Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Curieuse destinée pour - si l'on en croit Woody Allen - son avant dernier film.
En France où le réalisateur a toujours été prisé, son "Rifkin's festival" est sorti en quasi catimini en plein mois de juillet.
La critique - plus ou moins en vacances - s'est poliment retirée et les salles qui habituellement reçoivent ses films à l'affiche pour plusieurs semaines ont écourté la distribution craignant pour certains propriétaires de salle un boycott et pour d'autres des manifestations contre le réalisateur.
C'est la preuve que le wokisme joue bien son rôle d'idéologie "morale". La vertu suscite la terreur. Et dans une époque où l'extrême gauche française emboîte le pas à Robespierre, Woody Allen devient un Vendéen. Certes les Saint-Just ne demandent pas encore sa tête mais de son film il ne peut être question ou presque.
Il s'agit pourtant d'un Allen pur jus, genre comédie légère et inoffensive dont le cinéaste reste le maître. Un couple d'Américains se rend au Festival du Film de Saint-Sébastien et tombe sous le charme de l'événement, de l'Espagne et de la magie qui émane des films.
L'épouse a une liaison avec un brillant réalisateur français(incarné par Louis Garrel). Tandis que sa femme le trompe, le mari repense aux génies du septième art et se console dans le bras du docteur Jo Rojas (Elena Anaya), dont la sensibilité et les goûts se révèlent proches des siens.
Il va alors appréhender la vie sous un angle plus optimiste et revivre les moments marquants de son existence via le prisme de son amour pour les grands classiques du cinéma.
Tout cela ne mange pas de pain mais se déguste comme une pâtisserie. Pour autant le film est boudé tant il avance à la sauvette. Ce vaudeville léger, élégant et mélancolique aux allures testamentaires (ponctués de scènes en noir et blanc) s'il n’offre pas de surprise révèle une fois de plus l'instinct caricatural d'un Woody Allen amoureux des amours - cinématographique ou non. Mais pour lui, la fin de son histoire est difficile.
Jean-Paul Gavard-Perret.
Elizabeth Waterman : sur la scène ou au back-stage
Elizabeth Waterman, "Money game : The Show", aout 2022, ArtBarLA, Los Angeles.
La photographe Elizabeth Waterman a commencé sa carrière à New York et vit désormais à Los Angeles. Son style cinématographique, élégamment composé, est imprégné de franchise et évoque toujours une histoire derrière l’image.
"Money game : The Show" présente la vie des strip-teaseuses et des danseuses exotiques à travers un regard féminin. L'artiste, a passé ses samedis soirs dans des clubs de cinq villes américaines et a noué des relations avec les strip-teaseuses et les danseuses exotiques de ces établissements.
Elle les a saisies en représentation ou lorsqu'elles se préparent ou en comptant leur pécule à la fin d’une longue nuit. Waterman a mis des mois pour s'insérer dans ce monde et peu à peu les danseuses ont compris son projet et elles sont devenues volontaires pour poser parfois avec audace.
Waterman célèbre l’humanité de telles femmes, leur engagement à maîtriser leur art au service d’objectifs de vie plus larges qu'un simple show érotique. La plupart de ces femmes utilisent leurs revenus du strip-tease pour une stratégie mûrement réfléchie : rembourser leurs prêts étudiants, élever une famille, acheter une maison ou créer une entreprise.
Jean-Paul Gavard-Perret
Les leçons de Ralph Gibson
Avec "Réfractions 2" Gibson dispense un savoir philosophiques -mais aussi pratiques aux photographes sur la façon de développer un langage distinctif. " Apprenez comment votre objectif voit et votre objectif apprendra comment votre œil voit." écrit celui qui n'a cessé de créer des images audacieuses par son regard et ses techniques.
Il a toujours su manipuler ses points de vue pour se focaliser sur certaines zones de ses compositions surréalistes qui incorporent souvent des fragments aux nuances érotiques et mystérieuses là où les ombres jouent un rôle premier.
