Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Poétesse juive à redécouvrir : Monique Rosenberg
Ce n’est pas en frappant le monde à coup de pieds que Monique Rosenberg cherche l’élan. L’état vibratoire de sa poésie ne tient jamais à une séparation ou à l’idée de trancher mais à une communion qui permet face au monde de faire régner « contemplation et intuition à l’aide de soies ou de fibres de mûrier » .
La poésie cherche à mettre une harmonie au milieu de l’être pour le ramener à l'univers en son état naissant.
Les paysages les plus anodins - ceux qu’on oublie de regarder - annoncent une immatérialité dans la mesure où l’abstraction des mots devient la figure de l’intercession qui nous appelle à pénétrer dans l’invisible ici-même, ici-bas.
Par sa métamorphose poétique le monde en ce qu’il donne à voir devient un « jardin des possibilités ».
Encore faut-il, qu’à l’instar de la poétesse, nous soyons capables de le regarder, de le prendre afin d’entrer en fiançailles avec lui.
Toutefois cela n’est possible que parce que, le monde vu, nous le portons en puissance : ce n’est pas nous qui le regardons, c’est lui qui nous contemple et à nous de comprendre ce que Camus nommait « sa tendre indifférence », à nous d’accepter d’entrer en cet accord pour transformer ces fiançailles en un mariage plus long que le temps humain trop humain..
Monique Rosenberg tisse un lien entre un ésotérisme mystique issue de la tradition talmudique et une proximité de la sensation.
Toutefois - et c’est là l'originalité de son oeuvre - l’une et l’autre ne surgissent que sous la forme de la sobriété. Ce n’est donc pas, à l’inverse d’Artaud, Monique Rosenberg qui s’écrierait « ma sobriété est cause de ma perte ».
C’est à travers elle au contraire que la création dans sa réduction prend une dimension exponentielle. Sa poésie devient alors comme elle l'affirme à propos de la vie
« une pore d’éternité ». L’être et le monde peuvent ainsi y respirer à l’épreuve du temps et pour le dépasser.
Monique Rosenberg, Le sucre de mes pas, Jacques André Editeur, Lyon, 50 pages, 9,50 euros
Les Ombres d’Anouk Grinberg
Difficile pour une comédienne dont les apparitions sont fascinantes tant au cinéma qu’au théâtre de se faire reconnaître en tant qu’artiste plasticienne.
Ses dessins et leurs jeux de noir et blanc imposent pourtant une force crépusculaire rare. Ils révèlent par effet de pan ce qui habite la créatrice au plus profond de sa mémoire personnelle et collective. L’artiste s’y lance à corps perdu à la fois hors et dans les points obscurs qui contient l’essence de son être et de son histoire.
Des constellations terrestres et des nébuleuses fantomatiques s’élèvent dans le gris-blanc du support. Surgit la vertu d’un labyrinthe intérieur accessible soudain par les pores du papier qui boivent le noir pour le broyer. Dans chaque dessin les temps se rejoignent plus qu’ils se déboîtent. Le présent de l’artiste n’est pas coupé du passé et de sa glaciation. Le froid enserre, durcit, rétracte, contient des visages qui semblent ne pouvoir s’épancher sans geler. Il n’est pas jusqu’à leurs cris de se gercer sur des paysages reliques où les êtres cherchent leur source comme leur créatrice cherche désormais la réponse au sommet de l’amour et non au fond de la peur.
Ces déserts habillés de noir vont droit contre les certitudes éphémères. La mort rode dans l’œuvre, elle sort ses griffes comme elle balafra les pages de l’Histoire. Partout, partout sur le paysage comme sur le visage l’opacité règne devant un horizon solide. Le noir retient. Il suit son cours. Mais l’artiste dessine pour ne pas s’y abandonner. Et si le noir restera toujours l’inachevé en marche, la clarté pour autant s’impose que bien que mal.
Le dessin lutte contre la mort non au nom de l’amour. Anouk Grinberg y retrouve des schèmes élémentaires d'affects et d'absences. Si certains visages se diluent dans le noir il suffit d’un cercle blanc approximatif pour hurler la vigilance dans un cérémonial très particulier car instinctif. Il souligne en une forme de spontanéité viscérale mais imprégnée de maîtrise les gouffres sous la présence et rappelle bien des abîmes en lieu et place des féeries glacées.
