Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Isabelle Cohen : tenir
Isabelle Cohen, « Revenir Raconter », Récit Collection : Collection jaune, Verdier Ediyttiond 2024, , 336 p ;21,50 €
Ne comptez pas sur moi, pour décrire ce que tu as vévu à Auschwitz
Ce récit échappe au simple témoignage ou à la biographie. L’auteur offre le portrait de sa mère, Marie-Elisa Nordmann ensuite épouse Cohen. Elle fut déportée à Auschwitz le 24 janvier 1943 dans un convoi de femmes. Et ce parmi une majorité de résistantes, parmi lesquelles Charlotte Delbo.
Ensuite et pendant quarante ans, sa mère fut présidente de l’amicale des déportes d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie dont elle a su quoi en dire et faire
L’auteure est sa chambre d’échos. Certes le portrait est subjectif. Néanmoins à travers de nombreux documents tout passe par le prisme de sa propre vie mais aussi de ses connaissances.
« Je suis fille d’Auschwitz. je fais de la résistance , c’est ainsi. transmettre est ma vie, c’est la vie, c’est l’amour. » écrit une telle écrivaine capable de mettre à les traces de l’horreur et tout un indicible.
En un tel texte passé et présent rejoints porte vers l’avenir là où s’entendent les mots des mortes et des vivantes revenues et revenantes.
En passant le témoin de sa mère, l’auteure évoque tout ce qui est en elle depuis l’enfance « bercée » par ce qu’elle a su afin de mieux honorer l’amour pour sa mère et la sagesse et une dose d’espoir pour l’avenir. C’est à la fois touchant et poignant. Existe un nouveau réalisme et un chant dans la littérature qui doit toujours combattre face à ce qui fut des thèses improbables.
Jean-Paul Gavard-Perret
Amours et rêveries de David Lynch
L’album "Cellophane Memories" provient d’une vision que David Lynch a éprouvée lors d’une promenade nocturne dans une forêt de grands arbres. Au-dessus de ce paysage il a vu une lumière brillante.
Dans sa mémoire, la lumière s’est transformée à travers la voix de Chrystabell, chanteuse et auteure compositrice américaine. Elle lui a révélé un secret. A partir des mystérieuses convergences de lumière et de son, de jour et de nuit, de ciel étoilé et de forêt noire, la collaboration s’est développée.
Bien éloigné des anciens albums plus rocks (et parfois quelconque de Lynch), ces nouvelles chansons à quatre mains se déroulent dans des forêts de contes de fées, des sommets montagneux, des lacs, des autoroutes crépusculaires et des chambres obscures. Existent aussi bien des élisions temporelles. Elles réapparaissent sans cesse dans la voix de Chrystabell,. Emergent, se dissolvent et reviennent en boucle des couches d’harmonie. Elles sont encadrées par l’orchestre de Lynch et du regretté compositeur Angelo Badalamenti. Le tout composé de cordes inspirées de la “Waldeinsamkeit” et de glissandi de guitare oniriques et de nuages de réverbération,.
Les mélodies sont une sensation du temps qui s’arrête pendant un premier baiser. Ce disque cinématographique (forcément) devient un duo accompagné de la poésie lynchienne. Quant à Chrystabell, elle renaît et constate que sa voix est devenue plus aiguë de plusieurs octaves. Depuis, elle se souvient de sa vie en Patagonie et de la magie de l’abstraction.
Le monde est aussi rupestre et désertique que dense. Il est retrouvé mais aussi transfigurée dans des mises en scènes fantastiques et profuses dans divers types de mises en tension. Deux esprits semblent vouloir venir en aide à ceux qui les rejoindront pour voir à leur tour de plus haut ce bas monde qui n’a peut-être de bas que cet adjectif douteux.
jean-paul gavard-perret
Chrystabell & David Lynch, Cellophanes Memories, Label Sacred Bones Records : Modulor 2024.
Abigail Assor : frère et folie
Un tel roman plus poétique dans son écriture méditative tout en n’allant jamais dans "les choses à dire » crée un romanesque particulier et qui émeut. Certes on peut penser que dans cette famille juive la "croix" (pour un catholique par approbation) est une mère, de celle selon Groddeck dont « nous mourons tous».
