Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Esther Tellermann contre les disparitions
Esther Tellermann, "Corps rassemblé", Editions Unes, Nice, 128 p., 2020, 21 E..
Esther Tellermann, dans ce texte écrit suite à plusieurs visites de l’atelier du peintre Claude Garache, opère une remontée vers les origines et dans la première argile des hommes, pour faire surgir une matière des corps.
La poétesse vient les habiter, leur rendre leur pesanteur terrestre. Mais pour elle les rouges, les bleus, les gris et les verts sont aussi des vapeurs antiques, des brumes entourant la question irrésolue de notre présence sur la terre.
C’est une traversée, fragile, à travers les nuits et les âges, à travers les murmures, les exterminations et les peurs. De ce corps jamais figé, toujours à naître qui est au centre de l’œuvre de Claude Garache, elle invente une Ariane dont nous suivons le fil.
Ce livre, comme tous ceux de la poétesse est hantée par la disparition. La parole tente de retenir des éléments de l’ordre de la permanence au milieu des décombres, des cendres et des noms effacés mais dont Esther Tellermann se souvient encore.
Tout se joue entre la séparation et le deuil. La hantise de l’auteure passe du personnel au collectif. Le langage doit devenir capable de soulever des ombres au milieu des larmes. Celles-ci demeurent dans les "intimités noires" d’où il s’agit malgré tout de trouver une clarté.
Esther Tellermann fait donc entrer dans la soif de l'autre au sein d'un cheminement pour prendre la juste distance le long du désastre du temps et de l'Histoire.
Plages de Vancouver - Nina Goldstein
A Vancouver, l'été, les plages deviennent les lieux d’adoration du soleil Ces lieux et les montagnes et forêts qui entourent la ville, ses tours de verre ses banlieues disparaissent au profit d'une vie qui tente de rappeler que la nature reste notre lieu de ressourcement.
Mais ses plages prennent le caractère de leur quartier et acquièrent une réputation à l’image de leurs habitants. Tout y est structuré en catégories sociales et zones réservées avec des règles plus ou moins strictes.
A "Third Beach" par exemple dans le parc Stanley, la plage un immense espace vert en plein cœur de la ville. Les jeunes enfants courent. Sur la plage due West-End de Vancouver des partenaires de même sexe marchent main dans la main et les touristes profitent de la vue imprenable du lieu. Ailleurs existe des plages de nudistes difficiles d'accès.
Tout ouvre à une vie libre et parfois alcoolisée. Dans ces lieux photographie et voyeurisme sont mal venus. Néanmoins Dina Goldstein n'outrepasse jamais ses droits pour donner à ces lieux leurs forces de vie sans les moindres outrages.
Aaron Schuman : le voyage en Italie
S’inspirant du Voyage italien de Goethe , Schuman poursuit et étudie ce que Goethe a décrit comme des " impressions de sens".
Les images qui en résultent sont curieuses, intrigantes, et envoûtantes, transmettant la sensibilité d’un étranger aux détails, aux bizarreries et aux mystères.
Tout au long de la "Sonata", Schuman nous invite à explorer une Italie imprégnée de l’euphorie et de la terreur, de l’harmonie et de la dissonance de son héritage culturel et historique.
En mettant ses pouvoirs d’observation à l’épreuve il trouve dans les fissures d'un mur, une collection de livres, les fragments d'une statue , des anfractuosités qui effacent nos habituelles façon de regarder.
Les réponses du photographe sont des images presque interrogatives. Chaque fois résonne en quelque part dans l’imaginaire de chacun. Mais c'est au regardeur de les interpréter tout en se demandant pourquoi Schuman a décidé de photographier ce détail particulier et pas un autre.
Jean-Paul Gavard-Perret
Aaron Schuman, "Sonata", Mack, Londres, 2022, 35 E.
Rachel Fleminger Hudson Lauréate du prix Dior de la Photographie 2022
Rachel Fleminger Hudson travaille toujours entre humour et émotion, facticité et authenticité quoi de plus normal que de la retrouver lauréate du Prix Dior de la Photographie et des Arts Visuels pour les Jeunes Talent. Ce prix récompense chaque année la vision créative de jeunes artistes issus des plus grandes écoles de photographie internationales. Cette année le thème est “Face to Face”.
Il va comme un gant à une créatrice influencée par la photo et le cinéma des années 1960-1970 ( Ken Russel, Ingmar Bergman, Rainer Werner Fassbinder et Roman Polanski) mais aussi les "Giallos" ou les films d’horreur de la Hammer sans toutefois en retenir le côté gothique mais pour leurs portraits de gens ordinaires des personnages secondaires. Elle apprécie aussi les photographes qui représentent le réel, mais en ce que de telles photos ont de faux.
