Dossier Mengele : la Suisse ouvre les archives secrètes de « l'Ange de la mort » d'Auschwitz

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Josef Mengele en Suisse ? Berne publie 217 pages classées jusqu'en 2071 / Archives Mengele : le renseignement suisse reconnaît avoir bloqué l'accès à tort

Par Claudine Douillet I le 1 er Octobre 2026

La Suisse rend public le dossier de renseignement consacré à Josef Mengele, le médecin SS d'Auschwitz. Verrouillé jusqu'en 2071, ce document relance une question vieille de soixante ans : le bourreau a-t-il séjourné en Suisse alors que le monde entier le traquait ?

Un coup de théâtre venu de Berne

Le 10 septembre 2026, le Service de renseignement de la Confédération (SRC) a créé la surprise. Il a mis en ligne le dossier Josef Mengele jusque-là conservé aux Archives fédérales, désormais accessible à toute personne intéressée. Une copie peut être téléchargée, tandis que l'original reste intact aux Archives. Le document compte 217 pages et rassemble des rapports de police, des notes internes, des formulaires et des signalements issus de la traque de l'époque.

Pour les historiens comme pour les familles des victimes, c'est une porte qui s'ouvre enfin. Et elle s'ouvre presque cinquante ans avant la date prévue.

« L'Ange de la mort » d'Auschwitz

Le nom de Josef Mengele reste l'un des plus glaçants de la Shoah. À Auschwitz, où environ 1,1 million de personnes ont été assassinées, dont près d'un million de Juifs, il a mené des expériences médicales atroces sur des détenus, y compris des enfants, sous couvert de recherche scientifique. Médecin SS, il présidait aussi aux sélections sur la rampe du camp.

À la fin de la guerre, le tortionnaire disparaît. Muni d'un document de voyage de la Croix-Rouge établi sous une fausse identité, il quitte l'Europe. Il arrive en Argentine en 1949 avec un faux passeport au nom de Helmut Gregor. Il ne sera jamais jugé. Il meurt noyé en 1979 en se baignant au large des côtes brésiliennes.

Ce que révèle le dossier suisse

Le cœur du dossier tient en une obsession : Mengele a-t-il foulé le sol suisse pendant sa cavale ? On y trouve de nombreuses coupures de presse centrées sur ce soupçon de séjours répétés en Suisse alors qu'il était recherché à l'international, mais aussi des interdictions d'entrée, des mandats d'arrêt et des rapports de police sur des personnes soupçonnées de lui avoir offert une cachette.

Certaines pièces transmises à la police suggèrent qu'il aurait pu revenir en Suisse après avoir fui l'Allemagne, ou qu'il envisageait d'y entrer sous un faux nom.

Le mystère de Kloten

Une piste revient sans cesse. Selon un soupçon ancien, Mengele se serait rendu en 1961 dans la région de Kloten, près de l'aéroport de Zurich, peu après l'émission d'un mandat d'arrêt par l'Allemagne de l'Ouest. Les archives ne tranchent pas. Sa présence à Zurich ou à Kloten cette année-là reste à ce jour impossible à prouver.

Ce silence est peut-être la vraie révélation : pendant des années, la police fédérale a enquêté, recoupé, surveillé, sans jamais pouvoir mettre la main sur l'homme le plus recherché du monde.

Un historien a fait plier le renseignement

Sans l'obstination d'un chercheur, ces pages dormiraient encore. Le dossier avait été constitué par le service de police du Ministère public de la Confédération, ancêtre du SRC, puis versé aux Archives fédérales en 2001. Il était soumis à un délai de protection prolongé jusqu'à fin 2071, et le SRC refusait les demandes de consultation, la dernière fois en février 2026. L'historien concerné a alors saisi le Tribunal administratif fédéral. Il s'agit de Gérard Wettstein.

C'est pendant cette procédure que tout bascule. Les vérifications menées avec les Archives fédérales ont montré que le dossier relevait d'un arrêté du Conseil fédéral du 7 décembre 2001 sur les archives de la Commission Bergier, chargée d'étudier le rôle de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. Or aucune liste ni aucun marquage n'indiquait quels dossiers étaient concernés, si bien que le SRC ignorait que celui de Mengele en faisait partie.

Cet arrêté impose justement une pratique de consultation libérale. Le SRC a annoncé en mai 2026 qu'il réexaminait sa décision, puis a libéré le dossier le 8 septembre 2026. Le service a lui-même reconnu avoir refusé l'accès à tort. Face à l'afflux de demandes, il a choisi de publier le document en ligne plutôt que de le montrer au cas par cas, sur place et sous conditions.

Des caviardages réduits au minimum

Tout n'est pas visible pour autant. Seules ont été noircies les données personnelles d'anciens et d'actuels employés liés au SRC et à ses prédécesseurs, les informations relevant de la protection légale des sources, et les données de tiers dont les droits priment. Les personnalités publiques ne sont pas concernées, et le SRC assure que les documents restent lisibles dans leur ensemble.

Certains observateurs restent sur leur faim. L'hebdomadaire Jüdische Allgemeine juge le dossier toujours lacunaire, tout en rappelant que le renseignement a bloqué l'accès à ces pièces pendant plus de vingt-cinq ans, ce qui lui a valu des critiques répétées.

Un précédent qui pourrait faire tache d'huile

L'affaire dépasse le seul cas Mengele. Elle montre qu'en 2026, des archives de la Seconde Guerre mondiale peuvent encore rester sous clé par simple méconnaissance administrative. Le SRC annonce d'ailleurs revoir de manière générale sa pratique d'accès aux documents archivés, en lien avec les Archives fédérales.

Combien d'autres dossiers liés à la période nazie dorment encore dans les sous-sols de Berne, sans que personne ne sache qu'ils pourraient être consultés ? La publication du dossier Mengele ne répond pas à cette question. Mais elle oblige désormais la Suisse à se la poser.

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