IA, shekel fort, licenciements : l'automne froid de la tech israélienne

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IA, shekel fort, licenciements : l'automne froid de la tech israélienne

 

Ils avaient dix ans d'expérience, un poste solide, parfois un titre de manager. Aujourd'hui, ils pointent au chômage. La high-tech israélienne, longtemps citée en exemple, vit une mue brutale, et cette fois ce ne sont plus les juniors qui trinquent en premier.

Depuis deux mois, il ne se passe plus une semaine sans qu'une entreprise israélienne du numérique n'annonce une charrette de licenciements. Le phénomène n'est pas nouveau, mais il change de visage. Il y a la conjoncture, un shekel qui s'est raffermi face au dollar, rendant un développeur israélien plus cher de 8,2% qu'un homologue américain selon le Forum des entreprises de croissance. Et il y a surtout l'autre explication, celle que tout le monde évoque à mi-voix dans les open spaces de Tel-Aviv : l'intelligence artificielle est en train de réécrire les règles du jeu.

Un rapport publié ce mardi par le Service de l'emploi israélien met des chiffres sur cette intuition collective. Et le tableau qu'il dresse est saisissant.

Le tournant ChatGPT

Avant novembre 2022, date de lancement de ChatGPT, les personnes venues de la high-tech ne pesaient qu'environ 4% de l'ensemble des inscrits au chômage en Israël. Une goutte d'eau. Depuis, cette proportion a grimpé à 9%, puis frôle aujourd'hui les 11%. Au début de l'année 2026, le compteur a atteint un niveau jamais vu en dehors des grandes crises, avec environ 16 300 personnes issues du secteur inscrites comme demandeurs d'emploi.

Sur six ans, le nombre a tout simplement doublé, passant d'une moyenne de 7 700 personnes par mois en 2019 à 15 500 en 2025. Le Service de l'emploi le reconnaît volontiers, cette tendance avait démarré avant l'irruption de l'IA générative.
Mais depuis que ChatGPT et ses semblables se sont imposés dans le quotidien des entreprises, la courbe s'est nettement accélérée.
Dans les métiers du développement logiciel les plus exposés à l'automatisation par l'IA, le nombre de chômeurs a bondi de 18% depuis 2022. Dans les autres métiers de la high-tech, également concernés mais dans une moindre mesure, la hausse plafonne à 3%.

Ce ne sont plus les jeunes qui trinquent

C'est sans doute l'enseignement le plus inattendu de ce rapport. Pendant longtemps, la règle non écrite du marché de l'emploi tech voulait que ce soient les débutants, les moins de deux ans d'expérience, qui essuient les plâtres en premier lors d'un ralentissement. Cette règle est en train de s'inverser sous nos yeux.

Les demandeurs d'emploi ayant jusqu'à quatre ans d'expérience représentaient encore 74% des chômeurs de la high-tech il y a peu. Ils ne sont plus que 60% aujourd'hui, et la tendance continue de baisser. Chez les tout jeunes profils, ceux qui ont au maximum deux ans de métier, la chute est encore plus nette : de 49% en 2023 à seulement 31% aujourd'hui.

À l'inverse, les cadres et experts confirmés, ceux qu'on croyait à l'abri, voient leurs rangs grossir à vue d'œil. Depuis 2023, le nombre de chômeurs comptant entre cinq et huit ans d'expérience a bondi de 138%. Et chez les vétérans du secteur, plus de huit ans de métier, la hausse atteint 181%, contre à peine 43% chez les moins expérimentés sur la même période. Autrement dit, ce sont désormais les seniors, ceux dont l'expertise semblait la meilleure des assurances, qui remplissent les files d'attente du Service de l'emploi.

Les développeurs, premières cibles

Ce basculement générationnel s'accompagne d'un basculement des métiers. Les développeurs logiciels, ceux-là même dont le travail se prête le mieux à une automatisation partielle par les outils d'IA, forment désormais près de la moitié des demandeurs d'emploi issus de la high-tech, soit environ 7 900 personnes sur les 16 300 recensées en mai 2026.
En 2019, ils représentaient déjà 47% de cet ensemble, une proportion qui s'était effondrée pendant la crise du Covid avant de repartir de plus belle. Le message est limpide, ce sont les métiers de codage pur qui absorbent aujourd'hui le plus gros de l'onde de choc.

Une croissance qui s'essouffle, sans s'effondrer

Faut-il pour autant parler d'effondrement de la high-tech israélienne ? Le rapport se garde bien de céder à la dramatisation. Le secteur employait en moyenne 404 000 personnes en 2025. Il avait quasiment doublé de taille en une décennie, passant de 213 000 employés en 2012 à 396 000 en 2023. Mais cette progression fulgurante a marqué un coup d'arrêt : le secteur est retombé à 391 000 employés en 2024.

Selon les calculs du Service de l'emploi, si la croissance d'avant 2023 s'était maintenue au même rythme, la high-tech israélienne devrait aujourd'hui compter 461 000 salariés. Il en manque donc environ 70 000 par rapport à la trajectoire initiale. Un ralentissement sévère, disent les auteurs du rapport, mais pas un naufrage.

Le mirage des crises passées

Curieusement, les grandes crises de ces dernières années ont eu l'effet inverse de ce qu'on pourrait imaginer sur les statistiques. Lors du Covid, en 2020, le nombre mensuel moyen de chômeurs de la high-tech avait grimpé à 28 000. Pourtant leur part dans l'ensemble des chômeurs israéliens avait reculé, de 5,78% en 2019 à 4,73% en 2020, parce que le chômage explosait partout ailleurs dans l'économie. Même schéma lors de l'opération Rugissement du Lion, où le nombre de chômeurs tech était retombé à 20 000, sans que leur poids relatif augmente. Une façon de rappeler que les gros chiffres bruts peuvent parfois masquer une réalité plus nuancée.

Et la suite ?

Le modèle de prévision du Service de l'emploi table sur une poursuite de la hausse jusqu'à la fin 2026, mais à un rythme plus modéré. Pour juin, l'estimation centrale est de 16 187 demandeurs d'emploi issus de la high-tech, avec des variations possibles entre 13 157 et 19 217 selon les aléas économiques. Pour décembre, la fourchette s'élargit considérablement, entre 7 968 et 25 532, preuve de l'incertitude qui plane sur l'ampleur réelle du phénomène. Un pic saisonnier est même attendu en août, où le nombre pourrait grimper jusqu'à 19 700, voire 25 300 dans le pire des scénarios.

"Une transformation profonde", reconnaît le Service de l'emploi

Interrogée sur ces chiffres, la directrice générale du Service de l'emploi, Inbal Meshesh, ne cherche pas à minimiser. Le marché du travail de la high-tech, dit-elle, traverse une mutation de fond, portée à la fois par l'intelligence artificielle et par des transformations structurelles plus larges du secteur. Elle souligne que ces bouleversements ne se limitent plus aux jeunes recrues mais touchent désormais frontalement les salariés expérimentés.

Face à cette réalité, son institution travaille déjà sur des dispositifs de reconversion, avec une idée centrale : réorienter ces experts tech vers des secteurs non technologiques de l'économie israélienne, où leurs compétences pointues feraient figure d'atout rare. Une aubaine, selon elle, autant pour ces travailleurs mis sur le carreau que pour l'économie dans son ensemble, à l'heure où, comme elle le résume, tout le monde doit apprendre à se réinventer face à l'intelligence artificielle.

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