L'ANGE NAZI D'AUSCHWITZ : Haim Michael Klar alias Otto Tybet

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L'ANGE NAZI D'AUSCHWITZ : Haim Michael Klar

L'ANGE NAZI D'AUSCHWITZ

Haim Michael Klar, le Juif qui aurait revêtu l'uniforme SS pour sauver des Juifs, l'homme réel, son double de fiction et le mystère que les survivants ont laissé derrière eux.

Il existe des histoires de la Shoah que les archives ont enfermées dans des milliers de dossiers. Et puis il y a celles qui semblent avoir survécu autrement : dans la mémoire d'hommes et de femmes qui, après avoir traversé l'enfer, ont raconté le nom de celui qui les avait aidés.
Haim Michael Klar alias OTTO TYBET appartient à cette catégorie presque fantomatique. Juif.

Et pourtant, selon les témoignages retrouvés par l'écrivain britannique Stephen Uzzell, il aurait réussi à faire exactement ce que personne n'aurait dû pouvoir faire : se glisser dans la peau d'un officier nazi et utiliser cette identité pour venir en aide à des prisonniers juifs.

À Auschwitz, il aurait porté l'uniforme de ceux qui exterminaient son peuple. Et certains survivants auraient vu en lui non pas un SS, mais leur « Guardian Angel », leur ange gardien. Le plus extraordinaire n'est peut-être même pas son histoire. C'est le fait qu'elle ait presque disparu.

Un nom retrouvé dans les souvenirs des survivants

Stephen Uzzell n'était pas, à l'origine, romancier de cette histoire. Enseignant britannique passionné par la Seconde Guerre mondiale et la Shoah, il travaillait sur cette période lorsqu'il tomba sur un nom : Haim Michael Klar.
La découverte le bouleversa. Ce qu'il lit raconte l'histoire d'un Juif qui aurait usurpé l'identité d'un officier nazi , OTTO TYBET afin d'aider des Juifs enfermés dans les ghettos et les camps. Uzzell cherche alors à comprendre. Qui était cet homme ? Comment avait-il réussi ? Quelle était son identité véritable ? Quel officier avait-il prétendu être ? Comment avait-il pu pénétrer dans les structures nazies sans être immédiatement démasqué ? Et surtout : combien de personnes avait-il sauvées ?

C'est alors que l'enquête rencontre un mur. Les témoignages de survivants existent. Mais les documents permettant de reconstituer l'intégralité du parcours de Klar manquent.
Uzzell explique que les souvenirs transmis par les survivants à l'Association of Descendants of The Shoah, organisation basée dans l'Illinois, constituent ce qui reste de son extraordinaire héritage.
Il tente d'abord d'en faire une biographie. Il échoue. Pas parce que l'histoire ne serait pas fascinante. Parce qu'il n'a pas suffisamment de documents pour la prouver dans son ensemble. Alors il fait quelque chose d'assez exceptionnel : il transforme l'enquête impossible en roman.

Haim Michael Klar devient Jozef Siegler

En 2014 commence à prendre forme I Am Juden: Undercover in the SS, publié en 2019. Son héros s'appelle désormais Jozef Siegler. Mais Uzzell ne cache pas son origine : Siegler est construit comme un hommage littéraire à Haim Michael Klar.
Et cette distinction doit rester gravée dans notre esprit. Klar est l'homme réel. Siegler est l'homme imaginé par Uzzell à partir de ce que les fragments historiques permettent de savoir. C'est précisément parce que l'histoire réelle est incomplète que la fiction devient ici intéressante. Elle ne remplace pas les archives. Elle tente de donner un corps aux silences des archives.

Le Juif qui devient nazi

Dans le roman, Jozef Siegler est un professeur juif en Allemagne en 1938. Son université le renvoie en raison des lois raciales. Il fuit avec sa jeune sœur Shoshana. La guerre bouleverse tout. Puis survient le moment qui constitue le cœur de la fiction : Siegler découvre le corps d'un officier SS, Harry Mohnke. Il pourrait fuir. Il pourrait abandonner l'uniforme. Il pourrait considérer cette découverte comme une simple occasion de survie personnelle. Il fait l'inverse. Il envisage de revêtir l'uniforme du mort et d'usurper son identité. La question qui traverse alors le roman est terrible : combien de vies pourrait-il sauver s'il devenait, aux yeux des nazis, l'un des leurs ?

