THE MAD DOG OF EUROPE : Le scénario qu'Hollywood a enterré avec six millions de Juifs

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THE MAD DOG OF EUROPE : Le scénario qu'Hollywood a enterré avec six millions de Juifs

CINÉMA · HISTOIRE · RÉSISTANCE LE SCÉNARIO QU'HOLLYWOOD A VOULU ENTERRER

En 1932, un scénariste juif américain écrit le premier réquisitoire anti-nazi de l'histoire du cinéma. Hollywood choisit le silence. Aujourd'hui, un documentaire brise l'oubli.

Il s'appelait Herman J. Mankiewicz. Juif américain, scénariste brillant, il fut l'un des premiers à comprendre — à voir, avec une lucidité terrifiante — ce que le monde refusait encore d'admettre : qu'Adolf Hitler n'était pas un accident de l'Histoire, mais son intention la plus meurtrière. En 1932, alors que les démocraties occidentales fermaient les yeux et que Hollywood calculait ses profits, Mankiewicz écrivait The Mad Dog of Europe un scénario de cinéma qui dénonçait le nazisme avec une précision prophétique. Le film ne fut jamais produit. On l'enterra. Aujourd'hui, la réalisatrice Rubika Shah exhume cette histoire dans un documentaire coup de poing, présenté en France à partir du 15 avril. Une urgence.

Un homme seul contre l'aveuglement du monde

Nous sommes en 1932. L'Europe tremble sous le poids de la Grande Dépression, de l'humiliation de Versailles, des fantômes de la Grande Guerre.
La République de Weimar agonise. Dans les rues allemandes, les chemises brunes paradent. Adolf Hitler grimpe vers le pouvoir avec une promesse de renaissance nationale qui cache, pour qui veut bien voir, un projet d'extermination.

Herman J. Mankiewicz voit. Depuis les bureaux de la MGM à Hollywood, ce scénariste de génie — il co-écrira dix ans plus tard Citizen Kane avec Orson Welles — rédige un scénario qui anticipe avec une prescience bouleversante la catastrophe à venir : persécutions antisémites, terreur d'État, écrasement des libertés, guerre. The Mad Dog of Europe est à la fois un cri d'alarme et un chef-d'œuvre d'anticipation politique. C'est peut-être, selon la réalisatrice Rubika Shah, le scénario le plus politique jamais écrit par Mankiewicz.

Mais Hollywood n'en veut pas. Et ce refus n'est pas une simple lâcheté conjoncturelle. C'est un choix politique, économique, idéologique. Le documentaire de Rubika Shah le démontre avec rigueur et sans concession.

« Peut-être l'un des meilleurs scénarios de Mankiewicz, et certainement son plus politique. Mad Dog est un voyage au cœur de ce qui incarne la puissance du cinéma, d'Hollywood à Berlin, à l'aune d'une guerre mondiale. »

— Rubika Shah, réalisatrice

Hollywood sous influence nazie : la vérité qui dérange

Ce que révèle le documentaire est proprement stupéfiant — et terriblement familier. À partir de 1933, le régime hitlérien n'est pas seulement toléré par les grandes puissances occidentales : il est courtisé. L'Allemagne nazie représente un marché colossal, un terrain d'investissement privilégié. Les studios hollywoodiens, dont beaucoup sont dirigés par des Juifs américains, préfèrent avaler leur dignité plutôt que de perdre leurs parts de marché allemandes.

Goebbels lui-même intervient directement. Le ministre de la Propagande nazie envoie des messages aux studios : tout film portant le nom de Mankiewicz au générique sera banni d'Allemagne. La menace est suffisante. MGM et Paramount s'exécutent.
The Mad Dog of Europe est mort avant d'avoir vécu. The Hollywood Reporter titre alors sur le scandale : "Germany Bans Mank — Goebbels Rejects All Films With Credit Title to Herman — 'Mad Dog' Idea Seen As Reason." Le nazisme avait réussi à censurer Hollywood depuis Berlin.

Comme le souligne Nicolas Morzelle, doctorant à l'université de Caen-Normandie, ce phénomène repose sur des convergences idéologiques profondes au sein du monde occidental : le racisme et l'antisémitisme structurel des élites américaines de l'époque créaient un terrain favorable à cette collusion. Hollywood n'était pas un havre de résistance morale — c'était un marché comme un autre, soumis aux mêmes lois de la peur et du profit.

