Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Dominique Issermann : la main de Laetitia Casta
La Poste émet début 2023 un timbre de la série artistique. Il représente la main de Laetitia Casta par Dominique Issermann. C'est écrit la photographe “Comme une petite fenêtre qui s’ouvre dans la façade de l’enveloppe – toujours la fenêtre 1er étage à droite – sur un visage, un paysage, un souvenir de voyage, une cathédrale, le Taj Mahal… le timbre se place, se colle inexorablement avant le départ du courrier."
La créatrice a toujours été sensible à ce qu'engageait l'envoi d'une lettre - coup du tampon qui, comme les trois coups du théâtre, imprime le signal du départ et entraîne un voyage plus ou moins long.
Le choix d'un timbre donne toujours des indices sur les sentiments de l’expéditeur et c'est pourquoi la photographe lui permet d'ouvrir une possibilité : la main de Laetitia Casta effleure la pierre, cherche une fissure. Elle aussi semble dans l'espoir de pouvoir envoyer un message et semble déjà espérer en retour une réponse amoureuse.
Elle a été aussi la compagne de Leonard Cohen durant 7 ans voir son interview
Jean-Paul Gavard-Perret
Henry Grossman , Les Beatles et les autres
C'est seulement en 2008 que la Govinda Gallery a présenté "Kaleidoscope Eyes : A Day in the Life of Sgt. Pepper", Photos rarement vues et prises lors de l’enregistrement du "Sgt. Pepper’s Lonely Heart Club Band", l’album le plus emblématique de Beatles et peut-être le plus influent de tous les temps.
Les clichés furent captés en une seule nuit lorsque le groupe enregistrait 'Lucy in the Sky with Diamonds" . Ils forment le récit intime de Grossman avec les Beatles tout en attestant de leur pouvoir de collaboration à leur apogée. Paul Mc Cartney arriva ce jour là avec un recueil de poésie d’E.E. Cummings et se mit au piano. Il était 18h15 . Grossman put agir à son aise : il avait déjà photographié le groupe sur le tournage de 'Help". Et Les Beatles qui aimaient le photographe étaient à l’aise avec sa présence.
Henry Grossman vient de mourir. Celui qui débuta sa carrière dans les années 1960 en collaborant à Newsweek Time, People Magazine et photographia de nombreuses personnalités dont Andy Warhol, Elizabeth Taylor, Nelson Mandela, Duke Ellington et Truman Capote. John F. Kennedy reste un maître d'une photographie qui témoigne des icones du temps.
Jean-Paul Gavard-Perret
Avec ses "Méditations Hopper", Richard Tuschman s'amuse même si son univers photographique n'a rien d'une vie chez les Tuche... Fasiné par Hopper dont, écrit-il,
"les peintures de Hopper, avec une économie de moyens, sont capables de résoudre les mystères et les complexités de la condition humaine", le photographe procède comme lui : il place une ou deux silhouettes dans un décor intérieur et minimaliste.
De telles scènes de la vie conjugale n'ont rien d'enjouées - et c'est un euphémisme.
Existent indifférence, résignation sans doute plus étrange et rêveuse ici que chez Hopper. Tuschman se veut d'ailleurs aussi influencé par la thétralité et le clair-obscur de Rembrandt..
Se mettant devant ses modèles en situation d’observation de leur "ennui", le photographe ne réduit pas ses prises à un document ethnographique.
sur la condition de la femme dans le New York du XXIème siècle. L'époque est intemporelle. Les personnages constituent la matière mentale la plus plastique.
Leur soumission au poids de leur existence est tellement forte qu'elle les sort du réel.
Les figures féminines deviennent des sujets d'une "Mélancolia" sous l’effet d’une chape de plomb qui pèse sur elles. Elles ressemblent à des condamnées, enfermées dans leur solitude. Si Hopper n'est jamais loin Antonioni et Bergman rôdent....
Jean-Paul Gavard-Perret
Dina Goldstein : femmes sans influences
Dina Goldstein renouvelle des dispositifs stratégiques. Son (faux) libertinage (il est de fait le contraire) ne joue plus sur la séduction. L’artiste a bien d’autre chose à proposer : une mise à mal des stéréotypes culturels des contes comme de la réalité.
Ce travail se décline en de subtiles compositions dont les personnages et animaux sont en quelques sortes celles et ceux que nous voudrions être si nous osions.
Les sujets - individualisés ou en groupes - créent un monde classieux et drôle pour parvenir à faire entrer dans l’émotion féminine.