Cette scène appartient au personnage fictif de Siegler. Elle ne doit donc pas être attribuée directement à Klar. Mais elle traduit probablement ce qui a fasciné Uzzell dans le témoignage historique : Klar aurait lui aussi réussi à devenir, aux yeux de son entourage, un officier nazi.

Le véritable Klar à Auschwitz

C'est ici que l'histoire réelle reprend ses droits. Uzzell affirme que, durant les dernières années de la guerre, Haim Michael Klar aurait usurpé l'identité d'un officier SS à Auschwitz. Et il affirme quelque chose de presque inconcevable : les prisonniers qu'il aurait aidés l'auraient considéré comme leur « Guardian Angel ». Un ange portant l'uniforme du diable.

Uzzell ne prétend cependant pas connaître l'étendue exacte de son action. Il écrit lui-même que Klar n'a peut-être pas sauvé autant de personnes que Schindler et que la vérité ne peut probablement jamais être établie, tant les faits sont rares et fragmentaires. Cette prudence est importante. Car l'histoire de Klar n'est pas celle d'un homme dont nous posséderions la liste des sauvés. C'est celle d'un homme dont les survivants ont conservé le souvenir.

L'inversion absolue de Schindler

C'est ici que la comparaison avec Oskar Schindler devient vertigineuse. Schindler était allemand. Il était membre du parti nazi. Il possédait une usine. Il avait des relations avec l'administration allemande. Et il utilisa progressivement cette position pour protéger ses ouvriers juifs. Son nom est aujourd'hui associé à une liste devenue l'un des symboles les plus célèbres du sauvetage des Juifs pendant la Shoah.

Klar aurait accompli quelque chose d'inverse. Schindler était un Allemand qui utilisa son statut réel pour sauver des Juifs. Klar est un Juif allemand qui utilisa son physique aérien et un  statut nazi fabriqué pour sauver des Juifs.
Schindler n'avait pas besoin de convaincre les nazis qu'il était allemand. Klar aurait dû les convaincre qu'il était nazi.
Schindler pouvait négocier. Klar devait probablement jouer la comédie à chaque instant. Schindler pouvait laisser derrière lui des documents. Klar, s'il voulait survivre, avait tout intérêt à ce que sa véritable identité ne laisse aucune trace. C'est peut-être ce qui explique, au moins en partie, le caractère presque fantomatique de son histoire.

L'ange devait parler comme un bourreau

C'est le paradoxe moral le plus effroyable de cette histoire. Si Klar a réellement réussi à sauver des prisonniers sous une identité SS, il ne lui suffisait pas d'enfiler un uniforme. Il fallait se comporter comme celui que les autres croyaient qu'il était. Il fallait probablement parler avec l'autorité attendue. Donner des ordres. Faire peur. Parfois peut-être paraître cruel pour pouvoir, dans l'ombre, empêcher une violence pire.

C'est cette mécanique que Stephen Uzzell explore dans I Am Juden.
Son Jozef Siegler mène une double vie : officier SS aux yeux du monde nazi, agent de la résistance juive en secret.
La présentation officielle du roman résume cette situation comme une véritable marche sur une corde raide : une erreur et ce sont non seulement sa propre vie, mais celles des membres de la résistance qu'il expose. Et c'est là que la fiction devient presque une expérience de pensée historique : jusqu'où un homme doit-il imiter le mal pour pouvoir combattre le mal de l'intérieur ?

L'épisode des prisonniers condamnés à mort

Une anecdote particulièrement saisissante circule autour de Klar. Des Juifs auraient tenté de s'échapper du camp. Ils auraient été promis à la pendaison.
Puis Klar, dans son rôle d'officier nazi, aurait refusé cette exécution jugée "trop simple" et donné un ordre apparemment encore plus terrifiant : les prisonniers seraient flagellés avec des pierres maintenues dans leur bouche ; si une pierre tombait, ils seraient tués.
Cette histoire est glaçante parce qu'elle semble illustrer à la perfection la logique de l'imposture : pour sauver des hommes, il faudrait parfois donner l'impression de vouloir les torturer.

Mais l'enquête journalistique impose ici une limite. Nous n'avons pas retrouvé de source primaire permettant aujourd'hui d'attribuer avec certitude cette scène à Klar. Elle pourrait provenir d'un témoignage conservé mais non numérisé. Elle pourrait également relever de la reconstruction romanesque. Nous ne devons donc pas la transformer en vérité historique. Mais nous pouvons poser la question : si cette scène appartient réellement aux témoignages sur Klar, jusqu'où cet homme devait-il aller pour que son personnage nazi reste crédible ? La question demeure ouverte.

