Reza Pahlavi, une popularité fabriquée par l'IA ? Alexandre Moussier répond sans détour

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Reza Pahlavi face aux bots : Alexandre Moussier met les mots sur le doute

Le fils du Shah et ses millions de fans fantômes : plongée dans la campagne numérique la plus contestée de l'opposition iranienne

En quelques semaines, Reza Pahlavi est devenu, sur les réseaux sociaux, l'incarnation d'un espoir populaire massif pour l'Iran post-mollahs. Des foules en liesse scandant son nom, des millions de nouveaux abonnés, une couverture par les plus grands médias occidentaux, de Tagesschau à la BBC.
Le problème, c'est que derrière cette image d'homme providentiel plébiscité, une partie de cette ferveur numérique n'existerait tout simplement pas. C'est la thèse défendue par Alexandre Moussier, consultant en stratégie de visibilité sur les réseaux sociaux depuis quinze ans, dans une enquête publiée sur NetSkipper qui a rapidement circulé bien au-delà de son lectorat habituel. Nous l'avons interrogé, question par question, pour comprendre jusqu'où va vraiment sa démonstration, et surtout où elle s'arrête.

Une ascension chiffrée qui ne colle pas

Le point de départ de l'enquête tient à un chiffre difficile à ignorer. En douze jours, le compte Instagram de Reza Pahlavi aurait gagné 3,1 millions de followers, alors que son compte Facebook, dans le même temps, en comptait moins de 10 000. Une disproportion que Moussier qualifie d'illogique au regard de tout ce qu'il a observé en quinze ans de gestion de communautés en ligne pour des marques. À cela s'ajoute un examen des profils suiveurs eux-mêmes, des comptes très récents, sans amis, sans photo, avec des pseudonymes construits sur un même schéma répétitif, alternant séparateurs et chiffres aléatoires. Un pattern, selon lui, qui ne trompe pas.

Mais un chiffre suspect ne suffit pas à prouver une manipulation organisée. Alors comment vérifie-t-on ce genre de choses, concrètement, sans être soi-même un service de renseignement ?

Alliance - Quels outils utilisez-vous pour dater la création des comptes à la seconde près ?

Alexandre Moussier - Je n'ai pas d'outil pour dater la création des comptes. Ça dépend des réseaux sociaux mais certains l'affichent publiquement, comme X.

Alliance - Un journaliste lambda peut-il reproduire cela, ou faut-il une API payante ?

AM - C'est là tout l'enjeu actuel. Sans creuser, un journaliste ou n'importe quel citoyen peut tomber dans le panneau. Des outils payants comme Socialblade permettent de voir l'évolution du nombre d'abonnés sur les réseaux sociaux, et Uncov.ai permet de voir si une image est fausse.

Une réponse qui a le mérite de la franchise, et qui dessine en creux un problème bien plus large que le seul cas Pahlavi. Nous lui avons donc demandé comment un journaliste, aujourd'hui, peut espérer détecter une manipulation de masse noyée dans le flux continu de l'information.

« Uncov.ai est un très bon outil, explique-t-il. Et regarder minutieusement, sans le son, la vidéo, observer les formes, mettre en pause. Cela va devenir de plus en plus compliqué. Si même la chaîne allemande Tagesschau n'a pas détecté l'IA, c'est que la technologie s'améliore constamment. Ça va être de pire en pire. »

Des fantômes numériques, mais pas d'erreur de casting selon lui

Toute méthode de détection comporte un risque, celui de confondre un vrai utilisateur simplement inactif avec un faux compte fabriqué pour gonfler artificiellement des statistiques. Un point de vigilance essentiel quand on avance des accusations aussi lourdes.

Alliance - Quel taux de faux positifs avez-vous eu, des comptes taxés de bots qui étaient en réalité de vrais utilisateurs dormants ou peu actifs ?

A M - Pour ceux que j'ai cités dans mon article, c'est cent pour cent faux. Le compte Twitter en question a même été fermé depuis. Et pour Instagram, ce sont des comptes inactifs utilisés pour gonfler des statistiques. Je reste sur ce que j'ai dit dans l'article.

