Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Harold Feinstein et le creuset de Coney Island
"La roue des merveilles", Centre de la Photographie de Mougins, Mougins, du 1er juillet au 8 octobre 2023
Cette exposition est une rétrospective consacrée à l'oeuvre de Harold Feinstein. Le natif de Coney Island, cette "terre sans ombre", trouvera dans cette ville le terrain d’une pratique photographique et l'illustration d’une vision de la société américaine.
Harold Feinstein n’entrevoit d’autre possibilité pour sa photographie que d’être au plus près des vivants. Pendant soixante ans, régulièrement, le photographe revient sur le sujet, sur l’origine des choses et la combinaison parfaite d’une biographie et d’une communauté.
Mais au-delà de Coney Island, sa pratique photographique se révèle pendant la guerre de Corée dans ses multiples enseignements et surtout dans son engagement pour toutes les minorités Dans son récit coréen il sait faire se rejoindre le quotidien et l’art du blues. Il écrit une histoire tout en nuances de gris et en contrastes délicats. Le rythme lent, les sonorités sourdes, tout cela donne une extrême consistance à une série faite d’appropriation sensible et d’abandon du modèle au désir du photographe.
De cette période naîtra sa collaboration avec le label Blue Note Records. Il fait alors la connaissance, essentielle pour lui, du photographe W. Eugene Smith,. Sa carrière prend un nouveau départ quand il expose dès 1954 au Whitney Museum of American Art et à la Limelight Gallery en 1955.
Surgit alors sa vision du monde. Celle d'un photograpie engagé au profit d’une humanité rassemblée. Son oeuvre est une totalité qui s’impose et prend dans cette exposition tout son sens.
Jean-Paul Gavard-Perret
Yves di Manno a regroupé dans l’ordre chronologique de leur composition les poèmes Martine Broda et ce, jusqu'au dernier ensemble dont il n'a été retrouvé que des fragments.
Dès ses premiers recueils des années '70 Martine Broda s'est imposée dans le paysage poétique par sa propre production et ses traductions (entre autres de Celan) axées sur une recherche constante de la lumière et le désir.
La traduction avait un rôle important chez elle car elle élargissait l'acte de l'écriture et l'exigence formelle d'une telle créatrice.
Proche de Celan, Mitsou Ronat, Esther Tellermann, Charles Racine( entre autres) elle fut toujours engagée dans son temps et sut toujours défendre une invention d'abord a priori masculine, une poésie lyrique amoureuse qui ,n'était guère de mise au moment du féminisme naissant.
Mais comme Louise Labé, jadis, comme Marina Tsvetaieva naguère c'est par la dimension inactuelle (Di Manno) de l'écriture que la créatrice doit sa survie poétique. Toutefois refusant le narcissisme cet art est celui d'une forme de personnalisme mettant en forme un chant du monde dans une quête d'absolu ici-même avant que l'ombre recouvre la planète.
Jean-Paul Gavard-Perret
Alice Springs toujours ici
Pour célébrer le 100e anniversaire de June Newton alias Alice Springs, plus de 200 photographies seront exposées dans l’espace d’exposition de la fondation. De nombreuses photographies n’ont encore jamais été montrées.
June Newton a commencé à travailler en 1970 en tant que photographe professionnelle sous le nom d’Alice Springs, se concentrant principalement sur le portrait. Tout a commencé par un cas de grippe : quand Helmut Newton: elle a pris sa place pour tourner l’image publicitaire des cigarettes Gitanes.
Le portrait d’une mannequin qui fume a lancé la nouvelle carrière de l’ancienne actrice de théâtre qui n'a jamais cessé d'avoir commandes, publication de livres et exposition.
Ses portraits à de collègues photographes (dont Richard Avedon, Brassaï, Ralph Gibson, Sheila Metzner et Robert Mapplethorpe ) et de célébrités (Nicole Kidman, Isabelle Adjani, Vivienne Westwood) donne à ses sujets une forme d'aura.