Troublants et très souvent à la limite du paradoxe les photographies génèrent donc beaucoup de jubilation et d’humour. Mais si l’on passe un degré supplémentaire de contemplation, voici qu’apparait une complexité des rôles de composition aux irisations sans cesse changeantes.
La photographe rappelle aussi que la relation au corps et à la nudité est une construction. en mouvement constant. Un ignoré de l’être est donc rendu visible là où, exposé, le corps parle loin du jeu que l’art veut habituellement lui faire tenir lorsqu'il reste aux mains des mâles moins malins qu'ils ne le pensent.
Karine Tuil et les retours
Karine Tuil, "Kaddish pour un amour", Collection Blanche, Gallimard, 5 janvier 2023, 125'., 12 E.
Si le kaddish est l’une des prières de deuil que les juifs récitent plusieurs fois par jour et qui a pour objet, non pas la mort, mais le futur et la sanctification du nom divin, il n'en n'existe pas pour l’amour.
Mais ici celle qui est avant tout romancière, en écrit un pour l’homme dont elle est séparée. "Kaddish pour un amour" propose à ce titre une poésie particulière. Une femme amoureuse y recherche l’aimé dans l’absolu de sa présence.
Pour cette quête qui dépasse les contours habituels de l'amour, l'auteure choisit un langage en épuré propre à témoigner de la fragilité du sentiment amoureux
Il est surtout animé ici d' un souffle mystique. Si bien que l'auteure renoue avec son identité profonde et la tradition poétique hébraïque trois fois millénaire. S'y offrait comme dans ce livre une prière universelle pour le retour de l’être aimé. Cela devient un éternel retour.
Jean-Paul Gavard-Perret
Mémoires pour se retrouver : Sabine Huynh
Sabine Huynh précise plusieurs fois dans ce qui tient d'une quasi autofiction l'objet de son livre : "Je suis bien incapable de démêler la fiction du réel : au fil des ans j’ai forcément dû reconstruire, colmater des trous, mais qu’ai-je ajouté, ou retiré, pour accomplir mon dessein ?". Et plus loin d'ajouter "Depuis l’adolescence, je sais qu’un jour j’écrirai sur ces îles dévastées que furent mes enfances…".
Dès lors du Vietnam natal jusqu'à la France s'inscrit un parcours qui n'a rien de révé. L’auteure s’interroge sur la nature et le statut de la vérité dans le récit autobiographique, ses mensonges, omissions voire ses obligations morales et "ces histoires d'objectivité" dont se moquait Beckett.
Une chose est sûr: il existe là quelque référence à la recherche proustienne du temps perdu. Et ce au prix d’une résurgence de souffrance dans le remuement du couteau dans les plaies à rouvrir non sans masochisme peut-être mais dans l'espoir de redonner à une vie perspective et profondeur. Ce qui est peut-être une vue de l'esprit.
Jean-Paul Gavard-Perret
Sabine Huynh, Elvis à la radio, Editions Maurice Nadeau, 2022, 304 p. 22€
Adepte par son métier de photographe publicitaire des images contingentes de la mode, Moshe Brakha - dans « L.A. Babe : Les vraies femmes de Los Angeles 1975-1988 » - donne une sorte d’éternité à son style.
Cette anthologie des égéries du photographe prouve combien un créateur branché, lorsqu’il est doué, échappe à la fragilité de l’éphémère qu’il devait illustrer. Dans ses prises inédites se croisent les icônes de l’époque ( The Runaways, Patricia Arquette, etc.) mais aussi les pom-pom-girls du lycée de Beverly Hills et autres employés ou fans de l’usine à rêve.
Le photographe dresse un portrait acidulé de la cité des anges plus ou moins frelatés. Les femmes sont traversées par l’ondoiement de tissus aux troublantes transparences, aux déchirures soignées couvrant et dévoilant, éloignant et rapprochant, annulant soudain l’effet civilisateur du vêtement. En jaillit le questionnement sur la sexualité et de l'érotisme.
Des parures révèlent et offrent ce qu'ils cachent en dégageant la femme de l’exigeante virginité des moniales ou à l’effroyable humilité des filles déshonorées. Sous le soleil californien surgit le regard ambigu et amusé sur le statut non moins ambigu de la féminité dans une société avide toujours de nouveauté. L'artiste donne à voir des narrations où le travail de sape salutaire et enjoué devient le signe de la vraie liberté créatrice. Celle qui fonde et qui brise l'iconographie d'une époque selon une inflorescence paradoxale et drôle dans l'imbroglio de passementeries perverses. En jaillissent des archétypes moins obsessionnels que dérisoires.
Jean-Paul Gavard-Perret.