Gibson révèle ici son processus créatif et invite les futurs photographes à affiner son travail par ses exemples. C'est là une manière d'avancer à grands pas dans leur pratique et de comprendre comment un Cartier-Bresson, un Arbus et bien sûr un Gibson ont trouvé une façon unique et identifiable de voir et de faire.
Ralph Gibson, "Refractions 2", Editions Brilliant, New York, 2022, 48 E.
Yuri Kuper, artiste Juif d'origine russe a connu un itinéraire complexe, aux talents multiples : peintre, romancier, sculpteur, céramiste, illustrateur, créateur de costumes et de décors d'opéras. De 1957 à 1963 étudie à l’Institut pédagogique Potemkine de Moscou.
Membre de l’Union des peintres de l’URSS en 1967, émigre en Israël en 1972, puis vit à Londres. En 1973 il continue ses études à Yaddo Artist Colony, Saratoga Springs, New York.
Depuis 1975 vit et travaille à New York et en France.
Ses œuvres ont souvent été exposées en Israël, Allemagne, aux Etats-Unis, en France, au Japon.
Tel un ange délinquant et exterminateur ils s'amuse avec sérieux à faire fourcher l'art dans une superbe algarade. Il marche dans la peinture comme sur l'eau. Mais celle des flaques dont aborder les rivages est l'unique sagesse plutôt que de vouloir y patauger.
La notion de littéralité est mise au premier plan. Yuri Kuper transforme la saisie brute du réel, le témoignage concret. La distance fait partie de ce travail qui se refuse autant à l'autoreprésentation qu'à la présence de l'humain. Le royaume est sans reines ni rois mais l'artiste est présent.
Au besoin il utilise divers rebuts pour les inclure dans ses toiles et les transformer comme par exemple le bois flotté en des gris merveilleux et argentés. C'est comme si de telles "choses" se dissolvaient afin que le tableau devienne une matière concrète en perdant sa nature première.
Jean-Paul Gavard-Perret
Kuper, Yuri , Galerie Le Minotaure, 2022, "Yuri Kuper, Selected Works", Editions Patrick Cramer, Genève, 504 p..
Laurent Cohen : Leonard Cohen tel quel
Laurent Cohen, "Leonard Cohen, it's au revoir - Collection Dominique Boile", Illustrations de Sandrine Saporta, éditions Intertextes, 2022, 96 p.
Après "Variations autour de K - pour une lecture juive de Franz Kafka", où l'auteur décryptait des éléments juifs qui parsèment les textes principaux de Kafka,
Laurent Cohen illustre le travail que Dominique Boile a commencé en 1971 : archiver systématiquement le moindre document lié à l’œuvre-vie de Leonard Cohen.
Celui-ci présenta Dominique Boile comme le meilleur archiviste de son travail poétique et musical. Proche de l’artiste jusqu’à sa mort, il possède une collection forte de trois mille pièces devenue un point de repère incontournable pour celles et ceux qui s'intéressent à Leonard Cohen.
L'essai de Laurent Cohen accompagné des compositions photographiques de Sandrine Saporta, "it’s au revoir" met en lumière les questions sans cesse reprises par l'artiste : Dieu, la femme, les Psaumes de David et les poèmes de Lorca, le zen et l’exil, mais également la guerre, le phénomène totalitaire.
Le journaliste et critique littéraire explore en conséquence l’unité fondamentale de l’œuvre du poète-chanteur canadien.
JPGP
Les essais de Marcel Proust
Dans ses "Essais" où il se fait "concierge de génie". Nous le découvrons avertit autant en littérature, qu'en art plastique. Sa culture encyclopédique apparaît mais selon le "tri" que l'auteur a opéré au fil des ans avant qu'il ne se concentre uniquement sur sa fiction majeure.
