Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Dana Zaltzman : exercices de légèreté
Par une approche souvent de la métaphore réaliste, Dana Zaltzman se rapproche d’une forme pure qui exprime de la vie la volonté d’instruire sa légèreté – à l’exception peut-être des autoportraits plus graves. Ailleurs une quintessence ailées s’expriment là où les mouvements émotifs s’effacent ou du moins se transforment par l’effet du réel métaphorique (les plumes, la balance, etc.).
La peinture devient la forme idéale pour emporter le corps loin de sa « matière » : ne demeurent que des ondulations parfois lascives de plumes. Et l’artiste joue toujours sur les mêmes vibrations dans ce retrait vers l’ineffable.

Dana Zaltzman : exercices de légèreté
Dana Zaltzman refuse de faire vibrer l'écume le simple désordre émotif des mouvements du corps. Elle s'en tient à l'écart, en un lieu plus profond, là où au portrait est préféré le symbole.
Le sentimentalisme semble toujours hors de propos comme s’il risquait de gâcher l’équilibre qu’il faut préserver le tout dans une mouvement que la créatrice israélienne reprend à Beckett : "Il faut continuer, je dois continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer" (L’Innommable). Elle devient la rège existentielle et esthétique comme imposée à la créatrice.

Dana Zaltzman : exercices de légèreté
L’hyperréalisme onirique de Yigal Ozeri
De loin les peintures de Ygal Ozeri ressemblent à des photographies tant leur réalisme est patent. Néanmoins les scruter revient à comprendre le décalage qui s’y produit.
Le peintre ne cherche pas à rassembler « du » réel mais à le défaire. Peut-être selon une discontinuité douloureuse loin de toute consolation possible. Pour autant tout espoir n’est pas perdu. Le corps résiste en dépit d’ictus qui en ponctuant l’absence et la disparition tant de tels présences semble échapper au réel là où une proximité à la réalité crée son éloignement.

L’hyperréalisme onirique de Yigal Ozeri
Chaque toile emplit l'espace d’une sourde mélopée par la rythmique de l'Imaginaire. Elle impose un tempo uniforme au sein de scènes qui ne sont que suggérées et où la femme est une apparition.
L’œuvre devient la source d'une mélodie défaite avec l'affirmation d'un manque, d'une incertitude. Elle exprime à la fois la perte irrémédiable et une présence irrévocable. Nul ne sait si la ou les femmes auxquelles se « rattache » la peintre existent et donc, par voie de conséquence, si elle l’écoute, le voit.
Et peut-être pas plus que le spectateur ne les voient elles-mêmes. Le créateur reste attachée à elles comme si le déploiement de la peinture ne peut accorder de repos à la disparition ou à l’absence.
Chaque toile représente des moments de sursis et des appels dans le seul tempo des visages et leur présence sourde. Existe une musique du silence : c’est ce que l'Imaginaire produit de plus intense à travers la « disparition » de femmes dont il ne reste pourtant bien plus que des fragments séduisants. Ozeri ouvre une zone dans l'esprit ou plutôt dans l’émotion qui ne peut être atteint que par la peinture. La femme y est centre et absence. La peinture aussi.
Ygal Ozeri, « The Storm », Zemack Contemporary, Tel Aviv, 2018.
La plasticienne et réalisatrice Maya Zack est une des artistes les plus importantes d’Israël. Ses vidéos, installations et dessins traitent de la tentative de l'homme d'imposer un ordre et une forme à la réalité, afin de surmonter le chaos. L’artiste fait allusion à ce dernier sous forme de métaphores (deux chiens qui se battent par exemple) tandis que « l’ordre » est représenté souvent par d’autres « couples » : ceux-ci sont humains et plus pacifiques.

