Résilience ? l'imposture qu'on répète sur le peuple juif depuis le 7 octobre de Claudine Douillet

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Résilience ? l'imposture qu'on répète sur le peuple juif depuis le 7 octobre

Résilient. C'est le mot qu'on répète depuis le 7 octobre 2023, dans chaque conférence, chaque article, chaque hommage. Résilient, le peuple juif. Résiliente, la nation israélienne.
Une évidence tellement martelée que plus personne ne la questionne.

C'est une imposture. La résilience, au sens exact du terme, c'est un bloc d'acier qui plie sous le feu et reprend, une fois refroidi, sa forme initiale. Or Israël n'a pas refroidi. Israël n'a pas repris sa forme.
Il existe, dans la mémoire du peuple juif, un précédent à ce genre de transformation, un épisode que la littérature de la Shoah a conservé et que très peu de gens relient aujourd'hui au 7 octobre. C'est pourtant exactement ce qui s'est rejoué ce jour-là.

Alors non, le peuple juif ne s'en est pas sorti en redevenant ce qu'il était. Il s'est transformé. Et comprendre pourquoi change tout à ce qu'on croit savoir de ce qui s'est passé depuis.

La véritable définition de la résilience

Le mot n'est pas né en psychologie. Il vient de la métallurgie, de l'essai de résilience, qui mesure la capacité d'un métal à absorber un choc violent et à revenir, une fois refroidi, à sa forme d'origine.
C'est cette image, un bloc d'acier qui plie sous le feu puis reprend exactement sa forme d'avant, qui a donné naissance au mot. Boris Cyrulnik, en l'important dans le champ psychologique, l'a étendu jusqu'à y inclure la cicatrice et la reconstruction sur un socle différent.

Mais ce n'est pas ce sens savant qu'on invoque depuis le 7 octobre.
Quand on dit que le peuple juif est résilient, personne ne pense à une nuance clinique.
On veut dire que la vie va reprendre son cours, qu'Israël va s'en sortir, que tout redeviendra comme avant. C'est le sens originel, mécanique, du retour à l'identique. Et c'est précisément ce retour qui n'aura pas lieu.

Une histoire qu'Elie Wiesel a portée jusqu'à nous

Elie Wiesel a raconté, et repris dans une pièce restée célèbre, une scène qui se serait déroulée dans un camp de la mort. Un soir, trois rabbins, des hommes instruits, pieux, qui avaient consacré leur vie à l'étude de la loi juive, décident de faire ce qu'aucune tradition rabbinique n'avait jamais osé formellement : juger Dieu. Non pas le contester dans un murmure de désespoir, mais instruire un véritable procès, avec accusation, plaidoirie, délibéré. Ils exposent les faits tels qu'ils les vivent, l'extermination organisée, l'innocence absolue des victimes, des enfants, des vieillards, le silence du Ciel face à tout cela. Au terme du délibéré, la sentence tombe. Dieu est jugé coupable.

Et c'est là que l'histoire bascule. L'un des trois rabbins lève les yeux vers ses compagnons et leur dit qu'il est l'heure de la prière de Minha.

Ce que ce geste veut vraiment dire

On peut lire cette scène de deux façons opposées, et la différence entre les deux est tout l'enjeu de cet article.
La première lecture, la plus facile, voudrait que ces hommes soient simplement brisés, réduits à un automatisme religieux qui ne veut plus rien dire, priant par réflexe un Dieu qu'ils viennent eux-mêmes de condamner.
Cette lecture est fausse, et elle est fausse pour une raison précise. Juger quelqu'un, c'est encore le reconnaître. On ne fait pas de procès à ce qui n'existe pas.

En condamnant Dieu, ces trois rabbins ne l'ont pas effacé, ils l'ont au contraire tenu pour responsable, ils ont exigé de Lui des comptes qu'on ne réclame qu'à celui dont on continue de croire qu'il existe et qu'il agit dans l'histoire.
La prière qui suit le verdict n'est donc pas un réflexe vide. C'est une prière qui ne peut être dite qu'après que la faute a été nommée dans toute sa cruauté.
Avant le procès, prier aurait été mentir, faire comme si de rien n'était. Après le procès, prier redevient possible, mais ce n'est plus la même prière, et ce ne sont plus tout à fait les mêmes hommes qui la disent.

