Michel Lévine

Michel Levine est historien des Droits de l’Homme.
Il est notamment l’auteur d’un ouvrage consacré aux
grandes affaires de la Ligue des Droits de l’Homme
(Affaires non classées. Archives inédites de la Ligue
des Droits de l’Homme, Paris, Fayard, 1973). Il a aussi
publié une enquête historique sur la répression des
manifestations algériennes à Paris en octobre 1961
(Les ratonnades d’octobre. Un meurtre collectif à
Paris en 1961, Paris, Ramsay, 1985 ; réédition Jean-
Claude Gawsewitch Éditeur, 2011).

Les articles de Michel Lévine

L'île de Rab 1943 : 2500 déportés juifs organisent leur propre libération sans faire de victimes

16:00Claude a répondu : bataillon juif, île de Rab, résistance juive Yougoslavie, camp de concentration, Seconde Guerre mondiale, partisans Tito, déportés juifs, révolte camp, libérat…bataillon juif, île de Rab, résistance juive Yougoslavie, camp de concentration, Seconde Guerre mondiale, partisans Tito, déportés juifs, révolte camp, libération camp, guerre Yougoslavie 1943, Shoah Europe, armée partisans, capitulation Italie 1943, exception italienne, épopée oubliée

Comment des déportés juifs, affaiblis par la faim et la maladie, ont-ils pu renverser leurs gardiens armés sans verser une seule goutte de sang ?

Comment sont-ils devenus, quelques jours plus tard, les soldats d'une armée de partisans comptant huit cent mille combattants ?

Et pourquoi cet épisode extraordinaire, unique dans toute l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, est-il resté dans l'ombre pendant si longtemps ?

Michel Lévine retrace ici l'épopée oubliée du Bataillon juif de l'île de Rab.

LE BATAILLON DE L'ÎLE DE RAB par Michel Lévine

Au début de la seconde guerre mondiale, sans tirer le moindre coup de feu, les détenus juifs d'un camp de déportés situé en Yougoslavie se sont révoltés et ont pris le contrôle des lieux.

Ils se sont ensuite constitués en bataillon et ont participé à la lutte des partisans pour la libération du pays. Cet épisode curieux, sans doute unique, mérite d'être connu.

I. La Yougoslavie sous occupation (avril 1941)

En avril 1941, les forces de l'Axe s'emparent du Royaume de Yougoslavie.

Dans leur zone d'occupation, les troupes allemandes procèdent à des tueries de masse ou des déportations vers les camps d'extermination.
Dans celle de leurs alliés bulgares, les Juifs sont remis aux Allemands et prennent eux aussi le chemin d'Auschwitz. Dans la zone d'occupation hongroise, après le pogrome de Novisad qui fait 4 000 victimes, les survivants juifs connaissent un certain répit jusqu'à l'occupation allemande de la Hongrie au printemps 1944 qui a pour conséquence leur départ à leur tour pour les chambres à gaz.

L'État indépendant de Croatie et les Oustachis

Les Allemands créent en même temps en Croatie un état fantoche, l'État indépendant de Croatie (Nezavisna Država Hrvatska, NDH) dirigé par le fasciste Ante Pavelic, dont le programme s'exprime en trois points fondamentaux : tuer un tiers des Serbes qui se trouvent sur son sol, expulser un autre tiers, assimiler le tiers survivant.
Pour y parvenir, il ouvre des camps de concentration où périront des milliers de prisonniers serbes, juifs, roms ou croates opposants au régime ou simplement suspects. Ses troupes, les
Oustachis, affrontent les partisans communistes et les Tchetniks royalistes serbes tout en se livrant à de nombreux pogroms sur leur passage.
On estime qu'entre 1941 et 1945, sur une population juive de 80 000 personnes, plus de 67 000 auront été assassinés, ce qui constitue l'un des taux de destruction les plus élevés d'Europe.

II. L'exception italienne : des « camps de protection »

Les choses se passent différemment dans les zones d'occupation tenues par l'armée italienne (Albanie, Kosovo, Monténégro, Slovénie méridionale et côte dalmate) ainsi que dans celles directement annexées par Rome (Slovénie et Croatie).

Bien que les conditions de vie des populations qui subissent cette présence armée soient rendues très difficiles par la faim et les mauvais traitements, les officiers d'occupation italiens, soutenus en cela par de hauts fonctionnaires des affaires étrangères de leur pays, se refusent à commettre les crimes de masse auxquels se livrent leurs alliés allemands, bulgares, ou Oustachis (note 1).
L'armée italienne en vient à édifier pour les Juifs des « camps de protection » destinés à les faire échapper à la fureur nazie à Crikvenica, Kraljevica, Selce, Novi Vinodol, ainsi que dans les îles de Lopud, Brac, Hvar, et Korcula, etc.

