Le juge, la nudité et le scandale : le procès le plus absurde du théâtre israélien

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Le juge, la nudité et le scandale : le procès le plus absurde du théâtre israélien

Le juge, la nudité et le meilleur spectacle de la ville

Israël, 1973. Un juge reçoit une demande sans précédent : assister à la performance nue de deux actrices et décider laquelle est la plus belle. Derrière cette situation grotesque, une affaire judiciaire aussi absurde que révélatrice de son époque.

Une comédie qui sent le soufre

En 1973, le théâtre Lilach crée « Les Fils du Docteur », une nouvelle pièce signée Eli Sagi. Le dramaturge jouit alors d'une réputation solide : quelques années plus tôt, il avait écrit « La Mère du Général », l'un des plus grands succès du théâtre israélien, joué plus de mille fois et adapté au cinéma. La nouvelle pièce n'est pas une suite à proprement parler, mais partage le même ADN : comédie débridée, personnages hauts en couleur, provocation calculée.

L'intrigue est simple. Un mécanicien a envoyé son fils étudier à l'étranger, rêvant de voir un « docteur » rentrer au pays pour l'aider à gérer le garage. Le fils revient, mais sans diplôme. À la place, il ramène un mode de vie hippie — vêtements miteux, drogues douces, slogans sur l'amour libre — et, pour couronner le tout, une compagne étrangère tout aussi affranchie des conventions, qui n'hésite pas à se promener nue. Menachem Eini joue le fils,
Gabi Amrani incarne le père, et la mise en scène promet au public exactement ce qu'elle annonce : du spectacle, de l'audace, et de la nudité.

Le corps comme argument marketing

Au théâtre, la nudité fonctionne généralement comme une suggestion : on insinue, on crée du mystère, on laisse l'imagination faire le travail. On ne crie pas la chose sur les toits. Ce n'était pas du tout l'approche retenue ici.

Pour incarner la compagne du fils hippie, le théâtre choisit Lily Avidan personnalité mondaine et bohème bien connue de Tel-Aviv, partenaire et épouse du poète David Avidan.
Elle avait joué quelques petits rôles au cinéma, n'avait aucune expérience théâtrale, mais son charisme, sa liberté, sa beauté et son élégance correspondaient parfaitement à l'esprit de la pièce. Et surtout, elle n'avait aucun problème à se dévêtir.

La campagne promotionnelle fut dépourvue de toute subtilité. Les photos de Lily Avidan nue envahirent la presse, culminant avec une photo en quatrième de couverture du magazine « This World ». Pas d'allusions, pas de clins d'œil complices : une promesse explicite, totale, presque crue. Le public savait exactement ce qu'il venait voir.

Le lendemain de la première

La première eut lieu à Eilat en août 1973. La critique ne fut guère enthousiaste, ce qui était prévisible. Le public, lui, applaudit ce qui l'était tout autant. Ce qui ne l'était pas, en revanche, c'est ce qui se produisit le lendemain : le théâtre renvoya Lily Avidan et la remplaça par une actrice nommée Jane Paynal. Du théâtre, l'affaire passa aussitôt au tribunal.

Avidan porta plainte et réclama des dommages et intérêts. Elle avait posé nue pour alimenter la campagne de relations publiques du spectacle, ses photos avaient été publiées partout, et puis  « par une manœuvre frauduleuse », dit-elle elle avait été écartée au profit d'une autre. L'avocat du théâtre, lui, demanda le rejet de la plainte : Avidan avait été licenciée en raison de « problèmes disciplinaires répétés », point final.

Une théorie juridique originale

Mais Lily Avidan ne cherchait pas seulement à obtenir réparation pour une rupture de contrat. Elle avançait un argument autrement plus singulier : sa remplaçante la diffamait. Ou, plus précisément, diffamait son corps.

Le raisonnement était le suivant : les publicités pour le spectacle promettaient au public de venir voir Lily Avidan nue sur scène. À sa place, il découvrait « une actrice débutante avec un physique moins avantageux ».
Or, selon Avidan, le spectateur ne concluait pas qu'une actrice avait été remplacée. Il concluait que Lily Avidan elle-même n'était tout simplement pas aussi belle qu'il l'avait imaginé.
La substitution silencieuse devenait ainsi une atteinte à sa réputation physique une forme inédite de préjudice moral.

L'avocat du théâtre ne l'entendait pas de cette oreille. Il soutint que l'actrice remplaçante était tout aussi talentueuse qu'Avidan, et peut-être même davantage. Pour le prouver, il formula une demande qui allait marquer les esprits.

Une requête sans précédent

La proposition soumise au tribunal était simple dans sa formulation, vertigineuse dans ses implications : le juge serait invité à visionner des performances de nu des deux actrices et pourrait ainsi constater par lui-même que la remplaçante n'était en rien inférieure à Avidan.

Le juge n'était pas enthousiaste. C'est le moins qu'on puisse dire. Selon Yehezkel Adiram, journaliste au « Yedioth Ahronoth » qui couvrait le procès, le magistrat « rejeta fermement la demande de faire office d'expert » et refusa catégoriquement de se prononcer sur la question ni en général, ni à titre personnel. Il précisa que si une telle expertise avait été jugée nécessaire, il aurait été bien plus judicieux de faire appel à un « témoin expert ».
Et il cita en exemple le critique de théâtre Haim Gamzo, réputé pour son œil acéré et son esprit incisif le verbe « lagmuz », qui porte son nom, signifie littéralement « critiquer sans ménagement ».

L'image est savoureuse : un juge israélien qui, confronté à la demande de trancher entre deux nudités, suggère d'envoyer le critique de théâtre le plus redouté du pays s'acquitter de la tâche.

La sentence

L'audience s'acheva par le rejet de la plainte. Le juge estima qu'Avidan avait bel et bien commis des fautes disciplinaires justifiant son remplacement, et n'identifia aucune raison d'examiner ses autres griefs. La théorie de la diffamation corporelle ne trouva pas preneur.

« Les Fils du Docteur » continua sans elle et connut un immense succès commercial, avec plus de trois cents représentations. Fort de ce triomphe, un film fut produit en 1981, écrit et réalisé par Eli Sagi lui-même, sous le titre « La Folie du Père », avec Gabi Amrani dans le rôle du père, Shashi Keshet dans celui du fils et Caroline Langford dans le rôle de la compagne étrangère.

Quant à Lily Avidan, elle resta dans les mémoires  non pas pour son jeu d'actrice, ni pour son procès insolite, mais pour ces quelques semaines où son visage et son corps avaient orné les kiosques de tout Israël, promettant à un public curieux un spectacle que la justice, elle, refusa soigneusement de juger.

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