Et si ce monde tragique était le meilleur des mondes possibles ? Un génie l'a démontré il y a 300 ans

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Et si ce monde tragique était le meilleur des mondes possibles ? Un génie l'a démontré il y a 300 ans

Il a inventé le calcul infinitésimal, préfiguré l'ordinateur trois siècles avant son existence, et tenté de démontrer l'existence de Dieu par la seule force de la logique.

Gottfried Wilhelm Leibniz, génie universel du XVIIe siècle, n'était pas homme à se fixer des limites  pas même celles du divin.

Sa Théodicée, publiée en 1710 et traduite en hébreu pour la première fois en 2024, reste l'un des paris intellectuels les plus audacieux de l'histoire de la pensée : prouver que notre monde, avec toutes ses horreurs, est le meilleur des mondes possibles.

Une idée que Voltaire a tournée en ridicule, et qui n'a jamais cessé de nous hanter.
Il y a des hommes dont la vie entière ressemble à une démonstration mathématique : chaque étape s'enchaîne avec une rigueur implacable, chaque découverte ouvre sur une autre, et l'on finit par se demander si le résultat final n'était pas inscrit dans les prémisses depuis le départ.

Gottfried Wilhelm Leibniz est de ceux-là. Né à Leipzig en 1646, mort à Hanovre en 1716, il a traversé son siècle comme une comète philosophe, mathématicien, diplomate, bibliothécaire, théologien à ses heures laissant derrière lui un sillage d'idées si fulgurantes que certaines ont mis trois siècles à trouver leur plein usage.

L'homme qui inventait tout

Mathématicien de génie, Leibniz invente indépendamment de Newton le calcul infinitésimal et révolutionne la logique en concevant une « caractéristique universelle ».
Ce projet pharaonique rien de moins qu'un langage formel universel permettant de calculer la vérité comme on calcule une somm préfigure avec une précision troublante ce que nous appelons aujourd'hui l'informatique.

Il parvient à anticiper les outils informatiques à plus de trois siècles de distance avec le calculus ratiocinator, qui permet d'opérer des calculs complexes. Le code binaire que manipule chaque ordinateur du monde porte, quelque part dans son ADN invisible, l'empreinte de cet homme qui n'avait pas encore de machine pour le faire tourner.

Mais Leibniz ne s'arrête pas aux mathématiques. Son appétit intellectuel est d'une nature proprement monstrueuse : il veut tout comprendre, tout relier, tout ordonner.
La physique, la métaphysique, le droit, la diplomatie, la théologie rien ne lui échappe. Dans l'histoire allemande de la pensée et des idées, il est considéré comme l'un des derniers génies universels.
Un titre qui, à mesure que la connaissance humaine s'est fragmentée en spécialités étanches, est devenu presque inimaginable. On ne fait plus de Leibniz aujourd'hui. On n'en a peut-être plus les moyens.

Le problème qui empoisonnait les nuits des théologiens

Au tournant du XVIIIe siècle, Leibniz se penche sur une question qui agite les esprits depuis des siècles et qui n'a rien perdu de son venin : si Dieu est bon, tout-puissant et omniscient, pourquoi le mal existe-t-il ? Pourquoi les innocents souffrent-ils ? Pourquoi l'injustice prospère-t-elle sous le regard d'un créateur supposément bienveillant ?
C'est le scandale théologique que les philosophes grecs avaient déjà pressenti, que les croyants de toutes traditions ressassent en silence, et que les athées brandissent comme leur argument le plus dévastateur.

Leibniz forge à cette occasion le terme même de « théodicée » la justification de la bonté de Dieu malgré le mal inhérent au monde. L'ambition est démesurée, la méthode caractéristique : il va s'attaquer à Dieu comme à un problème mathématique, avec la même rigueur froide qu'il applique aux équations différentielles.

Le meilleur des mondes possibles

La Théodicée de 1710, seul ouvrage philosophique publié de son vivant, développe sa solution au problème du mal et sa justification de la bonté divine.
La thèse centrale, à la fois audacieuse et contre-intuitive, est que notre monde avec ses guerres, ses épidémies, ses deuils et ses catastrophes est littéralement le meilleur des mondes possibles.
Non pas parce qu'il serait parfait, mais parce que Dieu, en créateur rationnel, a nécessairement choisi parmi tous les univers concevables celui qui maximise le bien global.
Pour Leibniz, même les maux apparents ont leur place dans un ordre divin plus vaste qui vise à réaliser un bien supérieur.

