La Russie, gardienne malgré elle du trésor hébraïque : Un manuscrit du Rachbam, refait surface

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La Russie, gardienne malgré elle du trésor hébraïque : Un manuscrit du Rachbam, refait surface

Un manuscrit perdu du Rachbam resurgi des archives de Moscou

Il dormait là depuis des décennies, mal étiqueté, oublié dans les rayonnages d'une bibliothèque d'État russe. Le manuscrit original du commentaire de la Torah par le Rachbam l'un des plus grands exégètes juifs du Moyen Âge vient d'être retrouvé à Moscou. Une découverte que les chercheurs qualifient sans détour de «trouvaille d'importance historique».

Qui était le Rachbam ?

Rabbi Shmouel ben Méïr, dit le Rachbam, vécut en France aux XIe et XIIe siècles. Il était le petit-fils et le disciple de Rachi  le commentateur biblique par excellence mais s'en distinguait par une approche radicalement personnelle. Là où Rachi brodait midrash et tradition orale, le Rachbam tranchait dans le vif : il s'attachait au sens littéral du texte, le péchat, armé des règles de la grammaire et de la syntaxe hébraïques. Il lui arrivait même de contredire son propre grand-père. Une audace rare, pour l'époque.

Un manuscrit que l'on croyait à jamais perdu

Le document en question est connu des spécialistes sous la référence «manuscrit n°103» du Séminaire judéo-théologique de Breslau aujourd'hui Wrocław, en Pologne.
C'est ce manuscrit précis qui avait servi de base à la préparation de la première édition imprimée du commentaire du Rachbam sur la Torah, publiée en 1881. Après cette publication, ses traces s'effacèrent. Pendant des décennies, les chercheurs le classèrent parmi les documents définitivement disparus.

Comment a-t-il pu rester invisible aussi longtemps ?
La réponse tient à une erreur de catalogage : le manuscrit avait été répertorié comme un commentaire de Rachi  et non du Rachbam.
La confusion s'explique aisément : le document est dépourvu de page de titre, et le texte commence au milieu du livre de la Genèse. Sans point d'entrée clair, sans mention explicite de l'auteur, il s'est fondu dans la masse des archives.

De Breslau à Moscou : le destin d'un parchemin

Il a fallu la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que le manuscrit prenne le chemin de l'Union soviétique, absorbé dans les transferts massifs d'archives et de collections qui ont suivi le conflit. Il intègre alors les fonds de la Bibliothèque nationale d'État de Russie, au sein de ce que l'on appelle la «collection Guenzburg», un ensemble remarquable de manuscrits et d'imprimés hébraïques constitué au XIXe siècle par la famille Guenzburg, grande famille de mécènes juifs russes.

C'est dans ce fonds que le chercheur Israël Dobitski l'a exhumé, au fil de son travail de catalogage et d'exploration systématique de la collection. Un travail de fourmi. Une découverte de géant.

«Chaque lettre de nos maîtres qui voit le jour est une raison de s'émouvoir»

La nouvelle a immédiatement résonné dans les milieux académiques et religieux. Le grand rabbin de Russie, Berl Lazar, a réagi avec enthousiasme : «C'est précisément à notre génération qu'il est donné d'assister à des révélations qui approfondissent la compréhension de la Torah et renforcent notre lien à elle.»

Baroukh Gorin, président du Musée juif de Moscou et directeur des éditions Lekhaïm, abonde dans le même sens, avec une prudence de rigueur : «Chaque lettre de la parole de nos Maîtres qui voit le jour est une raison de s'émouvoir. Nous attendons de mesurer la pleine portée de cette découverte et sa signification.»

Quelle est la valeur réelle de ce manuscrit ?

La question mérite d'être posée sans fard. Pourquoi un manuscrit médiéval qui a déjà servi à établir une édition imprimée garde-t-il une telle importance, plus d'un siècle après cette publication ?

La réponse est simple : un manuscrit original permet de corriger les erreurs et les approximations introduites lors de la première édition.
En 1881, les éditeurs travaillaient avec les outils et les méthodes de leur époque. Confronter leur travail à la source  à l'encre originale, à la graphie du copiste médiéval, aux corrections et aux marginalia  permet de réviser le texte, d'en combler les lacunes, d'en restituer les nuances perdues. Pour les chercheurs spécialisés dans l'exégèse biblique médiévale, c'est une mine.

Moscou, gardienne inattendue du patrimoine hébraïque

Cette découverte rappelle une réalité que l'on oublie trop souvent : une part considérable du patrimoine manuscrit juif se trouve aujourd'hui dans des bibliothèques russes, héritières des confiscations et des transferts de guerre. La collection Guenzburg, à elle seule, recèle des milliers de pièces. Combien d'autres trésors attendent encore d'être identifiés, mal catalogués, rangés sous le mauvais nom ?

Le Rachbam, lui, a retrouvé son nom. Après des décennies d'anonymat forcé sous l'étiquette de son grand-père, son œuvre reparaît dans sa propre lumière. Il y a quelque chose d'assez juste, pour un homme qui avait justement fait de l'indépendance intellectuelle sa marque de fabrique.

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