Les articles de Jean-Paul Gavard-Perret

L'anniversaire d'Israël à travers la photographie : présence et existence

L'anniversaire d'Israël à travers la photographie : présence et existence

L'anniversaire d'Israël à travers la photographie : présence et existence

"Documenter Israël : 75 ans de vision", Musée de la Tolérance, Jérusalem:

Composée d’œuvres de 12 artistes israéliens et internationaux, l’exposition "Documenter Israël : 75 ans de vision" présente l'histoire  du pays selon plusieurs visions. Elle comprend 120 photographies qui mettent en exergue la subjectivité des perspectives comme la diversité et la complexité de l’État à travers son histoire.

S'y retrouvent entre autres des photos de Robert Capa et David Seymour, les deux cofondateurs de l’agence Magnum Photos qui ont documenté pendant plus de dix ans la naissance de l'état.

Des images d’Inge Morath, de Micha Bar-Am, ainsi que des photographes contemporains dont Benyamin Reich, Nanna Heitmann et Sigalit Landau émanent un portrait multiforme de la société israélienne et de ses communautés au fil du temps.

Rappelons l'importance du musée qui défend la démocratie, combat l’antisémitisme et lutte pour la dignité humaine et l’État d’Israël.

Jean-Paul Gavard-Perret

Les racines juives de Meryl Meisler et son fol appétit de vie

Les racines juives de Meryl Meisler et son fol appétit de vie

Meryl Meisler et le fol appétit de vie

Meryl Meisler, "70s Suburban Sensibilities – Friends & Family",  Zillman Art Museum, du 19 mai au 19 août 2023.

Meryl Meisler est née dans le Bronx en 1951 et a grandi à Massapequa, Long Island une banlieue New York . Le quartier était en grande partie composé de familles juives. Ces racines de Meisler sont célébrées dans bon nombre des œuvres de cette exposition. "Nos parents nous ont appris la fierté de notre héritage et l’importance de rester unis avec la famille" précise l’artiste.

S'inspirant des oeuvres de  Diane Arbus, Meryl a photographié les personnes qu’elle connaissait et aimait (famille, voisins et amis) tout en réalisant des autoportraits. A cette époque  elle explore l’identité sexuelle et  sa  propre place dans ce mode de vie de banlieue. Sa maison devient alors son premier théâtre et décor.

Toutes ses photos sont gorgées d’humour et dans des  intérieurs exagérément surchargés et kitsch. Dans "My Favorite Jewish Mother", la mère de Meisler porte d'énormes lunettes set des cheveux fraîchement coiffés avec entre ses mains un journal dont le titre est "Une vision savante de la mère juive". Et tout est toujours drôles et audacieux là où des prises surprenantes présentent aussi les fêtards dans les salles de danse éclectiques d'un "New York Delire" à la fin des années 70 et de nos jours.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste juive : Anna-Eva Bergman, redécouverte

Artiste juive : Anna-Eva Bergman, redécouverte
Anna-Eva Bergman : redécouverte

Anna-Eva Bergman, "Voyage vers l'intérieur" Musée d’Art Moderne de Paris, 2023,

L'oeuvre de la franco-norvéginne  Anna-Eva Bergman reste toujours insuffisamment reconnue en Europe. Son travail au langage de formes pures reste essentiel dans la peinture au même titre que ses consoeurs plus célébrées qui ont travaillé à côté elles aussi de leur mari : comme Hilma af Klint, Georgia O’Keeffe ou encore Sonia Delaunay qui ont été ses contemporaines.

L’exposition sur l'épouse de Hans Hartung, "Voyage vers l'intérieur" donne une dimension panoramique de son travail. Sont présentées 200 oeuvres, dans cette rétrospective qui  fait suite à celle consacrée en octobre 2019 par le MAM à Hans Hartung. Cet ensemble est complété par des photographies, dessins et documents d'archives dont de nombreux inédits, provenant des collections de la Fondation  Hartung-Bergman à Antibes.

Le catalogue édité aux éditions Paris Musées sous la direction d'Hélène Leroy rassemble des essais de spécialistes français et norvégiens qui détaillent notamment la richesse des techniques plastiques. Entre autres,  l’usage très spécifique du matériau devenu sa signature : la feuille de métal. De même que sa relation avec les grands maîtres du passé et à ses contemporains : Barnett Newman, Ad Reinhardt ou Mark Rothko.