Le visage d'un nazi ?

Une autre question revient inévitablement : comment un Juif pouvait-il se faire passer pour un officier SS ? L'apparence physique aurait-elle joué un rôle ? Certaines versions modernes de l'histoire présentent Klar comme possédant une apparence correspondant suffisamment aux critères physiques que les nazis associaient à leur idéal « aryen ». Mais nous devons être rigoureux : nous n'avons retrouvé aucune source suffisamment solide permettant de décrire précisément Klar comme blond, aux yeux bleus, grand ou doté d'un quelconque « physique aryen ».

Ce que nous savons est plus intéressant que cette légende. Il aurait réussi à convaincre. Et convaincre des hommes appartenant à l'appareil nazi qu'il était l'un des leurs exigeait bien davantage qu'un visage compatible avec leurs fantasmes raciaux. Il fallait une identité. Une histoire. Des papiers. Une connaissance des comportements. Une maîtrise du langage. Une assurance suffisante. Et surtout une capacité exceptionnelle à ne jamais commettre l'erreur qui aurait révélé la vérité. Si Klar a réellement accompli cela, son camouflage ne reposait probablement pas sur son visage seul.

Ce que le roman ajoute, et que l'Histoire ne peut pas confirmer

Uzzell donne à Siegler une trajectoire extrêmement précise. En 1938, il est professeur en Allemagne. Il fuit avec sa sœur. La guerre les sépare. Il traverse les territoires occupés. Il découvre le corps de l'officier SS Harry Mohnke. Il prend son identité. Puis il devient successivement un homme du système nazi et un membre clandestin de la résistance juive. Dans le roman, il se retrouve notamment dans le ghetto de Cracovie puis à Auschwitz. Tout cela permet au lecteur de comprendre comment une telle opération pourrait fonctionner. Mais cela ne signifie pas que Klar a vécu exactement chacune de ces scènes. Uzzell a précisément écrit le roman parce qu'il ne possédait pas ces réponses.

Pourquoi Uzzell a-t-il inventé Siegler ?

Parce qu'il avait découvert un paradoxe insoluble. Il avait suffisamment de témoignages pour croire qu'il existait derrière eux une histoire exceptionnelle. Mais pas suffisamment de documents pour écrire cette histoire comme une biographie. Le projet biographique est donc abandonné. Puis le romancier apparaît. Uzzell ne prétend pas résoudre l'énigme. Il lui donne une forme. Jozef Siegler devient ainsi la silhouette littéraire de Klar. Ce que Klar aurait peut-être fait devient, dans le roman, une histoire complète. Ce que nous ignorons devient narration. Ce que les survivants ont raconté devient point de départ. Et ce que les archives ne permettent plus de savoir devient fiction.

L'homme réel est donc peut-être encore plus extraordinaire que le héros du roman

C'est le paradoxe. Dans une fiction, on peut toujours se dire : « c'est un personnage ». Mais Klar n'était pas un personnage. C'est précisément ce qui trouble. Il a existé. Il était juif. Il aurait pénétré l'univers nazi sous une identité d'officier SS. Des survivants auraient raconté son rôle. Et pourtant, lorsque Stephen Uzzell cherche à reconstituer sa vie, il ne trouve pas assez de traces pour écrire sa biographie. Il doit donc inventer Siegler. Un romancier est obligé de créer un personnage pour raconter l'histoire d'un homme réel. C'est presque l'inverse de la littérature historique habituelle.

Et après la guerre ?

Là encore, le brouillard tombe. Uzzell rapporte que Klar aurait survécu à la guerre et aurait ensuite émigré à New York avec sa fille. Mais le manque de documentation demeure. La vie d'après-guerre de Klar n'est pas suffisamment documentée dans les sources accessibles pour que l'on puisse reconstituer son parcours avec la même précision que celui de Schindler. Et c'est peut-être la plus grande injustice de cette histoire. Un homme qui aurait risqué sa vie pour sauver d'autres Juifs aurait pu disparaître presque entièrement des récits de la Shoah.

Pourquoi personne ne connaît Haim Michael Klar ?