Maya Zack : vers une nouvelle donne
L’artiste illustre de la sorte et de manière subtile de nombreux rapports et mécanismes en jeu dans la société. La bureaucratie, la science, l’art ou la mémoire jaillissent afin de montrer comment s’organise le réel autant par ses dessins originaux que ses photos d’archives qu’elle ré-agence come ce livre le prouve.
Les techniques anciennes (le dessin, camera oscura) jouxtent des approches contemporaines (photos aériennes par exemple).Dans tous les cas un décalage a lieu dans les systèmes de représentation où la mémoire garde une importance capitale. L'artiste ne cherche pas à donner une lecture platement politique de ses œuvres. Son espace est plus poétique et en dehors d'un pur travail de dénonciation.
Dans un mixage fiévreux l'artiste interroge les conditions d’existence des femmes et des êtres en général mais aussi de l’art par une vision d’une mythologie revisitée. L'artiste inscrit des traces insidieuses faites d’images obsédantes. Tout se joue entre une masse confuse et les signes qui s’en dégagent. Une telle recherche exerce sur l’esprit et sur la perception une fascination. Cette re-présentation (le tiret est important) ne crée pas du chaos mais un ordre à venir.
Jean-Paul Gavard-Perret

Maya Zack : la mémoire en action
Maya Zack, « La mémoire en action », Alon Segev Editions, Tel Aviv, 2018

Astérix en Grande-Bretagne ; René Goscinny au Jewish Museum
Le co-créateur avec Albert Uderzo envahit la Perfide Albion. Toute son histoire – depuis son enfance en Argentine, ses débuts à New York et enfin sa consécration en France puis dans toute l’Europe est retracée au Jewish Museum grace à des dessins, des photographies, des films ; des sketches, des jeux, etc..
Le visiteur se trouve immergé en un tel monde.. Et l’exposition fait suite et adapte la production créée à l’origine par le Musée Juif d’Art et d’Histoire de Paris en collaboration avec l’institut René Goscinny. L’univers n’est pas autobiographique et fait immanquablement retour aux héros d’Astérix. Si bien que la vie de Goscinny se dit moins pas anecdotes que traces, motifs, déplacements.
L’ensemble crée - au-delà des divers temps d’écriture - une sorte de mille-feuilles dans un paysage imaginaire où les diverses histoires deviennent une sorte de «temps à l’état pur » cher à Proust. Un tel monde évolue peu mais s’enracine. Astérix et Obélix demeurent centraux et tout est traité par le biais de la suggestion là où l’humour reste l’essence majeure de cette traversée au sein même du quotidien de l’existence de Goscinny, ses surprises mauvaises ou bonnes et parfois anodines.
Le créateur pèse de tout son poids comme de sa légèreté en cette exposition. Elle évite tout pathos en fidélité au sujet. Ce qui n’empêche pas de ressentir la complexité de l’existence de son créateur. Mais le plaisir ludique et estival demeure constant. C’est une respiration.
Hiatus pour vivants en disparition.
On ne se remet jamais de l'histoire, surtout lorsque sous Hitler on avait un nom que l'auteur nomme "inflammable". Pour autant "Textes à conquérir" n'est pas d'un énième livre sur le Shoah. Mais sur ce qu'elle accorde aux survivants qui comme l'auteur y ont échappé de justesse. Et pour dire le désastre Fullenbaum, plutôt que d'étouffer la langue, la bourre de hiatus syntaxiques afin que les temps se mélangent. Il y a hier et aujourd'hui mais non à part : en crocs en jambes.
C'est à la fois ambitieux, angoissant, drôle, terrible. Parfois une seule phrase suffit pour tout comprendre : "Toujours un peu d'argent sur vous pour être prêts à partir". Car des années 40 à aujourd'hui rien ne change. Même dans le mot "ju-if" l'auteur distingue un hiatus, une coupure mais aussi un lien où le masculin et le féminin se mêlent.
Existe là quelque chose d'irréductible. Et ce pour une raison majeure et un défi : la littérature ici ne se recopie pas , elle s'invente et progresse. Elle indique un passage ou une traversée au moment où le texte semble appartenir non à un ordre de ce qui fut ou de ce qui est mais de ce qui reste en devenir dans les jeux de rapprochements et césures.
Il convient en conséquence de se laisser aspirer par la quadrature d'un livre réussi où l'auteur tente de refaire surface en ses lignes de forces. Le caractère mimétique de ce qui tient en partie d'une autofiction est renvoyé à de nouveaux abymes.
Un tel texte prouve par ses empreintes que la littérature comme l'existence ne doit pas se vivre dans la queue leu leu : car à suivre le monde tout se gâte.
Et Fullenbaum s'érige en maître de virilité là où la fiction devient métaphore quasiment plus physique que métaphysique. Il remonte et démonte la topographie de l'existence et du monde là où il fait basculer la mémoire par ce corps-écriture, mince filet qui - parfois - à travers ses interstices - fait dégorger des repères inattendus.
Surgit, des vocables les plus simples, une étrange intensité et un émoi donné par la cassure de construction. Fullenbaum crée une ouverture. Elle souligne le silence pour mieux dire et voir mieux la solitude, le cercle de la clôture. Nulle possibilité de négligence, rêverie, oubli ou accident de parcours.
A l'impossible tout le monde est tenu ou plutôt retenu en suspens dans l’espace et en un étrange cours afin de suggérer l’invisible et d’épouser le mouvement imperceptible de la catastrophe d'hier toujours prête à renaître de ses cendres.
C'est pourquoi l'auteur refuse toute "neutralité" à l'écriture sans être pour autant impudique : voici des traces dont on ignore sinon tout du moins beaucoup.
L’éloignement possède ses paliers, la proximité ses bornes. Demeure chemin effectué et celui qui reste à parcourir.
Max Fullenbaum, "Textes à conquérir", Les éditions du Littéraire, Paris, 2018, 13 E., non paginé.
Le monde étrange et merveilleux de Ruthi Heilbitz-Cohen
L’atmopshère des œuvres aux techniques plurielles de l’artiste israélienne Ruthi Heilbitz-Cohen est à la fois poétique, délirant, parfois grave, parfois enjoué. Les femmes y ont un rôle important en des suites de déconstructions ou de reprises. Mais s’y dessine encore une mascarade de figurations humaines ou animales en éternelles mutations.

