Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Les essais de Marcel Proust
Dans ses "Essais" où il se fait "concierge de génie". Nous le découvrons avertit autant en littérature, qu'en art plastique. Sa culture encyclopédique apparaît mais selon le "tri" que l'auteur a opéré au fil des ans avant qu'il ne se concentre uniquement sur sa fiction majeure.
Passionné par l'art classique il l'est tout autant de l'Art Nouveau, de l'art japonais et de toutes les avant-gardes. Il connaît le cubisme très tôt et son immersion dans l'art contemporain est constante. L'art pour lui est la vie même. Il y perçoit l'enrichissement "en vie" que cela représente.
Se découvre donc un Proust mal connu. Celui qui reconnaît ce qui "détruit la ressemblance" chez Picasso entre autres, il est sensible à de telles superpositions. D'ailleurs Proust l'a connu . Et Picasso lui-même le repérant dans un salon déclare : lorsque "regardez-le il est dans son motif".
Proust est curieux de tout et frôle même Dada. Et Breton alors dadaïste (relecteur chez Gallimard de la Recherche et que Proust soupçonne non sans raison de jalousie et de ressentiment) le sollicite.
Mais Proust comme il l'écrit à Soupault refusera des pages à la revue "Littérature". Cela peut paraître bizarre mais pour lui tout se superpose et son amitié envers Soupault ne se démentira pas. Il y a presque chez lui un acte d'adhésion aux "champs et chants" surréalistes.
A Raymond Roussel lui-même il écrit qu'il porte sans faiblir "un prodigieux outillage poétique" à son travail. Certes il y a là une forme de politesse de classe et une dimension mondaine, mais cela prouve son extraordinaire encyclopédisme qui - qui sait - aurait pu aller jusqu'au ready-made de Duchamp...
Dans ces "Essais" l'art visuel possède une place singulière : "par l'art nous pouvons sortir de nous et voir le monde se multiplier" écrit-il. Les "rayons spéciaux" en perdurent écrit-il encore et il les découvrit entre autres chez Rodin et Monet chez lequel il trouva l'idée de son oeuvre "cathédrale" d'art.
Jean-Paul Gavard-Perret
Marcel Proust, "Essais", Édition publiée sous la direction d’Antoine Compagnon, avec la collaboration de Christophe Pradeau et Matthieu Vernet, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, avril 2022, 2059, p., 62 E...
Diane Arbus ou l'art du détail
"Diane Arbus : Photographies, 1956–1971", Louisiana Museum of Modern Art, Humlebaek, Danemark, du 24 mars au 31 juillet 2022.
Issue d'une famille de commerçants aisés juifs new-yorkaise d'origine russe, Diane Nemerov rencontre dès 14 ans son futur mari Allan Arbus. Il lui apprit la photographie et elle devint le modèle absolue de la photographie dite de rue..
L’exposition "Diane Arbus : photographies, 1956-1971" présente 150 photographies, tirées de la collection du Musée des beaux-arts de l’Ontario et représentant l’arc chronologique complet de l’œuvre d’Arbus
Au cours d’une carrière qui a duré à peine un peu plus de quinze ans, Arbus a produit une œuvre dont le style et le contenu lui ont valu une place parmi les artistes les plus importants du XXe siècle.
Existe toujours chez elle une capacité à nous confronter à divers intimités qui peuvent entrainés chez le regardeur reconnaissance, empathie ou malaise.
Le noir et blanc de ses portraits ont transformé le genre. Couples, enfants, nudistes, familles de banlieue, artistes de cirque et célébrités furent toujours choisi par Diane Arbus pour leur caractère singulier mais elle pousse ce caractère particulier : "Je crois vraiment qu’il y a des choses que personne ne verrait si je ne les ai pas photographiées" disait-elle.
Jean-Paul Gavad-Perret
Meryl Meisler, une certaine idée de la vie new-yorkaise
Meryl Meisler, Quirkvision", Palais des Congrès de Vichy - festival annuel "PORTRAIT(S)", Vichy, du 24 juin au 4 septembre 2022.
Impertinente et pleine d’humour, Meryl Meisler cultive l'impertinence le comique et une certaine dérision dans ses clichés."Quick vision" le prouve à travers ses monstrations du New York des années 1970 et 1980.
Ses photos illustrent les soirées disco et les clubs de strip-tease mais aussi sa famille juive et la banlieue de Long Island, ou encore la vie scolaire dans un quartier de Brooklyn.
Influencée par Diane Arbus et Jacques-Henri Lartigue, Meryl Meisler a collaboré avec Lisette Model mais en documentant sa propre vie. Mais elle a commencé à publier ses photos uniquement après sa retraite d’enseignante en 2010.
