Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Gilbert Zitoun : le double et l'un
Toute la peinture de Gilbert Zitoun "joue" entre figuration et abstraction, maîtrise et abandon d'où émerge un foyer de douceur et de plaisir mais aussi parfois de tristesse, de colère et de désespérance.
L’artiste approcha ainsi divers types de radiances d’où émerge une profondeur cachée. Surgit une expérience spirituelle et sensorielle de la vie. Soudain l’âme devient tangible et pèse d’un poids : celui de la caresse du regard. .
Né à Tunis en 1921, dès l'âge de 12 ans il peint et reproduit les grands peintres classiques.
Très vite le trait domine et il poursuit son apprentissage à l’école nationale des Beaux Art de Tunis. Pendant la deuxième guerre mondiale il effectue des portraits des soldats Américains débarqués sur les côtes tunisiennes. Le succès est immédiat. Et il part en France, fréquente l’école Nationale de Paris, où il découvre et pratique de la gravure, la sculpture et le décor de théâtre.
En pleine reconstitution progressive du surréalisme et d'émergence de l'École de Paris, il découvre Pollock et Twombly. Il entame de nombreux voyages à l’étranger, étudie dans de nombreux musées et s’engage dans l'abstraction.
Professeur de Dessin et Peinture il enseigne aux lycées de Sousse, de Carthage et de Tunis après avoir épousé la femme de sa vie et il collabore comme critique d’Art à divers journaux. Membre de l’école de Tunis, il participe également à de nombreuses expositions de groupe eu Europe, New York et bien sûr à Tunis.
Dans ses grandes toiles abstraites, la composition rigoureuse, l’utilisation de formes géométriques, des masses colorées sont parfaite et il ose y insérer divers éléments hétérogènes aux harmonies raffinées qu'il maîtrise parfaitement (caoutchouc, plâtre, sable pour créer relief et divers effets.
Mais en 1964 l'exode le pousse à rejoindre la France : avant de partir et de rage il brûle toutes ses toiles pour ne rien laisser.
En France il quitte un temps l'abstraction, peint, sans doute, ses toiles les plus fortes aux grandes densités de noir en une sorte de combat de survie.
Il se rapproche alors d'un néo-expressionniste et néo fauviste où il déforme le réel en utilisant des couleurs pures et vives dans ce qui tient d'une lutte et d'une recherche de paix intérieure.
S'en suit un retour à l’abstraction puis l'introduction d'une toute nouvelle méthode de travail à partir du pliage. La toile froissée de bord en bord, les parties visibles sont peintes avant d'être dépliées, puis tendues, créant un espace étrange là où la couleur se fragmente dans un écho au travail de Rothko. Et ce avant un retour à la figuration : d'abord de femmes nues puis de paysages et scènes dominés par la nostalgie de son pays natal avant un dernier retour à l'abstraction et au monochrome.
L’art devient chez lui non un simple médium mais une méditation - ce qui n'exclut pas l'impulsion créatrice productrice d'émotions. Tout s’organise dans l’œuvre selon d’étranges mariages et passages de la figuration à l'abstraction. Ce sont deux pôles d'une oeuvre en ce sens double, partagée, paradoxale, extatique mais aussi à la mélancolie tenace. Gilbert Zitoun reste un artiste qui développe un art aussi élégant que généreux. Il doit donner sens au monde. Sur ce point il n’a jamais varié, guidé en cela par ses fondamentaux et ses valeurs humaines.
Son site : https://www.gilbert-zitoun.fr/
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Kafka, Les Dessins, Les Cahiers Dessinés, Paris et Lausanne, 2021, 336 p., 35 E..
Kafka a cessé a priori de dessiner - surtout des études - en 1914 pour passer à l'écriture de "La Métamorphose", "L'Amérique" et ses premiers contes. Il ne cherchait pas à devenir un grand artiste même si Max Brod l'a poussé dans ce sens jusqu'à tenter d'imposer les dessins de Kafka pour l'édition de ses livres.