Jean-Paul Gavard-Perret

Poetesse juive : Ariane Dreyfus et les extases

Ariane Dreyfus et les extases

Ariane Dreyfus et les extases

Ariane Dreyfus, "Nous nous attendons précédé de Iris, c’est votre bleu", Éditions Gallimard, Collection Poésie Gallimard, 2023, 272 pages, 9.10 €.

Il existe dans ces deux recueils une force érotique intense. Dans un renversement des visions classiques, c'est le mâle qui devient lys : "Cet homme qui reste près de moi et sa fleur qui se dresse" symbolisent la beauté, le force et la fragilité de l’incarnation comme du lien dans le temps.

Avec "Iris" c'est le "je" de l'auteure qui s'adresse directement à l'amant avant de devenir dans le second recueil plus large mais avec les mêmes accents contrecarrés néanmoins par la folie meurtrière de ceux qui outragent les femmes et la nature (au Rwanda, en Iran, en Afghanistan ou ailleurs) .

Ces deux textes deviennent des livres majeurs. Ils s'inscrivent contre un certain basculement du monde vers le néant. Croyante en l'être comme en la nature, la poétesse ose encore s'accrocher à leur herbe pour continuer à savourer ce qui fait l'extase de la vie : la volupté du désir et les "fruits" qu'elle donne au couple.

Avec le temps celui-ci glisse dans la douceur sans rien perdre de son émerveillement premier. Il est nourri aussi ici le lien avec la peinture :  celle de Valérie Linder et surtout de Gérard Schlosser qui est couronné en sous-titre de "Nous nous entendons".

Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste juive : Hans-Peter Feldmann l'anti-romantique

Hans-Peter Feldmann l'anti-romantique

Hans-Peter Feldmann l'anti-romantique

Hans-Peter Feldmann – 100 Jahre à la Fondation A Stichting à Bruxelles, du 20 avril au 2 juillet 2023

Trois séries de l’artiste domine l’exposition est la série 100 Jahre. Celles qu’il a réalisée entre 1994 et 1997.  Il y photographie famille et amis dans leur environnement.

Chacun regarde l’objectif, dans une pose de leur choix. Le concept de Feldmann est simple mais efficace. L'exposition montre aussi " All the clothes of a Woman"  - inventaire visuel d’une garde-robe. Les images sont sans décor ni effets de lumière. Elles  représentent en fait la femme.

Avec "Legs", une collection de jambes issue  d'images trouvées sont rephotographiées et montées en un collage et composition "sourdement" érotique.

Feldmann affirme souvent qu’il ne se considère pas comme un artiste et encore moins comme un photographe. Il dit regarder les images et les dérober. Mais il fait beaucoup plus et non sans humour.. Manière de renouveler l'art photographique qu'il considère moins pertinent que jamais. Et ce en éliminant tout romantisme dans ces "montrages" reflet de son monde, de sa pensée, de ses fantasmes et de ses désirs.

Jean-Paul Gavard-Perret

Holocauste : Echos de Brody de Jean-Paul Gavard Perret

Holocauste : Echos de Brody de Jean-Paul Gavard Perret

Au cœur de son être tourmenté, une femme se lança dans une quête poignante, celles des  empreintes oubliées de sa lignée. Égarés dans le silence, ses parents s'étaient à peine attardés sur les souffrances des massacres et les actes héroïques qui avaient sauvé quelques membres précieux de leur famille. Désireuse de tisser les fils de l'histoire, elle entreprit un voyage empreint d'émotion, traversant les terres d'Ukraine et de Pologne.
Ainsi est né ce poème sur l'histoire tragique de Brody.

Brody

Terre rouge de Brody
Ils sont là dans la forêt, près de la forêt
Terre noire de Brody
Les champignons ne poussent plus
Les vénéneux uniquement

Interdiction de déranger ceux qui sont enfouis
Tous étendus là, corps recroquevillés par la douleur intense de balles
Les parents de Klara et Jakob
Ozjasz et Hema, leurs enfants Anna, Reisel et Frida
Isaac et Brucha, leurs enfants, Léon, Max, Monique, Raya, Régina, Samuel, Emma.

A proximité de la forêt, charnier à ciel ouvert
les villageois ne grattent pas la terre
au risque de trouver des ossements
Oublient même d'arroser ces lopins

Rien ne pousse d'ailleurs...
Peaux devenues écorces
Le soleil ne pénètre plus la forêt
Il fait froid même en été
Les stèles en contrebas veillent sur les morts.