Ruthi Helbitz-Cohen, galerie Gordon, Jérusalem.
L’artiste créent des installations où l’espace prend une dimension dynamique et féerique. Le contexte social et politique est toujours là mais en filigrane. Le couleur rouge des portraits par exemple n’a rien d’innocent.
L'imaginaire et la technique de la plasticienne inventent des fantaisies drôles ou inquiétantes. Elles fabriquent aussi une mémoire puisque partout où rampe ou s’affiche un univers fait de traces et de hantises. Chaque œuvre fait du visiteur un voyeur non prisonnier de ses fantasmes mais libre de réinterprétations.

Ruthi Helbitz-Cohen, galerie Gordon, Jérusalem.
Et si une telle peinture se doit par instant à l'animal c'est parce que celui-ci reste la métaphore idéal. Il permet de ne pas se réfugier dans le seul repli identitaire et anthropomorphique. Cela rappelle aussi que sous l’humain trop humain se cachent des animaux farceurs et parfois monstrueux. Il s’agit donc là d’une des métaphores qui ne se contentent pas de cicatriser le monde tel qu’il est.
Ruthi Helbitz-Cohen, galerie Gordon, Jérusalem.
Eliza Douglas : reconstruire de féminin
Eliza Douglas, Jewish Museum, New York du 4 Mai au 21 Aout 2018
Eliza Douglas née en 1984 à New York, vit et travaille dans sa ville de naissance et à Berlin. Elle crée des peintures étranges entre réalisme et abstraction. Elle présente une partie de sa série commencée en 2016 et dont les titres sont tirés de poèmes de Dorothea Lansky. L’artiste dans chacune de ses toiles introduit des portions de corps ou de vêtements qui deviennent des autoportraits paradoxaux. Cette vision crée un équilibre entre la façon dont l’artiste se voit et comment elle est perçue par les autres.

