Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Germaine Krull le miroir reformant de la photographie
Germaine Krull, « Un destin de photographe », du 2 juin au 27 septembre 2015, Paris 8e, Jeu de paume
Germaine Krull fut une des premières à photographier des usines, des ponts et des machines sous des angles de vues vertigineux. Elle a également innové par ses études de nus féminins, ses images à connotation sexuelle et en jouant sur le montré-caché où elle se distingue par sa liberté de ton et de sujet.
C’est aux Pays-Bas, en 1925, qu’elle découvre architectures et engins mécaniques des ports, qui la conduisent, suite à son installation à Paris en 1926, à éditer le portfolio Métal. D’emblée cette édition l'intègre à l'avant-garde de la Nouvelle Vision photographique. Elle participe à la création du magazine photographique « VU » avec André Kertész et Eli Lotar où se crée une forme de reportage poétique. Avec une telle créatrice la photo devient un miroir reformant par le biais qu’elle propose.
Ne reste qu’un fantôme d'une histoire ou d’une identité à travers des jeux d’ombre. Le sujet semble repousser la prise et invite au renoncement non sans caresser une certaine dérision au sein même de la dramatisation des photos. Le corps comme les édifices restent au bord du langage plastique, au bord da son ravin. Par ombre portée l’artiste semble jouer entre la douleur de la nuit à la splendeur du jour.
Jean-Paul Gavard-Perret
Laurie Simmons : une affaire de regard
Laurie Simons, " How we see "Jewisch Museum, New-York, 2015.
Par ses photographies Laurie Simmons s’aventure dans des lieux obscurs de sa personnalité comme de celle du regardeur. Tout dans ses portraits jouent d’un effet de surface. Mais les yeux de chaque modèle sont surprenants et fascinants. Ils laissent ouvert la question du regard : car ce qui habituellement permet un face à face se décentre tant le regard devient un gouffre ouvert non sur le fantasme mais sur la mémoire et la perception.
L’artiste provoque une descente en apnée, vers les grandes profondeurs par cette présence irrévocable du regard dont l’élan devient aussi obscur que clair : s’y perçoit non l’abîme de la femme mais de l’oeil qui se porte sur elle.
Nous voici presque malgré nous ramenés à un espace de la déposition s’agissant du corps en tant qu’objet de perte et de fascination.
La femme à la fois Méduse et Mélusine vient une fois de plus affirmer son autorité par ce regard étrange. Il introduit vers le “ moi pur ”dont parlait Mallarmé mais sans que « sous » ce moi puisse se détecter une identité. Il n’est ni la réminiscence du vide sépulcral ou du désir. Il va bien au-delà.
Le regard du spectateur devant ces yeux bijoux demeure interdit et ravi - à savoir capturé. C’est ce qui donne à l’œuvre sa puissance particulière. Il est question d’ensevelissement du voyeur par les saisies de Laurie Simmons. Celui-là est porté à une interrogation dont la réponse reste problématique mais où il demeure quelque chose à apprendre.
Jean-Paul Gavard-Perret
Sarah Bahbah et l'anorexie
A priori les égéries de Sarah Bahbah semble avoir un bel appétit. Pizza et produits fast-foods semblent les satisfaire. Toutefois un doute est permis : les modèles apparemment gourmandes ont des silhouettes filiformes qui rappellent les anorexiques si présentes dans l'icongraphie du temps.
Là où le monde semble régi par "messer gaster" (le ventre selon Rabelais) ce qui peut le remplir reste un objet plus ludique qu'une véritable nourriture terrestre?
Sarah Bahbah joue donc de l'ambiguïté entre le vide et le plein, le plaisir et sa frustration. Nous sommes projetés dans le quotidien de jeunes adultes traité entre amusement, envie et leurs opposés.
Tout reste ouvert : à chaque regardeur de se faire son idée là où la photographe semble bienveillante et amusée.
Elle demande juste à ses modèles un jeu dénué de profondeur humaine. L’artiste les exhibe afin qu’elles soient des "clowns" non dupes du jeu programmé. Cela ne fait pas de mal dans un monde surchargé de messages. Halte aux éléments affectifs, aux émotions violentes. Les images ouvrent à des spectacles où le plaisir reste présent. Il demeure néanmoins plus joué que véritablement accepté.