Mais avec Abigdail Assor son talent renverse cet état de fait. Elle explore les failles d’une famille face à un frère trop aimé et pas comme les autres. A savoir un frère atteint de la folie qui plus est, en son cas, dangereuse et presque meurtrière..
Dans ce deuxième roman de l’auteure trouve d’une puissance rare et presque terreur et apogée. A-t-elle résisté aux envoûtements du frère ? Finalement il «étend» celle qui a tout fait pour lui mais, à l'opposée diamétrale, il a osé - sans s'en rendre compte dans sa nuit de l'être - ce qui est arrivé et s'est répété. Et ce, avec force de détails. .
Les modes de vie imprimées par le lien familial sont certes patriarcaux même si parfois le plus souvent la parole des mères est prescriptive. "La Mère" est le nom d’un nœud de manières d’être, de penser, de parler, d’écrire : mais la régulation quotidienne est altéré par le "ressemblant" du sujet de la narratrice…
Celle-ci avec sa précision descriptive plonge au sein de l’habitus tribal dans l’opacité du monstre. La narratrice éprouve par amour mais, en son cas, jamais commandée les par intentions de l’enfer. Elle veut garantir à qui elle s’adresse une possibilité de vie d’autant qu’elle reste partagée et partageuse, socialement intégrée, cadrée par le bon sens, vouée à des causes justes.
Jean-paul gavard-perret
Abigail Assor, « La nuit de David », Gallimard, Collection Blanche, Aout 2024, 186 p., 19,50 E..
Mike Abrahams et le réel
Ce livre est le premier à couvrir toute la carrière de Mike Abrahams, photographe juifs documentariste qui demeure l’un des tous premiers artistes du Royaume-Uni.
Son travail photographique à travers la Grande-Bretagne capture avec intelligence et sensibilité des moments apparemment sans importance de la vie quotidienne qui racontent la Grande-Bretagne surtout à l’époque de Margaret Thatcher.
Son rêve disait-il étais de saisir « des gens ordinaires vivant des vies extraordinaires ». Pour les connaître il devint photographe après avoir travaillé ambulancier à Liverpool.
Dans cette ville et son premier métier il connut les rues condamnées.
Ce fut pour lui un choc et une révélation.
Il y retourna avec son appareil photo, et ces premières images en noir et blanc furent remarquées. , Mike Abrahams s’est d’ailleurs expliqué : « J’ai grandi à Liverpool dans les années 1950 et 1960, une ville dans laquelle, à mes yeux, la couleur était absente. »
Après les années 50-60, Abrahams est devenu pus tard co-fondateur de « Network Photographers » et son travail l’a emmené partout dans le monde.
Il est considéré comme le meilleur photographe documentaire à son meilleur par son regard mais aussi sa force d’imaginaire pour soulever le réel tel qu’il est.
Comme il l’écrit dans son introduction de son livre : « Je n’étais pas intéressé par le fait que les gens jetaient des pierres, seulement par la raison pour laquelle ils les jetaient. »
Ainsi, des enfants jouant devant des soldats armés à Belfast, d’autres dans des immeubles de Glasgow ou encore des terrasses démolies de Liverpool Abrahams offre une vision alternative incontournable hier comme aujourd’hui.
Jean-Paul Gavard-Perret
Mike Abrahams , « This Was Then », Bluecoat Press, 160 p., 2024
Disparition d'Anouk Aimée
Anouk Aimée est née Françoise DREYFUS, un nom tristement célèbre pour la fameuse affaire du même nom à la fin du XIXe siècle, mais aussi un nom facilement identifiable dans la France occupée de la Seconde Guerre mondiale : un nom juif, qu’elle n’utilise donc pas pendant son enfance, le remplaçant par Fanchon DURAND (du nom de sa mère).
Anouk Aimée fut une actrice aussi discrète qu'iconique. On lui doit entre autre des apparitions magiques dans "La Dolove Vita" que dans "Un homme est une femme". Un célèbre portrait de William Klein révèla le mystère d'une des plus révervée mais pour incarner bien des mystères de la féminité.