Galerie Storme (Lille), Espace Commines (Paris)
Nadia Lee Cohen Les Femmes Entravées
Derrière des décors de films hollywoodien des 60’ aux couleurs sursaturés à la Natalie Kalmus, Nadia Lee Cohen – par delà la nostalgie - donne une vision grave, taciturne, violente du monde même si les femmes qu’elle saisit semble plus indolentes qu’insolentes, absentes qu’érotisées – sinon par des parures et des masques que la société leur impose.
A la sidération font place les interrogations que les prises suscitent en dépassant le pur plaisir esthétique. De telles photographies rendent obsédantes des visions qui marquent une hantise de l'entrave. les femmes voudraient s’en libérer mais elles restent victimes d’e traumlas imposés par une société faite par les hommes et pour eux.
Tout joue entre peur et feinte de plaisir, attrait et doute. La photographie fixe les stéréotypes de la femme fétiche et « choséifiée ». Il faut donc considérer cette recherche comme un travail sociologique et comme un symptôme d’une mémoire aussi individuelle que collective. Deux discours ont donc lieu dans la conjonction des découpes en un vertigineux mouvement d’abîme.
Yael Nahim sans complaisance
Yael Naim, “Older”, label Tôt ou tard", 2015.
Sans doute moins originale que son compatriote Asaf Avidan, Yael Naim est néanmoins une artiste de premier plan.
Elle a attendu sept ans après “New Soul” pour sortir un album précieux où l’artiste dit son fait à l’homme (“Coward”), fait partager le vertige fascinant de la maternité (“Make a child”).
On pense à Joni Mitchell pour son blues-folk et à Amy Winehouse pour les déchirures? Toujours accompagne par le percussionniste David Donatien l’artiste done une intensité à toutes ses interprétations.
L’émotion ruisselle de motets qui font de l’auditeur le captif consentant d’une processionnal de titres qui conduisent parfois jusqu’en bordures de ravins sans y tomber jamais. Chaque titre est un chemin de traverse animé par un souffle.
Il crée des abris sous les tempêtes et noue douleur et plaisir entre force et faiblesse que les modulations de la chanteuse soulignent avec subtilité dans un miracle d'alchimie entre les mots et les sons. L'artiste crée là un journal intime en différentes cases : elles construisent une marche pour la vie et ses illuminations : "older" n'est donc pas un retour en arrière : être plus vieux permet à l'avenir de se réaliser un peu mieux.
sources : israelnationalnews et JTA.org
THOMAS LEVY-LASNE : POESIE DU QUOTIDIEN
« L’arbre, le bois, la forêt », 22 mars au 21 juin 2015, Abbaye Saint-André/Centre d'art contemporain,19250 Meymac
Narrative et impressionniste, hyperréaliste et paradoxalement sortant des contingences la peinture de Thomas Levy-Lasne est marquée du goût de la précision photographique.
Les modèles quittent la situation d’objet pour devenir sujet afin d’inventer une peinture à travers la saisie de moments où ils ne sa passent rien – ou pas grand-chose.
Sujets et langage sont très liés à l’expérience personnelle de l’artiste (il ne cache pas son goût de la fête qu’il met souvent en scène dans ses œuvres) comme à sa vision des formes, des couleurs, de l’imaginaire, au désir de capturer et reproduire encore et toujours cette magie de l’image qui se révèle - comme à la surface de l’eau - à la surface des êtres.
Thomas Lévy-Lasne saisit les beautés simples de la vie, des instants de grâce éphémère même dans une certaine trivialité néanmoins toujours décalée. Le sujet n’a pas besoin d’être sublime pour émouvoir. L’essentiel est le temps qui lui est accordé.
Thomas Levy Lasne sait retenir un visage, un fragment de silhouette dont il capte l’ambiguïté au sein d’atmosphères-paysages. L’artiste produit une vision fragmentée et subjective du temps, de l’espace et du portrait lui-même. Le créateur accumule les idées, avale images et histoires. Il note, croque, digère puis oublie.
