Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Annie Leibovitz à l’Académie des beaux-arts
Pour Annie Leibovitz la photographie a toujours eu le pouvoir extraordinaire d’arrêter, de retenir le présent avant qu’il ne devienne le passé.
Selon elle "Avec un appareil on peut retenir les moments évanescents de notre vie, nos enfants qui grandissent et changent si vite, ceux que l’on aime, qui nous enseigne." Son oeuvre garde originale et son accession à l'Académie des beaux-arts est plus que mérité.
Sur le chemin du retour vers les États-Unis, Annie fit une escale à Paris. Elle découvrit les photos d’Henri Cartier-Bresson et éprouva alors la sensation d’être au centre d’une de ces photos. Un sentiment très fort et très fugace, comme elle l’a décrit un jour a ouvert ces “instants décisifs” pour capturer les moments.
Chaque photo a son histoire. Celle-ci mérite d’être contée. Les personnalités ne manquent pas sur sa longue liste de portraits dont Ray Charles, Tina Turner, Bob Dylan, Joan Baez, Norman Mailer, Tennessee Williams, Muhammad Ali, Arnold Schwarzenegger, Bruce Springsteen, Andy Warhol ou Patti Smith.
“En vieillissant dit la créatrice, on sait plus ou moins ce que l’on fait, mais cela ne veut pas dire que nos photos seront meilleures”. “On sait simplement quand on a une bonne photo et quand on n’en a pas”, ajoute-t-elle. Et l'artiste continue une telle voie. Ses photographies s’imposent comme des nécessités.
Jean-Paul Gavard-Perret
Ralph Gibson et Israël
Ralph Gibson a produit plus de 40 monographies et ses photographies font partie de 170 collections de musées à travers le monde et sont apparues dans des centaines d’expositions. Il travaille exclusivement avec des appareils photo Leica depuis près de 60 ans et a reçu de nombreux prix, dont la bourse Guggenheim
Avec Sacred Land, le photographe et le producteur Martin Cohen ont créé une exposition photographique pour capturer l’âme d’Israël ancienne et contemporaine. Jaillit l’humanité fondamentale et les affinités sous-jacentes qui considèrent cette terre comme sacrée.
Tout est dans les détails et les poses franches Les images en leur intimité attirent lieux, choses, personnes, l’instantané et l’éternel. j Ralph Gibson décrit Israël comme « le pays le plus ancien et le plus jeune du monde », entre mythologie et beauté naturelle des détails du paysage. Gibson transmet la complexité et la multiplicité de cette terre sacrée. Et cette exposition projette l’espoir d’un avenir paisible, où tous peuvent trouver la guérison, l’empathie et une compréhension.
Jean-Paul Gavard-Perret
Ralph Gibson : Sacred Land", Heller Museum – Hebrew Union College-Jewish Institute of Religion, New York, du 19 mars au 8 juillet 2024
Jewish Britain: "A History in 50 Objects", Jewish Britain museum, jusqu'en mars 2023.
Le Musée juif a été fondé en 1932. En 1994, il a fusionné avec l’ancien Musée de la vie juive de Londres sur deux sites. Le nouveau musée a rouvert ses portes en mars 2010, réunissant pour la première fois toutes les collections.
Le Musée posséde environ 28 000 objets, dont une collection d’art judaïque (art cérémoniel) et une collection d’histoire sociale couvrant des sujets tels que l’East End, les réfugiés du nazisme et l’Holocauste.
Cette exposition rassemble une histoire de la communaiuté juive en Grande Bretagne en 50 objets du Moyen Âge à l’époque moderne. Elle a été réalisée dans le cadre du projet Judaica Europeana S'y retrouvent des objets emblématiques entre autres la célèbre machine à coudre Singer utilisée à des fins commerciales et privées.
De nombreux immigrants juifs arrivant d’Europe de l’Est à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, en particulier à Londres et à Leeds, gagnaient leur vie en travaillant dans des ateliers de couture. Les tailleurs immigrants fabriquaient des vêtements prêts à l’emploi bon marché, qui étaient abordables pour une plus grande partie de la société.
Parmi ces objets citons aussi la machine à écrire yiddish qui appartenait au dramaturge Abish Meisels qui émigra à Londres en 1938. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Meisels est une figure centrale du Nouveau Théâtre Yiddish qui crésa des comédies et des tragédies en s’inspirant de contes populaires yiddish, d’adaptations de Shakespeare et d’histoires de la vie des immigrants.
