Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Le monde poétiquement inquiétant d’Ella Amitai Sadovsky
Née dans le kibboutz Gesher, Ella Amitay Sadovsky est reconnue internationalement comme artiste et scientifique. Elle a obtenu les plus hauts diplômes dans ces deux domaines. Elle vit à Mesilat Zion, enseigne à Tel Aviv, exposé dans son pays d’origine et aux USA. Elle a reçu de nombreux prix et certaines de ses oeuvres ont été publiées en deux livres il y a quelques années. Elles se doublent désormais de performances vidéo.

Le monde poétiquement inquiétant d’Ella Amitai Sadovsky
Sa peinture est complexe, sophistiquée, impertinent et directe. Elle s’alimente d’une réflexion perpétuelle sur le sens des images mais tout autant sur celui des êtres et de leurs rapports avec le monde vivant (animaux). S’élevant contre la notion de chef d’œuvre l’artiste ne brade pas pour autant la peinture et ne néglige pas ce qui - hélas - désormais passe en second : le beau.
Celui-ci possède comme corollaires - chez celle qui conserve toujours un point de vue iconoclaste – l’énergie et la poésie. Celle-ci devient à la fois l’élan et la résultante d’un travail qui décale le réel de ses miasmes trop réalistes mais enfin d’en souligner d’autres plus cachés. Les œuvres sont des signes ironiques, jubilatoires mais néanmoins inquiétants. Si bien que l’artiste situe celle ou celui qui regarde ses œuvres entre deux sentiments au sein d’une forme d’attraction mais où un danger rôde sourdement.
Faisant preuve de maîtrise technique l’artiste casse la « vulgarité » des images médiatiques. Le jeu en vaut la chandelle et ouvre bien des méditations. Le « pouvoir » de l’analyse, la fonction de partage de l’art donne ici « droit » à l’émotion qui n’est pas narcissique. Elle permet l’accroissement de la conscience de l’existence dans des scènes aussi tendres que soumises toujours à un certain vertige. La situation de son pays n’y est sans doute pas pour rien. Mais le trouble est ici d’un autre ordre.
Contre les pièges d’une peinture « discursive », Ella Amitai Sadovsky prolonge une vision enjouée de l’intime même si elle n’est pas dupe de ce qui entoure. Le spectateur est interpellé devant ce débordement de couleurs et de formes qui jouent de la suggestion. Elle est si parfaite qu’il n’y a rien à ajouter. Il y a là l'esprit, le réel, le rêve, la tendresse, la poésie, la liberté mais aussi une certaine frayeur et un doute. Néanmoins l’amour qui échappe aux lois surnuméraires reste omniscient sans pour autant qu’il soit donné pour acquis et fasse cheminer vers les lendemains qui chantent..
Ella Amitai Sadovsky Gordon Gallery, Tel Aviv
Le devenir et les passerelles de James Turrell
James Turrell,, « Ganzfeld « Aural »,depuis le 12 avril, Musée Juif de Berlin

James Turrell,, « Ganzfeld « Aural »,depuis le 12 avril, Musée Juif de Berlin
L’œuvre de Turrell surprend toujours par la vigueur de son interrogation créatrice. Ses audaces pénètrent jusque dans les soubassements de l’image en une praxis qui s’accompagne d’une réflexion philosophique aboutie sur la finalité dont l’art se fait le creuset.
Existe en conséquence dans l’œuvre de l’artiste américain une tension entre une pensée de la structure, de l’image, de son espace et la pensée métaphysique. Entre aussi une sensualité pure, phénoménologique, et un devenir de nature entéléchique souvent à travers une symbolique judaïque.
Dans la théorie, comme dans l’œuvre de Turrell, pensée et création agissent de concert, et avec une concertation réfléchie, mais ils se posent dans un espace paradoxal. Ce traveil est un voyage, un trajet, mais qui ne parcourt tel ou tel chemin extérieur qu’en vertu des chemins et trajectoires intérieurs qui la composent et en constituent le paysage. Et pour lui le lieu déserté n’est pas un lieu où il n’y a rien. C’est le lieu de la puissance « évidante ».
Stéphane Mosès, "Instantanés suivi de Lettres à Maurice Rieuneau (1954-1960)", préface d'Emmanuel Moses, coll. L'Infini, Gallimard, Paris, 2018.