Si bien que chaque œuvre se transforme en un moment poétique. Il produit chez le spectateur une sorte de rêverie mystérieuse, de songe énigmatique. Un simple accident sur la peau d’un de ses personnages transforme le portrait en paysage.
L’artiste s’attache aux vibrations des couleurs, à la lumière, la sensualité picturale, aux formes et aux contours dans une faible profondeur de champ. Refusant tout flou poétique il cherche moins à décrire qu’à suggérer en insistant sur la netteté et la précision.
sources : israelnationalnews et JTA.org
Rose Auslander à la recherche du mot qui ne pleurerait plus
Rose Auslander, « Sans Visa. Tout peut servir de motif et autres prose »,
« Je compte les étoiles de mes mots »
Héros Limite, Genève.
A la question « pourquoi j'écris ? » Rose Auslander a répondu « Parce que sans doute j'ai vu le jour à Czernowitz, et que le monde est venu à moi à Czernowitz. Tant de paysages particuliers, d'hommes particuliers, les contes et les mythes flottaient dans l'air, on les respirait.
La ville aux quatre langues était une ville musée qui aura donné tant d'artistes, poètes, de philosophes, de plasticiens. Et qui voulait parler avec les muses s'exprimait en allemand ». Rose Auslander est en effet née en 1901 à Czernowitz, capitale de la Bucovine alors autrichienne et germanophone.
Elle appartenait à la communauté juive allemande, au même titre que Paul Celan qu’elle rencontra deux reprises. Elle suivit ses études dans l’université de sa ville natale avant d’immigrer aux États-Unis avec son futur mari. Sa vie se passa désormais entre Amérique et Europe. Partout elle se sentit exilée, étrangère.
Elle retourna en Europe dans les années trente pour rejoindre sa mère.
Pendant la Seconde-Guerre mondiale, elle survécut (sauvée par un docteur) dans le ghetto de Czernowitz avant de repartir pour New-York puis revenir définitivement en Europe en 1963 à Düsseldorf. Le traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale l’amena pendant un long temps à ne plus écrire dans sa langue maternelle et à choisir l’anglais. Toutefois grâce à sa rencontre avec Paul Celan en 1957 elle retrouva la force de reprendre sa langue maternelle. A la fin de sa vie, malade, elle entra dans une maison de repos portant le nom d’une autre poétesse juive allemande : Nelly Sachs. Elle y mourut en 1988.
A Düsseldorf, l’éditeur Helmut Braun a rendu ses lettres de noblesse à celle qui n’était connu jusque là que d’un petit cercle dont six livres édités jadis en tout petit tirage Il publia ses œuvres complètes. Pourtant, en français, elle tarde à se faire connaître aujourd’hui encore. Seul « l’Age d’Homme », « Aencrages » et maintenant « Héros-limite » donnent écho à celle qui pétrie de bouddhisme et surtout de culture hassidique créa une œuvre rare. Moins traversée de symbolisme juif que celle de Celan ou de Sachs elle est donc plus facile d’accès et sans doute plus forte. Rose Auslander y exprime toute sa douleur qu’elle nomme « l'arbre des fruits amers ». Les titres de ses poèmes sont d’ailleurs explicites : «d'une contrée de fumées noires», « nous marchons avec les fleuves sombres », « le silence sur les lèvres ». Sous ces titres lourds de détresse pointe peu à peu un frêle espoir même si le passage des tueurs reste très longtemps présent en filigrane. Si l’auteur écrit c’est pour témoigner et afin de ne pas laisser seuls tous ceux qui restent. Et ce dans la langue abandonnée puis retrouvée. Bref la langue que sauve celle qui fut sauvée.
