Marguerite Duras et Auschwitz

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Marguerite Duras et Auschwitz

Les autres c’est le massacre des juifs. « Auschwitz me réveille chaque matin. Les juifs qu’on tue. Je ne comprends pas ». La douleur. « Je sais, j’ai essayé de coucher dans ce deuil » mais finalement Marguerite choisir de ne pas se taire, de ne plus se terrer. Reste le squelette ivre d’Anthelme ramené à Paris. Marguerite pétrifié. Par celles et ceux « qui n’ont jamais été aussi malheureux dans l’histoire du monde ».

Marguerite Duras et Auschwitz

Marguerite Duras et Auschwitz

C’est l’horreur de la Shoah qui va créer  en survie la parole limite de l’amour : « je traverse, j’ai été traversée ». Détruire l’illusion. Parfois de manière didactique, engagée. Mais pas d’idéologie : juste la grammaire du livre pieux. Césarée , Césaréa. Renouveler l’intelligence et la sensibilité. Par la juive répudiée trouver le modèle au révolutionnaire. Parce qu’il y a là en Judée la religion du livre. Parce qu’il faut voir le livre comme un camp de concentration mais qui porte en lui la destruction de ce dernier. David sauvé de l’échange acheté par sa liberté du voyou qui s’ignore. David prenant la forêt comme on prend la route avec la posture de l’oisiveté. « Balancez le ciment, ne travaillez plus ». Ne pas construire c’est détruire.

Il y a toujours en filigrane les déportés dans la gare d’Orsay. Derrière les grilles. L’amour ne veut pas partir. Envahissant et presque impossible. Le presque est important. Mais l’amour se vit seul. Solitairement. Dans l’état de désir de l’autre. Et ceux des assassinés. Mais ne pas s’arrêter à la souffrance. Passer au mysticisme pour profaner l’Histoire tel que le Nazisme a voulu la fabuler.

Toute sensation ne serait-elle pas celle du départ d’Anthelme vers Auschwitz. L’horizon de la mémoire au nom de quoi « Ecrire est fatal » dit-elle. L’affectif est une pensée. Une pensée sans discours. L’enfer et le néant. Seul signe de vie une silhouette assise. Lumière faible. Couleur aucune. Percussion pianissimo de bout en bout. Parler le mal qui dépasse tout. Duras n'écrit que pour ça. La peur d’être capturée, d’être prise, dépossédée. La  peur du désir, le désir de la peur.

Auschwitz détermine l’œuvre. Rien ne passe, rien ne peut se passer au sein même de la fulguration du désir. Pendant quelques jours, quelques heures il semble tout emporter sur son passage, tel un typhon. Mais la Shoah fait barrage. Tenter de vivre avec. Tenter de reconstruire l’histoire des autres pour  ne pas s’abandonner à la tragédie. Si bien que face à ce qui la dépasse Duras ne fait pas l’amour, elle fait l’écriture. Elle ne montre pas, elle dit.  Elle écrit : “ l’histoire de ma vie n’existe pas ”. 

D’où son “ comment dire ”, son  comment ne pas taire ce qui échappe à toute possibilité d’analyse. Ce qui en surgit n'a pas de nom, ou le nom impossible.  Alors elle reprend.  Pour remonter la trace. Capable « de ne pas » là où il s'agit du corps.  Du gaz à l'intérieur et le poids de nuit.  Jusqu'au bout du voyage. Jusqu'au bout.

Auschwitz. Etre sans voix parmi les voix.  Auschwitz la seule image. Duras se demande pourquoi. Dans la répétition jusqu'à l'effondrement. Vers l'horizon.  Alors elle recommence. Elle reprend. Mal. De mieux en mieux. Mal chaque fois mieux. Pour de bon.  Jusqu'au vertige. Cet aveu  accepté que la pudeur efface.  Cette sensation de chute sans Rédemption. Cette sensation de faute.  L'espace non en spirale mais en siphon.

Le lieu, toujours le même. Le lieu jamais atteint. Que cet effondrement. Où s'engouffre le cri déporté au delà de lui-même Corps nus.  Cadavres. . »Les locomotives à vapeur crachaient pour les innocents ». Quelque chose d'innommable.  Les fils arachnéens comme autant de connexions sur le fleuve de la mort. Avant le dernier silence, le dernier sommeil.   La forêt d’Auschwitz. Les bouleaux.  “ C’est tout » .

A la folie de la solitude répond celle de l’écriture. Délire et morbidité. Pour voir mieux. D’où le fameux épisode de l’agonie de la mouche raconté à Michèle Porte.  La mort d’une mouche c’est aussi une mort. Ecrire Auschwitz amène aussi à la mort d’une mouche : « déplacement de la littérature » dit-elle. Ceux qui rient à aussi l’agonie de la mouche n’ont pas compris Duras.

Souvenons-nous de l’impression de Duras ; celle de vivre à découvert sur le néant en complice du destin.

Plus tard, en Normandie, la nappe des avoines et des pommes de terre jusqu'à l'orée des bois.
Cris des oiseaux nocturnes (hululements de chouette qui lui glaçaient le sang y laissant infuser de mauvais présage) dans l'entonnoir de la lune.

Tréfonds et horizon d'un même néant. Il est ainsi tramé. Il lui resta à boire pour oublier. Champagne et whisky, nuit et brouillard.

Alors écrire dit-elle. L’écriture ne se quitte pas. C’est une maladie, une addiction, un alcoolisme.

Ecrire ce qu’on ne sait pas. Ou trop bien. Ecrire ne sauve rien. Mais rappelle.

 

Marguerit Duras, « Œuvres » Tome 1 et 2 , La Pléiade, NRF, Gallimard, Paris

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