Sa vie longue et productive n'a jamais fit les journaux en sensation. Mais elle s'associe à autant de souvenirs rares.Ils étaient parfois des plus romantique et parfois plus inquiétant et émouvant dans sa filmographie mondiale.
Elle fiut aussi la Lola de Jacques Demy et reçut un Golden Globe; une nomination à l'Oscar de la meilleure actrice et fut nommée auCésar de la meilleure actrice en 1979 ("Mon premier amour") et un César d'honneur pour l'ensemble de sa carrière profondément humain, vingt-trois ans plus tard.
Jean-Paul Gavard-Perret
Joël Meyerowitz et l'Espagne
C'est à New York en 1966 que Joel Meyerowitz (né en 1938) , gagnant peu d’argent dans la publicité a pu partir. prendre des photos à Londres, l'Europe et en particulier Espagne où il comprit son indépendance en découvrant des liens physiques, esthétiques et émotionnels.
Dans les années 60 il vécut dans la ville natale de Picasso pour montrer l’identité d’un artiste à travers la structure globale de son œuvre et ses racines.
L’exposition réunit pour la première fois plus cent-cinquante photographies prises et inédites lors de son premier initiatique : "mon expérience de photographe en Europe m’a changé et m’a donné le recul nécessaire dont j’avais besoin pour me voir moi-même – puis, quand je suis rentré, pour voir l’Amérique d’une manière différente." écrivait-il.
Il a créé un style de photographie reconnu comme l’un des principaux photographes de sa génération. Après son retour à New York, il eut sa toute première exposition personnelle au MoMA en 1968.
En Espagne ses tirages (couleur et noir et blanc) offre aussi ses voyages de Meyerowitz en Angleterre, Pays de Galles, Irlande, Écosse, France, Espagne, Allemagne, Turquie, Grèce et Italie.
L'exposition présente des portraits de populations locales, des scènes de rue quotidiennes , des paysages urbains et naturel. Un film, réalisé dans le cadre de l’exposition, permet de suivre l’artiste tandis qu’il revisite et photographie la ville d’aujourd’hui.
Jean-Paul Gavard-Perret
Joël Meyerowitz, "Europa", Museo Picasso Málaga, du 15 juin au 15 décembre 2024
Sylvie Aflalo-Haberberg : éloge de la différence
Cette série de Sylvie Aflalo-Haberberg travaille la nudité selon une modalité particulière. Sont montrées les femmes qui - normalement demeurent cachés pour cause d'obésité, bref de quasi "anormalité" selon certains critères sociaux..
Les modèles ont toutes répondu avec plaisir à la photographe car elles trouvèrent là une forme de reconnaissance. Elles prirent la pose pour affirmer leur féminité et leur sexualité. D'autant que pour éloigner tout effet malsain ou pervers Sylvie Aflalo-Haberberg a créé une forme d'épures par son art du flou qu'elle domine parfaitement.
Elle reprend la question de ce que la nudité cache et/ou montre en ses enjeux. Le nu n'est plus traité en sur en chair mais devient une forme d'idéalisation chorégraphique qui fascine par sa beauté.
La prétendue obscénité est donc effacée en devenant forme plus qu'objet. Montrer le nu revient à honorer un réel évacué et apprendre à grandir par ce qui émane des mouvements fixés de corps enfin délivrés.
La série devient une œuvre plastique voire presque morale entre recherche et rêve. Ici c'est bien L'Ange et non La Bête" qui revient sans que le corps soit une simple idée ou masse.
La photographe crée une absolue beauté dégagée des tabous et doxas entre métaphorisation et littéralité.
Sylvie Aflalo-Haberberg réapprend à ouvrir les yeux, de ne pas se contenter de jouir de stéréotypes. C’est le luxe là où les photographies ne sont pas nues : elles sont dépouillées en leurs jeux d'ombres et de lumière et où ce n'est plus un plein mais un vide qui soudain est comblé.
Jean-Paul Gavard-Perret
Sylvie Aflalo-Haberberg, Ce que tu me voiles, Sylvie Aflalo-Haberberg Editions, Paris, novembre 2023, 204 p., 39 € ..
