Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
La vie en dévers - Meryl Meisler
Professeur le jour, photographe la nuit, Meryl Meisler a précisé son approche du médium photographie « Je ne suis pas allée photographier. J’ai photographié où j’allais. »
Son livre proppse des déambulations urbaines non sans (mais pas que) des hauts lieux emblématiqyyes américains des années 70 et 80 : New York, San Francisco, Las Vegas, La Nouvelle-Orléans, Fire Island, Miami Beach, etc..
Elle qui a beaucoup filmé sa famille juive explore un univers de banlieues sereines à la vie nocturne emblématique des clubs mais aussi toute une diversité culturelle.
Ce voyage est surprenant à travers des photographies surprenantes de rue et documentaires. Son approche est profondément personnelle et immersive qui fait ressortir des moments authentiques en une perspective ludique mais perspicace.
Meryl Meisler, "Street Walker', Editions Eyeshot, introduction de Gulnara Lyabib Samoilova, fondatrice de Women Street septembre 2024.
Elliott Erwitt : cave canem
Surprise : les propriétaires de chiens sont autorisés à venir avec leurs amis canins pour découvrir l’œuvre d’Elliott Erwitt. Dans cette exposition le regard au ras du sol retient cette caractéristique du photographe.
En dehors de cette rétrospective, les autres espaces de Bruxelles restent strictement interdits à l'accès aux chiens. Ils sont autorisés seulement aux espaces de circulation menant à l’espace d’exposition d'Elliott Erwitt. Mais pour le reste : Bernique !
Précisons - car la Belgique fait les choses bien - que l'accès de la rétrospective est uniquement autorisé aux chiens de catégorie trois. Les chiens de la première et de la deuxième catégorie ne sont pas admis. Preuve que pour une telle exposition les chiens et les photographies ont mordant...
Les organisateurs se réservent le droit d’exiger qu’un chien et ses maîtres quittent les lieux dans le cas où l’animal présente un comportement risquant de porter atteinte à la sécurité des autres visiteurs (et chiens), ou de dégrader l’exposition et les lieux.
Rappelons toutefois qu'une telle exposition a du chien. Mais elle est restreinte uniquement le 22 août et 4 octobre 2024. Elle compte déjà plus de 300 0000 visiteurs. Mais pour l'heure pas un seul toutou - snob ou pas.
Jean-Paul Gavard-Perret
"Découvrez l’exposition Elliott Erwitt à Bruxelles en compagnie de votre chien", Ellott Erwitt, rétrospetive, Exposition Grand Place 5, Bruxelles
D’abord dilettante Marc Lev peignait sur des supports papier et toile qu'un incendie a ravagé. Paradoxalement celui-ci l'entraina à découvrir le matériau bois en terme de support de ses peintures..
Après avoir développé sa propre technique afin de pouvoir préparer (nettoyer, poncer, laquer…) et peindre à la gouache ou à l'huile sur des morceaux de bois (branches, écorces, rondins…).
Il a retrouvé un rapport idéal par ce support (tout compte fait classique) et a redécouvert des techniques de teintes, de fusion, de nuances vives pouvant s'apparenter à l'école italienne du 15e siècle. Le petit format donne à toute son œuvre un caractère spécifique. .
Le bois s’alimente en couleurs car il garde sa nature d'exigence particulière.
Marc Lev trouve là une légèreté mais aussi une profondeur. Apparaît la découverte surprenante qu’implique cette pratique. Des incidents de parcours sont toujours possibles car un tel support peut connaître des tremblés, des attentes. Mais c’est ainsi que se franchit la frontière entre image et image « de », entre être et franchir.
Chaque fois Marc Lev bâtit une demeure, un nid indéfiniment suspendu. Existe toujours dans ses paysages quelque chose qui couve et se tient au chaud.
L’art devient une cachette : bientôt se dévoile son secret. De l’air il en reste toujours. S’il n’est pas inclus il est marqué. Il est ce sur quoi chaque « lieu » s’appuie avec quoi il se compose. Dès lors, en chaque œuvre de Marc Lev, la suspension d’un souffle devient figure : c’est un film arrêté sur une œuvre en cours...
Pour voir ses oeuvres cliquez-ici
Jean-Paul Gavard-Perret.
La carrière de photographe d’Allan Tannenbaum a commencé presque par accident. D’origine juive, il est né en 1945 dans le New Jersey et a grandi dans l’atmosphère relativement conservatrice des années 1950 et a même commencé à étudier l’ingénierie.
Mais les années 1960, « Sur la route » de Jack Kerouac est devenu une lecture incontournable pour tous les jeunes Américains, Tannenbaum en premier lieu. C’est ainsi qu’en 1964, après deux ans d’université, il a décidé de conduire une Studebaker pour traverser les États-Unis.
Plus tard il a dirigé le service photographie du "SoHo Weekly News", en 1973 jusqu'à la fermeture de l’emblématique hebdomadaire new-yorkais en 1982. Durant toutes ces années, il a fourni un vaste travail en suivant les scènes de l’art, de la musique, de la mode, du divertissement, de la politique et de la vie nocturne à New York.