Les hommes ont-ils été poussé brutalement
Emmenés à Belzec en Pologne, camp d'extermination ?
Raflés à l'aube par les
Einsatzgruppen, assassins de la première heure
Hommes armés, un bras, une balle, un homme.

La ville de Brody liquidée en trois jours
Population assassinée par balles et 10 000 juifs déportés
au camp d’extermination de Belzec
Tickets sans retour
Les dates se mélangent, croisent l'horreur

Tous dans cette forêt rouge sang, hospitalière par moment,
un piège qui se referme sur lui-même,
Forêt transformée en humains,
De grands bras, allure dégingandée,
L'écorce faite de strates épaissit d'année en année.

On peut soulever les couches,
peaux douces des enfants, de jeunes filles en fleur,
d'autres rugueuses comme les mains
d'un grand père
garde forestier qui travaillait dans cette forêt-là

Photos perdues au fond d'une boîte
Photos de vivants
Jeunes gens aux mêmes regards
Trop forte la douleur des pères
Pour raconter qui ils étaient...

Avaient-ils des amoureuses ? Des flirts ?
Jouaient-ils aux échecs, au football ?
Aidaient-ils leur père, cafetier ?
Morts une deuxième fois
Personne n'a prononcé un mots sur eux

Il a fallu inventer leur vie d'avant
Images à la Chagall, inspirée des écrits
de Isaac Bashevis Singer
Trou noir, ne pas penser
Trop douloureux de rêver.

La forêt menaçante et angoissante
Les cris, on les entend
L'écorce est épaisse, plusieurs couches pour
se protéger, les colchiques mauves et
vénéneuses veillent.

Troncs scarifiés,
Incision profonde, rides de l'écorce humaine.
Impossible d'entourer les troncs des arbres
Lieu sanctuaire
La saignée s'écoule goutte à goutte.

La Galicie, terre des 600 000 personnes
assassinées, bain de sang de la folie humaine
Missions d'extermination des Einsatzgruppen
Élimination de masse des juifs,
des Tziganes, des handicapés...

Plus de mots pour dire l'horreur
soixante quinze ans plus tard
L'histoire se réveille plus violente
que jamais
Écrire pour juguler l'angoisse

La banalité du mal écrira Hanna Arendt
Les chefs des commandos en Pologne étaient en majorité
des personnes diplômées
exerçant des professions libérales
Jamais d'expression de remords ou de regrets lors des procès...

Qu'a fait la population locale ?
On sait qu'elle a participé aux massacres, à l'anéantissement
populations antisémites
Elles ont été les premières à
récupérées les biens laissés dans les maisons

A Brody
Le vieux cimetière, la forêt, la synagogue
En Pologne à Belzec
Autour du mémorial
une plaque commémorative de Brody

Des hommes de Brody ont été emmenés à Belzec
Ils ont fait ce voyage de non retour
Trains plombés, numérotés
Tous comme ces hommes, pas de noms enregistrés.

Uniquement le nom de la ville de provenance

Maisons investies le lendemain
du massacre
les robes d'Anna, Reisel et Frida
ont été portées par d'autres fillettes
et admirées par les enfants de l'école.

A Yad Vachem
La Vallée des Morts qui recense toutes les villes
juives à jamais disparues : le nom de Brody.

Ne pas pouvoir oublier
Les forêts de Galicie et de Bukovine
Ne pas se laisser engloutir dans
le dédale des stèles
du cimetière de Brody.

Lettres hébraïques inscrites sur
les tombes
Impossible de lire, de déchiffrer
Quelles sont les familles
Enterrées dans le plus vieux cimetière de Galicie ?

La forêt est bruyante pour qui écoute bien
La place manque
Les corps enchevêtrent d'autres corps
Qui n'ont pas bougé
Depuis presque sept décennies

Tibias, mains d'enfants
Rejetés de la terre qui étouffe
qui n'en peut plus de retenir.
Expulsion qui devrait alerter
empêcher la population de dormir

Pourquoi cette tombe
de petite taille
Peinte en rose
Après la guerre ?
Petite fille repose en paix.