Pourquoi ce film nous appartient, aujourd'hui

Il serait commode de traiter cette histoire comme une curiosité d'archives, une anomalie révolue des années 1930. Ce serait une erreur fatale. Ce que documente Rubika Shah, c'est un mécanisme intemporel : celui par lequel les démocraties, par intérêt économique, par paresse morale ou par calcul politique, choisissent de ne pas voir, de ne pas nommer, de ne pas dénoncer la montée du fascisme — jusqu'à ce qu'il soit trop tard.

En 2025, les nationalismes resurgissent. Les populismes autoritaires gagnent du terrain en Europe, aux Amériques, partout dans le monde. Des voix s'élèvent pour relativiser, normaliser, « dialoguer » avec des mouvements qui portent en eux les germes de la persécution. Le silence, la prudence économique, le calcul — les mêmes mécanismes qu'en 1933 sont à l'œuvre. The Mad Dog of Europe n'est pas un documentaire sur le passé. C'est un miroir tendu vers notre présent.

Pour les producteurs Bertrand Faivre et Bettina Brokemper, le choix de faire de ce film une coproduction franco-allemande est lui-même un acte politique. Deux pays jadis ennemis, aujourd'hui liés par la construction européenne et la mémoire commune de la catastrophe, s'associent pour rappeler que le silence a un coût — et que l'art, le vrai, a une responsabilité qui dépasse les comptes de résultats.

« C'est l'histoire du capitalisme, de la politique mondiale, du fascisme et de l'antisémitisme — et, de manière cruciale, du pouvoir indéfectible du cinéma. »

— Rubika Shah

La résistance juive, de l'écran à la mémoire

Herman J. Mankiewicz n'était pas seulement un scénariste. Il était un homme qui savait.
Juif américain dans un Hollywood qui préférait effacer son identité pour préserver son marché, il a choisi de mettre sa plume au service de la vérité au moment même où cette vérité coûtait cher. Son scénario n'a pas sauvé des vies il n'a pas pu. Mais il témoigne d'une chose essentielle : il y avait des Juifs qui voyaient, qui criaient, et dont la voix fut délibérément étouffée.

L'histoire de The Mad Dog of Europe est aussi l'histoire d'une résistance intellectuelle et artistique juive qui précède et que l'on a cherché à faire oublier. Dénoncer le fascisme n'est pas une posture politique parmi d'autres pour les Juifs : c'est une nécessité existentielle forgée dans la douleur de l'histoire. Mankiewicz le savait.
Les grands studios qui ont enterré son script, dirigés pour nombre d'entre eux par des directeurs juifs tétanisés par la peur du boycott économique, en portent une responsabilité historique que ce documentaire expose sans complaisance.

Ce silence-là n'était pas une faute vénielle. C'était une capitulation. Et l'un des enseignements les plus amers de ce documentaire est que la capitulation face au fascisme ne protège jamais ceux qui capitulent — elle encourage seulement les bourreaux.

Rubika Shah : une réalisatrice à la hauteur de son sujet

Pour porter ce récit, il fallait une cinéaste capable de conjuguer rigueur historique et sens dramatique. Rubika Shah, dont le précédent documentaire White Riot — sur le mouvement Rock Against Racism — avait remporté le prix Grierson et une mention spéciale à la Berlinale, était la candidate idéale. Née entre le Royaume-Uni et l'Arabie Saoudite, nommée aux BAFTA, Shah sait ce que signifie être une voix minoritaire dans un monde qui résiste à l'entendre.

Son film réunit des témoins et experts de premier ordre : Ben Mankiewicz et Nick Davis, petits-fils d'Herman, mais aussi Thomas Doherty, professeur à l'université Brandeis et auteur de Hollywood et Hitler 1933-1939, Steven J. Ross, auteur de Hitler in Los Angeles, et Sydney Stern, biographe des frères Mankiewicz. Ensemble, ils reconstituent avec précision les ressorts d'une capitulation collective face à la barbarie.

Il y aura toujours des régimes qui haïssent les Juifs. Il y aura toujours des voix pour minimiser, pour accommoder, pour expliquer qu'il faut comprendre leurs « griefs ». Et il y aura toujours des Herman Mankiewicz — des artistes, des intellectuels, des femmes et des hommes de courage — qui choisiront de nommer ce qu'ils voient, au risque de tout perdre.

The Mad Dog of Europe est leur hommage. Et notre leçon.

LE FILM

The Mad Dog of Europe    Un documentaire de Rubika Shah

Coproduction France / Allemagne  |  1h23  |  En salles le 15 avril

Distribution : The Jokers Films

Film vu par Alliance ce jour 

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