecins et la police ajoutèrent leurs propres interprétations d'un corps qu'il considéraient comme fourre-tout ou intersexe. Ce à quoi à travers la voix de l'auteur la championne réplique : "Mon père pensait que puisque j’avais été / baptisée fille, je devais aussi porter / des jupes et ne pas chercher plus loin." Mais par delà s'inscrivent d'autres poèmes montrant la douleur de la transexualité en cette époque troublée.

La pertinence du texte tient par le mérite rare de présenter des subjectivités inventées pour mettre en forme un propos majeur. Les textes se retrouvent parmi les coupures de journaux, les rapports, les photos de femme en homme et vice-versa dans un montage texte/image astucieux qui permet par-delà l'état des lieux et d'une époque d'ouvrir sur l'avenir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Zoltan Lesi, "En habit de femme", Hourra éditions,  Lacelle, décembre  2012, 112 p., 18 E.

Artiste juif : Fred de Casablanca et les mains

Artiste juif : Fred de Casablanca et les mains

Fred de Casablanca : les mains

Fred de Casablanca, médecin généraliste passionné, Depuis 2017, au cours de ses consultations, demande à certains de ses patients s’il peut photographier leurs mains.

Il le réalise en noir et blanc pour dévoiler les marques laissées par le temps et par la vie sur le corps et la peau de ses malades. Les images sont éclairées par de brèves histoires recueillies lors de la consultation qui sont autant de témoignages de vie et de précieuses paroles sur le soin aujourd’hui.

Intime et profonde par effet de peau l'oeuvre ne nous transforme jamais en voyeurs et légitime la validité du portrait photographique. Même si l’on ne voit pas les visages, si les photographiés ne sont pas reconnaissables, c’est pourtant bien de portraits qu’il s’agit.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Fred de Casablanca, "Les Mains Patientes", Editions Becair, 2022, 112 p., 35 €.

Artiste juive : Cris Bierrenbach, photographies et recherches

Artiste juive : Cris Bierrenbach, photographies et recherches

Cris Bierrenbach : photographies et recherches

Cris Bierrenbach est une photographie contemporaine brésilienne majeure dont le sujet central est le corps qu'elle questionne à travers le genre, l’identité et l’autoportrait.

D'abord diplômée en géologie elle a suivi ensuite un cours de cinéma à l’École d’art et de communication de l’Université de São Paulo. Très vite elle réalise des expositions et travaille pour des journaux dont "Revista da Folha".

Rédactrice de photoreportages pour les premiers numéros du magazine "República" elle devient une figure clé de la première "fotonovela" brésilienne et ses photographies sont également présentées dans des magazines tels que Vogue, Carta Capital et Marie Claire.

 

Cris Bierrenbach utilise divers procédés photographiques, allant des techniques les plus anciennes aux plus récentes. L’utilisation de ces techniques montre sa passion pour les modus de la photographie afin de créer ce qu'elle nomme des "images substantielles" du corps. Mais aussi de l'esprit.

Jean-Paul Gavard-Perret

Exposition de Martin Schoeller : la vie des survivants après l'Holocauste

Martin Schoeller et les survivants de l'Holocauste

Martin Schoeller : survivants de l'Holocauste

Le photographe d'origine allemande Martin Schoeller est un  portraitiste célèbre  pour ses portraits en gros plan de visages hyperréalistes et de face.

Il travailla comme assistant d’Annie Leibovitz de 1993 à 1996. puis collabore fréquemment avec des magazines  tels que Rolling Stone, National Geographic, GQ, Esquire, New York Times Magazine. Il a également été photographe éditorial du New Yorker.

Cette exposition comprend 75 photographies des survivants de l’Holocauste avec une éclairage intense en très gros plan. Ses sujets regardent le spectateur, et révèlent leur humanité, leur douleur, leur espoir et leur résilience. Chaque portrait est associé à une biographie.

Marton Schoeller précise ainsi son ambition : "Ce projet me tient beaucoup à cœur, il est né de mon enfance en Allemagne, et je suis très fier de l’apporter au Musée du Jewish Heritage (...)J’espère que la série résonne avec la communauté des survivants ici et inspire les New-Yorkais de tous horizons à envisager un avenir plus tolérant et pacifique."

Il a donc créé sa série pour lutter contre la montée de l’antisémitisme à travers le monde. Elle appelle à agir et à lutter contre l’injustice et la haine. Il faut avoir de l’espoir pour l’avenir, partager la violence des histoires des survivants et convaincre le monde que la pire des choses reste la haine sans fondement. 