III. Le camp d'Arbe : 2 500 Juifs sur l'île de Rab (juillet 1942)

C'est ainsi qu'en juillet 1942, 2 500 juifs capturés lors des opérations menées contre les partisans yougoslaves par l'armée italienne, sont transférés sur l'île de Rab (Arbe en italien) située le long de la côte dalmate. Ils y découvrent un vaste complexe de baraques et de tentes situé près du village de Kampor. Le camp pour internés civils d'Arbe (Campo di concentramento per internati civili di Guerra – Arbe) regroupe déjà 10 000 à 15 000 détenus, en majorité slovènes, croates et juifs.

Si les conditions de vie, ou plutôt de survie, y sont pour tous exécrables froid, famine, dysenterie, scorbut, béribéri et gale sévissent dans ces logements de fortune les détenus juifs bénéficient de certains ménagements, comme l'absence de travail forcé et une certaine liberté de mouvement. Un ancien détenu slovène, Anton Vratuša qui deviendra après-guerre ambassadeur de Yougoslavie auprès des Nations Unies —, résume ainsi la situation : « Nous étions tous des prisonniers mais eux étaient des protégés. » Et il ajoute :
« Nous avons utilisé leur aide. »

IV. La résistance clandestine et l'alliance avec les partisans de Tito

Parmi les prisonniers juifs, on est loin d'accorder une confiance aveugle aux autorités militaires italiennes. Certes, elles ont désobéi aux ordres du pouvoir en les soustrayant aux nazis, mais à tout moment cette épreuve de force peut mal tourner : on connaît déjà plusieurs exemples de camps où les soldats italiens ont été contraints par leurs alliés allemands de leur livrer leurs prisonniers juifs.

Un petit groupe d'entre eux, dont fait partie Viktor Hajon, membre du parti communiste yougoslave (et célèbre joueur de polo avant les hostilités), lequel vient d'échouer dans sa tentative d'évasion, prennent contact avec un comité clandestin formé avant leur arrivée. Celui-ci regroupe des membres du Mouvement Populaire de Libération fondé par Josip Broz — qui ne tardera pas à se faire connaître sous son surnom de Tito. Sa branche armée, l'Armée populaire de libération de la Yougoslavie (Narodnooslobodilačka vojska) ou N.O.V. combat les envahisseurs.

L'armée de Tito : force unique dans les Balkans

Contrairement aux Tchetniks royalistes du général Mihailović, Tito, en bon apparatchik communiste rompu depuis 1934 à la clandestinité, a constitué une armée structurée, hiérarchisée, très apte à la guérilla et dont le quartier général se déplace sans cesse dans les montagnes de Bosnie et du Monténégro. Sa force est aussi de rassembler dans ses rangs, à égalité, aussi bien des juifs que des musulmans, des chrétiens orthodoxes ou romains, dans un pays où à la guerre des religions s'ajoute celle des ethnies.
À son apogée, son armée comptera 800 000 combattants (note 2).

La préparation à la révolte : renseignements et formation médicale

Les représentants du groupe juif se proposent de fournir au comité clandestin des renseignements, en profitant de leur relative liberté de se déplacer dans le camp.
Ils portent sur les horaires des rondes, les contacts avec l'État-Major italien sur la côte, etc. L'objectif final est d'organiser une révolte dans le camp, mais un sérieux handicap se pose à tous : le manque d'armes.
En attendant de pouvoir s'en procurer, les deux groupes organisent des cours spéciaux donnés par les médecins et les infirmières sur la façon de soigner en urgence les blessés. Ils s'avèreront d'une grande utilité dans la suite des évènements.

V. La capitulation italienne et la libération du camp (8 septembre 1943)

Le 8 septembre 1943, la nouvelle de la capitulation de l'Italie se répand dans le camp, donnant le signal de l'action. Les prisonniers désarment leurs gardiens sans rencontrer de réelle résistance il est vrai que ceux-ci n'ont qu'une idée en tête : rentrer dans leur pays le plus vite possible.
C'est le seul exemple de libération d'un camp de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale qui n'ait pas causé la moindre victime.
Mais les soldats italiens, sachant qu'ils risquent désormais d'être à leur tour faits prisonniers et exécutés par leurs anciens alliés allemands si ceux-ci les capturent, choisissent pour beaucoup de se joindre aux insurgés (note 3).

VI. La création de la Brigade des partisans de Rab (10 septembre 1943)

Deux jours plus tard se déroule un grand rassemblement sur la « place de la faim » du camp, au cours duquel est créée la « Brigade des partisans de Rab ».
Forte d'environ 1 700 futurs combattants, elle est intégrée à la 24
e division de l'Armée populaire de libération de la Yougoslavie de Tito. Pour les internés juifs, l'intégration à cette force ne pose aucun problème : ils n'ignorent pas qu'au sein de cette armée de partisans, alors la plus puissante et la mieux organisée d'Europe, un certain nombre de dirigeants sont juifs comme Moscha Pijade (note 4). Ils seront donc reconnus comme combattants juifs « à part entière ».