C'est exactement le contraire de la résilience au sens mécanique du terme. Des hommes résilients, au sens de l'acier, auraient encaissé le choc et repris leur pratique religieuse sans y toucher, comme si l'épreuve n'avait fait que fléchir leur foi sans la changer. Ce n'est pas ce qui s'est passé dans ce camp. Ces trois rabbins sont ressortis du procès différents de ce qu'ils étaient en y entrant. Leur foi n'a pas été restaurée à l'identique, elle a été reconstruite sur un jugement rendu.

Le 7 octobre, le même mécanisme à l'échelle d'un peuple

Depuis le 7 octobre 2023, Israël vit une version collective et contemporaine de ce même mécanisme. Un peuple résilient, au sens propre, aurait absorbé le choc et repris son cours antérieur, comme si le pogrom n'avait fait qu'entamer sa coque sans la changer.
Ce n'est pas ce qui s'est produit.
Le pays a répondu par une riposte intégrale, un engagement total, sans demi-mesure, qui n'est pas qu'une opération militaire. C'est, à l'échelle d'une nation, l'équivalent du verdict rendu par les trois rabbins.
C'est la manière dont un peuple nomme l'inacceptable, l'établit comme un fait jugé une fois pour toutes, et se donne ainsi le droit de continuer à exister sur sa terre, non pas en oubliant le 7 octobre, non pas en tournant la page, mais en l'ayant jugé jusqu'au bout.

Sans ce jugement rendu, sans une réponse à la hauteur exacte de l'horreur subie, c'est l'être même du peuple juif qui aurait été anéanti une seconde fois, sur sa propre terre, soixante-dix-huit ans après la première fois.
La riposte n'est pas un excès de colère qu'il faudrait excuser au nom du traumatisme.
Elle est la condition même de la continuité. C'est parce que le crime a été nommé, exposé dans toute sa cruauté, jugé sans atténuation, qu'il devient possible de continuer à vivre, à prier, à bâtir, sur cette terre-là et pas ailleurs.

 

Ce que le quotidien raconte

Les chiffres du tourisme, à eux seuls, disent ce que les discours n'osent pas dire. Trois étés après le 7 octobre, les touristes ne sont toujours pas revenus : la fréquentation étrangère reste en chute de près de 90%, les hôtels tournent à moitié vides, et dans la vieille ville de Jérusalem des commerçants ferment boutique sur ordre des autorités, faute de visiteurs à servir.
Ce n'est plus la guerre elle-même qui retient les voyageurs, la plupart des zones touristiques n'ont jamais été des zones de combat. C'est autre chose, plus diffus, plus difficile à admettre : la peur de venir en Israël cet été, ce n'est plus seulement la peur d'une roquette, c'est la peur d'être vu comme ayant choisi un camp, la peur de devenir soi-même, en tant que visiteur, une cible pour un antisémitisme qui n'attend plus d'y être en Israël pour s'exprimer.

Les plages sont vides non pas parce qu'elles sont dangereuses, mais parce que le monde entier hésite désormais à s'afficher aux côtés d'Israël. Trois ans après, ce n'est toujours pas l'avant 7 octobre qui revient. C'est un pays qui a compris qu'il devra vivre, peut-être durablement, avec cette solitude-là.

Adaptation, pas résilience

Voilà pourquoi le mot résilience est un contresens appliqué au peuple juif depuis le 7 octobre. Ce peuple ne va pas s'en sortir en redevenant ce qu'il était avant. Il s'adapte, c'est-à-dire qu'il se transforme durablement en réponse à un projet d'extermination renouvelé, exactement comme trois hommes dans un camp de la mort se sont transformés le jour où ils ont osé juger Celui qu'ils continuaient malgré tout de prier.

La riposte n'est pas la preuve d'une capacité à encaisser et à passer outre. Elle est la preuve du contraire, la preuve qu'on ne pouvait justement pas passer outre, qu'il fallait d'abord juger les faits pour pouvoir ensuite continuer à vivre.

Ce n'est pas de l'acier qui reprend sa forme après le feu. C'est un peuple qui sort de l'épreuve différent de ce qu'il était en y entrant, et qui, comme les trois rabbins de Wiesel refermant leur procès pour aller prier Minha, l'assume jusqu'au bout.

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