Il a fréquenté le "Studio 54" pour documenter le tourbillon étourdissant de "sexe, drogue et Rock'n'Roll"dans un portfolio qui constitue un reflet unique du Studio 54, son atmosphère et ses hôtes Mais Tannenbaum a exploré d'autres lieux. La « Little Chelsea Experience » - galerie de photographie basé à Lisbonne et qui participe aux Rencontres de la Photographie d’Arles.- présente ses photos du fameux et emblématique Chelsea Hotel à Manhattan.
Le lieu était un refuge légendaire pour des icônes comme Janis Joplin, Leonard Cohen, Patti Smith et Bob Dylan car c’était l’occasion d’une communauté d’échanges artistiques et d’inspiration. Allan Tannenbaum en fut une sorte de pigiste photographe pour venir capter des figures de la culture. Il présente ici un aéropage de « stars » de la culture : cinéma, musique, théâtre, poésie, etc..
Jean-Paul Gavard-Perret
Little Chelsea Experience : Allan Tannenbaum, exposition du 13 Août au 20 Août, « A space for photography », 17, Rue des Arènes, Arles.
Florence Andoka remonte l’histoire de la réalisatrice en une sorte de déambulation onirique. Mais elle élève la biographie à une élégie et un chant. Pour elle, Chantal Akerman poussa un cri jusqu’à se perdre et se suicider. Le lien à la mère est initiatique.
Mais elle comme sa fille furent des femmes exactes. L’une voulait ne se souvenir de rien, dont la Shoah qui effaça toute apparence humaine. L’autre dans ses films refusa tout décor non en trompe-l’œil mais en rime pour le regard jusqu’à ne sentir plus aucun mal.
Les mots ici sont des impacts. L’auteure écrit à bout, portant des images dont la cinéaste ne sortait pas intacte. Existe d’ailleurs une dualité entre l’auteure et son modèle. L’une et l’autre ne se dédouanent d’avoir été ou être poète là « où tout se joue ailleurs » dans des courses aux fantômes (dont celui de Godard).
Quittant Bruxelles, n’ayant pas de rendez-vous à New York ou Paris, Akerman va dériver mais incarne la meilleure de la fiction dans un cinéma autrement. Le rêve devient du cauchemar la noire sœur. La femme orchestre des voix « hors de terre » et s’éloigne d’elle-même et de sa fratrie. Son espérance de vie diminue. Mais Florence Andoka la fait renaître une nouvelle fois.
Elle fait bien plus qu’entrevoir une promesse améliorée, produisant un cinéma d’urgence et de secours. Elle et Akerman ont gommé ce qui fut et devient spontané et sincère. Après la saison en enfer de la réalisatrice, l’auteure écrit, dans un monde usé de l’intérieur, un face-à-face à l’adversité d’une cinéaste qui fut à sa manière vainqueur tant elle put expérimenter sans mentir à l’ordinaire voire bien plus, en filmant avec ses racines et ses sources. Bref, Florence Andoka écrit en duo, dans son “je” en “tu”, un tel livre pour le futur. Entre images et chant, « entre l’air et la solitude ».
jean-paul gavard-perret
Florence Andoka, Rêve Akerman, Editions de la variation, 2024, 119 p. — 15,00 €.
Lisetta Carmi et le devoir de témoigner
Lisetta Carmi, « La bellezza della verita », Giovanni Battista Martini, préface de Silvana Bonfili, Postcart edizioni, Roma, 120 p, 58 E..
D’origine juive, née à Gênes en 1924, Lisetta se consacra depuis 1960 à la photographie en travaillant en freelance.
En 1964, elle mène une enquête approfondie dans le port de Gênes avec les dockers de la FILP-CGI.
En 1965, elle commence à photographier des travestis, un travail qui aboutit au livre I travesti avec un texte d’Elvio Fachinelli (1972).
Elle réalise différents reportages dont celui du métro parisien pour lequel il reçoit le Prix de la Culture en photographie. Parmi ses livres, Acque di Sicilia avec un texte de Leonardo Sciascia.
A Andrea Bellini, la photographe précisait : « je ne souhaite pas être connue uniquement pour ma série sur les travestis, travail fait avec passion et amitié, alors que je parcourais le monde avec grand intérêt, en donnant toujours la parole à ceux qui n’ont pas le droit de parler, à ceux qui sont écrasés par le pouvoir économique et politique ».
Lisetta Carmi met un terme à sa carrière de photographe en 1979,. Elle se retira alors à Cisternino, dans la région des Pouilles.
Elle reste célèbre aussi par « Erotismo e autoritarismo a Staglieno » (1966), sur le cimetière monumental du quartier génois de Staglieno.
Elle est également l’autrice des douze portraits célèbres du poète Ezra Pound, et a réalisé ceux de Lucio Fontana, Leonardo Sciascia, Edoardo Sanguineti, Alberto Arbasino, Sylvano Bussotti et Jacques Lacan. « I travestiti », de par son importance et son travail inédit de documentation de la communauté LGBT italienne, occulte trop souvent encore un ensemble photographique magistral dont le trait commun passe par l’honnêteté du regard et l’empathie.