Une certitude affichée sans nuance. Reste la question la plus délicate de toute enquête de ce type, celle qu'aucun graphique de croissance ne peut trancher à lui seul : qui, précisément, tire les ficelles ?

Le mystère du commanditaire

Alliance - Qui a intérêt à fabriquer ce soutien ?

AM - Là, cela va au-delà de mon domaine de compétence. Je n'ai aucune légitimité pour répondre à cette question.

Une réponse frappante par son honnêteté, mais qui laisse un vide béant au cœur même de l'histoire. Car identifier des bots est une chose, désigner qui les active en est une autre, radicalement plus lourde de conséquences géopolitiques.

Alliance - Avez-vous des éléments techniques, adresses IP, patterns de langue, horaires d'activité, menant à un acteur précis, ou en restez-vous au constat sans pouvoir désigner un commanditaire ?

AM - Je pourrais être missionné pour identifier le ou les commanditaires précis. Mais là, je n'ai pas assez d'éléments.

Sur ce point précis, une enquête totalement indépendante de celle de Moussier vient éclairer une partie de la question sans pour autant la refermer complètement.
En octobre 2025, les quotidiens israéliens Haaretz et TheMarker ont publié une investigation conjointe révélant qu'une campagne d'influence en langue persane avait bien été menée depuis Israël, financée par une entité privée elle-même soutenue par des fonds publics israéliens.
Selon cette enquête, des locuteurs natifs du persan auraient été recrutés pour animer un réseau de faux comptes sur X et Instagram, se faisant passer pour de simples citoyens iraniens, dans le but de promouvoir Reza Pahlavi comme successeur crédible de la République islamique.

Le laboratoire de recherche Citizen Lab, rattaché à l'université de Toronto et reconnu comme une référence mondiale en matière de surveillance numérique, a publié en parallèle un rapport identifiant plus de cinquante comptes inauthentiques créés dès 2023, restés dormants jusqu'en janvier 2025, que ses chercheurs jugent très probablement opérés par le gouvernement israélien ou par un prestataire agissant pour son compte.

Cette enquête porte sur une période antérieure à celle observée par Moussier, et rien ne permet d'affirmer qu'elle explique à elle seule le pic de croissance de 3,1 millions d'abonnés relevé sur la période janvier-avril 2026. Mais elle établit un précédent documenté et vérifié : ce type d'opération existe, elle a déjà été menée depuis Israël par le passé, et elle a été confirmée par des sources qui n'ont aucun lien avec l'enquête NetSkipper. Ce que Moussier ne pouvait pas affirmer avec certitude, d'autres l'ont donc établi, à un autre moment, par une méthode différente.

Alliance - Comment distinguer techniquement une opération pilotée par un État d'une opération montée par des sympathisants isolés mais organisés ?

AM - Je n'ai pas travaillé cet angle.

Trois questions, trois aveux de limite. Loin d'affaiblir l'entretien, cette succession de « je ne sais pas » dessine au contraire les contours exacts de ce que l'enquête NetSkipper peut affirmer, et de ce qu'elle ne peut pas. Le constat technique tient. L'attribution politique, elle, reste un champ ouvert.

La question de la légitimité

Se pose alors une interrogation presque inévitable pour quiconque s'attaque à un sujet aussi sensible géopolitiquement sans être ni chercheur académique ni journaliste d'investigation attitré.

Alliance - Vous êtes consultant en webmarketing, pas chercheur en sécurité. Que répondez-vous à ceux qui contestent la légitimité de votre enquête sur un sujet aussi sensible ?

AM - Je construis des stratégies de visibilité pour des marques sur les réseaux sociaux depuis quinze ans. Je ne peux pas faire plus que toute mon argumentation dans l'article. Cet article n'engage que moi.

Alliance - Avez-vous contacté l'équipe de Reza Pahlavi pour recueillir sa version avant publication ?

AM - Non.

L'absence de contradictoire est, en matière journalistique, un manque réel. Elle n'invalide pas les constats chiffrés apportés par l'enquête, mais elle en limite la portée : ce texte est une alerte technique, pas une investigation menée dans les règles du contradictoire journalistique classique.