Dans un poème intitulé « Autoportrait » Rose Auslander se définit comme « Gitane juive / à la langue allemande / élevée sous un drapeau jaune et noir ». Elle devint l’exilée (comme son nom l’indique en allemand), l’errante, qui ne survit que par sa foi dans la vérité du verbe et dans l’espoir qu’à travers eux une renaissance du monde soit possible. Quatre vers d’un de ces textes résument à eux seuls sa situation : « Ma patrie est morte / ils l'ont enterrée dans le feu / je vis dans ma terre maternelle / le mot ». Son histoire reste le symbole du naufrage de la Mitteleuropa, de la culture de l'Europe centrale dont beaucoup d’étoiles ont disparu dans les camps de la mort comme en témoigne ce passage : « Ils vinrent / avec des drapeaux aiguisés et des pistolets / ils abattirent toutes les étoiles et la lune / aussi aucune lumière ne nous est restée /aussi aucune lumière ne nous a aimés / Ici nous avons enterré le soleil / une éternelle ténèbre de soleil est venue ».
Toutefois Rosa Auslander demeura altière et ardente. Néanmoins exil, séparation, ghetto, holocauste, maladie et solitude n’auront pas eu vraiment raison d’elle. D’autant que son écriture est là pour lui permettre de perdurer. A côté des Paul Celan, Nelly Sachs, Ingeborg Bachmann et bien sûr Kafka elle fait partie des grands poètes juifs qui en allemand donnèrent chair à l’indicible. Au silence qui tombe sur les survivants - et qui emporta Celan et Primo Levi -, en perpétuelle culpabilité d'être encore là, honteuse de vivre encore, elle sut dire « non » et en expliquant pourquoi. Jusqu’à son extrême vieillesse elle écrivit lumineusement dans cette langue noire qui donnait l'ordre de mort et qui soudain rappela à la vie comme le prouve les textes réunis par Alain Berset dans sa maison d’édition genevoise. Celle qui n’oublia rien sut garder la voix de sa mère, le premier baiser, les montagnes de Bucovine, les invasions, les peurs, les traques, les fuites, l’Amérique (« douce-amère » écrit-elle), Cummings et William Carlos Williams, Hölderlin, Trakl, Celan et bien sûr l’écriture. Pour elle l’écriture qui ne se quitte pas. Mais elle fut tout le contraire de ce qu’en a dit Marguerite Duras : à savoir une « maladie ».
Dans le brassage des feuilles mortes la créatrice allemande s’empara des mots pour vivre contre diverses absences. Pour elle comme pour Gertrud Stein écrire était vivre : « Ma patrie est morte, ils l'ont enterré dans le feu, je vis dans ma terre maternelle, le mot » disait-elle. Retrouvant la langue allemande moins gangrénée de noir que chez de Celan, Rose Auslander retrouva la force capable de concentrer en quelques mots l’essentiel sur l'espace livide de la page blanche. Elle connut ainsi vers la fin de sa vie une densité, une assurance. Donc moins de ténèbres et de cendres. Après les évocations des cruautés, des chasses à l'homme, la nostalgie d’une enfance heureuse, la peur de la solitude à l'étranger, une autre poétesse naquit soudain loin de tout pathos.
Clarté aiguë, musicalité, simplicité extrême du vocabulaire, abandon des rimes créèrent un changement radical. Sa langue allemande forgea des nouveaux mots en associant des mots opposés. Elle a fui la langue dite poétique et alla vers la nudité du sens en élaborant des sortes d'épigrammes proches de ceux de Celan mais en moins énigmatiques. Helmut Braun le comprit en republiant cette vieille dame de 74 ans. Il en a fait ce qu’elle est : une grande poétesse allemande qu’à son tout Alain Berset tente de défendre. Car l’éditeur suisse sait qu’au « Parle / Mais sans séparer le non du oui. / Donne aussi le sens à ta parole / donne-lui l'ombre » de Celan, Rosa Auslander put répondre : « j'ai trouvé / un mot qui ne pleure pas ».
Da Levy suicidé de la société
Da levy, « 3 livrets de poésie », Editions Derrière la salle de Bains, Rouen, 9 euros, 2015.
La force des textes de Da Levy tient à leur violence sourde : celle de la blessure dont il fut victime et dont la poésie devint la narration. Elle mêle culture judaïque, bouddhisme mais aussi le sexe et la drogue. Proche de Burroughs et de la « Beat Generation » l’auteur fit de Cleveland un foyer de la contreculture. Il en paya le prix et fut condamné pour incitation des mineurs à la délinquance. On le retrouva mort d’une balle dans la tête. Le suicide resta la thèse officielle mais elle est contestée par ceux qui estiment que le poète fut exécuté par la police.