Mais l'auteur lui même n'y était pas favorable. Par exemple le cauchemar de la métamorphose devait s'inscrire non en images mais par et dans ses écrits. Seule l'investigation de l'écriture doit le prouver.
Le dessin ne pourrait qu'illustrer et l'auteur d'écrire à son éditeur "Pas ça. L'insecte ne peut pas être dessiner. Je vous serai gré de poursuivre ma requête". Toute image obligerait à un obscur cachant l'obscur plus profond et il limiterait la puissance de l'imaginaire.
De l'auteur nous reste néanmoins quelques fragments enfin publié grâce à l'ouverture des Archives Kafka en Israël. Le terme "kafkaien" leur va. Jusque dans ceux griffonnés sur ses lettres elles aussi restées inédites jusque là. Sa confiance au dessin est restreinte mais il chercha des images qui s'emparent du regard pour prendre possession de la pensée. Il s'agit là encore de métamorphoses dans le purisme et le minimalisme d'esquisses sommaires inquiétantes et grotesques voire d' un processus d'abstraction.
Entre l'oeuvre littéraire et dessinée montre la relation qui existe entre ses grands textes et de telles paperolles "anorexiques" (de 200 dessins) mais crées en totale concentration aux figures suspendues qui espéraient "toucher le sol" au milieu du blanc où celui-ci disparaît.
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Ralph Gibson et les Beatles
Laurence Miller Gallery. Ralph Gibson, The Beatles 1966", 9 décembre 2021 – 12 février 2022.
Laurence Miller Gallery offre un ensemble unique de 16 tirages vintage – un portrait d’un groupe et d’un photographe, Il date d'aout 1966 lorsque les Beatles arrivent à la Capitol Records Tower à Los Angeles pour promouvoir la sortie de leur nouvel enregistrement, "Revolver".
Le groupe était à l’époque harcelé aux États-Unis par la controverse entourant les déclarations de John Lennon cinq mois affirmant que le groupe était « Plus populaire que Jésus ». – une citation sur laquelle la presse c’était immédiatement jetée. Mais cet album élevait la musique pop au rang de forme d’art à part entière et Ralph Gibson était présent ce jour-là.
Il a photographié le groupe de manière subjective. Certaines des images montrent l’atmosphère de la conférence de presse. D’autres photographies abandonnent complètement l’environnement et se concentrent sur des portraits serrés ou recadrent les "Fab Four" sur des gestes. Sur une photo, Paul McCartney semble faire partie du montage photo en noir et blanc.
Le département artistique de Capitol Records a adoré les photographies et des plans immédiats ont été faits pour publier un livre. Mais dans la nuit, la maquette du livre a été volée et le projet a été annulé. Les 16 tirages originaux que Gibson a réalisés cette nuit-là sont tout ce qui reste.
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Olafur Eliasson : vers un art total. Artiste juif danois
Olafur Eliasson reste souvent l'artiste de la désorientation, de l'ombre , de la lumière, du brouillard, de l'art total dans lequel nous prenons plaisir à nous perdre. La nature et l'art restent en fusion. Nous traversons des espaces entre l'obscur et la clarté.
Les dispositifs optiques de l'artiste sont toujours impressionnants. Olafur Eliasson joue de la lumière, du noir, du miroir. Ce qui est habituellement plat est bombé. Tout dans l'oeuvre devient subtil, élégant et parfois provocateur.
Lumières, miroirs, angles, reflets, reflets du spectateurs ponctuent l'espace. Ce qui permet de renforcer le jeu d'illusion et de désillusion instauré par l'artiste.
Parfois des panneaux transparents aux couleurs du spectre chromatique bordent un couloir circulaire. Tout est fait pour entrer en lévitation dans de véritables expériences sensorielles.
New York Party : Tom Warren.
Tom Warren, "The 1980s Art Scene in New York", Hatje Cantz, Berlin, 2021, 320 p., € 64.00
Tom Warren est resté l’un des témoins les plus importants des années 1980 à New York.
Dans cette période la ville a été marquée par la forte criminalité et la crise du sida.
Toutefois l’économie était en plein essor, et les riches pouvaient s'y offrir une vie de paillardise et de décadence.