Pour sa révolution intérieure (cf. « Un retour au judaïsme. Entretiens avec Victor Malka », Le Seuil) Stéphane Mosès (mort en 2007) a travaillé avec les œuvres capitales de la pensée juive du XXème siècle. Ce livre en donne un aperçu transversal et double accompagné d’une belle préface de son fils, le poète Emmanuel Moses dont les œuvres sont essentiellement publiées chez Gallimard.

Stephane Moses
Né dans une famille juive, à Berlin, en 1931, la trajectoire individuelle du philosophe est marquée par l’Histoire. Sa famille afin de fuir les persécutions quitte l’Allemagne pour Casablanca puis à Paris où, après avoir réussi le concours de l’École normale supérieure, l’auteur devient universitaire à la Sorbonne et à Nanterre.
Peu à peu Mosès quitte l’assimilation dictée par sa famille pour « redécouvrir » la dimension spirituelle, philosophique et intellectuelle du judaïsme. Il le fait - selon ses propres mots - sans la « grâce » mystique : il n’existe pas chez lui une révélation comme celle de Claudel envers le catholicisme ou de Rosenzweig envers le judaïsme. Sa religiosité restera modérée et avec une distance vis à vis de l’orthodoxie religieuse.
Néanmoins Mosès devient un acteur important dans le renouveau du judaïsme français. Il en dirigea un des principaux pôles institutionnels : l’école Gilbert-Bloch d’Orsay de Léon Askénazi, Robert Gamzon puis Henri Atlan.
Marqué par la guerre des Six Jours il décide d’aller vivre en Israël et s’y installe en 1969. Il enseigna trente ans à l’Université hébraïque de Jérusalem et créa le département d’études germaniques.
Ce qui attire Mosès dans le judaïsme est ce que ce dernier partage avec la civilisation occidentale. Ses recherches sur le domaine juif-allemand lui permettent de faire découvrir un certain nombre de penseurs juifs connus ou méconnus ; Gershom Scholem , Walter Benjamin, Martin Buber, Hermann Cohen, Manès Sperber, Hans Jonas mais aussi Maharal de Prague et Haïm de Volozhyn, auteur de « L’Âme de la vie » qui développe la relation singulière entre l’homme et du judaïsme. Sans oublier Franz Kafka et Paul Celan.
Néanmoins l’œuvre de Mosès reste au plus haut point empreinte de la pensée de Franz Rosenzweig (1886-1929), sur lequel il écrit un livre majeur « Système et Révélation ». Existe dans l’œuvre toute une mise en lumière de la pensée judéo-allemande mais aussi une vision personnelle du judaïsme comme point d’articulation possible de l’universel et du particulier, le refus de l’idéologie de la laïcité mais aussi un constat conclusif sur la crise, voire l’échec du judaïsme et une vision pessimiste à l’époque de la fin de sa vie mais qui permettent de poursuivre une réflexion.
Cette vision passe ici par des « choses vues ». A titre exemple la suivante ; « Berlin 1936 : du balcon de mes grands-parents, angle Kurfürstendamm et Wilmersdorferstrasse, j’assiste à la parade d’ouverture des jeux Olympiques.
Debout dans une voiture découverte, un personnage en uniforme brun salue, le bras tendu, la foule enthousiaste qui l’acclame. Je demande à ma mère : "Qui est cet homme"? Elle me tire par le bras vers le fond de l’appartement et me dit seulement : "Viens, ce n’est pas pour toi."» Une telle vignette est l’exemple de ce texte plus intime.
Quant aux lettres à Rieuneau, elles permettent d'affiner la nouvelle vision de l'histoire liée à l'idée d'une utopie messianique. À la vision optimiste d'une histoire conçue comme une marche permanente vers l'accomplissement final de l'humanité, Mosès oppose l'idée d'une histoire discontinue, dont les moments ne se laissent pas totaliser. Mais sur les décombres de la raison historique l'auteur croit que l'espérance peut reprendre d'un essor. A l'époque ce ces lettres, l'utopie d'un temps ouvert à l'irruption du nouveau, la réalisation imminente de l'idéal redevenaient pensable. A suivre donc. Pour non le pire mais le meilleur.