Jean-Paul Gavard-Perret
Amy Winehouse, vers un autre visage
Amy Winehouse “A Family Portrait”, 23 Juillet - 1er. novembre, 2015, Contemporary Jewish Museum en cooperation avec le Jewish Museum de Londres.
“Amy Winehouse: A Family Portrait” évite tous les poncifs inhérents aux es expositions du genre. Créé par le Jewish Museum de Londres avec l’aide du frère et de la belle-soeur de l’artiste l’exposition permet de décoder les poncifs en offrant une vision intime de l’artiste aussi sulfureuse que suicidaire.
L’exposition “sue” la passion pour la musique et la mode mais propose aussi le portrait des immigrés juifs au Royaume-Uni. La famille de l’interprète et compositrice inoubliable a quitté le Belarus pour Londres à la fin du XIXème siècle pour fuir les pogromds. Elle s’est insérée dans le monde des juifs assimilés à leur nouvelle nation tout en respectant leurs racines.
De nombreux documents inédits montrent à la fois cet attachement ainsi que les liens qui unissaient les membres de la famille. Celle qui reste la voix majeure de la pop-anglaise du tournant des millénaire et une song-writer exceptionnelle créatrice d’un mélange inédit de jazz, pop, soul, and R&B récompensée de cinq Grammy Awards, de tubes mondiaux (“Rehab,” “Back to Black,” “Valerie.”) et qui morut tragiquement à 27 ans est soudain métamorphosée par cette exposition.
Dégagée de ses « images d’Epinal » médiatiques elle surgit soudain telle qu’en elle-même loin des images communes de sa story-telling frelatée. Il s’agit là d’un travail de mémoire d’une rare qualité où l’héritage juif de l’artiste comme le portrait intime sont évoqués avec pudeur et intelligence.
Artiste juive : Oda Jaune, affaires de femmes
Oda Jaune, « Masks », 6 juin – 24 juillet 2015, Galerie Daniel Templon, Paris
Grâce à Oda Jaune la femme n’est jamais la belle captive propre à entretenir les fantasmes.
Elle est insaisissable.
Parfois en effacement ou en morceaux (ici des masques équivoques) elle ouvre pourtant à un certain vertige d’un désir passé ou à venir, toujours en cours de libération-fixation au sein de dévoilements métaphoriques et ironiques.
Ils sont là pour faire découvrir une substance cachée de la représentation féminines.
Chaque œuvre devient une scène précise non par ce qu’elle raconte mais pour sa stratégie.
Oda Jaune tranche ainsi dans le vieux problème de la peinture qui se veut romantico-érotique lorsqu’il s’agit de montrer « du » féminin.
Chez l’artiste les phénomènes les plus « chauds » sont habillement travestis : d’où le titre de son exposition.
Après un passage par Tel-Aviv l’artiste revenue à Paris ouvre sur le réel des issues dérobées, des souterrains qui font communiquer l’extérieur avec l’intime.
Les situations présentées deviennent autant de méditations sur la femme. Son univers et son statut sont remis en question non sans cause mais sans explications : au regardeur de faire son chemin face à l’œuvre où les personnages en leurs fragments fascinent par l’envers de leur propre monde qu’ils laissent voir ou cache.
Preuve que pour Oda Jaune la défaite féminine n’est que métaphorique.
Par l’humour le féminin change en effet de « tournure » : il se passe de commentaires tant les images « parlent » par elles-mêmes. Tous les artifices sont en place mais pour une circulation particulière du sens. Jaune met aux prises avec un visible particulier : on le voit et on ne voit plus. Chaque toile devient stance et instance qui désignent une « violence » implicite. La chair y est livrée à d’étranges métamorphoses. L’espace montré/caché devient énigme, lacune, secret. Il est à double voire à triple fond. La peinture y devient « polytope » dans l’objectif d’une rencontre provisoire et intime, aussi absurde que radicale : elle se transforme en piège à signes.
Jean-Paul Gavard-Perret
Dove Allouche : béance oculaire du paysage
Un paysage n’existe que s’il retourne la vue, interroge le regard qui est sensé la voir. De l'œil au regard s'instruit un glissement : il fissure énigmatiquement les certitudes acquises de la contemplation fétichiste ou de la possession carnassière des images.
Dove Allouche le sait : sa « morale » reste la sélection d'un mode de regard.
