De la salle de classe à la Shoah : comment l’école apprend à obéir, exclure et haïr

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De la salle de classe à la Shoah : comment l’école apprend à obéir, exclure et haïr

Quand l’école fabrique l’obéissance : ces expériences qui expliquent la fascination pour le fascisme

À la fin des années 1960, plusieurs enseignants et chercheurs occidentaux vont tenter de répondre à une question obsédante depuis la Shoah : comment des sociétés entières, souvent instruites et démocratiques, ont-elles pu basculer dans la soumission totale, l’exclusion et la haine ? De la salle de classe américaine aux laboratoires de psychologie, ces expériences dérangeantes éclairent un même mécanisme. Celui qui nourrit toutes les haines collectives, y compris l’antisémitisme.

Une expérience née de l’Amérique contestataire

Ron Jones, enseignant américain, juif et militant de gauche, s’inscrit pleinement dans l’effervescence idéologique des années 1960. Engagé dans les luttes sociales, proche des mouvements contestataires de l’époque, il ira jusqu’à exprimer son soutien aux Black Panthers. Un positionnement qui, dans le climat politique américain – et plus encore israélien – l’aurait très probablement disqualifié de l’enseignement aujourd’hui.

Pourtant, c’est dans ce contexte idéologique radical qu’il initie l’une des expériences pédagogiques les plus marquantes du XXᵉ siècle. Non par militantisme, mais par inquiétude profonde : comprendre pourquoi le fascisme, loin d’être une anomalie allemande, exerce une fascination récurrente sur des populations entières, à toutes les époques.

La Troisième Vague : quand la classe devient une foule

Dans une salle de classe du nord de la Californie, sous l’autorité de Jones, l’expérience commence simplement. Discipline stricte, slogans collectifs, salut codifié, hiérarchie claire, valorisation du groupe au détriment de l’individu. En quelques jours, les élèves adoptent les codes, obéissent sans discuter, dénoncent ceux qui résistent. La classe devient un microcosme totalitaire.

Ce que démontre Jones est glaçant : nul besoin de violence initiale ni d’idéologie raciale explicite. Il suffit d’un cadre, d’un récit collectif et d’une autorité légitime pour que la soumission s’installe.

De la classe au mythe culturel mondial

Plus d’une décennie plus tard, cette expérience bouleversante est racontée par Todd Strasser sous le pseudonyme de Morton Rhue dans un livre publié en 1981. Presque simultanément, elle est adaptée à la télévision dans une série dramatique intitulée The Wave.

Le téléfilm réalisé par Alex Grasshoff, avec Bruce Davison dans le rôle du professeur Ben Ross, remporte les prestigieux prix Emmy et Peabody. Il devient un visionnage obligatoire dans de nombreuses écoles, aux États-Unis comme en Israël.

L’impact est considérable. L’expérience entre durablement dans la mémoire collective occidentale et inspire de multiples adaptations : Die Welle de Dennis Gansel en 2008, le documentaire Lesson Plan en 2010, ou encore la série allemande We Are the Wave diffusée sur Netflix en 2019. Jones coécrit lui-même une pièce intitulée La Troisième Vague avec Joseph Robinette et poursuit, à plus de 85 ans, la transmission de son expérience, notamment dans le documentaire La Ligne invisible d’Emmanuel Rothstein.

Une pièce du puzzle après la Shoah

Aujourd’hui encore, The Wave est devenu culte, alors que peu connaissent l’histoire réelle dont il est issu. Cette expérience s’inscrit dans une série de tentatives intellectuelles et scientifiques menées après la Seconde Guerre mondiale pour comprendre l’engrenage fasciste.

La question est toujours la même : pourquoi tant de citoyens acceptent-ils d’abandonner leurs libertés individuelles à des leaders charismatiques qui exaltent une grandeur nationale fantasmée, désignent un ennemi intérieur ou extérieur, et promettent l’ordre au prix de l’exclusion ?

Milgram, Stanford et l’obéissance sans haine

En 1961, le psychologue social Stanley Milgram mène à Yale une expérience restée célèbre. Des participants croient infliger des décharges électriques à un tiers sous l’autorité d’un scientifique. Beaucoup obéissent, malgré leur malaise. Là encore, aucune haine préalable : seulement l’obéissance.

Cette expérience inspirera plusieurs œuvres, dont The Tenth Level en 1975 et Experimenter en 2015. Dix ans plus tard, l’expérience de la prison de Stanford, menée par Philip Zimbardo, montrera comment des étudiants ordinaires, placés dans un cadre de pouvoir, deviennent abusifs et violents. Le cinéma s’en emparera à son tour, en Europe comme aux États-Unis.

Jane Elliott, l’autre expérience qui frappe au ventre

En parallèle de « La Troisième Vague », une autre expérience scolaire américaine a marqué durablement la compréhension de la soumission et de la discrimination : celle de Jane Elliott, institutrice dans l’Iowa.

Le 5 avril 1968, au lendemain de l’assassinat de Martin Luther King, elle divise sa classe d’enfants blancs selon un critère arbitraire – la couleur des yeux – et décrète, sans détour, que les yeux bleus sont « supérieurs » et les yeux marron « inférieurs ».

La méthode est d’une brutalité froide précisément parce qu’elle se déroule dans un cadre banal, scolaire, légitime.
Elliott ne “discute” pas l’injustice : elle l’administre.
Les « supérieurs » reçoivent des privilèges concrets, les « inférieurs » sont humiliés, marqués par un signe distinctif et rabaissés publiquement.
En quelques heures, les enfants dominants adoptent des comportements de mépris et d’autorité, tandis que les discriminés s’effondrent : hésitations, baisse des performances, perte d’estime.
Le lendemain, Elliott inverse strictement les rôles et obtient les mêmes résultats, démontrant que la cruauté n’a pas besoin d’idéologie pour apparaître : elle a seulement besoin d’un système et d’une autorité qui la valide.
Cette expérience, longtemps controversée, revient aujourd’hui sur le devant de la scène avec un documentaire récent, « Jane Elliott: Against the World », qui retrace son parcours, sa méthode et la violence sociale qu’elle a mise à nu — une œuvre qui rappelle que la discrimination, comme l’antisémitisme, commence rarement par des cris : elle commence par une hiérarchie acceptée.

Ce que ces expériences disent de l’antisémitisme

Toutes ces expériences convergent vers une même conclusion dérangeante : l’antisémitisme n’est pas une anomalie morale, mais une production sociale. Il naît lorsque le collectif est sacralisé, lorsque l’individu disparaît derrière un récit, lorsque l’autorité désigne implicitement ou explicitement un groupe comme problème.

C’est précisément pour cette raison que ces expériences continuent de déranger. Elles ne permettent aucun confort moral. Elles rappellent que la haine des Juifs, comme toute haine de masse, ne commence pas par des cris, mais par des règles, des silences et des renoncements.

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