Inconnu en France jusqu’à maintenant, Da Levy reste l’auteur - pour les adeptes américains de la poésie underground - de “ The North American Book of the Dead”, “Cleveland Undercovers” et “Suburban Monastery Death Poem”. Mais le côté gothique de son œuvre se double d’un aspect plus postmoderne. Adepte de la déconstruction et d’une poésie concrète il cultiva le « witz » : à savoir le mot d’esprit qui en glissement de sens et jeux de vocabulaire et de syntaxe trouve la « solution dans la dissolution du langage » (Lacan). Ainsi dans son œuvre Israël devient « is real ». Et il caressait le projet de s’y installer.
En diverses coupures et ruptures Da Levy - marqué par ses racines - toucha au bout de l’impossibilité d’être. Une fulgurance visuelle marque dans ses poèmes la toute puissance de thanatos par rapport à l’éros. L’auteur néanmoins se détache de toute mélancolie : le présent était pour lui fractal. Sa poésie fut un moyen de se dévoiler à la recherche de l’autre au sein de la médiocrité du monde. Le poète s’engagea pour la contrer dans une expérience impressionnante. Elle reste un appel intense à une traversée de la vie autrement que dans le matérialisme.
Jean-Paul Gavard-Perret
Ecrivain juif : Lili Goldberg la femme debout
Lili Goldberg, « Un gros besoin d’amour », Elkana éditions, Jérusalem, 118 pages, 13 Euros.
Le livre de Lili Goldberg ouvre sur le présent toujours troublé par la conscience déchirée d’une femme dont le testament vient de la brèche que la Shoah créa entre passé et futur. Lili Goldberg fait « jouer » l’écriture dans cette brèche. « Un gros besoin d’amour » montre un corps douloureux mais qui se force à vivre un autre corps.
Un corps qui n’est plus neutre Un corps en propre car réuni. Il oblige Lili Goldberg à devenir attentive enfin au sien. Le vide jeté dans son moi durant tant de temps disparaît. Malgré la fatigue l’auteur devient la survivante en survie par le fait que son écriture existe enfin. On pense alors à Paul Celan et ses « inoubliés » où le poète allemand écrit : «Sur tout ce deuil qui est le mien. j’ai perdu le mot qui me cherchait : Kaddish ».
Le corps - en dépit de la douleur - est arraché à la mort afin de créer une nouvelle phénoménologie de l’existence. Il y a donc un rire jaune comme il y eut une étoile de même couleur. Le premier dépend de la seconde. Du moins pour ceux qui durent la porter. Et si l’auteur d’ »Un gros besoin d’amour » n’a pas vécu l’expérience de la Shoah elle y a échappé de peu.
Pendant trois ans elle vécut cachée. Elle a connu la peur. Une peur confuse au traumatisme incommensurable. Il le serait à moins. Longtemps Lili Goldberg est restée à l’état de dépouilles vivantes là où vie et mort se trouvent inextricablement mêlées. Ce qui fut inimaginable permet donc à l’écrivain de vivre malgré tout. Et de résister. Les fragments sont les étoiles pulvérisées au nom d’une étoile que l’artiste n’a pas porté – ce qui l’a sauvé. Le livre devient le souvenir de ce qui fuit d’abord sans souvenir clair, le témoignage d’une pensée qui se cherchait. Il y aura donc une vie après mort dans une lueur d’automne.
Maïa Brami, « Paula Becker la peinture faite femme », coll. Mémoire vive, Editions de l’Amandier, 144 p., 20 E., 2015.
Face à l’ « Horizon vide du à montrer » (Husserl) Paula Becker poussa à l’extrémité la puissance de la peinture. S’en emparant en pionnière de l’expressionnisme allemand l’artiste osa ce qu’aucune femme n’avait fait avant elle : se présenter en autoportraits nus. Contre la nostalgie et son chaos, elle fut la première artiste sauvage annonciatrice des Frida Kahlo et de toutes les artistes contemporaines radicales (Cindy Sherman Betty Tomkins) qui scénarise la femme en l’arrachant de la vision masculine dans laquelle de sujet elle devient objet.