L'artiste ne e soucie pas du statut social de ses sujets. Commandés par des magazines ou créés de sa propre initiative, les portraits deviennent des commentaires visuels, des interprétations du modèle. Sa compréhension du jeu d’acteur a sans doute aidé sa capacité à saisir la façade humaine et à voir ce qui se cache derrière.
Jean-Paul Gavard-Perret
Bette Davis l'infatigable rebelle
De sa naissance par ciel orageux dans le Massachusetts jusqu’à sa mort à Paris, la vie de Bette Davis n’a été qu’une infatigable lutte. Ruth Elizabeth Davis naît un soir d’orage dans le Massachusetts au printemps 1908 alors qu’un éclair abat un arbre dans la cour.
Sa famille est pour le moins sans débordement d'amour mais à mesure qu'elle grandit elle prend conscience de sa beauté. Sa tante, après avoir lu "La Cousine Bette" de Balzac, lui avait conseillé de changer l’orthographe de son prénom pour sortir du lot. Son père, dans une de ces rares lettres, s’était moqué de cette idée, "une passade d’enfant" mais elle tint bon et dès son premier bal d'école les garçons se bousculent pour danser avec elle.
Exigeante envers elle, elle travaille dur et défend l’image d’une femme libérée du glamour d’Hollywood, des contrats des studios, des clichés sur la ménagère. Comme le rapelle Anne-Capucine Blot (collaboratrice de la revue "Brefcinéma", scénariste et réalisatrice), procès, ruptures, crises de colère font de Bette Davis nouveau genre d’actrice.
Ce qu'elle veut elle l'obtient ce qu’elle ou part en claquant la porte. Elle fut réputée pour "fatiguer" maris et réalisateurs mais c'est tout autant pour le pire que le meilleur. Dans un second cas son acharnement fit d'elle l'incarnation de personnages mythologiques de l'histoire du 7ème art dans L’Insoumise, La Vie privée d’Élisabeth d’Angleterre ou Eve.
Toute sa vie au théâtre comme au cinéma, avec ses amants et maris elle ne quitta jamais sa quête d'un bonheur impossible, d'autant que pour l'atteindre elle ne prit pas forcément le bon bout.
Jean-Paul Gavard-Perret
Anne Capucine Blot, "Bette Davis. Fatiguée d'être moi", Editions Capricci, juin 2023, 11,50 E..
Le hors-là de David Christoffel
David Christoffel n'est de ce ceux qui écrivant, attendent assis là sur une pierre et scrutant un horizon sans nuages. Il a mieux à faire. Et ce que les premières pages de la Recherches lui a offert lorsqu’il les a visités il y a trouvé la lumière est resté livre et mains ouvertes.
Ses yeux n'ont pas vieilli dans le feu d'une telle révélation. L'auteur est tombé sous le charme de fin de journée langoureuse d'un tel chef d'oeuvre. Mais la tempête qu’a jeté un tel livre ne lui a pas suffi : David Christoffel a apporté sa contribution, sa souffrance, son plaisir à celles de Proust.
Pour savoir si la rose de la douleur poussera ou si une larme tombera de l’œil du ciel désert tout tient sur ce court texte débarcadère présenté en regard des 4 premières pages du Côté de chez Swann, recomposées à l’identique d’après la première édition de La Recherche en une confrontation stimulante.
L''imagination de l'auteur gratte de nouveaux objets sur le débarcadère du sommeil et sans se soucier ce que les autres font dans la maison de Proust et ses secrets. L'auteur y déambule pour son meilleur y trouvant son pur "respir" non sans humour et drôlerie.
Jean-Paul Gavard-Perret
David Christoffel, "De mémoire j’aurais voulu être plus précis", Éric Pesty éditeur, 2023, 16 p., 10 €..
Isaac Julien et le mécanisme du monde. Isaac Julien, " Playtime", Kerber Bielefeld, Berlin, 2023, 134 p.
Cinéaste et artiste d’installation, Isaac Julien est né en 1960 à Londres, où il vit et travaille actuellement. Son documentaire-drame de 1989 explorant l’auteur Langston Hughes et la Renaissance de Harlem intitulé "Looking for Langston",lui a valu un culte tandis que son premier long métrage Young Soul Rebels en 1991 a remporté le prix de la Semaine de la Critique au Festival de Cannes.