Moshe Brakha, "L.A. Babe : Les vraies femmes de Los Angeles 1975-1988"
Anna Zerbib attendre l'été
Pour présenter son livre Anna Zerbib écrit : « C’était l’hiver après celui de la mort de ma mère, c’est-à-dire mon deuxième hiver à Montréal. J’ai rencontré Noah et j’ai eu ce secret. Tout s’est produit pour moi hors du temps réglementaire de la perte de sens". Et d'ajouter une peu plus loin : " Pour le secret, je ne suis pas certaine, il était peut-être là avant, un secret sans personne dedans."
Et soudain, aux heures de confinement que nous vivons, ce roman plein d'émotions est encore plus prégnant. S'y mêle la disparition, la mort (d'une mère), mais aussi l'amour, ses fantasmes, ses désillusions qui servent de" petits arrangements avec le réel" en des ruses nécessaires pour tenir et attendre l'été. C'est donc l'"ostinato" d'une sortie en attendant que la glace de neige qui recouvrait le corps finisse par disparaître.
Il s'agit de savoir comment remarche la vie et de reprendre la route un temps arrêtée. Il faut déclore la chair, redonner de l'élasticité à la peau de nouveau poreuse à la caresse. Ce qui demeure dans le moment qu'Anna Erdib décrit reste plus le trajet et le but. Celui-ci sera révisé plus tard. Pour l'heure l'objectif est de ne plus rester prisonnier de la saumure morbide. Il faut donner à l'âme son élan, rester rebelle aux harcèlements de temps puis attendre les hirondelles. Pas à pas. Corps à corps. Elles arrivent
Jean-Paul Gavard-Perret
Anna Zerbib, "Les après-midi d'hiver", Collection Blanche, Gallimard, Paris, 176 p..
L'une et l'autre : Zoltan Lesi
"En habits de femme", par ces poèmes, plonge dans la vie et l’intimité de Dora Ratjen, une athlète intersexe juive qui a défendu les couleurs nazies dans les années 1930. Avec une sobriété dans le verbe, une écriture clinique aux allures d’archives, ce livre devient une enquête historique. Il questionne les injonctions normatives de genre.
Une accumulation d’archives (photographies, articles de presse, etc.) rappelle les exploits sportifs et de la vie de Dora Ratjen, sauteuse en hauteur sous le Troisième Reich et qui participa aux jeux olympiques de 1936. A voix multiples et pour présenter diverses versions de sa vie, ce livre donne la parole à des athlètes, des entraîneurs, des journalistes de l'époque . De même qu'à Leni Riefensthal elle-même mais aussi des juges ainsi qu’un chat qui la sauva cdu suicide.
Dora Ratjen ne fut pas seulement une athlète remarquable, et les médecins et la police ajoutèrent leurs propres interprétations d'un corps qu'il considéraient comme fourre-tout ou intersexe. Ce à quoi à travers la voix de l'auteur la championne réplique : "Mon père pensait que puisque j’avais été / baptisée fille, je devais aussi porter / des jupes et ne pas chercher plus loin." Mais par delà s'inscrivent d'autres poèmes montrant la douleur de la transexualité en cette époque troublée.
La pertinence du texte tient par le mérite rare de présenter des subjectivités inventées pour mettre en forme un propos majeur. Les textes se retrouvent parmi les coupures de journaux, les rapports, les photos de femme en homme et vice-versa dans un montage texte/image astucieux qui permet par-delà l'état des lieux et d'une époque d'ouvrir sur l'avenir.
Jean-Paul Gavard-Perret
Zoltan Lesi, "En habit de femme", Hourra éditions, Lacelle, décembre 2012, 112 p., 18 E.
Fred de Casablanca : les mains
Fred de Casablanca, médecin généraliste passionné, Depuis 2017, au cours de ses consultations, demande à certains de ses patients s’il peut photographier leurs mains.
Il le réalise en noir et blanc pour dévoiler les marques laissées par le temps et par la vie sur le corps et la peau de ses malades. Les images sont éclairées par de brèves histoires recueillies lors de la consultation qui sont autant de témoignages de vie et de précieuses paroles sur le soin aujourd’hui.
Intime et profonde par effet de peau l'oeuvre ne nous transforme jamais en voyeurs et légitime la validité du portrait photographique. Même si l’on ne voit pas les visages, si les photographiés ne sont pas reconnaissables, c’est pourtant bien de portraits qu’il s’agit.
Jean-Paul Gavard-Perret
Fred de Casablanca, "Les Mains Patientes", Editions Becair, 2022, 112 p., 35 €.