Ibogaïne : le psychédélique qui efface les addictions — et pourquoi Israël peut le dompter

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Ibogaïne : le psychédélique qui efface les addictions — et pourquoi Israël peut le dompter

L'ibogaïne, la substance psychédélique qui "efface" les addictions — et peut tuer

Il y a des découvertes qui surgissent par accident et finissent par ébranler des certitudes médicales solidement établies.
Celle de l'ibogaïne en est l'exemple parfait. Extraite de l'écorce d'une racine d'un arbuste africain, le Tabernanthe iboga, cette substance psychédélique est utilisée depuis des siècles par les membres de la religion Bwiti au Gabon lors de rites initiatiques.
Ils mâchaient l'écorce, rapportaient des visions profondes, un sentiment de communion avec leurs ancêtres. Le monde occidental, lui, n'a découvert son potentiel thérapeutique qu'en 1962, presque par hasard.

"Je préfère la vie à la mort"

Cette année-là, un jeune Américain héroïnomane du nom de Howard Lotsof décide de tenter l'expérience. Ce qu'il découvre le laisse sans voix : son addiction sévère à l'héroïne s'est tout simplement évaporée. Il réunit alors un groupe de cobayes volontaires, dont sept dépendants à l'héroïne.
Résultat : tous voient disparaître leurs symptômes de manque, et cinq d'entre eux ne retouchent pas au produit pendant au moins six mois. "J'ai soudain réalisé que je ne ressentais plus le besoin de me shooter", raconta plus tard Lotsof.
"Si avant je voyais l'héroïne comme un réconfort, je la voyais désormais comme un simulacre de mort. La pensée suivante qui m'est venue, c'est que je préfère la vie à la mort."

Avant cette révélation américaine, l'ibogaïne avait déjà été commercialisée en France pendant une trentaine d'années, jusqu'aux années 1960, comme antidépresseur et stimulant sous le nom "Lambarène", avant d'être interdite.

Un "grand nettoyage" du cerveau

Comment expliquer un tel effet ? Les chercheurs pensent aujourd'hui que l'ibogaïne stimule la production de protéines favorisant la croissance neuronale et améliorant la plasticité cérébrale  c'est-à-dire la capacité du cerveau à se "recâbler", à réparer les dommages causés par un usage prolongé de drogues ou par un traumatisme.

Dès 1991, le NIDA, l'institut américain spécialisé dans la recherche sur les addictions, finançait des études démontrant que la substance réduisait significativement la consommation d'héroïne, de morphine, de cocaïne et d'alcool chez les rongeurs.

Des recherches récentes sur les souris montrent en outre que l'ibogaïne favorise la production d'une protéine appelée GDNF, essentielle à la survie des cellules endommagées dans la maladie de Parkinson ouvrant ainsi une piste thérapeutique potentielle pour les maladies neurodégénératives.

On compare souvent l'ibogaïne à l'ayahuasca, le breuvage amazonien à base de DMT.
Mais les deux substances n'ont que peu en commun. Là où l'ayahuasca offre une expérience de 8 à 10 heures, colorée et spirituelle, l'ibogaïne entraîne un voyage intérieur bien plus long et intense, pouvant durer jusqu'à vingt-quatre heures.
Les utilisateurs le décrivent comme un "grand nettoyage" des souvenirs, des traumatismes et des schémas addictifs une expérience perçue comme clinique et médicale, plutôt que mystique.

En 2024, une étude publiée dans la revue Nature Medicine a fait sensation : 30 anciens membres de forces spéciales souffrant de traumatismes crâniens légers, de stress post-traumatique et de dépression ont été traités selon un protocole rigoureux à base d'ibogaïne.
Les résultats se sont révélés impressionnants amélioration significative du fonctionnement quotidien, réduction drastique de l'anxiété et de la dépression, sans effets secondaires graves, et ce en l'espace d'un mois seulement.
Une vaste revue de littérature de 2022, portant sur 24 études et 705 patients, confirme ces données : l'ibogaïne réduit efficacement le craving et les symptômes de sevrage.

Le côté obscur : une substance qui peut tuer

Mais en médecine, rien ne vient sans contrepartie. L'ibogaïne est cardiotoxique. Une utilisation non encadrée peut provoquer des troubles de la conduction cardiaque, notamment un allongement du segment QT, une bradycardie, et dans les cas extrêmes des arythmies létales.
Dans l'étude de Nature Medicine, les chercheurs ont réussi à atténuer ce risque en administrant du magnésium, mais le danger demeure une épée de Damoclès suspendue au-dessus de tout développement futur.

À ce risque clinique s'ajoute un obstacle économique de taille. L'ibogaïne est une molécule naturelle, ce qui la rend quasi impossible à breveter selon les procédures classiques. Les grands groupes pharmaceutiques, déjà peu enclins à investir dans le domaine des addictions  jugé peu rentable et juridiquement risqué  ont largement déserté la scène, laissant le champ libre à de petites sociétés de biotechnologie.

L'administration américaine a récemment interpellé la FDA pour qu'elle facilite le développement dans ce domaine.
Mais à ce jour, aucune entreprise dans le monde n'a atteint la phase 3 des essais cliniques.
La compagnie qui fait figure de leader, atai Life Sciences, reste bloquée entre la phase 1 et la phase 2, précisément à cause des exigences draconniennes de la FDA concernant la toxicité cardiaque.

La piste israélienne

Dans ce vide, une petite entreprise israélienne tente de se frayer un chemin original.
La société PsyRx, l'une des très rares dans le monde à s'être engagée dans le développement d'un médicament officiel à base d'ibogaïne, adopte une approche radicalement différente.

Plutôt que de viser de longues expériences psychédéliques pour traiter les addictions, PsyRx se concentre sur la dépression résistante au traitement.
Son médicament phare combine un antidépresseur classique de la famille des ISRS avec une microdose d'ibogaïne.

L'objectif : exploiter la plasticité cérébrale induite par l'ibogaïne pour accélérer l'effet de l'antidépresseur  sans produire d'effets hallucinogènes, et sans risque cardiaque.

En mars 2024, la société a franchi une étape décisive en complétant avec succès une étude de sécurité toxicologique préclinique sur des rats, concluant à un profil de sécurité satisfaisant après quatorze jours de traitement.

La voie royale en médecine passe toujours par ce délicat équilibre entre une efficacité prometteuse et des effets secondaires dangereux.
L'ibogaïne est sans conteste l'une des substances les plus fascinantes et les plus exigeantes que la nature nous ait offertes.

La percée qui libérera des millions d'êtres humains du cycle de l'addiction et de la dépression finira-t-elle par atteindre la pharmacie du coin ? Pas tout de suite. Mais l'intérêt récent et affirmé de la FDA semble indiquer que l'on va enfin, peut-être, dans la bonne direction.


Dr Roï Tsouker est spécialiste en médecine interne et maladies infectieuses, président de la Société de médecine LGBT, et travaille depuis plusieurs années sur la réduction des risques liés à l'usage de substances.

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