Arpentant le lieu du tournage de Stalker ou une forêt carbonisée, l’artiste invente des processus photographiques, graphiques comme autant d’expériences du temps. Par exemple et pendant un an l’artiste a parcouru les égouts parisiens suivant le sens d’évacuation des eaux. Muni d’une unique lampe torche il a photographié des déversoirs d’orage servant à dévier des effluents. À partir de ces photographies, il a réalisé une série d’héliogravures, qui associe par analogie le circuit souterrain de la ville et l’entaille de la gravure, Dove Allouche révèle l’envers de la ville.
A contempler ces images l’œil se perd parfois le cycle biologique, parfois de celui de l’urbain ; Le paysage dans sa noirceur devient une figure de l’Achéron. Il semble guetter un improbable passeur d'âmes, renvoie à la Vanité inscrite dans le paysage.
On croit entendre la voix de la nature mais de fait on devient le confident des opérations les plus secrètes du cycle de la mort et de la vie.
Existe donc chez Allouche à la fois une fermeture et une ouverture du champ.
Inscrivant entre ici et ailleurs une sorte d’extraterritorialité le créateur subvertit les notions de dehors et de dedans. Le paysage mute de la simple représentation vers la « re-présentation ».
Entre les deux le pas est immense. Elle différencie le travail du faiseur et celui du créateur, comme celui de deuil et de la mélancolie. Il oriente vers on ne sait quel abîme et vers quelle faille sinon le désir de la vie malgré tout. Elle est là sous les paupières.
Bref véritable créateur « du » paysage Dove Allouche n’est pas artistes « de » paysage puisqu’il ne cesse de le métamorphoser.
Dove Allouche actuellement : Galerie Mezzanin, Genève
Dafy Hagai : une autre vision d’Israël
Entre plusieurs voyages entre les USA et Israël et au milieu de divers shootings pour des campagnes publicitaires (Levi’s, Sam Snider…)
Dafy Hagai a donné des jeunes femmes israéliennes une présence qu’il est rare de retrouver dans la photographie du temps.
Plutôt que de coder ses clichés de paramètres géographiques et de les contextualiser de manière trop prégnante la créatrice propose des femmes aussi simples que saines.
Elles n’avancent en rien masqué. C’est à peine si ça et là il existe un jeu de mise en scène et parfois de hors-champs à la « Bigger Splash » de David Kockney.
Les jeunes femmes deviennent - mannequins ou simple passantes - le vecteur d’un érotisme très doux et en rien surjoué.
La peau du visage ou du corps suggère plus qu’elle dévoile. Certaines poses sont suggestives. Mais la plupart ne cherche pas à proposer un voyeurisme ou un exhibitionnisme.
D’où l’originalité d’une œuvre photographique où tout repose sur le registre de la beauté dans des approches parfois sophistiquées, parfois « de rue ».
Dafy Hagai invente un nouveau rapport du lointain et de la proximité, de la sophistication et de la simplicité. L’ « ordo erotis » n’est plus la matière de rêve douteux mais une réflexion sur une réalité souvent montrée comme douloureuse. Elle trouve ici une forme d’allégresse bienveillance et insouciante. Le monde à parfois besoin de telles images pour réviser les clichés acquis sur Israël.
Poétesse juive à redécouvrir : Monique Rosenberg
Ce n’est pas en frappant le monde à coup de pieds que Monique Rosenberg cherche l’élan. L’état vibratoire de sa poésie ne tient jamais à une séparation ou à l’idée de trancher mais à une communion qui permet face au monde de faire régner « contemplation et intuition à l’aide de soies ou de fibres de mûrier » .
La poésie cherche à mettre une harmonie au milieu de l’être pour le ramener à l'univers en son état naissant.
Les paysages les plus anodins - ceux qu’on oublie de regarder - annoncent une immatérialité dans la mesure où l’abstraction des mots devient la figure de l’intercession qui nous appelle à pénétrer dans l’invisible ici-même, ici-bas.
Par sa métamorphose poétique le monde en ce qu’il donne à voir devient un « jardin des possibilités ».
Encore faut-il, qu’à l’instar de la poétesse, nous soyons capables de le regarder, de le prendre afin d’entrer en fiançailles avec lui.