Jean-Paul Gavard-Perret
Nahal El-Al : quand le bruit de l’eau est sombre
Hahal El-Al, galerie Neil Folberg, Jerusalem
Nahal El-Al créent des photographies énigmatiques, solaires ou ombreuses. Elles "disent" l'indicible, racontent l'histoire des eaux anciennes répandues dans des cuvettes qui parfois brouillent les repères connues de la nature. Même lorsque ces eaux demeurent sans devenir, les saisons se laissent apprivoiser à travers un prisme impressionniste voire quasiment abstrait. Les photos renvoient à une structure profonde qui est remodèle, reformule le paysage.

Photographe israélien :Nahal El-Al
Dans les étendues désertes du Golan comme dans ses oasis, des lueurs étranges ramènent le réel du coté du rêve. L’illumination et le surgissement sont d’une évidence seconde là où les surfaces ancrées dans le présent acquièrent une substance particulière.
Ici le bruit de l’eau est sombre dans des reliefs qu’on n’attend pas forcément à trouver dans le Golan. Preuve que la photographie travaille moins dans l’instant que la permanence là où tout est dans le plaisir de saisir la lumière, l’ombre dans la lumière. La nature revient en mille éclats poétiques qui à la fois suggèrent une ambiance et produit du sens où les herbes comme le sable bruissent de vie.
Marc Camille Chaimowicz : espèces d’espaces
Marc Camille Chaimowicz, « Your Place or Mine », The Jewish Museum, New-York, du 16 mars au 5 aout 2018.
Né à Paris juste après la Seconde Guerre Monndiale Marc Camille Chaimowicz est un artiste français - largement méconnu dans son pays. Son père juif polonais emmène sa famille à Londres lorsque le futur artiste a 8 ans. Depuis il y travaille et ne cesse d’interroger divers langues et cultures : la française et l’anglo-saxonne, la juive et la catholique mais aussi le masculin et le féminin, le public et le privé.
Il les questionne afin de souligner leurs interpénétrations à travers une pluralité de mediums : dessin, peinture, collage, sculpture, installation, céramique, textile, papier peint et décoration intérieure, luminaire, mobilier, etc. Et ce depuis près de 50 ans.
Inspiré par Robert Rauschenberg défenseur du lien étroit entre l’art et la vie, dès les années 70 Chaimonwicz devient le précurseur de ce qui ne se nomme pas encore performance et installation. Créant un monde « d’intérieurs » il mixte des espaces réels et fictionnels en ce qui tient de décor d’éventuelles fictions. L’ensemble au sein d’une œuvre en perpétuel inachèvement.

Marc Camille Chaimowicz : espèces d’espaces
Dans son atelier et appartement de Londres entre 1975 à 1979 il a créé une totale confusion et fusion entre ces deux espaces et leur fonction. Il a recréer et redécorer le lieu à l’aide de ses propres créations pour le transformer en un lieu de construction de soi.
L’espace domestique et le design sont transformés pour que les vieilles structures et définitions d’espace deviennent obsolète car l’artiste les estime aliénantes. Depuis cette époque Chaimowicz poursuit divers processus de déclassement et de reconstruction afin d’abolir les divisions qu’il juge dépassées, restructurer les espaces. Il s’agit de les réimager en imaginant encore et encore.
Le devenir et les passerelles de James Turrell
James Turrell,, « Ganzfeld « Aural », à partir du 12 avril, Musée Juif de Berlin

James Turrell,, « Ganzfeld « Aural », à partir du 12 avril, Musée Juif de Berlin
L’œuvre de Turrell surprend toujours par la vigueur de son interrogation créatrice. Ses audaces pénètrent jusque dans les soubassements de l’image en une praxis qui s’accompagne d’une réflexion philosophique aboutie sur la finalité dont l’art se fait le creuset.
Existe en conséquence dans l’œuvre de l’artiste américain une tension entre une pensée de la structure, de l’image, de son espace et la pensée métaphysique. Entre aussi une sensualité pure, phénoménologique, et un devenir de nature entéléchique souvent à travers une symbolique judaïque.
Dans la théorie, comme dans l’œuvre de Turrell, pensée et création agissent de concert, et avec une concertation réfléchie, mais ils se posent dans un espace paradoxal. Ce traveil est un voyage, un trajet, mais qui ne parcourt tel ou tel chemin extérieur qu’en vertu des chemins et trajectoires intérieurs qui la composent et en constituent le paysage. Et pour lui le lieu déserté n’est pas un lieu où il n’y a rien. C’est le lieu de la puissance « évidante ».