Eliza Douglas : reconstruire de féminin
Elargissant son champ de l’intime, l’artiste avec « Shadow and Light » et « Blood and Bones » revient à l’héritage de sa grand-mère Wolff Douglas .
De 1924 à 1951, celle-ci fut professeur au Smith College, dans le département d’économie où elle fut le mentor de l’auteur et activiste féministe Betty Friedan. Elle vécut pendant trente ans avec Katherine Dupre Lumpkin sociologue qui analysa les relations ethniques dans l’Amérique du Sud.
Les deux femmes cassèrent les notions académiques et culturelles et influencèrent la politique progressive des USA. Au plus chaud moment du Mac Carthysme, dans les années 50 Wolff Douglas dut témoigner devant la commission ,des activités communistes de la Chambre des Représentants et les deux femmes durent arrêter leurs travaux. La peintre récupère poétiquement cette histoire oubliée.
Celle qui elle-même s’intéressa à la sociologie et qui travailla comme employée dans un salon de coiffure a trouvé sa voie - encouragée par sa mère - dans la peinture qu’elle étudia en Allemagne). Elle est attirée auhourd'hui vers d’autres champs (dont la musique entre autres) voire les comédies musicales qu’elle affectionne et qui pourrait devenir l'objet de performances. Mais sa dernière série de mains et de bras restent une œuvre plastique qui la place au cœur même de l’art contemporain.
Boyan : de don Quichotte à Billy the Kid
L’artiste israélien Boyan aime à jouer avec les images mythiques pour les transformer : il fait de Don Quichotte un chevalier blanc, de Billy the Kid un Rimbaud dessiné par Verlaine, de Napoléon un « poor lonesome cow-boy ».

L’artiste israélien Boyan
Tout cela donne de lui l’image d’un « rough boy », un « dur » de la peinture, une sorte de gamin de Tel-Aviv genre boulevard de ceinture. L’éloignement du réel au profit d’un mythe revu et corrigé tient de la farce autant que de la fable. C’est vivifiant, intempestif et transgressif. Les idées reçues se dissolvent en de telles peintures ravageuses.
Son travail transforme le sujet un objet, édulcore le temporel tels que les médias d’hier ou d’aujourd’hui le consomment. Un triste sire de circonstance - genre Bokassa - pratique dans le carrosse de son pseudo-sacrement un chaud baiser à une femme blanche. Si bien que d’une certaine façon chacun en prend pour son grade là où les stucs en stock se dégradent.
Ce qui n’empêche l’artiste de retrouver un lyrisme particulier car intempestif : celui qui renoue avec les forces non seulement primaire de vie et de mort mais ave celle que l’art lorsqu’il n’est pas dévoyé en des fins secondaires.
Boyan, Sommer Contemporay Gallery, Tel Aviv.
Portraits d’un humaniste
August Sander, « Persécutés / persécuteurs des Hommes du XXe siècle », Exposition, Mémorial de la Shoah, Paris du 8 mars au 15 novembre 2018
August Sander, « père » de la photographie documentaire, a vu, observé et pensé de près l’horreur.
Il l’a cartographié et radiographier en captant en Allemagne des années 30 puis plus tard les hommes dans la rue ou dans des lieux d’enfermement.
L’exposition sort des photos connues pour montrer le travail de l’artiste et de son fils Eric.
Ce dernier est largement présent dans ces fragments des hommes du XXème siècle.
Sander y oppose les juifs venus dans son studio pour des photos obligatoires et spécifiques d’identité, et les nazis qui s’y rendaient afin de faire des portraits pour leur famille.
Existe implicitement tout un jeu de regard. Les uns de biais - afin de distinguer leur nez et leur oreille-, les autres de face.
Sander montre ainsi – sans besoin de mots - combien dès 1938 les juifs sont déjà partis ailleurs de manière bouleversante. L’artiste suggère qu’ils n’ont plus le droit d’exister face à de jeunes bourreaux qui ont le droit de vivre absolu sur les autres. L’émotion des plus terribles et puissante.
Le Memorial de la Shoah met aussi en lumière les noms des personnages photographiés afin de les humaniser dans uns scénographie certes un peu pesante mais pédagogique afin d’appuyer l’objectif d’une photographe « qui se couche en pleurs et se réveille en larmes » après la mort de son fils.

Masque mortuaire de August Sander
Eric Sander est lui même un persécuté dont le masque mortuaire clôt l’exposition. Si bien qu’à travers ses propres images d’homme plus radicalisé que père, il prouve combien la photographie resta vitale. C’était pour lui la seule raison pour continuer à exister.
Ses photos complètent celle de son père. Expressions et mises en scène montrent un monde tel qu’il fut. Là où dans ce face à face il n’existe plus de dominants et de dominés qui ne peut que remuer le visiteur.
Jean-Paul Gavard-Perret
Les albums de Mère Castor (L’antisémitisme rampant de Simone de Beauvoir)
La collection de la Pléiade vient de publier probablement les deux tomes les plus inconséquents de sa longue existence. Le « fond » semblait avoir été atteint avec la republication de la part la moins intéressante de l’œuvre de Jean d’Ormesson (ses romans) mais ce n’était qu’un leurre.