"Je suis consciente de ne pas glorifier ou assainir le passé" dit-elle et elle promeut parfois en une "esthétique toxique" des normes corporelles sinon inaccessibles du moins border-line. Surgissent des sortes d'anges, quintessences du sexy.
Elle étudie les gens, les lieux et s'engage dans l'enchevêtrement psychologique avec les vêtements. Mais son imagerie est surtout onirique et fortement influencée par l’esthétique des années 1970. Elle examine comment nous construisons nos perceptions du passé et de nous-mêmes à travers des objets et des représentations esthétiques où apparaît parfois la tristesse, la compassion et la simplicité de la vie quotidienne.
Jean-Paul Gavard-Perret
Eric Kroll : New-York délire
Un dinosaure sculptural en ruine entouré d’un paysage urbain décrépit occupe la première double page du nouveau livre de photographies d’Eric Kroll.
Photojournaliste, photographe érotique, éditeur, commissaire d’expositions et séducteur accompli il publie "The New York Years, 1971-1994" qui renvoie en un monde disparu des loft parties de New York et des lieux clandestins des scènes artistiques de l'époque.
Erik Kroll propose une narration visuelle de l’art, de la musique, de la photographie et du sexe en tant que journaliste mais aussi d'acteur de tels plaisirs. Il permet aussi de découvrir des séries de peintures murales, des murs couverts de graffitis du street art et aussi les intérieurs tumultueux des ateliers d’artistes. La scène artistique underground expérimentale est donc largement représentée.
Joseph Beuys fixe joyeusement le regardeur. Mais il n'est pas le seul : les grands artistes de l'époque sont là - Andy Warhol en premier. Sans oublier les photographies sexy de superbes filles. Entre autres la chanteuse Debbie Harry qui ici devient l'égérie de la mode, la musique, des scènes artistiques et cinématographiques du Manhattan de l'époque.
Jean-Paul Gavard-Perret
Eric Kroll, "The New York Years 1971-1994", Timeless Ed., 2022, 484 p..
Curieuse destinée pour - si l'on en croit Woody Allen - son avant dernier film.
En France où le réalisateur a toujours été prisé, son "Rifkin's festival" est sorti en quasi catimini en plein mois de juillet.
La critique - plus ou moins en vacances - s'est poliment retirée et les salles qui habituellement reçoivent ses films à l'affiche pour plusieurs semaines ont écourté la distribution craignant pour certains propriétaires de salle un boycott et pour d'autres des manifestations contre le réalisateur.
C'est la preuve que le wokisme joue bien son rôle d'idéologie "morale". La vertu suscite la terreur. Et dans une époque où l'extrême gauche française emboîte le pas à Robespierre, Woody Allen devient un Vendéen. Certes les Saint-Just ne demandent pas encore sa tête mais de son film il ne peut être question ou presque.
Il s'agit pourtant d'un Allen pur jus, genre comédie légère et inoffensive dont le cinéaste reste le maître. Un couple d'Américains se rend au Festival du Film de Saint-Sébastien et tombe sous le charme de l'événement, de l'Espagne et de la magie qui émane des films.
L'épouse a une liaison avec un brillant réalisateur français(incarné par Louis Garrel). Tandis que sa femme le trompe, le mari repense aux génies du septième art et se console dans le bras du docteur Jo Rojas (Elena Anaya), dont la sensibilité et les goûts se révèlent proches des siens.
Il va alors appréhender la vie sous un angle plus optimiste et revivre les moments marquants de son existence via le prisme de son amour pour les grands classiques du cinéma.
Tout cela ne mange pas de pain mais se déguste comme une pâtisserie. Pour autant le film est boudé tant il avance à la sauvette. Ce vaudeville léger, élégant et mélancolique aux allures testamentaires (ponctués de scènes en noir et blanc) s'il n’offre pas de surprise révèle une fois de plus l'instinct caricatural d'un Woody Allen amoureux des amours - cinématographique ou non. Mais pour lui, la fin de son histoire est difficile.
Jean-Paul Gavard-Perret.
Elizabeth Waterman : sur la scène ou au back-stage
Elizabeth Waterman, "Money game : The Show", aout 2022, ArtBarLA, Los Angeles.
La photographe Elizabeth Waterman a commencé sa carrière à New York et vit désormais à Los Angeles. Son style cinématographique, élégamment composé, est imprégné de franchise et évoque toujours une histoire derrière l’image.
"Money game : The Show" présente la vie des strip-teaseuses et des danseuses exotiques à travers un regard féminin. L'artiste, a passé ses samedis soirs dans des clubs de cinq villes américaines et a noué des relations avec les strip-teaseuses et les danseuses exotiques de ces établissements.
