Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Caleb Stein : un peu de soleil dans l'eau froide
Caleb Stein (né en 1994 à Londres) est un jeune photographe d'exception. Il va rejoindre très vite les grands noms de son art tant par son regard que par le langage qui le cadre. Comme peu il sait photographier le réel avec un lyrisme particulier pour scénariser les humbles, les oubliés sans pour autant jouer sur la corde misérabiliste.
Dans sa patrie d'adoption (les Etats Unis) il a trouvé un parti-pris particulier : suivre le Wappinger Creek - ruisseau de 65 km de long qui relie les eaux de l’étang Thompson à l’embouchure de la rivière Hudson dans l’état de New York.
Sculpté par le chemin du ruisseau se trouve un Eden caché niché dans une petite zone boisée derrière le Overlook Drive-In Theatre à la périphérie de Poughkeepsie et sa désindustrialisation. Le point d’eau sert de zone neutre, un pas de côté sur les turbulences quotidiennes de la vie. C’est un terrain communal qui offre un lieu de récréation et de refuge. Parmi les arbres et les berges boueuses, les habitants s'y rassemblent et la dissonance physique et sociale est (en partie) oubliée dans ce havre.
"Le ruisseau coule mais le temps s’est arrêté. Il n’y a pas de fardeau de l’histoire ici. Vous êtes avec vos amis, à flot dans l’eau", et le photographe sans le moindre commentaire visuel crée une tension entre ce qui devient une poésie parfois dure parfois indicible et les confrontations - implicites ou non - des divers protagonistes. Ce jeu de luttes et de tendresse est exceptionnel. Bref c'est - mais le mot est faible - réussi.
Jean-Paul Gavard-Perret
Caleb Stein, "Down by the Hudson", Rose Gallery, Santa Monica, du 10 septembre au 29 octobre 2022.
Les déplacements initiatiques de Debora Stein
Dans le premier livre de l'artiste Debora Stein, le regard court le risque de se noyer. Mais c'est bien là le délice de ce parcours initiatique où les visions se succèdent. Les effets d'eau salée transforment la larme en un sentiment océanique de l'existence et indique le vrai lieu du corps par-delà l'espace et le temps.
Nous épousons les métamorphoses que Debora Stein propose par immersion. Elle offre à la fois plus et moins que ce qu’elle donne à voir. L’artiste-auteure parvient à communiquer ce qui pour elle est important. Ce qui remonte à la surface est ce qui jusque-là était resté au fond.
Les mots montrent ce que les images ne peuvent dire. Et en contre-coup leur auteure devient pour le lecteur - même si ce n'est pas son but - la plus belle femme du monde.
Si ce travail sacralise le corps féminin il n’en fait pas pour autant un simple objet érotique. L'artiste reste d’abord intéressée par le côté double de qui elle est : dure, tendre , visionnaire, sans la moindre condescendance ou mollesse.
Il existe un désir d’approcher par delà la peau au plus près du corps mais sans forcément le mettre à nu. Et ce dans un récit initiatique et une forme de transgression qui passe toujours par des visions et la théâtralité de la théâtralité afin de faire surgir une autre vérité et tout ce qui palpite et respire là où la créatrice sait déployer des paroles jusque là pliées.
Jean-Paul Gavard-Perret
"The Eye as Witness"- l'oeil comme témoin- au Jewish Museum à Londres s'est tenue cette exposition du 24 avril au 18 septembre 2022. Elle est prévue également en France. Les dates n'ont pas encore été communiquées. Elle prend l'oeil pour témoin ou l'oeil pour témoin. Suivez l'objectif. Cette vidéo en VR permet de voir le contexte d'une photo prise durant l'Holocauste.
"The Eye as Witness" est une expérience multimédia originale.L’exposition présente une expérience de réalité virtuelle pour examiner la photographie de l’Holocauste.
Elle a été conçue pour faire remettre en question les motifs qui se cachent derrière l’enregistrement d’événements historiques et pour encourager la pensée critique sur le racisme, la haine et les "fake news" d'aujourd’hui.
En dévoilant les images instantanément reconnaissables de la propagande nazie de victimes des ghettos et des camps de concentration, cette exposition invite à reconsidérer les images des humains persécutés et dignes vivant une vie quotidienne quelques jours seulement avant l’arrivée des nazis au pouvoir.
Cette expérience de pointe permet entre autres aux visiteurs d’entrer dans une photographie de l’Holocauste produite par les nazis prise dans le ghetto de Varsovie.
À côté de cela, des expositions interactives donnent aux visiteurs la possibilité de voir les rares photos secrètes prises par le peuple juif et les membres de la résistance antinazie qui utilisent l’appareil photo pour enregistrer l’histoire telle qu’ils la voient. Elles donnent le point de vue des victimes.
