Les archives du diable : des millions d'Allemands découvrent le passé nazi de leur famille

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Les archives du diable : des millions d'Allemands découvrent le passé nazi de leur famille

Les archives du diable : des millions d'Allemands découvrent le passé nazi de leur famille

Il y a des vérités que les familles enterrent soigneusement, de génération en génération, sous des couches de silence et d'oubli soigneusement entretenu.
En Allemagne, ces vérités-là ont un nom, une date de naissance, un numéro de membre, et parfois même un visage. Depuis quelques semaines, elles remontent à la surface avec une brutalité inattendue, grâce à un moteur de recherche qui fait l'effet d'une bombe dans la société allemande.

Onze millions de fantômes surgissent des archives

Tout a commencé par une décision des Archives nationales américaines : rendre librement accessibles au public onze millions de fiches concernant quelque huit millions et demi de citoyens allemands ayant officiellement adhéré au Parti national-socialiste.

Presque un Allemand sur cinq à l'époque. Ces dossiers, consultables sans inscription ni frais sur le site des Archives nationales américaines, sont d'une précision redoutable : nom complet, date de naissance, profession, lieu de résidence, date d'adhésion au parti nazi, numéro de membre. Dans certains cas, la photo du concerné est même jointe au dossier.

Ces fiches ont été constituées immédiatement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les forces alliées ont systématiquement interrogé des citoyens allemands sur leur rôle et leurs actions sous le régime nazi.
L'objectif était clair et impitoyable : purger la société et les institutions allemandes de tous les individus qui avaient occupé des fonctions importantes ou influentes au sein du parti. Ce travail de mémoire forcé, ce grand inventaire des complicités, constitue aujourd'hui un document historique d'une valeur inestimable.

Depuis que ces archives ont été rendues accessibles en ligne, elles sont devenues l'un des sujets les plus discutés en Allemagne. Les médias s'en sont emparés, les familles s'interrogent, et le site des Archives américaines croule sous les connexions.
Des millions de visiteurs se succèdent chaque jour, au point que l'accès est devenu quasi impossible tant la demande est colossale.
L'Allemagne, ce pays qui a fait de son travail de mémoire un pilier de son identité nationale, se retrouve face à un miroir qu'elle n'avait pas tout à fait choisi de tenir.

L'homme qui a tout sauvé sous des poubelles

Derrière cette révélation collective se cache une histoire digne d'un roman. Tout repose sur un homme, Hans Huber, directeur d'une usine de papier à Munich-Freimann.
À l'approche de la fin de la guerre, il reçoit l'ordre formel de détruire des tonnes de documents constituant les fichiers des membres du parti.
Plutôt que d'obéir, Huber prend une décision qui changera l'histoire : il récupère l'ensemble des fiches et les dissimule sous des bacs à ordures dispersés dans son usine.

De là, ces précieux documents ont été récupérés par les forces alliées, transférés au Centre de documentation de Berlin-Ouest, puis utilisés comme base du processus de dénazification du pays.
Les Alliés en ont fait des microfilms avant de les confier aux Archives nationales américaines.
En 1990, les originaux ont été restitués aux Archives fédérales allemandes.
L'acte discret et courageux d'un seul homme a rendu possible, quatre-vingts ans plus tard, ce dévoilement de masse.

La loi allemande, bouclier des anciens nazis

Là où l'histoire devient proprement scandaleuse, c'est lorsqu'on compare ce qui se passe aux États-Unis et ce qui ne se passe pas en Allemagne. Car si les Archives américaines ont rendu ces documents accessibles à tous, librement et sans condition, l'Allemagne possède de son côté les mêmes fichiers numérisés. Pourtant, ils restent inaccessibles au public, protégés par la législation sur la protection des données personnelles.

Selon cette loi, l'accès aux documents ne peut être autorisé que dix ans après le décès de la personne concernée, ou cent ans après sa naissance.
Or, le plus jeune adhérent possible étant né en 1928, les archives allemandes équivalentes ne seront théoriquement ouvertes qu'en 2028.
Pendant encore plusieurs années, la loi allemande protège ainsi la vie privée de personnes qui ont participé à l'un des régimes les plus criminels de l'histoire de l'humanité, au nom d'un principe juridique dont l'application, dans ce contexte précis, défie l'entendement moral.

"Les droits des nazis comptent plus que notre droit de savoir"

Gesa Baumann est journaliste à Berlin.
Ces dernières semaines, elle a découvert, grâce aux archives américaines, plusieurs informations qu'elle ignorait sur l'implication de son grand-père dans le Parti nazi.

Ce qu'elle ressent oscille entre soulagement et colère froide.
"C'est simplement incroyable que les Américains aient réussi à nous devancer, y compris dans l'accès aux documents nazis qui nous concernent directement", confie-t-elle. Et d'ajouter, avec une amertume à peine contenue :
"Il s'avère qu'en Allemagne, les droits individuels des nazis sont considérés comme plus importants que notre droit de savoir ce que nos grands-pères et grands-mères ont fait pendant la Shoah."

Elle insiste sur les limites de l'outil. Les listes sont incomplètes : vingt pour cent des fiches ont été perdues ou détruites, et nombre de nazis n'ont tout simplement jamais été enregistrés officiellement. "Mais c'est un début", dit-elle.

"La recherche n'est pas simple, et même quand on trouve quelque chose sur sa propre famille, il faut croiser les informations avec d'autres types de recherches. Mais c'est un point de départ." La journaliste voit dans l'afflux massif de connexions quotidiennes sur le site américain la preuve d'une demande sociale énorme, longtemps réprimée :
"Il y a une volonté profonde, chez des millions d'Allemands comme moi, de chercher courageusement l'histoire de leur famille. C'est particulièrement important aujourd'hui, alors que l'Allemagne connaît une vague d'antisémitisme."

Le poids des silences familiaux

Ce phénomène soulève une question qui dépasse largement les frontières de l'Allemagne. Pendant des décennies, des millions de familles ont vécu avec des secrets tus, des vérités euphémisées, des grands-pères dont le rôle exact dans la mécanique nazie n'avait jamais été clairement élucidé. "Il était fonctionnaire." "Il faisait son travail." "Il n'avait pas le choix."
Ces formules d'évitement, transmises de génération en génération, constituent le vrai tissu de l'amnésie collective.

Les archives brisent ce confort. Elles mettent un numéro de membre, une date d'adhésion, un grade. Elles transforment le flou commode en fait documenté. Pour certains descendants, c'est une libération. Pour d'autres, un traumatisme. Pour tous, une confrontation avec une réalité que la loi allemande, paradoxalement, continuait de protéger.

La mémoire n'a pas de loi de prescription

Cette affaire illustre de manière saisissante la tension persistante entre la protection des données personnelles et le devoir de mémoire collective. Le fait que ce soit le gouvernement américain, et non les institutions allemandes, qui ait rendu ces documents accessibles en dit long. Alors que l'Allemagne a construit une grande partie de son image internationale sur son rapport exemplaire à la mémoire du nazisme, cette situation révèle une faille inattendue : le droit à l'oubli y prime encore, dans certains cas précis, sur le droit à la vérité.

La bonne nouvelle, si l'on peut appeler cela ainsi, est que l'Histoire finit toujours par trouver ses passages. Parfois sous des poubelles d'une usine de Munich. Parfois sur un serveur fédéral américain que des millions d'Allemands se précipitent à consulter, le cœur battant, à la recherche du nom d'un aïeul qu'ils croyaient ne jamais vraiment vouloir connaître.

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