Simone de Beauvoir « Mémoires I et II » Édition publiée sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Éliane Lecarme-Tabone. Chronologie par Sylvie Le Bon de Beauvoir, La Pléiade, Gallimard,
Il est vrai que « La Pléiade » fait plus que sauver les meubles en publiant au même moment deux tomes des " Œuvres" de Kierkegaard.
Néanmoins reste une question : quelle mouche a piqué les directeurs littéraires des éditions à proposer une telle publication ?
Sans doute les directeurs financiers de Gallimard. Ils ont compris qu’il serait bon d’exploiter un tel corpus.
Simone de Beauvoir reste un filon germanopratin, grand bourgeois et universitaire.
L’auteure jouit d’aficionados chez ceux qui aiment les histoires des histoires littéraires.
Son couple fut monté en épingle : certes ce n’était pas Lauren Baccall et Humphrey Bogart. Mais chacun possède ses modèles comme les de Beauvoir avaient leurs œuvres.
Ces deux tomes non seulement mettent en exergue l’écriture la plus ordinaire, vieillotte, anecdotique qui soit de celle qui voulut faire de sa vie une littérature. Cette dernière non seulement le lui rend peu mais lui joue ici bien des tours.
Chacun sait en effet tout que des « Mémoires » sous prétexte de vérité mentent. Freud l’avait déjà noté : leur comment dire cache un comment ne pas dire. Et depuis « Les Confessions » de Rousseau, l’autofiction est un mensonge qui fait du « mémorable » le plus suspect des monuments.
Celle qui resta aussi rouée que romantique, prise et éprise par les hommes (son père, Sartre, Nelson Algren) et voulait s’en délivrer se prend ici les pieds dans le tapi.
Certes il ne s’agit pas de jeter le (grand) bébé avec l’eau de son bain.
Simone de Beauvoir restera l’auteur d’un livre majeur, incontournable et fondateur : « Le Deuxième sexe ». Sans lui le monde d’aujourd’hui ne sera pas ce qu’il est.
Mais avec les « Mémoires » c’est bien d’un autre tabac qu’il s’agit. Non seulement vers la fin de sa vie et pour « défendre » la mémoire de Sartre, sa compagne de route s’attèle à une remise en cause de la spiritualité judaïque, mais sa défense des minorités (noires, palestiniennes, etc.) implique sourdement et implicitement la remise en cause par les « sartriens » d’un monde où des intellectuels influencés par « le dieu d’Israël » tireraient les ficelles dans « une vision de monde devenue spiritualiste et religieuse » peu en rapport avec la doxa de la mémorialiste.
Certes Simone de Beauvoir pratique sur ce point la litote mais garde une dent non seulement contre la mère d’une de ses élèves juives séduite et plus par l’auteure (Sylvie Le Bon De Beauvoir tente de justifier celle dont elle fut la fille adoptive) mais elle pratique une attitude bien connue chez toute une caste de la grande bourgeoisie d’extrême gauche.
Elle pratique sous le manteau une force d’implémentation envers le judaïsme qui (certes il n’est pas le seul) produirait une implantation sur l’idéologie française et internationale.
En ces deux tomes, c’est toujours en position de surplomb que Simone de Beauvoir juge le monde où elle s’affiche comme créatrice souveraine.
Dans cette reconfiguration, derrière l’émancipation des femmes et au nom d’une vision très fléchée, se cachent souvent des reproches individuels ou collectifs envers le judaïsme au non d’un marxiste (certes pas forcément orthodoxe) et pour une lecture du réel discutable au sein d’un cadre de référence où le juif reste souvent l’accusé : « Benni Levy - le vrai nom de Victor (…) et son détournement de vieillard» (a soin de souligner l’auteure dans « Cérémonie des adieux », p. 1114 tome 2) bien sûr mais il n’est pas le seul.
Simone de Beauvoir « Mémoires I et II » Édition publiée sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Éliane Lecarme-Tabone. Chronologie par Sylvie Le Bon de Beauvoir, La Pléiade, Gallimard, 1616 p. et 1696 p.