Une telle exposition propose donc des photographies où lorsqu'il s'agit de celles de la propagande nazie quelque chose est montré qui ruine le "montré". Il s'agit d'une nouvelle étape iconographique et muséographique afin d'offrir une réflexion des plus profondes sur la barbarie nazie mais aussi sur l'entreprise endémique antisémite qui rampe continuellement et dont les émanations ne cessent de renaître sournoisement.
Jean-Paul Gavard-Perret
Penny Wolin est le plus jeune des cinq enfants nés dans une famille juive de Cheyenne, dans le Wyoming. Son père, Morris Aaron Wolin (né Wolinsky) y a immigré comme un enfant, directement de la ville russe de Grodno, plus tard pour devenir un homme d’affaires.
Selon la photographe qui rejoint dans sa vingtaine Los Angeles, sa judéité est à la base de son travail car elle ouvre sur le monde. Ce livre "Guest Register" le prouve en offrant des photographies inédites sur la société d'Hollywood des années 1970. Les images en noir et blanc accompagnées de textes parlent des rêves de réussite et de réinvention de soi dans l’Ouest américain.
L'album devient un livre d'image comparable à ceux des grands photographes documentaristes américains du 20e siècle. Et dans sa postface, "Hollywood Underground", Penny Wolin évoque le Hollywood de l’époque. Il se découvre ici loin des spotlights mais selon des aspects inconnus et plein d'empathie.
Jean-Paul Gavard-Perret
Western et dystopie -Sacha Goldberger
Sacha Goldberger, "Alien Love", Galerie XII, 14 rue des Jardins Saint-Paul 75004 Paris, du 3 septembre au 5 novembre 2022, Editions Revelatoer, 2022, 80 pages, 45 €..
L’exposition de Sacha Goldberger (ancien directeur artistique dans la publicité qui se consacre pleinement à l’image fixe dans un univers inspiré d’œuvres cinématographiques) permet - peut-être - de savoir s'il existe une vie extra-terrestre ou si nous sommes seuls dans l’univers.
Le tout à travers deux dystopies "I want to believe" et "Extra Not So Terrestre". L'artiste invite à suivre le quotidien d’un alien esseulé après la fin d’un monde et à partager l’angoisse d’une terre désertée après une attaque extraterrestre
Au delà d'un simple constat sur le dérèglement climatique et ses répercutions à long terme, Sacha Goldberger crée une fable drôle et poétique pour décrire un conflit intérieur entre le bien et le mal selon vision cinématographique où les codes du western servent de support narratif pour suggérer espérance et/ou sursis.
Esther Tellermann contre les disparitions
Esther Tellermann, "Corps rassemblé", Editions Unes, Nice, 128 p., 2020, 21 E..
Esther Tellermann, dans ce texte écrit suite à plusieurs visites de l’atelier du peintre Claude Garache, opère une remontée vers les origines et dans la première argile des hommes, pour faire surgir une matière des corps.
La poétesse vient les habiter, leur rendre leur pesanteur terrestre. Mais pour elle les rouges, les bleus, les gris et les verts sont aussi des vapeurs antiques, des brumes entourant la question irrésolue de notre présence sur la terre.
C’est une traversée, fragile, à travers les nuits et les âges, à travers les murmures, les exterminations et les peurs. De ce corps jamais figé, toujours à naître qui est au centre de l’œuvre de Claude Garache, elle invente une Ariane dont nous suivons le fil.
Ce livre, comme tous ceux de la poétesse est hantée par la disparition. La parole tente de retenir des éléments de l’ordre de la permanence au milieu des décombres, des cendres et des noms effacés mais dont Esther Tellermann se souvient encore.
Tout se joue entre la séparation et le deuil. La hantise de l’auteure passe du personnel au collectif. Le langage doit devenir capable de soulever des ombres au milieu des larmes. Celles-ci demeurent dans les "intimités noires" d’où il s’agit malgré tout de trouver une clarté.
Esther Tellermann fait donc entrer dans la soif de l'autre au sein d'un cheminement pour prendre la juste distance le long du désastre du temps et de l'Histoire.
Plages de Vancouver - Nina Goldstein
A Vancouver, l'été, les plages deviennent les lieux d’adoration du soleil Ces lieux et les montagnes et forêts qui entourent la ville, ses tours de verre ses banlieues disparaissent au profit d'une vie qui tente de rappeler que la nature reste notre lieu de ressourcement.
Mais ses plages prennent le caractère de leur quartier et acquièrent une réputation à l’image de leurs habitants. Tout y est structuré en catégories sociales et zones réservées avec des règles plus ou moins strictes.