L’œuvre de l’artiste (1878-1907) dut affronter bien des résistances : Paula Becket y laissa des plumes et mourut dans l’anonymat. Il fallu attendre les années 80 du siècle dernier pour que son œuvre soit reconsidérée.
Maïa Brami lui donne vie en une biographie par temps forts. Apparaît en grâce ma seule femme qui tint tête à Rilke (il demeura hanté par l’artiste jusqu’à sa mort). L’auteure montre par ailleurs combien cette vie tronquée fut plus qu’un cheminement, une ouverture. L’artiste défigura la figure dans une déconstruction avant la lettre.
Première artiste féministe, grâce à elle le corps d’Eve pris racine entre une poétique de la tension et la littéralité du réel. L’œuvre tenta un passage en force : mais la solidité des résistances lui fit rendre raison. Mais l’artiste rendu muette y hurle encore. Contre le silence préjudiciable et nauséeux la voix de Maïa Brami porte le fer en mettant en exerce la force et la faiblesse d’une femme d’exception qui déplaça les repères de l’art.
Elle le paya de sa vie brûlante et brûlée. S’y rencontre l'inadéquation fondamentale du féminin de l’art face au canon d’une époque qu’on espère révolue - même si des doutes sont permis.
Par la nudité de Paula Becker le corps n'était plus enclos afin - et paradoxalement - de n’être pas le pauvre jouet du mâle. Ce fut une avancée radicale que tente aujourd’hui d’arraisonner l’histoire en des retours préjudiciables de ses refoulés.
Il semble dans beaucoup de société que la femme ne puisse être que vierge, mère, soumise et épousée et qu’elles doivent renoncer aux jeux érotiques qui remettent en jeu le pauvre désir de l’homme et sa concupiscence « mâligne ». Paula Becker troublait ce jeu. Maïa Becker lui en sait gré. A ce titre elle partage sa douleur, son expérience esthétique et existentielle avec passion et lucidité. L’œuvre de la biographe ouvre aussi au possible l'impossible de la féminité. Elle engage une « sur en chair » mystique là où avec la peintre juive l’image soudain fut débordée.
Jean-Paul Gavard-Perret
« To-day was Judith Deschamps », du 8 mars au 4 avril 2015, Collectif Rats, . Mouettes, Place de l’Ancien-Port 1, Vevey, Suisse.
Fragmentations, glissements, coulées qu'importe. Judith Deschamps propose "sa" géométrie de l'espace.
Une émotion visuelle étrange délivre un secret par le mouvement de balancier continuel entre réel et virtuel propre à interroger le monde et la réalité.
Vivant autant à Strasbourg qu’à Paris, à Santa Monica qu’à New-York, l’artiste se met en scène dans « l’esprit » de Warhol ou Calle mais selon ses propres principes.
Images et discours se font et se défont au profit de narrations intempestives.
Photographies, performances, films démontent les codes des images jusqu’à ce que le regardeur doute non seulement de ce qu’il voit mais de lui-même.
Judith Deschamps lutte contre la perte irréductible de l'inconnu en soi. Elle fait monter une attente imprécise.
Celle-ci permet de croire encore à une forme d'espoir même si face à de telles œuvres nous savons simplement que nous ne sommes pas nous-mêmes parce que nous n’avons jamais été. L'artiste devient le témoin muet de ce qui fut et ne fut pas, de ce qui est et qui n'est pas : une absence - une présence in absentia surgissent par endroits des abcès de fixation au sein d'un conglomérat de citations et de reprises en métamorphoses. Un fond obscur soulève les lignes.
Il convient, parfois, de prendre du recul pour envisager ce qu'elles dévoilent et cachent d'ombres et de lieux. Existe là une distorsion captivante où - et à dessein - la créatrice remplace les feintes du réel par ses propres "leurres". Elle ouvre ainsi à un espace optique particulier. Un mouvement de transfert a lieu : le mystère, l'étrangeté nous aspirent. Et par la rigueur surgit un éclatement. Une force primitive parle au plus profond. Mais elle semble - par discrétion ? - Se refuser aux éruptions de l’affect sous couvert d'une certaine froideur et d'ironie.
Jean-Paul Gavard-Perret