« Quand j'entends le mot culture, j'arme mon Browning ! » par Michel Levine

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« Quand j'entends le mot culture, j'arme mon Browning ! » par Michel Levine

LA CULTURE DU BROWNING Michel Levine

Une citation mal attribuée

« Quand j'entends parler de culture, je sors mon pistolet » — cette phrase souvent citée est communément attribuée à un dirigeant nazi, généralement Himmler ou Goebbels.
La réalité est quelque peu différente.

Il s'agit d'une réplique prononcée par l'un des personnages d'une pièce de théâtre donnée pour la première fois à Düsseldorf le 20 avril 1933 pour l'anniversaire du chancelier Hitler. S
on titre, Schlageter, reprenait le nom d'un héros populaire allemand qui avait trouvé la mort en 1923 lors de l'occupation de la Ruhr, où le nazisme avait puisé l'une de ses sources.

L'occupation de la Ruhr et ses ressorts

Cette année-là, le Président du Conseil français, Raymond Poincaré, soucieux de renflouer son économie nationale en train de sombrer, a décidé que l'Allemagne vaincue non seulement devrait s'acquitter en temps et en heure de ses dettes de guerre (les Réparations) mais aussi livrer matières premières, matériaux et biens de consommation prévus par le traité de Versailles en respectant strictement les délais fixés.

Sous le prétexte d'un manquement à une livraison de poteaux télégraphiques, il décide d'occuper la Ruhr, poumon industriel de l'Allemagne.
Le but de l'opération, qui va mobiliser des troupes françaises mais aussi belges ainsi qu'un certain nombre de techniciens et de fonctionnaires des deux pays, est double : se « payer sur la bête » en affaiblissant l'économie allemande mais aussi réaliser le rêve secret et fumeux de créer un « État rhénan » indépendant qui constituerait un glacis de protection face à une République de Weimar que les dirigeants français s'obstinent à considérer comme
« revancharde ».

Cette occupation militaire une « piraterie capitaliste » comme la dénonce le parti communiste français  suscite rapidement un sentiment de révolte chez une population allemande alors plongée en pleine récession économique et qui ressent encore les effets néfastes du diktat de Versailles.
Non seulement ce traité l'a amputée d'une partie de son territoire et l'a contrainte à verser des sommes ruineuses au titre des réparations, a transformé sa glorieuse armée invaincue en une simple force de police, mais voilà qu'à présent le vainqueur lui impose la présence humiliante de ses troupes d'occupation alors que pendant toute cette guerre, jamais le sol national n'avait été foulé par les troupes ennemies.

La résistance allemande et ses martyrs

Le Président socialiste Ebert et le chancelier catholique Wilhelm Cuno exploitent le ressentiment national de rejet pour organiser des « grèves patriotiques » dans les usines.
En réplique, les troupes françaises et belges frappent et incarcèrent ; leurs tribunaux militaires condamnent à la prison en France mais aussi au bagne dans ses lointaines colonies.
La résistance redouble cependant, avec pour slogan Waffenlos, aber nicht Wehrlos« désarmés mais pas sans défense ».

Le 31 mars, à Essen, face à 53 000 ouvriers de Krupp, la troupe ouvre le feu, causant 13 morts et 42 blessés. Les funérailles rassemblent plusieurs milliers de personnes, le Reichstag porte le deuil, tandis qu'une commission d'enquête française conclut en hâte à la légitime défense de la troupe. Le 10 juin à Dortmund, deux officiers français sont abattus en pleine rue. La réaction violente des occupants se solde par la mort de sept civils.

Le « combat pour la Ruhr » (Ruhrkampf) prend la forme de sabotages et d'attentats, dont l'un des plus importants organisateurs n'est autre que le lieutenant-colonel von Stülpnagel, futur gouverneur de Paris pendant l'occupation.
André François-Poncet, directeur du bureau de presse et d'information, écrit à un ami :
« L'acharnement des Allemands à nous résister est quelque chose de tout à fait extraordinaire. C'est une guerre qui nous est faite, sous une autre forme que la guerre véritable, avec des moyens différents, mais tout aussi violente. »

Le 30 juin 1923, un attentat à la bombe fait sauter un wagon de la ligne Duisbourg-Friemersheim, causant dix morts et trente blessés parmi des permissionnaires belges. L'autorité militaire décide alors de faire un exemple.

Albert Leo Schlageter, martyr récupéré

Albert Léo Schlageter va le payer de sa vie. Cet ancien officier de l'armée impériale sert depuis trois ans dans les Freikorps, ces milices nationalistes composées de militaires démobilisés combattant aussi bien les partisans polonais de Haute-Silésie que les mouvements ouvriers allemands.
Il fait partie de l'« Organisation Heinz », un réseau de commandos clandestins soutenu par le ministère allemand de la Défense Otto Gessler, qui pratique des sabotages contre les forces d'occupation. Accusé d'avoir fait dérailler un convoi militaire près de Düsseldorf, il est arrêté par la police criminelle française, condamné à mort et fusillé.