Chaque objet ouvre ainsi toute une histoire de la communauté et de son histoire dans un pays ou comme ailleurs elle dut se battre pour son existence et sa liberté.
Jean-Paul Gavard-Perret
Femmes en mouvement : Ruth Orkin
Ruth Ortkin (1921-1985) a vécu son enfance et sa jeunesse à Hollywood car elle était la fille d’une actrice de cinéma muet. Elle fut une des premières femmes à apprendre le photojournalisme au Los Angeles City College.
Dès les années 40 elle quitte la Californie pour New York où elle devient photojournaliste indépendant. Très vite ses clichés sont publiés par les grands journaux et magazines de l'époque : New York Times, Life, Look, etc.
Considérée à juste titre comme la pionnière du photojournalisme, avec sa "jeune femme américaine en Italie" sifflée par les Italiens dans une scène de rue, elle a crée une des photos les plus iconiques qui soient.
Elle reste la photographe sensible au monde et intéressées par tout ce qui s'y passe et elle a photographié comme personne la femme américaines des années 1940 et 1950. Dans son fameux reportage incisif "Qui travaille le plus dur ?" elle a par exemple comparé la vie d’une femme d'affaire et celle d’une femme au foyer.
Son ironie est au sommet lorsqu'elle saisit l’agitation dans des salons de beauté, des cocktails, des expositions canines et des plateaux de tournage d’Hollywood. S'y retrouvent des stars telles Lauren Bacall, Jane Russell, mais tout s serveuses, hôtesses, militaires ou simplement des femmes entre elles.
Partout une telle photographe a su déceler de manière incisive et discrète l'évolution du monde occidental sous l'effet des femmes qui commençaient à se libérer.
Jean-Paul Gavard-Perret
Irving Penn : portraits
La présentation d’Irving Penn comprend une sélection élargie de ses portraits. C'est la rétrospective la plus complète du célèbre photographe .
Irving Penn est l’un des plus grands photographes du XXe siècle, réputé pour son esthétique épurée. Contributeur régulier du magazine Vogue pendant plus de six décennies, il a révolutionné la photographie de mode de l’après-guerre, en plaçant les modèles sur des fonds neutres pour mettre en valeur le geste et l’expression.
Ses portraits sont psychologiquement pénétrants.
Il capture chaque période de cette carrière dynamique derrière la caméra, depuis la fin des années 1930 jusqu’à la première décennie du 21e siècle. Il y a là des stars sommités connet des ouvriers avec les outils de leur métier ; des nus abstraits et ses premières scènes de rue documentaires , des études de mode et des natures mortes méticuleuses.
Portraits et les natures mortes ont transformé le médium dans ses vibrantes photographies du Summer of Love de 1967. L’exposition Irving Penn explore le profond intérêt du photographe pour l’éphémère et la complexité de la condition humaine, dans une section exclusive et améliorée consacrée à la série de Penn à San Francisco. Sont également exposées ses photographies expérimentales rarement vues de danseurs nus interprétant The Bath de la chorégraphe américaine Anna Halprin.
Jean-Paul Gavard-Perret
Irving Penn, Young Museum, Golden Gate Park San Francisco, du 16 mars au 21 juillet 2024.
Evy Cohen, "Lumière du Perche" - Arbres de son village et alentour"
Jean-Paul Gavard-Perret
Sylvie Aflalo-Haberberg : éloge de la différence
Cette série de Sylvie Aflalo-Haberberg travaille la nudité selon une modalité particulière. Sont montrées les femmes qui - normalement demeurent cachés pour cause d'obésité, bref de quasi "anormalité" selon certains critères sociaux..
Les modèles ont toutes répondu avec plaisir à la photographe car elles trouvèrent là une forme de reconnaissance. Elles prirent la pose pour affirmer leur féminité et leur sexualité. D'autant que pour éloigner tout effet malsain ou pervers Sylvie Aflalo-Haberberg a créé une forme d'épures par son art du flou qu'elle domine parfaitement.
Elle reprend la question de ce que la nudité cache et/ou montre en ses enjeux. Le nu n'est plus traité en sur en chair mais devient une forme d'idéalisation chorégraphique qui fascine par sa beauté.
La prétendue obscénité est donc effacée en devenant forme plus qu'objet. Montrer le nu revient à honorer un réel évacué et apprendre à grandir par ce qui émane des mouvements fixés de corps enfin délivrés.