Tirer le fil rouge de l'histoire
pour essayer de comprendre
l'inexplicable, l'innommable,
la folie des hommes
le silence du monde

Parents cassés, identités tronquées
Enfances volées
Peur d'oublier d'une génération à l'autre
Traces écrites et graphiques
Jusqu'au bout de nos forces

Lire pour vivre
Tard dans la nuit
Écrire par bribes
Prolongement de rêves douloureux
A l'abri des regards

Chant choral de la forêt
Troncs, branches, arbres
Quel leitmotiv est repris ?
Tisser le jour telle Pénélope
Défaire la nuit l'ouvrage

Massifs impressionnants
Qui délivrera les mémoires ?
Dans l'Hadès
Ombres transparentes,
sans futur, sans pensée.

Pas d'asphodèles pour couvrir
les corps
Fleurs blanches qui auraient pu
être linceuls
Pas de corps déplacés comme le préconise la religion juive.

No Tears... No Goodbyes
chantent Helen Merrill et Gordon Beck
Hommage à ceux qui n'ont pas eu
de sépultures
Pour que les larmes des vivants coulent enfin.

 

Entretien avec Sara Oudin poète juive de France

Sara Oudin, "Quarante et un", editions Bruno Gattari

Par sa poésie, Sara Oudin décline un voyage exis­ten­tiel où le rêve et la réa­lité ont fort à faire pour s’accorder.

Certes, chaque voyage a ses limites et sa fin. C’est pour­quoi l’auteur com­mence ici à les décou­per en tron­çons.  Un tel corpus éro­tique et éso­té­rique lutte contre toute forme d’effacement. Si bien qu’à tra­vers Sara, c’est Eve qui revient en scènes fur­tives et hal­lu­ci­na­toires.

Elles sur­montent le temps qui passe, l’angoisse, le négatif.

Sara Oudin, "Quarante et un", editions Bruno Gattari

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Mon chat. La sen­sa­tion de son souffle impa­tient sur mes paupières.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Ils nour­rissent mes rêves d’adulte.

A quoi avez-vous renoncé ?
Peut-être aux voyages loin­tains. Mais ce n’est pas vrai­ment de l’ordre du renon­ce­ment, plu­tôt une trans­fi­gu­ra­tion à tra­vers l’écriture.

D’où venez-vous ?
D’ailleurs… phy­si­que­ment et men­ta­le­ment. J’appartiens à une famille nomade dont les racines ne sont pas ancrées dans une terre mais dans une culture : la culture juive sépha­rade, et plus lar­ge­ment la culture orientale.

Qu’avez-vous reçu en “héri­tage” ?
Mon nom, à mes yeux un tré­sor. Et une iden­tité que j’interroge et remets en ques­tion en permanence.

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?
Le par­fum des fleurs d’amandier, les amandes, la pâte d’amande, amer­tume et dou­ceur pro­pre­ment aphrodisiaque.

Com­ment définiriez-vous votre poésie ?
Cela ne m’appartient pas. Sen­ti­men­tale, lyrique, spi­ri­tuelle, mys­tique, éso­té­rique ? J’aime l’idée qu’elle soit acces­sible à plu­sieurs niveaux, comme un mil­le­feuille, et que chaque lec­teur puisse y pro­je­ter ses attentes.

Quel poids repré­sente le passé col­lec­tif dans votre oeuvre ?
Mon écri­ture est bien sûr nour­rie de toutes mes lec­tures anté­rieures (je ne lis presque plus aujourd’hui, du moins je ne puis lire et écrire à la fois, « brû­ler la chan­delle par les deux bouts » comme l’écrit Kathe­rine Mans­field dans son Jour­nal.

Je me sens très proche de toute la lit­té­ra­ture fémi­nine anglo-saxonne d’une part, et de la poé­sie orien­tale d’autre part. Ca, c’est pour la par­tie consciente. Mais bien évi­dem­ment, le poids de l’histoire col­lec­tive, de l’histoire juive en par­ti­cu­lier, avec ses exils suc­ces­sifs, doit don­ner une cer­taine tona­lité à ma poésie.