Bien vite, il devient un martyr pour une partie de la population allemande pour être ensuite « récupéré »  d'abord par le parti communiste (K.P.D) dans le cadre de sa politique dite « national-bolchevique » alors prônée par le Komintern afin d'exploiter le ressentiment des masses allemandes, ensuite par le parti nazi N.S.D.A.P, qui érige des monuments à sa gloire tandis que des unités de S.A. et des confréries étudiantes nazies se glorifient de porter le prestigieux nom de Schlageter.

Hanns Johst et la naissance de la pièce

Son destin tragique inspire Hanns Johst, un auteur au répertoire d'abord impressionniste puis ouvertement nazi, membre de la ligue militante pour la culture allemande (Kampfbund für deutsche Kultur) d'Alfred Rosenberg, chargée de dénoncer l'influence juive dans les arts.
Il en fait le héros de sa pièce de théâtre. Au premier acte, Schlageter discute avec un camarade — rôle tenu par l'acteur Friedrich Thiemann — de l'utilité de poursuivre ses études et de se cultiver tandis que la nation subit le joug français. Thiemann prononce alors cette réplique :

« Wenn ich Kultur höre… entsichere ich meinen Browning ! » — « Quand j'entends le mot culture, j'arme mon Browning ! »

Cette réplique frappe aussitôt le public. Elle est en effet révélatrice d'une démarche intellectuelle particulière aux milieux nazis, que certains historiens désigneront parfois sous le nom de « culture du Browning ».

Le sens politique du mot Kultur

Encore faut-il d'abord rendre au mot Kultur son sens allemand : il ne définit pas, comme le terme français, un ensemble de connaissances culturelles et artistiques propres à un individu ou une société — il désigne à la fois des valeurs morales et une identité historique.
En cela, il est profondément politique. Ainsi lorsque le chancelier Bismarck s'est attaqué aux milieux ecclésiastiques en 1871, a-t-il donné à sa lutte le nom de Kulturkampf, que l'on peut traduire par « combat pour la civilisation ».

Quelle est la Kultur sur laquelle le personnage de la pièce menace de tirer ? Celle de la République de Weimar, considérée comme décadente, bourgeoise, cosmopolite, pacifiste, gangrenée par les bolcheviques et les juifs.
Face à elle, la « culture du Browning » prônée par le nazisme est au contraire Völkisch — racialement pure, virile, nourrie des valeurs ancestrales du peuple allemand. Quant au Browning, c'est l'arme des militants clandestins, mais aussi un symbole de modernité made in U.S.A.

Le triomphe de la pièce et ses conséquences

Dès sa première représentation à Berlin en 1933, devant un parterre de dignitaires nazis, la pièce remporte un énorme succès et restera à l'affiche pendant un an il est vrai qu'elle est activement soutenue par les services du ministère de la propagande de Josef Goebbels, qui se trouve être le mari de l'une des interprètes, Magda Quandt.

Pour ce qui est d'Hanns Johst, il sera largement récompensé en devenant l'auteur officiel du régime et en obtenant la direction de la Reichsschriftumskammer, l'organisme de mise au pas des écrivains. Quelques semaines après la représentation, les premiers autodafés des livres jugés subversifs illuminent les nuits allemandes.

Une tragique chaîne de causalités

Ainsi l'équipée martiale des troupes françaises dans la Ruhr aura-t-elle eu pour conséquence de renforcer un profond sentiment de revanche qui favorisera l'essor puis la venue au pouvoir du nazisme.

Bibliographie

Fischer (Conan), La crise de la Ruhr, 1923-1924, Oxford, Oxford University Press, 2003.

Franke (Manfred), Albert Leo Schlageter. Der erste Soldat des 3. Reiches. Die Entmythologisierung eines Helden, Cologne, Prometh Verlag, 1980.

Johst (Hanns), Schlageter, München, Langen & Müller, 1933.

Jeannesson (Stanislas), Poincaré, la France et la Ruhr (1922-1924). Histoire d'une occupation, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1998.

Parkes-Perret (Ford B.), Hanns Johst's Nazi Drama Schlageter, Stuttgart, Akademischer Verlag Hans-Dieter Heinz, 1984.

Strobl (Gerwin), « Hanns Johst's Schlageter and the 'Theatre of Inner Experience' », New Theatre Quarterly, vol. 21, n° 4, 2005, p. 361-373.

Zwicker (Stefan), „Nationale Märtyrer" : Albert Leo Schlageter und Julius Fučík. Heldenkult, Propaganda und Erinnerungskultur, Paderborn, Ferdinand Schöningh Verlag, 2006.

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