C'est finalement la question centrale. Pourquoi Schindler est-il devenu mondialement célèbre tandis que Klar reste presque inconnu ? La réponse tient peut-être à une différence fondamentale. Schindler a laissé des traces. Klar, s'il était réellement infiltré sous une fausse identité, devait au contraire en laisser le moins possible. Schindler pouvait apparaître dans les documents allemands sous son propre nom. Klar aurait dû apparaître sous un nom qui n'était pas le sien. Schindler avait une liste. Klar avait peut-être des visages. Des hommes qu'il sauvait. Des prisonniers qui savaient seulement qu'un officier SS leur avait permis de survivre. Et après la guerre, leurs témoignages pouvaient rester séparés les uns des autres, sans permettre aux historiens de reconstituer l'ensemble.

Un héros sans liste

C'est peut-être la formule qui résume le mieux l'affaire. Schindler avait une liste. Klar aurait eu des survivants. Et derrière cette différence se cache une question vertigineuse : combien de personnes peuvent disparaître de l'Histoire simplement parce que leur sauveur avait lui-même besoin de disparaître ?

Nous ne savons pas combien de Juifs Haim Michael Klar a sauvés. Nous ne savons pas combien de fois il a utilisé son autorité supposée. Nous ne connaissons pas précisément l'identité SS qu'il aurait usurpée. Nous ne savons pas comment il a obtenu ses documents. Nous ne savons pas exactement comment il est parvenu à Auschwitz sous cette identité. Nous ne savons pas jusqu'où allait son réseau. Nous ne savons pas si toutes les anecdotes qui circulent aujourd'hui proviennent des survivants ou si certaines ont été amplifiées par la fiction.

Mais nous savons quelque chose d'essentiel. Stephen Uzzell n'a pas inventé Haim Michael Klar. Il l'a découvert. Et parce que les traces de cet homme étaient trop rares pour écrire sa biographie, il a créé Jozef Siegler. Un personnage fictif qui permet aujourd'hui de regarder autrement l'homme réel.

L'enquête reste ouverte

Il serait tentant de refermer cette histoire avec une belle conclusion héroïque. Nous ne le ferons pas. Parce que l'histoire de Haim Michael Klar mérite mieux qu'une légende. Elle mérite des preuves. Il faut retrouver les témoignages originaux conservés aux États-Unis. Identifier les survivants. Savoir exactement ce qu'ils ont raconté. Comparer leurs récits. Retrouver les archives d'Auschwitz. Chercher les traces d'un officier SS correspondant à l'identité supposément utilisée par Klar. Comprendre comment un homme juif a pu être reconnu comme officier nazi. Et déterminer enfin si les anecdotes les plus spectaculaires, notamment celle des prisonniers condamnés à mort et des pierres dans la bouche, appartiennent au témoignage historique ou à la construction littéraire.

Car il y a deux histoires. Celle de Haim Michael Klar, l'homme dont les survivants ont gardé la mémoire. Et celle de Jozef Siegler, le personnage imaginé par Stephen Uzzell pour raconter ce que les archives ne permettaient plus de raconter. Les deux se rejoignent. Mais ils ne doivent jamais être confondus.

Et c'est précisément dans cet espace entre vérité et fiction que se trouve peut-être l'une des histoires les plus extraordinaires, et les moins connues, de la Shoah. Un Juif aurait revêtu l'uniforme de ceux qui voulaient exterminer son peuple pour sauver ceux qu'ils voulaient tuer. Les nazis auraient vu un des leurs. Les prisonniers auraient vu leur ange gardien. Et l'Histoire, elle, semble avoir perdu son nom.

Haim Michael Klar. Un homme réel. Un personnage devenu fiction. Une légende qui attend encore ses archives.

 

Pour aller plus loin

I Am Juden: Undercover in the SS, de Stephen Uzzell, est le roman qui a donné naissance à Jozef Siegler, double littéraire de Haim Michael Klar. Le projet a commencé à prendre forme en 2014 avant sa publication en 2019. Uzzell y raconte comment un professeur juif allemand, contraint à la fuite par les lois raciales de 1938, prend l'identité d'un officier SS après avoir découvert le corps de ce dernier, et mène dès lors une double vie entre rôle nazi affiché et engagement clandestin dans la résistance juive, jusque dans le ghetto de Cracovie puis à Auschwitz. L'auteur présente cette existence comme une marche permanente sur une corde raide, où la moindre erreur menacerait non seulement la vie du personnage mais celle de tout son réseau de résistance.

Le livre est disponible à l'achat et à la consultation sur les plateformes habituelles (Amazon, Goodreads, site de l'auteur).

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