La série devient une œuvre plastique voire presque morale entre recherche et rêve. Ici c'est bien L'Ange et non La Bête" qui revient sans que le corps soit une simple idée ou masse.
La photographe crée une absolue beauté dégagée des tabous et doxas entre métaphorisation et littéralité. Sylvie Aflalo-Haberberg réapprend à ouvrir les yeux, de ne pas se contenter de jouir de stéréotypes. C’est le luxe là où les photographies ne sont pas nues : elles sont dépouillées en leurs jeux d'ombres et de lumière et où ce n'est plus un plein mais un vide qui soudain est comblé.
Jean-Paul Gavard-Perret
Sylvie Aflalo-Haberberg, Ce que tu me voiles, Sylvie Aflalo-Haberberg Editions, Paris, novembre 2023, 204 p., 39 € ..
Walter Benjamin et la photographies
"In Pictures: Walter Benjamin’s Little History of Photography", Israel Museum, Jerusalem.
Le Musée d’Israël de Jérusalem rassemble les œuvres de photographes pionniers des XIXe et XXe siècles présentées dans la "Petite histoire de la photographie" du philosophe juif allemand Walter Benjamin.
Ce livre a d'ailleurs ouvert la compréhension du médium photographique jusque là déconsidéré.
L'exposition rassemble plus de 80 photographies et 10 portfolios tirés de la collection du Musée d’Israël dont Eugène Atget, Karl Blossfeldt, Julia Margaret Cameron, Nadar, David Octavius Hill, Germaine Krull et August Sander.
Par de telles oeuvres Walter Benjamin a ouvert la voie d'une critique qui sortait de l’œuvre d’art en tant qu’objet unique vers le potentiel politique et artistique d’une nouvelle technologie basée sur le multiple.
Jeran-Paul Gavard-Perret
Ofir Barak : le Mur et son miroir
Ofir Barak avec "Chrysalis" explore le lieu judaïque juif le plus sacré de Jérusalem de même que le lien que les croyants entretient avec lui.
Ce Mur reste le témoin des siècles et devient l'écho tangible de ceux qui viennent non seulement exprimer leurx prières mais éprouvent le besoin d'y laisser inscrits sur des bouts de papier glissés dans les crevasses du mur et métamorphosés par le temps, leurs quêtes intimes.
Le mur devient ainsi un miroir des secrets où tout est possible. Il représente pour beaucoup l'Espoir. Ces photos saisissent ces papiers chrysalides dans l'espoir d'une (re)naissance.
Ofir Barak, "Chrysalis", 132 p. Disponible sur le site de l'artiste : www.ofirbarak.com.
Jean-Paul Gavard-Perret
Entretien avec Yvan Tetelbom
Yvan Tetelbom évoque les situations difficiles qu’il a rencontrées en raison de son identité juive, tant dans sa vie personnelle que professionnelle. Cela l’amène a proposer une réflexion profonde sur cette haine persistante dans la société depuis des siècles et malgré les horreurs de la Shoah qu’une pensée d’extrême gauche tend désormais à négliger. Cela rappelle au passage que, s’il y eut Hitler d’un côté, Staline n’était pas loin.
Yvan Tetelbom, Une inquiétude juive, Lys Bleu Éditions, 2023, 132 p. — 15,30 €.
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Écrire. De 4h du matin à 7h. c’est immuable.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Mes rêves n’étaient pas encore perceptibles dans mon enfance en Algérie, faute à la guerre (1954–1962). Ils se dessinaient à peine dans l’invisible. Puis ils se sont dégagés à l’adolescence du voile qui les recouvrait comme pour mieux les protéger.
Il a suffi d’un spectacle au théâtre d’Orléans, à mon arrivée en France, j’avais 15 ans, de Jean Marc Tennberg, disant magistralement des poèmes du répertoire français, « façon Lucchini » pour sceller mon appartenance au monde de la POÉSIE. Mon destin était, dès lors, tracé : Je serai poète et en vivrai.
À quoi avez-vous renoncé ?
J’ai renoncé à une vie matérielle qui m’aurait permis de vivre sans souci.
D’où venez-vous ?
Je suis né en Kabylie, d’une famille juive ashkénaze, qui avait fui les pogroms d’Ukraine et Biélorusse et d’une famille juive autochtone implantée dans le pays depuis des générations. J’ai été élevé dans la tradition juive. Puis progressivement, à mon arrivée en France, je me suis détaché des dogmes avec leur cortège de pratiques vieillottes.