En 2013, cinq ans après que le monde ait été secoué par une crise bancaire et financière mondiale, Isaac Julien a présenté son film "Playtime" pour répondre à une question importante : comment le capital peut-il être rendu visible ?
En suivant les histoires de six protagonistes – des figures interconnectées dans le monde de l’art et de la finance – le plasticien a créé une narration pour permettre de suivre le processus du capital imbriqué au niveau mondial. Il y mêle une perspective macroscopique et une perspective microscopique.
Le Palais Populaire et la Collection Wemhöner ont uni leurs forces pour apporter un nouvel éclairage sur ce film pour témoigner de l’actualité de l’œuvre, car le capital en tant que médium joue dans presque tous les problèmes politiques, sociaux et sociétaux et influence la vie de presque tous les êtres humains sur cette planète.
Jean-Paul Gavard-Perret
Panorama des Peintres juifs de Roumanie
Geta Deleanu, "Peintres juifs au Musée d’art de Constantza", Editions Constellations, Brives, 2023, 70 p.
Le musée de Constanza est situé dans édifice de la fin du XIXe siècle et présente un mélange de styles architecturaux: à la fois préroman et génois, et les quatre colonnes sont ornées d'imposants lions sculptés. Au cours des années 30 du XX siècle, ses élégants salons furent le siège de la Logia Masonica de Constanza.
Le contenu du musée est considéré comme le plus important en Roumanie. Il abrite une collection assez vaste de peinture et de sculpture roumaines comprenant des artistes du 19ème et 20ème siècles.
Mais Geta Deleanu guide le lecteur vers la connaissance et la compréhension d’un univers particulier : celui des peintres juifs de ce musée pour lesquels l’existence et l’aspiration revêtent un symbolisme particulier.
Elle évoque par exemple des tableaux comme “Plage à Dieppe” de Nicolae Vermont connu pour ses nombreux sujets et son intérêt pour les questions sociales, ou l'expressionniste “Paysage à Balchik” de Margareta Sterian, figure féminine marquante du 20e siècle qui a laissé son empreinte à la fois en peinture, poésie, prose et traduction.
L'auteure dans un travail d'érudition mais parfaitement accessible souligne comment la force d'expression d'une telle artiste marquante de l’avant-garde roumaine des années 30 qui comprenait également Hermann Maxy, Militia et Victor Brauner. Elle a été et reste une artiste qui a influencé des générations de poètes et peintres.
Un tel livre complète de livre de Amélie Pavel "Jewish Painters in Romania" qui n'a jamais été publié en français. D'où l'importance du livre de Geta Deleanu.
Jean-Paul Gavard-Perret
Adrian Grauenfels et le "peintre voyant"
Adrian Grauenfels, "Sur les traces de Victor Brauner", éditions Constellations, Brive, 2023, 100 p.
Adrian Grauenfels est un poète, écrivain et traducteur, d’origine juive, originaire de Bucarest, installé en Israël, à Rishon LeZion.
Il a publié deux livres de poésie et de nombreux articles artistiques et culturels (entre autres sur Gherasim Luca, Carlo Carra, Maud Friedland, Ansel Adams, Eugene-Auguste Atget, Anselm Kiefer, James Joyce, Dada, Italo Calvino, Saul Leiter, Samuel Bak, Avigdor Arikha) et cet essai sur Victor Brauner.
Dans cet ouvrage il montre que toute sa vie, Victor Brauner aura été l'exclu par excellence. Fils d’une famille elle-même chassée de sa région d’origine ( la Moldavie, ) par la répression russe,
Victor Brauner est exclu d'abord par ses parents, puis de de l’école des beaux-arts qui le considère comme très peu doué, et finalement considéré comme faisant partie des Surréalistes par André Breton, grand spécialiste dans ce genre d'exercice.
Un soir d’août 1938, suite à une bagarre et pour s'interposer entre les deux belligérants, il est frappé au visage et perd son œil gauche. Cet incident devient un franchissement du miroir pour celui qui avait anticipé l'accident avec son "Autoportrait"(1931) où il se représentait avec l’œil gauche énucléé.