Avec ses portraits des gens et de la vie de New York et plus particulièrement de l'East Village Warren a créé des souvenirs et des documents de cette époque. Cette monographie présente ses photographies de cette période, donnant vie à une décennie révolue.
L'artiste y traité de manière critique des questions telles que la politique de Manhattan, sa progressive gentrification et les classes sociales qui bénéficièrent d’un mode de vie hédoniste
La lumière artificielle coule sur des corps en goguette le plus souvent pris de face ou en situation dans un brouillement d’échelles de représentation au sein d’un même cadre.
Mais parfois cette lumière est presque blessante. Elle ne fait pas forcément le corps glorieux. Ce dernier reste à la frontière de la représentation afin de créer divers types d'interrogations.
La transcription visuelle donne une idée concrète de la façon dont l’artiste relie la facticité des nuits de fête à la densité de la matière urbaine (quelle qu’en soit la nature) et à la courbure qu’elle impose au réel.
Ce n’est plus une frontière physique qu’on pourrait toucher, mais une frontière géométrique de l’espace-temps qui ne cesse de se déformer par - comme nous le disions plus haut - effet d'échelles mais aussi de perforation des murs du visible.
Jean-Paul Gavard-Perret
Maurice Bismuth et la vie juive tunisienne
Le talent de Maurice Bismuth, artiste juif tunisien, est remarqué très tôt par son professeur de dessin. Il commence à exposer au Salon tunisien dès 1912, et ce jusqu'en 1930 . Lors d'un voyage en Égypte il est émerveillé par l'art égyptien et, à son retour, organise une exposition au Salon tunisien de 1922 en mobilisant des souvenirs de ce voyage.
En 1924, il se rend à Venise pour y faire des études artistiques, puis se rend à Paris où il rejoint l'atelier de Jules Adler et de Léon Bellemont, qui deviennent ses maîtres.
Membre de l'École de Tunis, il est spécialisé dans la peinture de scènes de la vie juive tunisoise à travers les synagogues et les portraits de rabbins. Il a su préserver des franges du temps un monde un esprit juif et en devient le testament.
Jean-Paul Gavard-Perret
Patty Carroll et les bricoleuses
Patty Carroll, "Anonymous Women: Domestic Demise", Aint-Bad Books, N-Y, 2021.Patty Carroll démontre les excès de la modernité jusqu’à l’absurde. Dans ces photographies les pièces domestiques sont surchargés d'objets et les femmes d'intérieur en perdent leur identité, leur liberté et toute ouverture sur le monde extérieur.La farce tourne au tragique dans palettes de couleurs sursaturées et les poses humoristiques où l'intimité prend un aspect inattendu.Les femmes deviennent souvent des bricoleuses soumises à un travail de titan comme si elles avaient été happées par la publicité qui a fait d'elle les dindons d'une farce individuelle et sociale.Parfois sans visages ces expertes dépassées sont de facto prises dans une certaine violence d'un genre particulier. Le voyeur se fait le complice de cette brutalité joyeuse qui lui est présentée. Ce qui ne l'empêche pas d'éprouver de l'empathie pour celles qui d'une certaine manière vivent des situations désespérées.JPGP
Susan May Tell et Auschwitz
Susan May Tell, "A Requiem: Tribute to the Spiritual Space at Auschwitz", The Schumacher Gallery, Columbus (Ohio), jusqu’au 11 décembre 2021
Obsédante, cette exposition de Susan May Tell est constituée de 17 grands tirages argentiques qui excluent mots, titres et cadres. Elles témoignent de l'horrible scène d'Auschwitz.
La photographe précise son projet ; « comme d’autres lieux sacrés qui se dégradent, Auschwitz aujourd’hui est en train de disparaître et soulève des questions quant à savoir si des lieux de ce type doivent être restaurés et l’importance de la mémoire et de la commémoration." Son engagement envers Auschwitz devient une méditation sur la décadence et la mémoire.
À Auschwitz, la photographe a éprouvé la présence de ses propres fantômes. Ils guidèrent pour cette série son émotion et ce dans la volonté de partager la tragédie du lieu.
