Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Erwin Blumenfeld le maître
"Les Tribulations d’Erwin Blumenfeld, 1930-1950", jusqu’au 5 mars 2023, Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, Paris.
Erwin Blumenfeld, fut l'un des photographes les plus expérimentateur et innovant du XXe siècle. Ses dessins, collages, portraits de célébrités (mais pas seulement), photographies de mode sont des must de son art. Il s'imposa à New York,à près de 50 ans dans les années 1940 dans ce domaine Ses images firent la couverture de nombreux magazines dont Harper’s Bazaar , Vogue et restent des références.
Né à Berlin en 1897 au sein de la bourgeoisie juive intégrée, il est promis à des études supérieures. Mais la disparition de son père réduit la famille à la ruine, et il entre en apprentissage dans une maison de confection. Mobilisé en 1916, il est ambulancier, charrieur de cadavres, puis comptable dans un bordel militaire de campagne. Il déserte par amour et fuit à Amsterdam. Là, il vivote en ouvrant un commerce de maroquinerie et se cherche comme artiste avant de se consacrer pleinement à la photographie à partir de 1932.
Après des débuts au sein du mouvement Dada, marqués par des photomontages visionnaires sur le nazisme, Blumenfeld a construit une œuvre loin des troubles du temps. Elle s’inspire des techniques de prise de vue de la "Nouvelle Vision".
Solarisations, surimpressions, effets optiques, jeux d’ombre et de lumière forment la grammaire d'une oeuvre où le nu va prendre une place centrale. Il quitte les Pays-Bas pour Paris en 1936 et, alors qu’il perce dans la photographie de mode, la guerre et l’Occupation le plongent dans deux ans d’errance et d’internement dans différents camps en France et au Maroc. En août 1941, il parvient à atteindre les États-Unis avec sa famille.
L’exposition fait découvrir des ensembles inédits. Sur les pas du photographe, au destin finalement heureux, elle révèle un parcours emblématique de celui de nombreux artistes juifs européens pris dans les affres du XXe siècle. Blumenfeld demeure à ce titre un modèle : "Comme il ne me restait pas d’autre solution, je devins photographe. Tout le monde m’en dissuadait. Les peintres ratés devenaient étalagistes, les étalagistes ratés devenaient photographes. Mais photographe, quelle déchéance !“ écrit-il avec ironie dans son autobiographie "Jadis et Daguerre".
Jean-Paul Gavard-Perret
Cette exposition montre entre autres de façon inédite la donation de l’artiste Dorothea Tanning, la quatrième épouse de Max Ernst avec des photographies de Berenice Abbott, Henri Cartier-Bresson, Robert Lebeck. Se retrouvent aussi des photos de Lee Miller, Arnold Newman, Irving Penn, Man Ray, etc.. Elles questionnent l’image de l’artiste à travers l'objectif non de Ernst lui-même mais de ses pairs et se caractérisent par des approches toujours singulières de représentation.
Jean-Paul Gavard-Perret
"Image. Max Ernst en Photo", Max Ernst Museum, Brühl, Allemagne, du 15 janvier au 23 avril 2023.
André Kertész au cœur de l'île des solitudes
En noir et blanc, es paysages de granite, qui semblent préserver un secret,, côtoient l’activité humaine et pastorale de cette Corse des années trente. Toujours à bonne distance, ni trop prêt, ni trop loin, André Kertész sait être discret. Les scènes de la vie quotidienne se suivent et rythment l’ensemble du reportage avec tendresse,
Le créateur sait autant créer des instantanés que scénariser avec humour ou gravité une imagerie où s'ouvrent gouffres et abîmes. S'y déploie une chorégraphie en plans fixes vers un espace où tout se perd mais où subsiste l’ordre d’une pure émergence au moment où le temps pourrait bien tout emporter.
Le corps semble épouser la pierre ou la terre là où chaque prise est une énigme, une histoire sans parole mais créatrice d’une extase plastique. La narration par le modelage formel finit par avoir raison de tout et l'art trouve sa plénitude.