Pour illustrer cette conviction, il recourt à une parabole. Un personnage nommé Théodore s'interroge sur pourquoi Jupiter, roi des dieux, permet aux hommes d'être mauvais s'il est tout-puissant. Jupiter l'envoie auprès de sa fille pour qu'elle lui montre tous les mondes possibles  et qu'il constate par lui-même que le nôtre, en dépit de ses noirceurs, demeure le meilleur de tous. Leibniz croit que chaque chose, bonne ou mauvaise, sert en définitive une finalité parfois cachée à nos yeux limités. Tous les événements convergent, au bout du compte, vers le bien ultime.

La solution proposée par Leibniz est subtile : elle consiste à saisir l'écart qui existe entre un monde absolument parfait et ce monde le meilleur créé par Dieu le meilleur possible, mais pas sans péché ni sans mal, pas sans tache ni dissonance. Nuance capitale que ses détracteurs s'empresseront d'ignorer.

Voltaire et la riposte cruelle

La réponse ne se fit pas attendre. Quelques décennies après la mort de Leibniz, Voltaire publie Candide et y caricature impitoyablement la philosophie leibnizienne à travers le personnage du Docteur Pangloss, qui répète « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » au milieu des massacres, des tremblements de terre et des génocides.
La satire est féroce, le succès immédiat, et la réputation de Leibniz en France s'en trouve durablement entachée. Le concept de meilleur des mondes possibles sera ainsi raillé par Voltaire dans le conte philosophique Candide.

Ce jugement expéditif est pourtant injuste. La caricature est sévère et illégitime, car Leibniz n'est pas sans connaître la difficile relation entre l'idée d'un monde le meilleur possible et l'existence incontestée du malheur, voire du mal. Il ne prêche pas la naïveté béate, il propose une architecture métaphysique rigoureuse ce qui est tout différent. Vouloir l'ignorer, c'est préférer la facilité de la moquerie à l'effort de la compréhension.

Dieu, cet architecte mathématicien

Ce qui rend Leibniz véritablement fascinant, c'est la cohérence profonde entre sa philosophie de Dieu et sa philosophie des mathématiques.
Pour lui, les lois qui régissent le cosmos peuvent être exprimées en termes mathématiques, ce qui témoigne de l'ordre et de la structure inhérents à la création divine.
Cette approche mathématique reflète une réalité ontologique : l'univers est construit sur des principes rationnels. Dieu n'est pas un poète romantique qui improvise la création dans un élan d'enthousiasme c'est un architecte rigoureux, un mathématicien suprême qui a optimisé son œuvre selon des critères de perfection absolue. Sa démonstration que notre monde constitue « le meilleur des mondes possibles » s'appuie sur l'analyse des mondes possibles et la perfection du choix divin, révélant la sophistication de sa théologie rationnelle.

Cette intuition traversera les siècles. En 1963, le physicien Paul Dirac, dans ses carnets scientifiques, évoquera à son tour « un Dieu mathématicien de très haut niveau » pour décrire la stupéfiante adéquation entre les structures mathématiques abstraites et les lois fondamentales de la physique. Il n'est pas théologien il constate. La même perplexité admirative que Leibniz avait mise en mots trois siècles plus tôt.

L'héritage d'un incompris

L'une des choses les plus remarquables chez Leibniz est peut-être la patience que ses idées ont exercée à son égard. Le calcul binaire qu'il développe en curiosité philosophique attendra trois cents ans pour devenir le fondement de la révolution digitale.

Ses intuitions sur la logique formelle germeront lentement avant d'éclore en mathématiques modernes au XIXe siècle. Même sa théodicée, si souvent maltraitée, continue d'alimenter des débats philosophiques et théologiques d'une vivacité intacte.

Il y a quelque chose d'étrangement leibnizien dans ce destin posthume. Lui qui croyait que rien n'est perdu, que chaque chose sert une fin qui nous dépasse, lui qui voyait dans le temps une variable et non un obstacle peut-être aurait-il souri, sans surprise, à l'idée que ses meilleures semences avaient besoin de quelques siècles pour donner leur fruit.

Son optimisme n'était pas la résignation des impuissants ni l'aveuglement des satisfaits. C'était quelque chose de plus rare et de plus difficile : une confiance raisonnée dans l'ordre caché des choses, portée par un homme qui avait consacré sa vie entière à en déchiffrer les équations.

 

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