Tous ses clichés sont drôles. En noir et blanc ou en couleur elles captent des instants qui sortent de l'ennui du quotidien.
JPGP
Kafka : penser de l'intime
Les écrits intimes donnent à l'oeuvre une dimension plus grande.
Ce sont là des oeuvres littéraires majeures. Leur facture (présenté ici en concomitance et de manière chronologique) révèle ce qu’un écrivain peut atteindre et que nous n’atteindrons jamais.
S'y découvre ce qu’un écrivain peut faire pour nous : penser à soi. Mais pour Kafka "penser à soi" n'est pas SE penser,mais penser le soi, c'est-à-dire avec une distanciation entre le soi et le moi. Le moi lui écrit réfléchit au soi, l’être écrivant.
D'où la nécessité d’une prise de distance que le journal permet de réduire puisque l’écriture intime du journal favorise la possibilité de l’écrivain à se retrouver. "Penser à soi" est donc une activité sans destination de cette pensée. Il s’agit d’un soi comme activité entrain de penser.
Penser à soi implique différentes prises de distance. La première est une pensée comme étrangeté. Kafka a une très belle phrase qui résume cette prise de distance entre le moi et le soi : il faut "se penser depuis sa propre mort" bref comme un fantôme qui verrait comment il a vécu cette "journée" sur la terre.
Mais le Journal et les Lettres permettent une deuxième distance : par rapport au corps.
Il s’agirait de se penser comme si l’on "croisait une femme sans s’empêcher de l’envisager".
La femme est alors perçue comme une satisfaction sexuelle. Néanmoins Kafka se montre comme le clown de son propre désir car le corps s’appréhende comme un obstacle pour penser à soi : il s'y découvre alors comme encombré.
Mais ces textes permettent aussi une distance aux images mentales qui encombrent elles aussi la pensée. Néanmoins ces images renvoient ici à leur origine. De ce fait, écrire un journal, c’est retrouver ces éclats d’images originelles qui doivent composer les fragments d’une "grâce".
Jean-Paul Gavard-Perret
Franz Kafka, "Œuvres complètes III et IV, Journaux et lettres. 1897-1914 et 1914-1924," traductions nouvelles, Édition publiée sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre., Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 316 et 353), Gallimard, 11 mai 2022, 1632 p., et 1824 p.,
68 et 72 E..
Stéphane Pesnel : Kafka autrement
Stéphane Pesnel, "Album Kafka", Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 12 mai 2022, 260 p., H.C.
Aux pierres d'un écho cloué qui plaque l'oeuvre de Kafka au noir, Pesnel offre une autre lumière. Sa biographie et l'important documentation iconographique qui l'accompagne font craquer certains a-priori.
Certes les errances de l'auteur comme les images qui ont accompagnés plus tard l'oeuvre ne sont pas effacées mais Pesnel ramène aux sources de l'existence et du travail de Kafka.
Un autre visage se dessine qui échappe à certains augures. Et un tel regard élimine bien des flétrissures. Kafka renaît loin des fluctuantes grammaires de ceux qui en voulant le faire renaître l'ont parfois balloté au vent de leur propres idées.
L'empreinte est ici plus proche de l'homme Kafka et donc plus humaine si bien que l'oeuvre est comme remise à neuf. Plus question d'en quitter sa scène. D'autant que sans elle il manquerait une lecture du monde tel qu'il était et qu'il est devenu.
Jean-Paul Gavard-Perret
Oded Wagenstein : toute photographie est un "autoportrait"
Oded Wagenstein utilise la photographie pour explorer le lien entre vieillissement et exclusion. Diplômé en sociologie, en anthropologie et en cinéma et télévision de l’université de Tel Aviv, il est maître de conférences à l’école de photographie Galitz de cette ville où il enseigne depuis plus de dix ans son art à des étudiants aussi bien juifs que musulmans.
Son regard sur le monde reste sans complaisance.
Ses images racontent des histoires de vie intimistes et évocatrices. Inspiré par de nombreux photographes (Alec Soth, Josef Koudelka, Michel Chelbin, Larry Sultan, etc.) il trouve que l’inspiration du travail des autres ,reste la partie la plus fertile de son développement en tant que photographe.
Pour Wagenstein la qualité la plus importante dans la photographie est la capacité à transférer les émotions et de s'insérer dans chaque image pour en faire un paradoxal "autoportrait".