Il doit réapprendre à regarder mais se trouve soudain considéré par les Surréalistes comme "le peintre voyant". Toutes ces exclusions vont nourrir sa psyché : le monde le rejette, mais Brauner va le réinventer en le nourrissant de ses propres fantasmes.
Même lorsqu’en juin 1940 une dernière exclusion ou plutôt un enfermement a lieu. Il se retrouve à Marseille avec les Surréalistes mais ne parvient pas à obtenir un visa pour fuir la France, il est obligé de se cacher et peindre dans la clandestinité pour éviter la déportation.
Il va peindre sur ce qu’il trouve et avec ce qu’il trouve. Mais cette période de difficultés matérielles est aussi une période de créativité.
Brauner innove sans cesse et mélange emmêle les mythes dans la peinture en créant son propre système de signes et de symboles héritée de sa culture mais aussi des arts africains et océanien qu’il commencera à collectionner dans les années de l’après-guerre.
L'auteur illustre comment celui qui fut empêché partiellement de voir et de vivre, découvrit un monde intérieur où il s'identifia parfois à des animaux : il observa ainsi le monde comme un chat, un renard, un serpent afin d'inventer des créatures magnifiques et puissantes et souvent bisexualisées, mais où le principe féminin l’emporte. Brauner estimait que la guerre était née du mâle enceint du mal. Il proposa en réponse un monde - que l'on redécouvre depuis quelques années - aussi enfantin que terrible et dont l'humour est rarement absent.
Jean-Paul Gavard-Perret
L'anniversaire d'Israël à travers la photographie : présence et existence
"Documenter Israël : 75 ans de vision", Musée de la Tolérance, Jérusalem:
Composée d’œuvres de 12 artistes israéliens et internationaux, l’exposition "Documenter Israël : 75 ans de vision" présente l'histoire du pays selon plusieurs visions. Elle comprend 120 photographies qui mettent en exergue la subjectivité des perspectives comme la diversité et la complexité de l’État à travers son histoire.
S'y retrouvent entre autres des photos de Robert Capa et David Seymour, les deux cofondateurs de l’agence Magnum Photos qui ont documenté pendant plus de dix ans la naissance de l'état.
Des images d’Inge Morath, de Micha Bar-Am, ainsi que des photographes contemporains dont Benyamin Reich, Nanna Heitmann et Sigalit Landau émanent un portrait multiforme de la société israélienne et de ses communautés au fil du temps.
Rappelons l'importance du musée qui défend la démocratie, combat l’antisémitisme et lutte pour la dignité humaine et l’État d’Israël.
Jean-Paul Gavard-Perret
Meryl Meisler et le fol appétit de vie
Meryl Meisler, "70s Suburban Sensibilities – Friends & Family", Zillman Art Museum, du 19 mai au 19 août 2023.
Meryl Meisler est née dans le Bronx en 1951 et a grandi à Massapequa, Long Island une banlieue New York . Le quartier était en grande partie composé de familles juives. Ces racines de Meisler sont célébrées dans bon nombre des œuvres de cette exposition. "Nos parents nous ont appris la fierté de notre héritage et l’importance de rester unis avec la famille" précise l’artiste.
S'inspirant des oeuvres de Diane Arbus, Meryl a photographié les personnes qu’elle connaissait et aimait (famille, voisins et amis) tout en réalisant des autoportraits. A cette époque elle explore l’identité sexuelle et sa propre place dans ce mode de vie de banlieue. Sa maison devient alors son premier théâtre et décor.
Toutes ses photos sont gorgées d’humour et dans des intérieurs exagérément surchargés et kitsch. Dans "My Favorite Jewish Mother", la mère de Meisler porte d'énormes lunettes set des cheveux fraîchement coiffés avec entre ses mains un journal dont le titre est "Une vision savante de la mère juive". Et tout est toujours drôles et audacieux là où des prises surprenantes présentent aussi les fêtards dans les salles de danse éclectiques d'un "New York Delire" à la fin des années 70 et de nos jours.
Jean-Paul Gavard-Perret