A "Third Beach" par exemple dans le parc Stanley, la plage un immense espace vert en plein cœur de la ville. Les jeunes enfants courent. Sur la plage due West-End de Vancouver des partenaires de même sexe marchent main dans la main et les touristes profitent de la vue imprenable du lieu. Ailleurs existe des plages de nudistes difficiles d'accès.
Tout ouvre à une vie libre et parfois alcoolisée. Dans ces lieux photographie et voyeurisme sont mal venus. Néanmoins Dina Goldstein n'outrepasse jamais ses droits pour donner à ces lieux leurs forces de vie sans les moindres outrages.
Aaron Schuman : le voyage en Italie
S’inspirant du Voyage italien de Goethe , Schuman poursuit et étudie ce que Goethe a décrit comme des " impressions de sens".
Les images qui en résultent sont curieuses, intrigantes, et envoûtantes, transmettant la sensibilité d’un étranger aux détails, aux bizarreries et aux mystères.
Tout au long de la "Sonata", Schuman nous invite à explorer une Italie imprégnée de l’euphorie et de la terreur, de l’harmonie et de la dissonance de son héritage culturel et historique.
En mettant ses pouvoirs d’observation à l’épreuve il trouve dans les fissures d'un mur, une collection de livres, les fragments d'une statue , des anfractuosités qui effacent nos habituelles façon de regarder.
Les réponses du photographe sont des images presque interrogatives. Chaque fois résonne en quelque part dans l’imaginaire de chacun. Mais c'est au regardeur de les interpréter tout en se demandant pourquoi Schuman a décidé de photographier ce détail particulier et pas un autre.
Jean-Paul Gavard-Perret
Aaron Schuman, "Sonata", Mack, Londres, 2022, 35 E.
Rachel Fleminger Hudson Lauréate du prix Dior de la Photographie 2022
Rachel Fleminger Hudson travaille toujours entre humour et émotion, facticité et authenticité quoi de plus normal que de la retrouver lauréate du Prix Dior de la Photographie et des Arts Visuels pour les Jeunes Talent. Ce prix récompense chaque année la vision créative de jeunes artistes issus des plus grandes écoles de photographie internationales. Cette année le thème est “Face to Face”.
Il va comme un gant à une créatrice influencée par la photo et le cinéma des années 1960-1970 ( Ken Russel, Ingmar Bergman, Rainer Werner Fassbinder et Roman Polanski) mais aussi les "Giallos" ou les films d’horreur de la Hammer sans toutefois en retenir le côté gothique mais pour leurs portraits de gens ordinaires des personnages secondaires. Elle apprécie aussi les photographes qui représentent le réel, mais en ce que de telles photos ont de faux.
"Je suis consciente de ne pas glorifier ou assainir le passé" dit-elle et elle promeut parfois en une "esthétique toxique" des normes corporelles sinon inaccessibles du moins border-line. Surgissent des sortes d'anges, quintessences du sexy.
Elle étudie les gens, les lieux et s'engage dans l'enchevêtrement psychologique avec les vêtements. Mais son imagerie est surtout onirique et fortement influencée par l’esthétique des années 1970. Elle examine comment nous construisons nos perceptions du passé et de nous-mêmes à travers des objets et des représentations esthétiques où apparaît parfois la tristesse, la compassion et la simplicité de la vie quotidienne.
Jean-Paul Gavard-Perret
Eric Kroll : New-York délire
Un dinosaure sculptural en ruine entouré d’un paysage urbain décrépit occupe la première double page du nouveau livre de photographies d’Eric Kroll.
Photojournaliste, photographe érotique, éditeur, commissaire d’expositions et séducteur accompli il publie "The New York Years, 1971-1994" qui renvoie en un monde disparu des loft parties de New York et des lieux clandestins des scènes artistiques de l'époque.
Erik Kroll propose une narration visuelle de l’art, de la musique, de la photographie et du sexe en tant que journaliste mais aussi d'acteur de tels plaisirs. Il permet aussi de découvrir des séries de peintures murales, des murs couverts de graffitis du street art et aussi les intérieurs tumultueux des ateliers d’artistes. La scène artistique underground expérimentale est donc largement représentée.
Joseph Beuys fixe joyeusement le regardeur. Mais il n'est pas le seul : les grands artistes de l'époque sont là - Andy Warhol en premier. Sans oublier les photographies sexy de superbes filles. Entre autres la chanteuse Debbie Harry qui ici devient l'égérie de la mode, la musique, des scènes artistiques et cinématographiques du Manhattan de l'époque.
Jean-Paul Gavard-Perret
Eric Kroll, "The New York Years 1971-1994", Timeless Ed., 2022, 484 p..