Passionné par l'art classique il l'est tout autant de l'Art Nouveau, de l'art japonais et de toutes les avant-gardes. Il connaît le cubisme très tôt et son immersion dans l'art contemporain est constante. L'art pour lui est la vie même. Il y perçoit l'enrichissement "en vie" que cela représente.
Se découvre donc un Proust mal connu. Celui qui reconnaît ce qui "détruit la ressemblance" chez Picasso entre autres, il est sensible à de telles superpositions. D'ailleurs Proust l'a connu . Et Picasso lui-même le repérant dans un salon déclare : lorsque "regardez-le il est dans son motif".
Proust est curieux de tout et frôle même Dada. Et Breton alors dadaïste (relecteur chez Gallimard de la Recherche et que Proust soupçonne non sans raison de jalousie et de ressentiment) le sollicite.
Mais Proust comme il l'écrit à Soupault refusera des pages à la revue "Littérature". Cela peut paraître bizarre mais pour lui tout se superpose et son amitié envers Soupault ne se démentira pas. Il y a presque chez lui un acte d'adhésion aux "champs et chants" surréalistes.
A Raymond Roussel lui-même il écrit qu'il porte sans faiblir "un prodigieux outillage poétique" à son travail. Certes il y a là une forme de politesse de classe et une dimension mondaine, mais cela prouve son extraordinaire encyclopédisme qui - qui sait - aurait pu aller jusqu'au ready-made de Duchamp...
Dans ces "Essais" l'art visuel possède une place singulière : "par l'art nous pouvons sortir de nous et voir le monde se multiplier" écrit-il. Les "rayons spéciaux" en perdurent écrit-il encore et il les découvrit entre autres chez Rodin et Monet chez lequel il trouva l'idée de son oeuvre "cathédrale" d'art.
Jean-Paul Gavard-Perret
Marcel Proust, "Essais", Édition publiée sous la direction d’Antoine Compagnon, avec la collaboration de Christophe Pradeau et Matthieu Vernet, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, avril 2022, 2059, p., 62 E...
Diane Arbus ou l'art du détail
"Diane Arbus : Photographies, 1956–1971", Louisiana Museum of Modern Art, Humlebaek, Danemark, du 24 mars au 31 juillet 2022.
Issue d'une famille de commerçants aisés juifs new-yorkaise d'origine russe, Diane Nemerov rencontre dès 14 ans son futur mari Allan Arbus. Il lui apprit la photographie et elle devint le modèle absolue de la photographie dite de rue..
L’exposition "Diane Arbus : photographies, 1956-1971" présente 150 photographies, tirées de la collection du Musée des beaux-arts de l’Ontario et représentant l’arc chronologique complet de l’œuvre d’Arbus
Au cours d’une carrière qui a duré à peine un peu plus de quinze ans, Arbus a produit une œuvre dont le style et le contenu lui ont valu une place parmi les artistes les plus importants du XXe siècle.
Existe toujours chez elle une capacité à nous confronter à divers intimités qui peuvent entrainés chez le regardeur reconnaissance, empathie ou malaise.
Le noir et blanc de ses portraits ont transformé le genre. Couples, enfants, nudistes, familles de banlieue, artistes de cirque et célébrités furent toujours choisi par Diane Arbus pour leur caractère singulier mais elle pousse ce caractère particulier : "Je crois vraiment qu’il y a des choses que personne ne verrait si je ne les ai pas photographiées" disait-elle.
Jean-Paul Gavad-Perret
Meryl Meisler, une certaine idée de la vie new-yorkaise
Meryl Meisler, Quirkvision", Palais des Congrès de Vichy - festival annuel "PORTRAIT(S)", Vichy, du 24 juin au 4 septembre 2022.
Impertinente et pleine d’humour, Meryl Meisler cultive l'impertinence le comique et une certaine dérision dans ses clichés."Quick vision" le prouve à travers ses monstrations du New York des années 1970 et 1980.