Qu’avez-vous reçu en “héritage” ?
J’ai reçu en héritage tout un potentiel d’endurance, de courage, de détermination, d’imaginaire, dans lequel j’ai puisé à volonté, sans m’en rendre compte, pour idéaliser mon chemin qui m’emmenait tout droit vers mon destin.
Un petit plaisir — quotidien ou non ?
Prendre un café dans un bar, feuilleter le journal du jour, laisser venir à moi, des mots, des idées, mode méditation, suffit à mon bonheur.
Comment êtes-vous venu à l’écriture et quel poids représente le passé dans votre oeuvre ?
Je n’ai pas écrit tout de suite. Ma pensée, seule, construisait des idées, qui se transformaient en mots et phrases, que je projetais dans mon imaginaire, sans les écrire sur papier. Elles venaient nourrir un langage qui allait s’étoffer de plus en plus. C’est plus tard que j’ai commencé à écrire vraiment.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
C’est une scène violente. Ça se passe à Port-Gueydon, appellation française de mon village kabyle, situé dans la wilaya de Tizi – Ouzou.
Aujourd’hui Azeffoun. Nous sommes en 1954. J’ai 7 ans. Je regarde la mer. Soudain, depuis l’horizon, s’échappe une colonne de fumée. Les gens crient autour de moi : c’est la guerre, c’est la guerre ! Je prends conscience que la vie n’est pas éternelle.
Et votre première lecture ?
Ça reste encore flou dans ma tête. Il y a juste un livre dont je ne me souviens, pas du titre, et qui racontait la vie simple d’un enfant issu de famille modeste, qui rêvait de devenir champion d’athlétisme sur 400 mètres, je crois, et qui à force d’efforts, de volonté, est parvenu au sommet de son ambition, devant un entourage médusé qui n’avait jamais cru en lui.
Mais ma première vraie lecture, consciente, se déroula durant mes premières années au collège, : “L’Idiot” de Dostoïevski. Puis “La métamorphose” de Kafka.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Les suites de Bach pour violoncelle seul.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Je ne relis jamais un livre que j’ai déjà lu.
Quel film vous fait pleurer ?
Tous les films qui racontent l’amour dont l’histoire se termine bien ou mal. Celui dont je me souviens le plus est “Mourir d’aimer”. C’est l’histoire vraie et tragique de Gabrielle Russier qui s’était suicidée en attendant son jugement en appel à la suite de sa liaison avec un jeune élève.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Quelqu’un d’autre que moi. Un être qui n’existe pas physiquement, et qui m’encombre. Peut-être parce que je n’ai jamais réussi à m’incarner sur Terre.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Personne ne me vient à l’esprit.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
PARIS : ma ville de cœur. Je ne m‘en lasse jamais. Besoin sans cesse d’y aller. J’aime marcher dans les rues de la capitale, durant des heures, sentir l’âme des poètes qui y ont vécu, écrit, comme Gérard de Nerval, Paul Verlaine, Paul Fort, Max Jacob, Guillaume Apollinaire…
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
J’aime particulièrement Patrick Modiano dont j’achète régulièrement les romans. Je suis un inconditionnel de sa littérature. J’aime la nostalgie qui s’en dégage et promène mon imaginaire.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Juste des mots d’amour de la femme que j’aime. Rien d’autre.
Que défendez-vous ?
LA LIBERTÉ
Que vous inspire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas” ?
Je n’aime pas cette phrase. Elle ne m’inspire pas. Je ne la comprends pas. Peut– être a-t-elle une signification profonde mais moi je ne vois rien. Si on n’éprouve aucun sentiment pour l’autre, on passe son chemin. Surtout si l’autre n’en veut pas. On ne perd pas son temps. Et si on éprouve un sentiment, vis-à-vis d’une personne qui ne nous aime pas, on ne perd pas son temps, de la même façon. On n’insiste pas.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la question ?“
Nul doute qu’il l’a dite par réflexe, sans l’avoir comprise. Pour preuve, il redemande quelle était la question. Chez les juifs on répond toujours à une question par une autre question.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
La France est-elle antisémite ? Ou juste raciste ? Ou les deux. J’ai tenté d’y répondre dans mon livre Une inquiétude juive.
Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret, novembre 2023.