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
Mon tout pre­mier poème , écrit à 9 ans : « La-haut, dans les hau­bans, un Ana­mite se balance »

Et votre pre­mière lec­ture ?
Je ne me sou­viens pas de ma pre­mière lec­ture. Il n’y avait pas de livres chez mes parents mais j’ai reçu beau­coup de prix de fran­çais à l’école, ça exis­tait encore à l’époque. Ca allait des Mémoires d’Un Ane de la com­tesse de Ségur à La Porte étroite de Gide.
Des livres que j’ai mis de côté pour les lire beau­coup plus tard. En revanche, je traî­nais à la biblio­thèque dans les rayons « lit­té­ra­ture anglo-saxonne » et j’ai lu tous les clas­siques, y com­pris Henri Mil­ler, bien avant l’âge requis.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Toutes les musiques, abso­lu­ment toutes. Mais pas tout dans ces musiques. J’ai une oreille très « élective ».

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Mes trois livres de che­vet : “L’Odyssée”, “Alice au pays des Mer­veilles” et “Vie Secrète” de Pas­cal Quignard.

Quel film vous fait pleu­rer ?
“Imi­ta­tion of Life”, de Dou­glas Sirk. Un mélo flam­boyant que j’adore, bien qu’il évoque pour moi des sou­ve­nirs très dou­lou­reux.
Aux anti­podes, “La Strada” de Fel­lini, mon pre­mier film vu avec mon père à 5 ans, que je déteste, même s’il évoque un sou­ve­nir heureux.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
J’évite les miroirs. Et toutes les images de moi.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A ma mère.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
L’Egypte.

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?
Pour les écri­vains, j’ai répondu plus haut. Il fau­drait ajou­ter Kafka, Kun­dera, Nabo­kov…. J’ai une pré­di­lec­tion pour les peintres du fau­visme et la pein­ture expres­sion­niste alle­mande. En musique, je me sens proche des accents de la musique d’Europe cen­trale (j’adore Jana­cek !) autant que des musiques orien­tales et d’Asie mineure. Mais pour la poé­sie, je n’ai pas à pro­pre­ment par­ler de « modèle ».

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Un bou­quet de pivoines rouges.

Que défendez-vous ?
La nuance. Qui est la seule vision lucide de ce monde de dua­lité dans lequel nous vivons.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?
J’en retiens les pre­miers mots : l’Amour c’est don­ner quelque chose. Et je pré­fère, de très loin, la cita­tion de Nietzsche :
« Ce qu’on fait par amour s’accomplit tou­jours, par-delà le bien et le mal. »
Pour la cita­tion de Lacan comme pour celle de Nietzsche, ce ne sont à mes yeux que des man­tras de pro­tec­tion. L’amour est défi­ni­ti­ve­ment incompréhensible.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ?“
La réponse ne peut pas tou­jours être « oui ». Spi­noza dit que « tout refus de quelque chose n’est que l’acceptation d’une autre chose »

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
Quelle est la fonc­tion de l’oubli dans votre écriture ?

Entre­tien et pré­sen­ta­tion : Jean-Paul Gavard-Perret.

Livre juif : A la trace de Carole Zalberg

Livre juif : A la trace de Carole Zalberg

La complexité des êtres et des mondes  : Carole Zalberg

 

Carole Zalberg, "A la trace", Intervalles Editions, 88 p.

Le livre - sorte de fiction générale en gestation - de Carole Zalberg (issue d’une famille polonaise exilée en France à la veille de la guerre de 1940) répond à un « projet de fiction inspiré de la vie de trois cousins germains nés là-bas ».

Passant un mois près d’eux l’à Tel-Aviv  l’auteure  y transcrit son journal de voyage au sein d’une chronique de la rencontre et des retrouvailles. Il propose un maillage nostalgique de remémoration au sein d’une terre qui reste pour Carole Zalberg l’ « ancrage » capable de résister aux incertitudes des lendemain.