Ses photos illustrent les soirées disco et les clubs de strip-tease mais aussi sa famille juive et la banlieue de Long Island, ou encore la vie scolaire dans un quartier de Brooklyn.
Influencée par Diane Arbus et Jacques-Henri Lartigue, Meryl Meisler a collaboré avec Lisette Model mais en documentant sa propre vie. Mais elle a commencé à publier ses photos uniquement après sa retraite d’enseignante en 2010.
Tous ses clichés sont drôles. En noir et blanc ou en couleur elles captent des instants qui sortent de l'ennui du quotidien.
JPGP
Kafka : penser de l'intime
Les écrits intimes donnent à l'oeuvre une dimension plus grande.
Ce sont là des oeuvres littéraires majeures. Leur facture (présenté ici en concomitance et de manière chronologique) révèle ce qu’un écrivain peut atteindre et que nous n’atteindrons jamais.
S'y découvre ce qu’un écrivain peut faire pour nous : penser à soi. Mais pour Kafka "penser à soi" n'est pas SE penser,mais penser le soi, c'est-à-dire avec une distanciation entre le soi et le moi. Le moi lui écrit réfléchit au soi, l’être écrivant.
D'où la nécessité d’une prise de distance que le journal permet de réduire puisque l’écriture intime du journal favorise la possibilité de l’écrivain à se retrouver. "Penser à soi" est donc une activité sans destination de cette pensée. Il s’agit d’un soi comme activité entrain de penser.
Penser à soi implique différentes prises de distance. La première est une pensée comme étrangeté. Kafka a une très belle phrase qui résume cette prise de distance entre le moi et le soi : il faut "se penser depuis sa propre mort" bref comme un fantôme qui verrait comment il a vécu cette "journée" sur la terre.
Mais le Journal et les Lettres permettent une deuxième distance : par rapport au corps.
Il s’agirait de se penser comme si l’on "croisait une femme sans s’empêcher de l’envisager".
La femme est alors perçue comme une satisfaction sexuelle. Néanmoins Kafka se montre comme le clown de son propre désir car le corps s’appréhende comme un obstacle pour penser à soi : il s'y découvre alors comme encombré.
Mais ces textes permettent aussi une distance aux images mentales qui encombrent elles aussi la pensée. Néanmoins ces images renvoient ici à leur origine. De ce fait, écrire un journal, c’est retrouver ces éclats d’images originelles qui doivent composer les fragments d’une "grâce".
Jean-Paul Gavard-Perret
Franz Kafka, "Œuvres complètes III et IV, Journaux et lettres. 1897-1914 et 1914-1924," traductions nouvelles, Édition publiée sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre., Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 316 et 353), Gallimard, 11 mai 2022, 1632 p., et 1824 p.,
68 et 72 E..
Stéphane Pesnel : Kafka autrement
Stéphane Pesnel, "Album Kafka", Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 12 mai 2022, 260 p., H.C.
Aux pierres d'un écho cloué qui plaque l'oeuvre de Kafka au noir, Pesnel offre une autre lumière. Sa biographie et l'important documentation iconographique qui l'accompagne font craquer certains a-priori.
Certes les errances de l'auteur comme les images qui ont accompagnés plus tard l'oeuvre ne sont pas effacées mais Pesnel ramène aux sources de l'existence et du travail de Kafka.
Un autre visage se dessine qui échappe à certains augures. Et un tel regard élimine bien des flétrissures. Kafka renaît loin des fluctuantes grammaires de ceux qui en voulant le faire renaître l'ont parfois balloté au vent de leur propres idées.
L'empreinte est ici plus proche de l'homme Kafka et donc plus humaine si bien que l'oeuvre est comme remise à neuf. Plus question d'en quitter sa scène. D'autant que sans elle il manquerait une lecture du monde tel qu'il était et qu'il est devenu.
Jean-Paul Gavard-Perret