Bamba 2,50 nis : l’économie sucrée des ultra orthodoxes en Israël

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Bamba 2,50 nis : l’économie sucrée des ultra orthodoxes en Israël

Dans le monde ultra orthodoxe, les sucreries ne relèvent ni du superflu ni de la gourmandise anodine.
Elles sont un langage social, un outil de transmission et un lien discret entre les générations. Distribuées à la synagogue, offertes lors des fêtes, glissées dans une poche après une mitsva accomplie, elles incarnent une forme de joie permise, accessible et immédiatement partageable. À travers un simple bonbon se joue bien plus qu’un plaisir sucré : une pédagogie douce, une solidarité silencieuse et une économie pensée pour rassembler sans exclure.

L’économie à double vitesse d’Israël - Les sucreries de la rue haredi

Bamba à 2,5 shekels : immersion dans le monde discret des bonbons haredi

Quand les en-cas les plus populaires arrivent en grands sachets pour quelques shekels à peine, on comprend immédiatement qu’un autre système économique est à l’œuvre.
Dans la rue haredi, dans le quartier de Mea Sharim,  on ne paie pas pour une marque mais pour une conformité, une conformité halachique.
La communauté privilégie des usines produisant des snacks proches de ceux que tout Israélien connaît, mais sous une supervision halakhique stricte. Nous sommes allés observer et goûter cette industrie parallèle, discrète et étonnamment structurée.

Yambo, Bugsy, Boli, Tzipla, Dingim. Ces noms sont inconnus du grand public. Dans les quartiers haredim, ils sont pourtant l’équivalent direct des Bisli et des Bamba.

Une industrie cachée mais florissante

Derrière les vitrines modestes des épiceries de quartier et des supermarchés communautaires, s’étend tout un univers de snacks et de confiseries décliné en versions parallèles, souvent ignorées en dehors de ces quartiers.
Les produits affichent des certifications casher exigeantes, proposent des saveurs inédites, surprennent par leurs prix bas et jouent parfois avec des noms qui font un clin d’œil assumé aux originaux. Cette culture est vivante, colorée et parfois plus populaire encore que les marques nationales.

Ce n’est pas de l’imitation, c’est de la halakha

L’industrie des en-cas du monde ultra orthodoxe ne repose ni sur la nostalgie ni sur la copie opportuniste, mais sur la loi religieuse.
Si la majorité des produits vendus en Israël disposent d’une certification casher standard, la population ultra-orthodoxe exige le plus souvent des niveaux de contrôle plus stricts comme Badatz Eda Haredit, Badatz Beit Yosef, She’erit Yisrael ou Mahfoud.

Ces certifications impliquent une surveillance continue des usines, un contrôle rigoureux des matières premières et une réglementation précise concernant les arômes, les colorants, la gélatine et les ingrédients auxiliaires. Il ne s’agit pas d’un simple débat sur le caractère casher d’un produit, mais d’une norme halakhique différente, à laquelle une partie de la communauté refuse tout compromis.

Pour les grands groupes industriels, ces exigences sont rarement rentables.
Elles nécessitent des chaînes de production spécifiques, des coûts supplémentaires et une logistique lourde. Ce vide est comblé par des petites et moyennes usines travaillant presque exclusivement pour le public religieux.
Un marché parallèle se structure alors, avec des produits familiers dans leur apparence et leur goût, mais fabriqués selon d’autres règles, distribués par des circuits internes et proposés à des prix plus bas, faute de publicité, de marketing et d’ambitions nationales.

La sucrerie comme culture du quotidien

Dans la société ultra-orthodoxe,les sucreries ne sont pas un plaisir marginal.
Elles font partie intégrante de la vie quotidienne.
À chaque événement heureux, du Shabbat aux fêtes, des Bar Mitzvah aux fiançailles, des bonbons sont distribués.
Dans un mode de vie où les divertissements profanes sont absents, la sucrerie devient un plaisir autorisé, accessible et conforme aux règles.
Son coût modéré permet de réjouir un grand nombre de personnes sans grever le budget familial. Cette combinaison de joie, de conformité religieuse et de rationalité économique a fait des sucreries un élément permanent du paysage communautaire.

Le Bamba de Mea Shearim

Pour saisir cette réalité concrètement, direction Jérusalem et plus précisément Mea Shearim, quartier emblématique du monde ultra orthodoxe.
Dans les ruelles animées, les étals débordent de confiseries et d’en-cas revisités localement.
Les supermarchés de quartier proposent une multitude de marques inconnues ailleurs, tandis que des boutiques spécialisées vendent des bonbons dans des emballages sobres mais conformes aux exigences religieuses.

Ici, l’achat en gros est la norme. Les produits sont vendus en grands conditionnements, pensés pour les familles nombreuses et les événements collectifs. Chocolats, biscuits salés, bonbons gélifiés, pop corn en sachets géants, tout est proposé à des prix étonnamment bas.