David Lynch : le retour sans l’aller
David Lynch, "Twin-Peaks - Le Retour", coffret Paramount, 2018.
Pour celles et ceux qui désireraient chercher un point d’appui ou de repère parmi les mystères absurdes des forces étranges de l’existence, il est demandé de passer leurs chemins. Twin Peaks n’est pas fait pour eux. Dans la partie 8 - sorte d’acmé de ce qui est plus un film de 18 heures qu’une série télévisé - sur le bureau de Gordon Cole interprété par David Lynch lui-même est mise en évidence, une photographie de l’explosion de la première bombe atomique (le 16 juillet 1945 à White Sands, au Nouveau-Mexique). Elle s’avère une des clés de cet hapax dans le monde des séries et le portrait en creux du Kafka du "Procès".
Un constat désespéré du monde transparaît. D’autant que cette version 3 n’a rien d’une « revival ». Ayant été forcé de révéler le nom du meurtrier de Laura Palmer, Lynch était devenu plus sombre et misanthrope mais ici rampe un amour constant à travers un avatar de Dayle Cooper qui se reconstruit auprès d’une femme (Naomie Watts) qui n’est plus la sienne. Il est vrai que 25 ans ont passé…
Plus que jamais Twin Peaks n’est pas un lieu mais « un état d’esprit » (Lynch). Il y a le Dakota du Sud, Las Vegas, New-York et même au-delà. Le monde est disloqué comme la série elle-même. Le film et ses faux-semblants semblent sortir d’une boîte de verre mystérieuse pour se répandre dans l’« étant donné » cher à Duchamp (image qui obséda le réalisateur).
L’écran où tout se renverse constamment nous susurre parfois d’une voix caverneuse un vous ne savez pas ce qui vous attend. « Le Retour » ne le dément jamais. Mystère de la mort ? De la vie ? Du bois autour de Twin Peaks ou d’un oasis dans le désert du Nevada ? Tout cela et bien plus. Dans ce monde désormais Laura Palmer prend une dimension mélancolique. Et beaucoup d’épisodes sont des hommages aux comédiens décédés des deux premières saisons dans un chant du cygne subjectif, baroque, mélancolique et schizophrénique grevé d’acteurs vieillissants et d’enfants tristes, battus, mal traités. Le tout dans des images sublimes.
Lynch laisse là un testament peut-être politique et surtout esthétique. Il s’agit sans doute d’assurer la transmission dans un appel aux amours impossibles et un appel à la guerre dans une sorte de vision aussi crépusculaire que d’aube étrange.
Face à un tel monde le spectateur lambda de séries classiques n’est plus tout à fait le même : il est constamment interpelé et happé par une saisie de fausses pistes où la question centrale est de savoir pourquoi se regarde un tel spectacle : tout est sans importance mais tout est capital en un travail de frustration et d’euphorie.
JPGP
Marguerite Duras et Auschwitz
Les autres c’est le massacre des juifs. « Auschwitz me réveille chaque matin. Les juifs qu’on tue. Je ne comprends pas ». La douleur. « Je sais, j’ai essayé de coucher dans ce deuil » mais finalement Marguerite choisir de ne pas se taire, de ne plus se terrer. Reste le squelette ivre d’Anthelme ramené à Paris. Marguerite pétrifié. Par celles et ceux « qui n’ont jamais été aussi malheureux dans l’histoire du monde ».

Marguerite Duras et Auschwitz
C’est l’horreur de la Shoah qui va créer en survie la parole limite de l’amour : « je traverse, j’ai été traversée ». Détruire l’illusion. Parfois de manière didactique, engagée. Mais pas d’idéologie : juste la grammaire du livre pieux. Césarée , Césaréa. Renouveler l’intelligence et la sensibilité. Par la juive répudiée trouver le modèle au révolutionnaire. Parce qu’il y a là en Judée la religion du livre. Parce qu’il faut voir le livre comme un camp de concentration mais qui porte en lui la destruction de ce dernier. David sauvé de l’échange acheté par sa liberté du voyou qui s’ignore. David prenant la forêt comme on prend la route avec la posture de l’oisiveté. « Balancez le ciment, ne travaillez plus ». Ne pas construire c’est détruire.