Jean-Paul Gavard-Perret

Martin Schoeller, "Survivors: Faces of Life after the Holocaust", Museum of Jewish Heritage – A Living Memorial to the Holocaust, New York, jusqu’au 18 juin 2023

Artiste juive : Hildegarde Rosenthal : le monde tel qu'il est

Artiste juive : Hildegarde Rosenthal : le monde tel qu'il est

Hildegarde Rosenthal : le monde tel qu'il est

Dans sa jeunesse, Hildegarde Rosenthal était déjà photographe. Elle prend en photo un garçon à l’air rêveur et remporte le prix du journal Neue Ferie Press (aujourd’hui Die Presse), de Vienne. Elle suit ensuite le cours de photographie de Paul Wolff, premier photographe à utiliser l’appareil photo Leica pour son travail. Cet appareil photo a été son principal compagnon au cours de sa vie.

En 1933, elle se rend à Paris dans le but de poursuivre ses études en travaillant comme fille au pair. Elle y rencontre Walter Rosenthal, juif d’origine polonaise, qu’elle épousera plus tard.. Le couple part au Brésil pour fuir la montée du nazisme. A São Paulo, embauchée par l’agence photographique Press Information en tant que photojournaliste elle commence à produire des images pour des magazines et elle va devenir une des plus grandes photographes du XXème siècle.

Elle n'a eu cesse de saisir la vie telle qu'elle est. Elle  a donné du Brésil non une vision de rêve mais de vérité. Ce fut pour elle la manière de visiter les vivants en évitant le sommeil trop lourd. Pour elle un(e) photographe ne doit pas se vouloir funambule : au lieu de marcher sur les toits,  Hildegarde Rosenthal marcha dans la rue comme au-dessus d'un ruisseau dont elle capta  les poissons humains (requins ou menu fretin) qui furent souvent des miroirs du pays et de l'époque.

Jean-Paul Gavard-Perret

Photographe juive : Bettina Rheims, portraits de femmes

Photographe juive : Bettina Rheims, portraits de femmes

Bettina Rheims : portraits de femmes

"La chapelle de Bettina Rheims", avec la collaboration de Marie-Noëlle Perriau, Planches Contact, Festival de photographie de Deauville, du 22 octobre 2022 au 1er janvier 2023

Femmes, anonymes ou célèbres, à travers les photographies de Bettina Rheims  construisent une nouvelle image de la féminité  et renversent les codes de l’érotisme. .Même les imperfections du corps féminin deviennent des indices de la beauté que ce soit dans des prisons ("Détenues), dans l'exotisme ('"Shangaï") ou dans l'énigme ("Female Trouble").

De nombreuses institutions ont consacré des expositions rétrospectives à son travail dans le monde et elle a publié bon nombre de livres  qui rassemblent ses photographies réalisées pendant 35 ans de sa carrière.

Pour cette édition de "Planches Contact", Bettina Rheims  remet en scène des célébrités américaines pour le magazine "Details"  avec la scénographe Marie-Noëlle Perriau. Les photos d'icônes des années 90 lacérées et mêlées créent une immersion dans l'underground hollywoodien.

Le nu féminin « classique » est donc détourné de son propos. Le potentiel fantasmatique est transformé en force communicationnelle. Le corps devient le prétexte capable d’attirer le regard : les médias y répondent sachant qu’à défaut de la mort, le sexe demeure le second outil pour attirer l’attention du gogo individuel ou collectif.

 

Parfois les pouvoirs offusqués ont répondu en portant des accusations d’atteinte à la pudeur et allèrent jusqu’à agresser ces femmes selon l’injonction de Tartuffe « cachez ce sein que je ne saurais voir ». Mais par leur mise en scène Bettina Rheims donne une autre visibilité à un tel engagement. Faisant désormais face au spectateur les égéries vues sous un nouvel angle l’interroge.

Jean-Paul Gavard-Perret

Poète juif : Schmuel Maayan, "Et le bateau va"

Poète juif : Schmuel Maayan, "Et le bateau va"
Celui qui aime à sa manière la poésie

poète français juif de Jérusalem

Schmuel Maayan, "Et le bateau va", Colette Gibelin, coll. Cahiers du Loup Bleui, Les Lieux-Dits, 2022, 38 p.,  7 E..

Samuel Maayan - aka Schmuel - pratique ici le voyage au long cours et le badinage avec la poésie. Le tout de manière profonde, ironique et drôle. 

Il est vrai que ce réalisateur de documentaires et de clips publicitaires et qui a entre autres crée des textes pour le théâtre jeune public de Jérusalem manie le verbe avec un certain génie depuis son repère dans une petite ruelle d'un ancien quartier de cette ville.

Au "comment dire" beckettien répond son "C'est-à-dire" selon différents types de torsions qui sont des plaisirs du texte pour l'esprit et les sens. Les "choses vues" ne le sont jamais tel quelles dans le traitement curatif de sa poésie qui refuse tout pathos.

L'écriture est variée, subtile, grave même lorsque devient ironique et presque conceptuelles  en des aspects moléculaires qui invalide bien des sommités de néants soi-disant poétiques mais dont le gène central est manquant.

A l'inverse ici la poésie reste in utero dans les reversions que Schmuel Maayan propose en suivant  divers contextes et métamorphoses qui renouvellent la "vision" de l'écriture.

 

Jean-Paul Gavard-Perret