Jean-Paul Gavard-Perret
Frank Horvat : le naturel au galop
Né de parents médecins juifs d'Europe Centrale, Frank Horvat a grandi en Italie et en Suisse. Il y étudie le dessin à l'Academia di Brera de Milan, travaille dans une agence de publicité puis en 1949, il échange sa collection de timbres contre un Rolleicord avec lequel il commence à travailler pour des magazines.
L’exposition Photo London est une réintroduction opportune du travail de Horvat dans cette ville, avant une grande rétrospective sur son travail au Jeu de Paume de Tours qui ouvre en juin.
Frank Horvat n’a cessé d’expérimenter et de s’adapter aux nouvelles technologies. Son travail a souvent dépassé les règles de la photographie orthodoxe. Et dans son travail sur la mode, il a créé un style réaliste qui a transformé le genre.
Celui qui s’était installé à Londres à la fin des années 50 retrouve une ville qui le fascinait et dont les habitants restèrent pour lui des énigmes. Se retrouvent ici ses images de mode - où le naturel vient contredire l'univers sophistiqué et maniéré des magazines féminins - et celles des cabarets parisiens riches de poésie nocturne.
Jean-Paul Gavard-Perret
Peter Fetterman ou l'amour de la photographie
Peter Fetterman, "The Power of Photography", ACC Art Books, 2022. www.peterfetterman.com
Né à Londres, Peter Fetterman fut d'abord cinéaste et collectionneur. Il a créé sa première galerie en 1988 et a ouvert sa grande galerie de Santa Monica en 1994.
Elle recèle l’une des plus grandes collections de photographies classiques du XXe siècle (Henri Cartier-Bresson, Sebastião Salgado, Steve McCurry, Ansel Adams, Willy Ronis, André Kertesz, Manuel Alvarez Bravo, etc.).
Peter Fetterman a travaillé avec Henri Cartier Bresson. En tant que collectionneur, il promeut des images humanistes qui permettent de comprendre diverses cultures. Et pour lui la photographie comme le cinéma évoquent des moments précis qui nous hantent.
Henri Cartier-Bresson reste pour lui le "dieu de la photo" mais il est touché aussi par les clichés de Roman Vishniac et de Kertesz. Pour lui la parfaite image est, dit-il, "celle que l’on ne peut jamais oublier".
L'amoureux de Paris tente de la créer dans l'aspiration de ses maîtres avec son Leica après des temps de repos et de grandes marches au bord du Pacifique. Il garde toujours le même enthousiasme pour son travail car sa vie reste toujours la photographie en Noir et Blanc et à la lumière du jour.
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Diane Keaton intime
Diane Keaton, "Saved", Rizzoli, New York, 2022, 208 pages, 55,00 $ .
"Saved" de Diane Keaton est une autobiographie visuelle d’un genre que seule l'actrice pouvait faire à travers les collections idiosyncratiques et personnelles de la star et ses textes méditatifs.
L'ensemble donne un aperçu inédit de la star. Le mixage hétéroclite d'images de chiens, de statues, de victimes d’accidents de voiture, de pigeons, d’accessoires de mode, de collages, de maisons fut rassemblé par Diane Keaton dans des albums énigmatiques et intrigants qui se retrouvent dans des pages magnifiquement conçues.
Cela devient le recueil d’images romanesques qui l'amuse et nourrit son monde sous la double clé de la beauté et l’absurde. Il y a même un chapitre d’images extraites de "Clinical Diagnoses of Diseases of the Mouth", livre vintage trouvé par la star au Rose Bowl Flea Market où elle peut "imager" sa phobie des dents. L'ensemble crée des figurations étranges et inquiétantes au fil des ans. Il fascine regardeuses et regardeurs.
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David Bacher : deux villes, deux continents
David Bacher : "PARIS / NYC", Initial LABO Boulogne - Billancourt, du 7 au 28 mai 2022.
Les différents transferts de la photographie et de ses écoles ont commencé dans les années 50 du siècle dernier. L’esthétique de David Bacher hérite de leurs apports et vaque entre ces deux traditions. ,"l se situe quelque part entre la calme spiritualité de Stettner et la provocation post-moderniste de Klein" écrit Carol Naggar.
L'Américain installé à Paris et Nantes a fait le choix de photographier Paris et New York en miroir. Dans les deux cas il bouscule les perspectives en transformant par des jeux d'ombres les silhouettes comme acteurs du théâtre des rues là où miroirs et vitrines multiplient un certain brouillage.
Tout est subtil et incongru en une telle oeuvre propre à saisir le quotidien dans ses contradictions et ses décalages qui reflètent la confusion des apparences inhérentes aux deux grandes cités.
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