Arrivée presque par hasard à Auschwitz elle a travers le lieu en silence, en méditation. Elle a capturé l’énergie qui vit dans cet espace en espérant qu'en offrant une idée réelle de l’ampleur du camp de la mort les visiteurs ressentent la présence d’une horreur indicible et le pathétique de la désolation.
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Gal Gadot : Wonder Woman d'exception
A la différence de Natalie Portman, qui a quitté Jérusalem natale pour les USA à l’âge de 3 ans, Gal Gadot a passé l’essentiel de sa vie en Israël près de Tel-Aviv, là où de nombreux immigrants yéménites avaient été installés, juste après la fondation d’Israël.
Mais son père descend d’une lignée de pionniers sionistes implantés en Palestine depuis cinq générations.
Du côté maternel, sa grand-mère avait gagné la Palestine juste avant la Seconde guerre mondiale, à l’issue de laquelle son grand-père, seul survivant d’une famille tchèque exterminée à Auschwitz.
Après une expérience adolescente dans le mannequinat Gal Gadot est élue Miss Israël en 2004 puis participe au concours de Miss Univers. Elle accomplit ensuite ses deux années de service militaire. Sa pratique des armes de combat facilitent son embauche par la franchise « Fast and Furious ». Elle y joue le rôle d’une agente du Mossad. Brisant la routine de ces seconds rôles féminins elle devient en 2017 la plus iconique des Wonder Women tandis qu'en Israël elle ne cesse de dialoguer pour la paix et l’égalité.
Son premier succès dans "Wonder Woman" précède de peu la vague MeToo, etr l'artiste se tient aux côtés de toutes ces femmes courageuses qui affrontent leurs peurs et témoignent à découvert. Et définit le féminisme ainsi : "Il s’agit simplement de l’EGALITE entre les hommes et les femmes. Egalité de salaires, égalité de chances ».
Elle obtient que le producteur Brett Ratner, accusé de harcèlement sexuel, soit exclu de "Wonder Woman 1984". Elle en devient elle-même productrice de même que d'autres films. Elle incarne Irena Sandler, une Polonaise catholique qui a sauvé 2500 enfants juifs du ghetto de Varsovie, ou bien Hedy Lamarr, la scandaleuse star d’Hollywood qui inventa aussi un système de cryptage durant la Seconde guerre mondiale.
Désormais la réalisatrice des deux « Wonder Woman » veut diriger Gal Gadot en nouvelle Cléopâtre. Ce projet a récemment suscité une vive polémique sur les réseaux sociaux, où Gadot fut accusée de blanchiment et d’appropriation culturelle sous prétexte que Cléopâtre avait les origines gréco-macédoniennes. L’actrice a préféré gardé le silence. Nul besoin de certifier qu'elle est comme la princesse de jadis moyen-orientale.
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David Drebin et les madones des sleepings
Diplômé de la Parsons School for Design, David Drebin s’est rapidement fait un nom dans la photographie commerciale. Sa vision unique en des images remplies de tension fournissent une surface infinie à l’imagination qui s'en nourrit. Les photographies du New Yorkais sont souvent épiques, spectaculaires, dramatiques. Elles sont sources de sexisme, de rêve, d'élégance et de drôleries.
Il n'a cessé de travailler avec des particuliers, des célébrités et des marques mondiales ( de Davidoff, Mercedes, American Express, à MTV, Nike, Sony etc.) et a publié dans toutes publications de premier plan (Vanity Fair, Rolling Stone, GQ, Elle). Ses photos sont désormais représentées et collectionnées dans le monde entier.
Il a compris depuis toujours que pout plaire en images il faut raconter des histoires. Et si possible avec, des femmes fatales et des paysages oniriques, qui évoquent des émotions, des perspectives psychologiques et des réflexions perspicaces sur les fantasmes, l’imagination et les expériences des spectateurs. Tous ses ingrédients Drebin ne cesse de les agiter.
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David Bredin, "Sea Gazing", Saint Barth Photo Festival, du 25 novembre au 2 décembre 2021