Il y a toujours en filigrane les déportés dans la gare d’Orsay. Derrière les grilles. L’amour ne veut pas partir. Envahissant et presque impossible. Le presque est important. Mais l’amour se vit seul. Solitairement. Dans l’état de désir de l’autre. Et ceux des assassinés. Mais ne pas s’arrêter à la souffrance. Passer au mysticisme pour profaner l’Histoire tel que le Nazisme a voulu la fabuler.
Toute sensation ne serait-elle pas celle du départ d’Anthelme vers Auschwitz. L’horizon de la mémoire au nom de quoi « Ecrire est fatal » dit-elle. L’affectif est une pensée. Une pensée sans discours. L’enfer et le néant. Seul signe de vie une silhouette assise. Lumière faible. Couleur aucune. Percussion pianissimo de bout en bout. Parler le mal qui dépasse tout. Duras n'écrit que pour ça. La peur d’être capturée, d’être prise, dépossédée. La peur du désir, le désir de la peur.
Auschwitz détermine l’œuvre. Rien ne passe, rien ne peut se passer au sein même de la fulguration du désir. Pendant quelques jours, quelques heures il semble tout emporter sur son passage, tel un typhon. Mais la Shoah fait barrage. Tenter de vivre avec. Tenter de reconstruire l’histoire des autres pour ne pas s’abandonner à la tragédie. Si bien que face à ce qui la dépasse Duras ne fait pas l’amour, elle fait l’écriture. Elle ne montre pas, elle dit. Elle écrit : “ l’histoire de ma vie n’existe pas ”.
D’où son “ comment dire ”, son comment ne pas taire ce qui échappe à toute possibilité d’analyse. Ce qui en surgit n'a pas de nom, ou le nom impossible. Alors elle reprend. Pour remonter la trace. Capable « de ne pas » là où il s'agit du corps. Du gaz à l'intérieur et le poids de nuit. Jusqu'au bout du voyage. Jusqu'au bout.
Auschwitz. Etre sans voix parmi les voix. Auschwitz la seule image. Duras se demande pourquoi. Dans la répétition jusqu'à l'effondrement. Vers l'horizon. Alors elle recommence. Elle reprend. Mal. De mieux en mieux. Mal chaque fois mieux. Pour de bon. Jusqu'au vertige. Cet aveu accepté que la pudeur efface. Cette sensation de chute sans Rédemption. Cette sensation de faute. L'espace non en spirale mais en siphon.
Le lieu, toujours le même. Le lieu jamais atteint. Que cet effondrement. Où s'engouffre le cri déporté au delà de lui-même Corps nus. Cadavres. . »Les locomotives à vapeur crachaient pour les innocents ». Quelque chose d'innommable. Les fils arachnéens comme autant de connexions sur le fleuve de la mort. Avant le dernier silence, le dernier sommeil. La forêt d’Auschwitz. Les bouleaux. “ C’est tout » .
A la folie de la solitude répond celle de l’écriture. Délire et morbidité. Pour voir mieux. D’où le fameux épisode de l’agonie de la mouche raconté à Michèle Porte. La mort d’une mouche c’est aussi une mort. Ecrire Auschwitz amène aussi à la mort d’une mouche : « déplacement de la littérature » dit-elle. Ceux qui rient à aussi l’agonie de la mouche n’ont pas compris Duras.
Souvenons-nous de l’impression de Duras ; celle de vivre à découvert sur le néant en complice du destin.
Plus tard, en Normandie, la nappe des avoines et des pommes de terre jusqu'à l'orée des bois.
Cris des oiseaux nocturnes (hululements de chouette qui lui glaçaient le sang y laissant infuser de mauvais présage) dans l'entonnoir de la lune.
Tréfonds et horizon d'un même néant. Il est ainsi tramé. Il lui resta à boire pour oublier. Champagne et whisky, nuit et brouillard.
Alors écrire dit-elle. L’écriture ne se quitte pas. C’est une maladie, une addiction, un alcoolisme.
Ecrire ce qu’on ne sait pas. Ou trop bien. Ecrire ne sauve rien. Mais rappelle.
Marguerit Duras, « Œuvres » Tome 1 et 2 , La Pléiade, NRF, Gallimard, Paris
Photographe juive - Elsbeth Juda : promotion et création
Elsbeth Juda, « Grit and Glamour », Jewish Museum, Londres du 1er Mars au 1er juillet 2018.