Jean-Paul Gavard-Perret
Arthur Elgort : prendre l’air
Arthur Elgort d’origine juive russe, a fréquenté la Stuyvesant High School et le Hunter College, où il a étudié la peinture. Très vite il a commencé sa carrière en travaillant comme assistant photo. Dans le « Vogue britannique » il a fait sensation dans le monde de la photographie de mode avec son style « instantané » et « plein air » mis sur le mouvement et la lumière naturelle pour libérer l’idée de la photographie de mode.
« En Plein Air » avec environ 30 œuvres en noir et blanc présentées pour la première fois, l’artiste a changé le genre de la photographie de mode avec des portraits méconnus d’icônes de la mode de la fin des années 1980 à nos jours. Ils rendent hommage à l’esthétique et à la technologie de la photographie de mode.
« L’envie de sortir et de prendre l’air a toujours été une envie constante pour moi.” Dit Arthur Elgort. Cela confère à ses photographies un dynamisme et une authenticité particuliers. Son travail photographique fait de lui l’un des photographes de mode les plus importants de son époque. Il a apporté une bouffée d’air frais dans le monde auparavant rigide des séances photos de mode.
Jean-Paul Gavard-Perret
Arthur Elgort , En Plein Air », Camerawork, Berlin à partir du 30 juillet 2024.
Ruth Lauer Manenti : Je sais (ce) que j’ai vécu
Ce livre est tiré de plusieurs photos que l’artiste avait prises de sa mère en 2017, peu de temps avant son décès. Sa mère se laissait rarement la photographier, sa fille précise : « Chaque jour qu’elle approchait de sa mort, elle devenait plus belle.” D’où l’émotion de la vie au-delà ainsi que lieu choisi : une maison chargée d’histoire. Cette double exploration devient un introspection où beaucoup peuvent transposer une telle expérience.
Jean-Paul Gavard-Perret
Ruth Lauer Manenti, « I imagine it empty », co-édition, PHREE & Ediciones Posibles, 2024, 80 p., 35,00 €.
Sarah Moon, « Les orchidées », Michael Hoppen Gallery, Londres, 2024.
Sarah Moon (née en 1941) est née en Angleterre et a commencé sa carrière de mannequin dans les années 1960. Depuis 1968, elle travaille comme photographe de mode et cinéaste avant de sorienter vers des œuvres plus personnelles et intimistes.
« Quand je photographie des fleurs ou n’importe quelle nature morte, ou mode, la couleur m’oblige à être plus abstrait » dit-elle. Et dans cette série elle la transpose, afin de se rapprocher de ce qui d’abord impressionné
Certes, pour elle le noir et blanc est plus proche de l’introspection, des souvenirs, de la solitude et de la perte. Mais elle ne voit pas la même chose en couleur qui devient c’est un autre langage, un langage vivant.
Éthérées et élégantes par leurs qualités picturales ces photos permettent de voir et de rêver là où surgit l’atmosphère romantique et mélancolique évidente. Elle rompt avec les traditions de la « photographie de mode » en choisissant plutôt d’explorer un monde de sa propre invention sans compromis.
Jean-Pauk Gavard-Perret
Avec sa famille, d'origine juive, Sarah Moon quitte la France occupée pour l'Angleterre, où elle étudie le dessin. De 1960 à 1966, tout en travaillant comme mannequin – sous le nom de Marielle Hadengue –, elle s'improvise photographe de mode pour aider ses amies à constituer leur press-book.
Philippe Halsman le magicien
Philippe Halsman a signé entre autres une centaine de couvertures de 'Life". Il y incarnait l'âme des stars et cette , l’exposition rétrospective du Palazzo Reale de Milan, présente la vie et l’œuvre de ce photographe, visionnaire maître d'une technique sophistiquée adepte aussi photographique du collage pour souligner une sorte d’absurde typique du surréalisme en ses performances artistiques.
Dans sa photo célèbre "Dali Atomicus" l’artiste est représenté en train de peindre et de sauter là où son atelier semble tourbillonner. " Lorsque j’ai rencontré Salvador Dali au début des années 1940, j’ai pu m’étendre dans ce domaine grâce à son approche similaire dans ses peintures. Notre première série de photos ensemble a donné naissance à une amitié entre nous qui a abouti à un flot de photographies inhabituelles”, écrivit Halsman.
Son grand intérêt était de capter celles et ceux qu'il retenait (d'Einstein à Audrey Hepburn). "Pour moi, la réponse a toujours été l’image qui révèle le plus complètement l’extérieur et l’intérieur du sujet”, dit-il encore. Et si dès début des années 1950, il a commencé à demander à ses sujets de sauter vers son appareil photo à la fin de la séance.
Ces images sont devenues une partie importante de son style dans un jeu visuel entre le photographe, le sujet et le spectateur afin de soulever le voile du masque public pour pénétrer une autre surface. Mais de plus ses photomontages, reportages, publicités suggèrent humour et charades optriques.
jean-paul gavard-perret
Philippe Halsman. "Lampo di genio", Palazzo Reale, Milan, jusqu’au 1er septembre 2024