Jean-Paul Gavard-Perret
André Kertész, "Kertész in Corsica", Trans Photographic Press, 2023, 112 pages
Georges Zimbel : les stars mais surtout les autres
Né au Massachusetts dans une famille de juifs immigrants, puis installé pour sa vie professionnelle à New York, le photographe George Zimbel est mort à Montréal à l’âge de 93 ans
Il est connu en particulier pour sa photo iconique de Marilyn Monroe dans une robe blanche soulevée par l’air sortant d’une bouche d’aération de métro. Pourtant à l'époque George Zimbel n’y avait pas prêté attention. Son travail était tourné vers d’autres intérêts que les célébrités, même s’il en a photographié beaucoup dans les années 50 et 60.
Les têtes connues étaient en effet supplantées par des gens de tous les horizons, saisis en instantanés selon sa propre visée : "Aujourd’hui, beaucoup de photographes sont plutôt “contemporains”: ils s’appliquent à photographier une chaise, un objet, un rien. Du banal, quoi. Je ne comprends pas trop cette approche, même si je la respecte. Mais moi, c’est l’humain qui m’intéresse." écrivait-il. Et il le prouva tout au long de son travail.
Zimbel quitta les États-Unis dans les années 1970, après avoir travaillé pour plusieurs journaux dont le New York Times pour, selon sa version, protester contre la guerre du Vietnam. Maître du noir et blanc il trouva dans ce choix esthétique une manière de souligner la fragilité des sentiments propre à la famille des photographes humanistes.
Jean-Paul Gavard-Perret
Instances subtiles de Sarah Moon
D'abord mannequin dans les années 60, Sarah Moon est devenues, deux décennies plus tard et quittant le devant de l'objectif, une photographe autodidacte d'exception capable de transformer les femmes en égéries éthérées et élégantes, mystérieuses et évanescentes.
Les photographies de Moon sont presque abstraites dans leurs qualités picturales. Surgit en tension discrète un monde énigmatique capté dans un rayon de lumière qui laisse libre à bien des interprétations plus ou moins subliminales dans leur halo érotique sublimé
Au cours de plus de cinq décennies, elle a collaboré entre autres avec Vogue, Life, Harper’s Bazaar et a reçu le prix "Hall of Fame" 2022. Elle a publié plusieurs livres de photographie phares, le plus récent étant « Dior by Sarah Moon ».
Son travail a été exposé dans les galeries et musées les plus importants du monde entier. La plus grande rétrospective "PastPresent" a été présentée au Musée d’Art Moderne de Paris en 2021.où se saisit sa capacité à joindre sophistication et simplicité.
Jean-Paul Gavard-Perret
Sarah Moon, Galerie Alta, Andorre du 14 janvier – 21 avril 2023.
Dominique Issermann : la main de Laetitia Casta
La Poste émet début 2023 un timbre de la série artistique. Il représente la main de Laetitia Casta par Dominique Issermann. C'est écrit la photographe “Comme une petite fenêtre qui s’ouvre dans la façade de l’enveloppe – toujours la fenêtre 1er étage à droite – sur un visage, un paysage, un souvenir de voyage, une cathédrale, le Taj Mahal… le timbre se place, se colle inexorablement avant le départ du courrier."
La créatrice a toujours été sensible à ce qu'engageait l'envoi d'une lettre - coup du tampon qui, comme les trois coups du théâtre, imprime le signal du départ et entraîne un voyage plus ou moins long.
Le choix d'un timbre donne toujours des indices sur les sentiments de l’expéditeur et c'est pourquoi la photographe lui permet d'ouvrir une possibilité : la main de Laetitia Casta effleure la pierre, cherche une fissure. Elle aussi semble dans l'espoir de pouvoir envoyer un message et semble déjà espérer en retour une réponse amoureuse.
Elle a été aussi la compagne de Leonard Cohen durant 7 ans voir son interview
Jean-Paul Gavard-Perret
Henry Grossman , Les Beatles et les autres
C'est seulement en 2008 que la Govinda Gallery a présenté "Kaleidoscope Eyes : A Day in the Life of Sgt. Pepper", Photos rarement vues et prises lors de l’enregistrement du "Sgt. Pepper’s Lonely Heart Club Band", l’album le plus emblématique de Beatles et peut-être le plus influent de tous les temps.
Les clichés furent captés en une seule nuit lorsque le groupe enregistrait 'Lucy in the Sky with Diamonds" . Ils forment le récit intime de Grossman avec les Beatles tout en attestant de leur pouvoir de collaboration à leur apogée. Paul Mc Cartney arriva ce jour là avec un recueil de poésie d’E.E. Cummings et se mit au piano. Il était 18h15 . Grossman put agir à son aise : il avait déjà photographié le groupe sur le tournage de 'Help". Et Les Beatles qui aimaient le photographe étaient à l’aise avec sa présence.