Le poids politique d'une accusation

Reste la dimension la plus délicate de toutes. Dans un contexte où l'opposition iranienne est déjà fracturée entre monarchistes, partisans de l'OMPI et autres courants, une enquête qui délégitime la popularité affichée de Reza Pahlavi ne peut pas être neutre dans ses effets, quelles que soient les intentions de son auteur.

Alliance - Si vos conclusions étaient fausses ou exagérées, ne fourniriez-vous pas au régime des mollahs un argument clé en main pour délégitimer toute opposition ?

AM - Je reste sur mes conclusions, que je n'estime ni fausses ni exagérées. Il y a une volonté avérée de manipuler l'opinion publique avec des contenus IA. Mon objectif premier dans cette prise de parole est d'exposer la réalité. Et non, cela ne délégitime pas toute opposition. Il n'y a pas que les mollahs et les monarchistes en Iran.

Alliance - Votre enquête sert objectivement des rivaux politiques de Pahlavi. Qu'est-ce qui vous garantit que vous n'avez pas cherché, même inconsciemment, à confirmer une thèse écrite d'avance ?

AM - J'essaie de m'appuyer le plus possible sur des arguments et des faits réels. La société indépendante Socialblade atteste une augmentation illogique de followers Instagram. Les doigts, les écritures, un logiciel externe comme Uncov.ai, les variantes de l'image principale retrouvées sur des comptes spam depuis fermés, tout cela atteste que la première image a été générée par IA. Grâce à mon expérience de deux ans dans la génération d'images sur Midjourney, je suis quasiment sûr qu'il s'agit de ce logiciel. J'ajoute à cela des articles externes, ceux de franceinfo et du Figaro, qui vont dans le même sens. Après, concernant le régime des mollahs et les personnes derrière cette stratégie d'influence, je ne peux pas me positionner avec certitude. Ce que je peux dire avec certitude, c'est qu'il y a clairement eu une volonté de manipuler l'opinion publique occidentale et de pousser le personnage politique de Reza Pahlavi.

Une promotion qui ne se limite pas aux réseaux sociaux

Le mécanisme documenté par Alexandre Moussier sur Instagram n'est pas isolé. Reza Pahlavi a également bénéficié, ces derniers mois, d'une couverture très favorable dans plusieurs titres de la presse française, avec des entretiens flatteurs publiés dans Le Figaro Magazine, Paris Match ou Atlantico, parfois rédigés sur un ton proche de la déférence. Cela ne relève ni de bots ni d'intelligence artificielle, mais cela confirme un constat plus large : la construction d'une image de figure providentielle plébiscitée mobilise plusieurs leviers en parallèle, le numérique n'étant que le plus visible et le plus documenté d'entre eux.

La fabrication d'une image politique favorable ne se joue pas uniquement sur Instagram ou X, elle passe aussi par des choix éditoriaux, des réseaux d'influence et des affinités idéologiques bien réels, à visage découvert, dans la presse la plus institutionnelle.

Un débat qui dépasse largement Reza Pahlavi

Au terme de cet échange, une chose apparaît clairement : Alexandre Moussier ne prétend pas avoir résolu l'énigme de la campagne Pahlavi, il en a documenté un symptôme. Les comptes fantômes existent, les incohérences visuelles aussi, franceinfo et Le Figaro l'ont chacun constaté de leur côté sur d'autres images de ce même conflit informationnel. Mais l'identité du ou des commanditaires, la part de manipulation organisée face à un engouement spontané amplifié artificiellement, et la responsabilité des grands médias qui ont repris ces images sans vérification suffisante, restent des questions ouvertes.

Le vrai sujet, peut-être, n'est plus Reza Pahlavi lui-même, mais la question que pose son cas à tout le monde : dans un monde où même les rédactions les plus expérimentées peuvent se faire abuser par une image générée en quelques secondes, qui reste encore capable de distinguer un mouvement populaire réel d'une illusion fabriquée pour ressembler à s'y méprendre à l'un ?

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