Nous avons acheté plusieurs produits pour les goûter. Les barres Bugsy, version locale des Bisli, étaient vendues 11,90 shekels, avec une texture et un goût presque identiques à l’original.
Le Bamba Boli, paquet de 80 grammes, coûtait seulement 2,5 shekels.
Des offres groupées permettent d’acheter trois paquets de Bugsy de 200 grammes pour 10 shekels ou cinq unités de Bamba Boli pour le même prix.
Le Tzipla, proche du Teddy Bear, était proposé nature ou grillé à 4,90 shekels les 50 grammes. On trouve aussi une version locale de la poudre de chocolat ou un paquet de vingt Carambo pour 25 shekels. Autant d’exemples d’une économie capable de proposer des alternatives bon marché aux produits des grandes surfaces.

Le fils du marchand de bonbons

Shaul Levin, 31 ans, a grandi à Beitar Illit et à Jérusalem dans une famille hassidique du mouvement Chabad. Son témoignage éclaire la dimension affective et sociale de ces confiseries.

Comment était la culture des bonbons dans la maison où vous avez grandi ?

« Mon père venait d’une famille de survivants de l’Holocauste, très frugale, et ma mère du Canada, où la culture des bonbons est très présente. Dès leur mariage, ils ont reconstitué une forme d’abondance. Nous avions un tiroir rempli de bonbons à la maison. On ne manquait de rien, des bonbons de toutes sortes, des Bambatos, des Bissli. On pouvait se servir librement. Il n’a jamais été question d’interdire les sucreries ou de les diaboliser. Aujourd’hui encore, j’en mange beaucoup, cela me ramène à mon enfance et c’est incroyablement délicieux. »

Quel est le rôle des bonbons dans la communauté ?

« Mon père était le marchand de bonbons de la synagogue. Chaque Shabbat, il arrivait avec les poches pleines et les enfants accouraient. Je me suis toujours senti comme le fils du marchand de bonbons, puis je le suis devenu à mon tour. J’avais toujours des bonbons sur moi. C’est un rôle important et assumé. »

Les bonbons ont-ils aussi une fonction éducative ou sociale ?

« C’est une solution économique pour nourrir une famille et lui faire plaisir. Dans la communauté haredi, tout tourne autour de la nourriture, il faut qu’il y en ait en abondance. Dans certains lieux, cela devient même un marqueur social.
Les enfants pauvres apportaient des en-cas bon marché, les plus riches des produits plus raffinés, chacun voulait montrer qu’il avait le plus gros paquet. Il y a aussi l’idée de la récompense douce. Quand un enfant accomplit une mitsva, on lui donne un bonbon ou on lui dit : “Récite une bénédiction, remercie le Créateur du monde.” »

Dans les coulisses d’une confiserie de Mea Shearim

Après avoir recueilli ce regard d’enfant devenu adulte, nous avons rencontré David, propriétaire d’une confiserie à Mea Shearim depuis de nombreuses années, pour comprendre la logique économique de ce marché.

Quelle est la différence avec un supermarché classique ?

« Tous les supermarchés proposent du casher, mais ici tout le magasin est dédié aux haredim. C’est ce que recherchent mes clients, pour les biscuits, les bonbons, le chocolat, tout. »

Comment les prix restent-ils si bas ?

« Nos clients sont des familles nombreuses qui achètent en quantité. Nous achetons et vendons en gros. La concurrence est forte, il y a beaucoup de confiseries dans le quartier. Le fabricant, une fois certifié casher ultra orthodoxe, sait qu’il s’adresse à un public très attentif, alors il fixe dès le départ des prix plus bas. C’est gagnant pour tout le monde. »

Qu’est-ce qui se vend le plus ?

« Le chewing gum et le chocolat. La nourriture est centrale ici. Les gens ne vont pas au cinéma ni dans des lieux de divertissement profanes. Ils connaissent la nourriture et savent acheter. »

Sur le mur du magasin, une note intrigue avec des chiffres inscrits. David en explique l’origine.

« Un client américain très riche est entré un jour et a vu qu’un enfant n’avait pas assez d’argent. Il m’a laissé 100 dollars en disant : “À chaque fois qu’un enfant ou quelqu’un dans le besoin vient ici, donnez-lui de quoi acheter et déduisez-le de cette somme.” Depuis, je tiens les comptes sur cette note. »

Pourquoi vendre le pop corn en si grands sachets ?

« Le pop corn est un produit joyeux, très apprécié pour les événements. Nous vendons un sachet pour trente ou quarante enfants à 20 shekels, ou un sachet géant à 8 shekels. C’est plus logique que d’acheter de petits paquets. »

Dans les ruelles de Mea Shearim, il apparaît clairement qu’il n’est pas nécessaire d’acheter une grande marque internationale pour offrir une friandise. Pour l’enfant qui reçoit un sachet de bonbons colorés, payé par ses parents ou offert grâce à la générosité d’un bienfaiteur, le nom importe peu. Ce qui compte, c’est le goût sucré et la joie du moment.

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