Henry Grossman vient de mourir. Celui qui débuta sa carrière dans les années 1960 en collaborant à Newsweek Time, People Magazine et photographia de nombreuses personnalités dont Andy Warhol, Elizabeth Taylor, Nelson Mandela, Duke Ellington et Truman Capote. John F. Kennedy reste un maître d'une photographie qui témoigne des icones du temps.
Jean-Paul Gavard-Perret
Avec ses "Méditations Hopper", Richard Tuschman s'amuse même si son univers photographique n'a rien d'une vie chez les Tuche... Fasiné par Hopper dont, écrit-il,
"les peintures de Hopper, avec une économie de moyens, sont capables de résoudre les mystères et les complexités de la condition humaine", le photographe procède comme lui : il place une ou deux silhouettes dans un décor intérieur et minimaliste.
De telles scènes de la vie conjugale n'ont rien d'enjouées - et c'est un euphémisme.
Existent indifférence, résignation sans doute plus étrange et rêveuse ici que chez Hopper. Tuschman se veut d'ailleurs aussi influencé par la thétralité et le clair-obscur de Rembrandt..
Se mettant devant ses modèles en situation d’observation de leur "ennui", le photographe ne réduit pas ses prises à un document ethnographique.
sur la condition de la femme dans le New York du XXIème siècle. L'époque est intemporelle. Les personnages constituent la matière mentale la plus plastique.
Leur soumission au poids de leur existence est tellement forte qu'elle les sort du réel.
Les figures féminines deviennent des sujets d'une "Mélancolia" sous l’effet d’une chape de plomb qui pèse sur elles. Elles ressemblent à des condamnées, enfermées dans leur solitude. Si Hopper n'est jamais loin Antonioni et Bergman rôdent....
Jean-Paul Gavard-Perret
Dina Goldstein : femmes sans influences
Dina Goldstein renouvelle des dispositifs stratégiques. Son (faux) libertinage (il est de fait le contraire) ne joue plus sur la séduction. L’artiste a bien d’autre chose à proposer : une mise à mal des stéréotypes culturels des contes comme de la réalité.
Ce travail se décline en de subtiles compositions dont les personnages et animaux sont en quelques sortes celles et ceux que nous voudrions être si nous osions.
Les sujets - individualisés ou en groupes - créent un monde classieux et drôle pour parvenir à faire entrer dans l’émotion féminine.
Troublants et très souvent à la limite du paradoxe les photographies génèrent donc beaucoup de jubilation et d’humour. Mais si l’on passe un degré supplémentaire de contemplation, voici qu’apparait une complexité des rôles de composition aux irisations sans cesse changeantes.
La photographe rappelle aussi que la relation au corps et à la nudité est une construction. en mouvement constant. Un ignoré de l’être est donc rendu visible là où, exposé, le corps parle loin du jeu que l’art veut habituellement lui faire tenir lorsqu'il reste aux mains des mâles moins malins qu'ils ne le pensent.
Karine Tuil et les retours
Karine Tuil, "Kaddish pour un amour", Collection Blanche, Gallimard, 5 janvier 2023, 125'., 12 E.
Si le kaddish est l’une des prières de deuil que les juifs récitent plusieurs fois par jour et qui a pour objet, non pas la mort, mais le futur et la sanctification du nom divin, il n'en n'existe pas pour l’amour.
Mais ici celle qui est avant tout romancière, en écrit un pour l’homme dont elle est séparée. "Kaddish pour un amour" propose à ce titre une poésie particulière. Une femme amoureuse y recherche l’aimé dans l’absolu de sa présence.
Pour cette quête qui dépasse les contours habituels de l'amour, l'auteure choisit un langage en épuré propre à témoigner de la fragilité du sentiment amoureux
Il est surtout animé ici d' un souffle mystique. Si bien que l'auteure renoue avec son identité profonde et la tradition poétique hébraïque trois fois millénaire. S'y offrait comme dans ce livre une prière universelle pour le retour de l’être aimé. Cela devient un éternel retour.
Jean-Paul Gavard-Perret