Dédié à sa tante et sa mère qui furent toutes deux cachées pendant la guerre afin d’échapper à la Shoah ; de livre fait suite à  « Chez eux » où l’auteur imaginait les douleurs des séparations.  Sa tante a choisi dès 1946 de partir pour Israël et de participer à fondation d’un des premiers kibboutz de Galilée. Sa mère préféra rester en France pour donner à sa fille une vie moins austère que celles inhérente aux pionniers. Le livre met l’accent sur les malentendus inhérents à ces choix de vie de famille que l’exil rapproche et éloigne.
Revenant en Israël trente ans après son dernier voyage la Parisienne » qui passait ses vacances dans le kibboutz de sa tante prolonge sa réflexion à la fois sur sa judéité et sur son second pays. Elle y retrouve des sensations de sa jeunesse, rencontre non seulement sa famille mais des écrivains. Mais plutôt que dérouler à sa main la géopolitique du temps elle scrute ce qu’elle nomme des « géographies intimes » qui en s’éloignant des problématiques « classiques ».
L’auteure se « contente » (mais c’est ce qui fait le prix de son témoignage) d’offrir sa vision impressionniste toute en pudeur et modestie. En émanent des sentiments diffus et opposés ; la confiance butte sur le désarroi, la joie se mêle à la détresse à travers un récit d’émotions et la beauté des paysages.  Carole Zalberg poursuit l’évolution de sa pensée et de son être tiraillés par l’éclosion progressive d’une hybridation née l’exil et de la disparition, de la trace des morts dans le vivants.
Un tel livre représente un « work in progress» où la diversité, la complexité et un certain mystère nourrissent moins la résilience (ce mot valise) que la transmission.

Y planent aussi ce qui est souvent tu : la présence de Tsahal et le rapport que la jeunesse mais aussi les parents entretiennent avec l’armée et des guerres jugées parfois justes parfois absurdes.

Pour beaucoup d’entre ceux qui ont cherché refuge en Israël pour se reconstruire voir leurs enfants exposés à la mort n’est pas une simple affaire et suscite bien des interrogations dont les questions ne sont pas simples.

Jean-Paul Gavard-Perret

Photographe juif : Richard Avedon, portraits

Photographe juif : Richard Avedon, portraits

Richard Avedon : portraits

Richard Avedon était l'un  des deux photographes de mode et d’art les plus influents par ses portraits de célébrités. Et dès 1985 son livre "In the American West" est considéré comme un ouvrage fondateur de l’histoire de la photographie.

Mais ce nouveau livre étend le champ du photographe. Créé à partir du fond du "Center of Creative Photography" par la conservatrice Rebecca A. Senf, il présente 100 photographies de mode et de portraits qui montrent le rôle des relations dans le travail de d’Avedon.
"Relationships" met donc en lumière des figures récurrentes : le peintre Jasper Johns, la romancière Carson McCullers,  les Beatles, Andy Warhol, Marilyn Monroe et Allen Ginsberg. Sa relation photographique la plus intime et la plus durable a peut-être eu lieu avec son ami et collaborateur Truman Capote.
Et cette iconographie renforce l'aspect fondateur non seulement de la photographie du monde mais de l'iconographie culturelle de la seconde motié du XXème siècle.

Jean-Paul Gavard-Perret

Richard Avedon : Relationships, Skira, New York,  2023, 196 p..

Emmanuel Moses : quand l'écriture garde malgré tout le dernier mot

Son père était le philosophe franco-israélien Stéphane Mosès. Sa mère est l'artiste Liliane Klapisch (en). Il est l'arrière-petit-fils de l'écrivain allemand Heinrich Kurtzig (1865-1946).

Emmanuel Moses : quand l'écriture garde malgré tout le dernier mot

Emmanuel Moses précise sa quête : "Quand chaque moment peut être un signe, chaque émotion, un chemin, chaque changement de lumière, une promesse ou un séisme, quand on a l’impression que la vie se livre enfin (...), il faut cesser de parler et, faux ou juste, chanter, semer les notes comme on sème des graines, et ainsi déjouer le vide, ce rongeur à qui il n’est pas question de laisser gagner la partie." Néanmoins son livre s'inscrit en faux contre cet abandon.

Reste encore une écriture qui évitant les écueils précisés par l'auteur, "suit son cours" comme disait Beckett. Ce dernier il pourrait se retrouver dans un tel recueil. Implicitement Moses lui doit beaucoup même s'il est tout autant imprégné de Lévinas.

Existe chez un tel poète quelqu'un tout occupé à demeurer immobile pour saisir, au bout de longues années d’humble contemplation, la vérité d’u lieu et surtout de l'être. Mais il y a aussi quelqu'un toujours en mouvement à la recherche d’une lumière fuyante.

Jean-Paul Gavard-Perret

Emmanuel Moses, "Étude d’éloignement", Collection Blanche, Gallimard, mai  2023, 80 p.
Son père était le philosophe franco-israélien Stéphane Mosès. Sa mère est l'artiste Liliane Klapisch (en). Il est l'arrière-petit-fils de l'écrivain allemand Heinrich Kurtzig (1865-1946).