Elle les a saisies en représentation ou lorsqu'elles se préparent ou en comptant leur pécule à la fin d’une longue nuit. Waterman a mis des mois pour s'insérer dans ce monde et peu à peu les danseuses ont compris son projet et elles sont devenues volontaires pour poser parfois avec audace.
Waterman célèbre l’humanité de telles femmes, leur engagement à maîtriser leur art au service d’objectifs de vie plus larges qu'un simple show érotique. La plupart de ces femmes utilisent leurs revenus du strip-tease pour une stratégie mûrement réfléchie : rembourser leurs prêts étudiants, élever une famille, acheter une maison ou créer une entreprise.
Jean-Paul Gavard-Perret
Les leçons de Ralph Gibson
Avec "Réfractions 2" Gibson dispense un savoir philosophiques -mais aussi pratiques aux photographes sur la façon de développer un langage distinctif. " Apprenez comment votre objectif voit et votre objectif apprendra comment votre œil voit." écrit celui qui n'a cessé de créer des images audacieuses par son regard et ses techniques.
Il a toujours su manipuler ses points de vue pour se focaliser sur certaines zones de ses compositions surréalistes qui incorporent souvent des fragments aux nuances érotiques et mystérieuses là où les ombres jouent un rôle premier.
Gibson révèle ici son processus créatif et invite les futurs photographes à affiner son travail par ses exemples. C'est là une manière d'avancer à grands pas dans leur pratique et de comprendre comment un Cartier-Bresson, un Arbus et bien sûr un Gibson ont trouvé une façon unique et identifiable de voir et de faire.
Ralph Gibson, "Refractions 2", Editions Brilliant, New York, 2022, 48 E.
Yuri Kuper, artiste Juif d'origine russe a connu un itinéraire complexe, aux talents multiples : peintre, romancier, sculpteur, céramiste, illustrateur, créateur de costumes et de décors d'opéras. De 1957 à 1963 étudie à l’Institut pédagogique Potemkine de Moscou.
Membre de l’Union des peintres de l’URSS en 1967, émigre en Israël en 1972, puis vit à Londres. En 1973 il continue ses études à Yaddo Artist Colony, Saratoga Springs, New York.
Depuis 1975 vit et travaille à New York et en France.
Ses œuvres ont souvent été exposées en Israël, Allemagne, aux Etats-Unis, en France, au Japon.
Tel un ange délinquant et exterminateur ils s'amuse avec sérieux à faire fourcher l'art dans une superbe algarade. Il marche dans la peinture comme sur l'eau. Mais celle des flaques dont aborder les rivages est l'unique sagesse plutôt que de vouloir y patauger.
La notion de littéralité est mise au premier plan. Yuri Kuper transforme la saisie brute du réel, le témoignage concret. La distance fait partie de ce travail qui se refuse autant à l'autoreprésentation qu'à la présence de l'humain. Le royaume est sans reines ni rois mais l'artiste est présent.
Au besoin il utilise divers rebuts pour les inclure dans ses toiles et les transformer comme par exemple le bois flotté en des gris merveilleux et argentés. C'est comme si de telles "choses" se dissolvaient afin que le tableau devienne une matière concrète en perdant sa nature première.
Jean-Paul Gavard-Perret
Kuper, Yuri , Galerie Le Minotaure, 2022, "Yuri Kuper, Selected Works", Editions Patrick Cramer, Genève, 504 p..
Laurent Cohen : Leonard Cohen tel quel
Laurent Cohen, "Leonard Cohen, it's au revoir - Collection Dominique Boile", Illustrations de Sandrine Saporta, éditions Intertextes, 2022, 96 p.
Après "Variations autour de K - pour une lecture juive de Franz Kafka", où l'auteur décryptait des éléments juifs qui parsèment les textes principaux de Kafka,
Laurent Cohen illustre le travail que Dominique Boile a commencé en 1971 : archiver systématiquement le moindre document lié à l’œuvre-vie de Leonard Cohen.
Celui-ci présenta Dominique Boile comme le meilleur archiviste de son travail poétique et musical. Proche de l’artiste jusqu’à sa mort, il possède une collection forte de trois mille pièces devenue un point de repère incontournable pour celles et ceux qui s'intéressent à Leonard Cohen.
L'essai de Laurent Cohen accompagné des compositions photographiques de Sandrine Saporta, "it’s au revoir" met en lumière les questions sans cesse reprises par l'artiste : Dieu, la femme, les Psaumes de David et les poèmes de Lorca, le zen et l’exil, mais également la guerre, le phénomène totalitaire.
Le journaliste et critique littéraire explore en conséquence l’unité fondamentale de l’œuvre du poète-chanteur canadien.
JPGP