Elsbeth Juda, « Grit and Glamour », Jewish Museum, Londres du 1er Mars au 1er juillet 2018.
Le Jewish Museum présente une large rétrospective de la photographe Elsbeth Juda. Née en 1911 en l’Allemagne elle quitta son pays afin de fuir le nazisme pour l’Angleterre. Elle a étudié la photographie avec Lucia Moholy, l'épouse de l'artiste László Moholy-Nagy. De Londres elle allait renouveler la photographie par son modernisme glamour. La présentation de la mode s’en trouva transformée. L’artiste créa toujours des scénarisations surprenants et hors convention. Connue professionnellement sous le nom de « Jay » elle créa des photos de modes pour de nombreux magazines (donr Harper’s Bazaar) et pour de nombreuses agences de publicité pendant plus de 45 ans.
.Mais cette exposition met en exergue plus particulièrement ses photos pour le magazine dirigé par son mari : « The Ambassador ». Elle y donna de superbes portraits. Le magazine devint un incontournable du marketing pour une Grande-Bretagne avide de se retrouver sa capacité d’exportateur mondial dans l'après-guerre. Il fut publié mensuellement dans quatre langues et connu dans le monde entier. Ce qui permit à la photographe d’asseoir sa notoriété. Elle et son mari devinrent deux modèles de la défense et illustration du Royaume-Uni. dont ils diffusèrent toutes les facettes de la production industrielle, culturelles et artistiques. Au contact des grands créateurs de l’époque. Eslbeth Juda sut évoluer et créer de la profondeur en des images qui se voulaient de promotion. De grande qualité, ses clichés sont désormais peu visibles d’où l’intérêt d’une telle exposition.
Helmar Lerski le pionnier
Helmar Lersi, « Pionnier de la lumière », Édition publiée sous la direction de Nicolas Feuillie, Livres d’Art, Gallimard , 2018.

Helmar Lerski le pionnier
Helmar Lerski reste dans l’histoire de la photographie comme le maître des métamorphoses du portrait par ses expérimentations sur les possibilités et la puissance de la lumière.
Né à Strabourg il devient en Amérique du Nord un acteur de théâtre puis un photographe.
De retour en Allemagne, à Berlin - grand foyer de l’art dans les années 20 - il reste un chef opérateur spécialiste des effets spéciaux et se transforme implicitement en précurseur de l’expressionniste capable de sculpter le visage par la lumière.
Fuyant la peste brune dès 1932 il rejoint la Palestine et devient un des premiers pionniers juifs. Ses photographies sont propres à soulever des utopies qui font vivre l’espoir d’un nouvel humanisme. L’auteur photographie à l’époque les jeunes des kibboutz comme les soldats juifs qui s’engagent dans les forces britanniques.
L’essentiel de son approche tient d’abord à la rencontre d’êtres auxquels il accorde par « re-présentation » sculpturale une valeur universelle et non réductrice à la seule histoire et une géographie.
S’y affirme néanmoins une résistance face aux normalisations idéologiques, sociales. Les visages graves et lumineux témoignent d’un espoir et les oeuvres revendiquent par delà différences et ostracismes l’exigence de globalité. L’être y semble déjà induit d’une réalité d’une double mémoire : juive d’un côté, palestinienne de l’autre. Le plus anonyme des visages incarne un moment de l’histoire et un voyage au cœur de ses dédales.
Mais Lerski ne cherchait pas à jouer les reporters « engagés ». Il voulut créer un rapport très immédiat et affectif à une société duale dans une volonté poétique d’enrichir et de dépasser l’histoire et le temps afin de mieux permettre de ressentir la réalisation des possibles. D’où la tension entre une prise en compte du fini de la condition humaine et d’un infini singulier inhérent à chaque culture.
La photographie devient l’action dont le but est de provoquer des développements qui dépassent l’espace et la problématique du lieu. Dans un double pays plein d'armes où la mort rodait déjà sous le soleil il ouvrit une vision « avènementielle » par le portait et dans l’espoir que deux cultures à la fois proches et éloignées caressent l’espoir d’une globalité fraternelle que lui reprochèrent parfois les deux camps opposés ;
Jean-Paul Gavard-Perret