Evy Cohen, "Lumière du Perche" - Arbres de son village et alentour"
Cette série d'Evy Cohen a débuté en 2020 lors du premier confinent lorsqu'elle était limiter à se promener et selon a loi dans un rayon de 1km de notre domicile.
Elle venait de déménager de Paris et découvrait les lumières magiques du Perche qui depuis inspire son travail de photographe et d’artiste verrier.
La plasticienne conjugue en effet l’art verrier et la photographie, et travaille les réfractions de la lumière. Elle réalise ainsi des pièces en pâte de verre, des sculptures à cire perdue, des tableaux de verre.
Mais ici, seule la photographie "parle". Le pus souvent dans des brumes d’un univers forestier afin de métamorphoser le réel pour le porter vers la fable.
Jean-Paul Gavard-Perret
Paul Bernard-Nouraud et l'inconcevable
Paul Bernard-Nouraud dans son histoire de l’art d’après Auschwitz rappelle que le "témoignage" brut ou reconstruit sera toujours coupable de ses manques.
Bataille, Blanchot, Levi, Celan mais aussi Resnais, Lanzmann en ont montré l'inexorable nécessité et l'inexorable manque jusqu'à, pour certains, y perdre leur vie.
Si dans ces analyses iconiques rien n'est résolu de nos interrogations réside la force de nous mettre dans l'haleine des mourants. Une hantise nous atteint et nous touche. Il ne faut pas en avoir peur mais s'y confronter.
En ce tel livre, l'image mieux que tout autre chose manifeste probablement cet état de survivance qui n'appartient ni à la vie tout à fait, ni à la mort tout à fait mais à ce genre d'état aussi paradoxal que celui des spectres qui sans relâche mettent du dedans notre mémoire en mouvement. . Bref l'image aussi sert à penser et à transformer l'art..
A ce titre, si l'image ne peut dire ou montrer l'impensable, l'invisibilité de l'horreur. A travers lui se fabrique toujours une représentation qui se veut fidèle à l'irreprésentable.
L'image traduit du sens. Certes, il n'existe pas de moyen de se soustraire à l'ambiguïté qui régit tout protocole de représentation qu'il soit iconique ou linguistique. Tout se joue toujours sur une sorte de tentative de parvenir à dire, à toucher et atteindre le cœur et la raison - l'inconscient aussi - entre l'interdit et la transgression.
Comme Didi-Huberman, Paul Bernard-Nouraud historien et théoricien de l’art, docteur en Esthétique entreprend ainsi de réévaluer à l’aune d’Auschwitz l’histoire de l’art antérieure à l’événement lui-même. On y découvre notamment qu’avec la peur du déluge et de la guerre, celle de la peste constitue l’un des fondements de l’art renaissant et de l’ordre du discernement qu’il instaure.
Paul Bernard-Nouraud, "Une histoire de l’art d’après Auschwitz - Figures disparates , vol.1", L'Atelier Contemporain, Strasbourg, 19 avril 2024, 632 p., : 30 €
Amy Winehouse for ever
"Amy Winehouse", The Little Black Gallery", Londres avril 2024.
L'exposition des photographie à "The Little Black Gallery" de Londres présente une exposition des photographies de la chanteuse prises par Charles Moriarty lors de la création de son premier album "Frank". Elle est accompagnée par le documentaire "AMY" par Asif Kepedia.
Pour celui-ci le réalisateur a rencontré amis, managers, famille, membres du groupe, journalistes, photographes pour découvrir la "vraie" Amy et la comprendre.
Il a consulté des milliers d’images d’Amy. Tputefois dans ce corpus les photos de Charles Moriarty restent marquantes et prises dans l’Est de Londres ou se préparant à parcourir les rues de New York.
Elle apparaît ici incroyablement belle, drôle, pleine d’esprit qui était bien différente de l’icône traumatisée qu’elle est devenue plus tard. Dans cette première époque elle paraît au sommet de son art. Le photographe avait choisi de ne pas les publier car pour lui elles étaient trop précieuses à ses yeux. Là voici , telle qu'elle lors de cette exposition originale, fascinante et intransigeante.
Jean-Paul Gavard-Perret
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