Toutefois cela n’est possible que parce que, le monde vu, nous le portons en puissance : ce n’est pas nous qui le regardons, c’est lui qui nous contemple et à nous de comprendre ce que Camus nommait « sa tendre indifférence », à nous d’accepter d’entrer en cet accord pour transformer ces fiançailles en un mariage plus long que le temps humain trop humain..
Monique Rosenberg tisse un lien entre un ésotérisme mystique issue de la tradition talmudique et une proximité de la sensation.
Toutefois - et c’est là l'originalité de son oeuvre - l’une et l’autre ne surgissent que sous la forme de la sobriété. Ce n’est donc pas, à l’inverse d’Artaud, Monique Rosenberg qui s’écrierait « ma sobriété est cause de ma perte ».
C’est à travers elle au contraire que la création dans sa réduction prend une dimension exponentielle. Sa poésie devient alors comme elle l'affirme à propos de la vie
« une pore d’éternité ». L’être et le monde peuvent ainsi y respirer à l’épreuve du temps et pour le dépasser.
Monique Rosenberg, Le sucre de mes pas, Jacques André Editeur, Lyon, 50 pages, 9,50 euros
Les Ombres d’Anouk Grinberg
Difficile pour une comédienne dont les apparitions sont fascinantes tant au cinéma qu’au théâtre de se faire reconnaître en tant qu’artiste plasticienne.
Ses dessins et leurs jeux de noir et blanc imposent pourtant une force crépusculaire rare. Ils révèlent par effet de pan ce qui habite la créatrice au plus profond de sa mémoire personnelle et collective. L’artiste s’y lance à corps perdu à la fois hors et dans les points obscurs qui contient l’essence de son être et de son histoire.
Des constellations terrestres et des nébuleuses fantomatiques s’élèvent dans le gris-blanc du support. Surgit la vertu d’un labyrinthe intérieur accessible soudain par les pores du papier qui boivent le noir pour le broyer. Dans chaque dessin les temps se rejoignent plus qu’ils se déboîtent. Le présent de l’artiste n’est pas coupé du passé et de sa glaciation. Le froid enserre, durcit, rétracte, contient des visages qui semblent ne pouvoir s’épancher sans geler. Il n’est pas jusqu’à leurs cris de se gercer sur des paysages reliques où les êtres cherchent leur source comme leur créatrice cherche désormais la réponse au sommet de l’amour et non au fond de la peur.
Ces déserts habillés de noir vont droit contre les certitudes éphémères. La mort rode dans l’œuvre, elle sort ses griffes comme elle balafra les pages de l’Histoire. Partout, partout sur le paysage comme sur le visage l’opacité règne devant un horizon solide. Le noir retient. Il suit son cours. Mais l’artiste dessine pour ne pas s’y abandonner. Et si le noir restera toujours l’inachevé en marche, la clarté pour autant s’impose que bien que mal.
Le dessin lutte contre la mort non au nom de l’amour. Anouk Grinberg y retrouve des schèmes élémentaires d'affects et d'absences. Si certains visages se diluent dans le noir il suffit d’un cercle blanc approximatif pour hurler la vigilance dans un cérémonial très particulier car instinctif. Il souligne en une forme de spontanéité viscérale mais imprégnée de maîtrise les gouffres sous la présence et rappelle bien des abîmes en lieu et place des féeries glacées.
Galerie Storme (Lille), Espace Commines (Paris)
Nadia Lee Cohen Les Femmes Entravées
Derrière des décors de films hollywoodien des 60’ aux couleurs sursaturés à la Natalie Kalmus, Nadia Lee Cohen – par delà la nostalgie - donne une vision grave, taciturne, violente du monde même si les femmes qu’elle saisit semble plus indolentes qu’insolentes, absentes qu’érotisées – sinon par des parures et des masques que la société leur impose.
A la sidération font place les interrogations que les prises suscitent en dépassant le pur plaisir esthétique. De telles photographies rendent obsédantes des visions qui marquent une hantise de l'entrave. les femmes voudraient s’en libérer mais elles restent victimes d’e traumlas imposés par une société faite par les hommes et pour eux.
Tout joue entre peur et feinte de plaisir, attrait et doute. La photographie fixe les stéréotypes de la femme fétiche et « choséifiée ». Il faut donc considérer cette recherche comme un travail sociologique et comme un symptôme d’une mémoire aussi individuelle que collective. Deux discours ont donc lieu dans la conjonction des découpes en un vertigineux mouvement d’abîme.