Structure de la brigade : le Ve bataillon juif

La brigade de l'île de Rab est structurée en 5 bataillons. Les quatre premiers sont majoritairement slovènes ; le cinquième est constitué de 250 Juifs, en général adolescents, et d'une unité médicale d'environ 35 infirmières juives dont certaines seront affectées par la suite aux autres bataillons. L'unité est dirigée par David Deča Kabiljo, un officier de réserve, assisté d'Edvard Ehrlih, commissaire politique plus tard tué au combat.

VII. Le départ précipité : 204 détenus abandonnés (septembre 1943)

La joie d'être libérés se teinte d'une forte appréhension : à tout moment, des soldats allemands risquent de débarquer sur l'île pour en reprendre le contrôle. On décide de laisser sur place 204 détenus juifs en trop mauvais état physique pour être transportables. Ils seront malheureusement déportés à Auschwitz quand les troupes allemandes reprendront possession de l'île.

VIII. La campagne des partisans : seize jours de marche vers le nord (17 septembre 1943)

Le 17 septembre 1943, après une courte traversée, la brigade débarque à Novi Vinodol, un port de la côte, où elle s'intègre aux partisans de l'armée populaire.
Commence alors une longue marche vers le nord, en direction des territoires contrôlés par la 7
e division Banija de la N.O.V. Pendant seize jours, les combattants progressent à travers les montagnes et les forêts denses de la Croatie intérieure, traversant des zones parfois tenues par les Tchetniks avec qui les contacts sont parfois tendus.

Les hommes du bataillon sont ensuite versés dans la VIIe division de partisans, qui vient de subir des pertes sanglantes face aux Allemands. Ils reçoivent un entraînement militaire accéléré et sont déployés dans les régions de Banija, de Kordun et de Lika — trois zones de la Croatie intérieure qui constituaient des théâtres d'opérations particulièrement intenses, où les partisans doivent combattre à la fois les troupes de la Wehrmacht et celles des Oustachis, qui n'hésitent pas à abattre leurs prisonniers.
Plus de cent membres du bataillon juif tombent au combat entre l'automne 1943 et la fin de la guerre en mai 1945.

IX. L'après-guerre : honneurs, émigration et mémoire

La paix revenue, le régime communiste de Tito, dès sa prise de pouvoir, accorde une place de choix dans son panthéon officiel à la lutte des partisans, juifs et non juifs. Parmi les combattants juifs, sept se voient accorder la distinction suprême de Héros National — à titre posthume, sauf à deux exceptions, celles de Moscha Pijade et du général Voja Todorovic, nommé ensuite chef des forces terrestres de l'État (note 5).

En 1948, année de la création de l'État d'Israël, le pouvoir communiste se déclare officiellement hostile au sionisme, mais Tito est l'un des rares dirigeants du bloc de l'Est à autoriser les Juifs à quitter librement son pays pour émigrer vers leur nouvelle patrie.

Le mémorial de Rab et les réunions Beyachad

De nos jours, un mémorial érigé dans l'île de Rab rappelle le souvenir de la brigade juive et, chaque année, des réunions connues sous le nom de Beyachad (ensemble, en hébreu) rassemblent ses descendants dans le souvenir.
Ce mémorial sert aussi à rappeler l'existence des camps de concentration italiens aux esprits oublieux (note 6). Au Musée de la
Shoah, à Paris, on peut admirer une belle photo du bataillon juif de l'île de Rab marchant allègrement vers ses futurs combats.

X. La Haggadah des partisans : une épopée chantée (1944)

L'épopée du bataillon a aussi été célébrée par une chanson. En 1944, un jeune combattant, Shalom « Shani » Altarac, issu d'une famille de cantors de Sarajevo, a composé dans les forêts croates de Kordun et de Banija une parodie en judéo-espagnol des chants rituels de la Haggadah (texte rituel contant la libération des Juifs sous Pharaon) qu'il a nommée la Haggadah des partisans (note 7).

Notes

1. Certains généraux italiens, comme Pièche ou Roatta, pourtant peu avares du sang des ennemis du fascisme, en viennent à protester directement auprès de Mussolini pour dénoncer le sort des populations juives promises à la chambre à gaz, qu'ils se refusent de remettre aux unités allemandes. Ribbentrop, le ministre des affaires étrangères du Reich, en viendra à se plaindre de ce comportement auprès de Mussolini. Cette attitude, que l'on retrouve dans un certain nombre de territoires occupés par les troupes de Mussolini, participe de ce qu'on appellera « l'exception italienne ».

2. À la fin de la guerre, Britanniques et Américains retireront leur soutien aux Tchetniks, qui collaborent parfois avec les Italiens, pour en faire bénéficier l'armée de Tito, reconnue comme la plus importante force de résistance dans les Balkans.

3. Cet exemple n'est pas unique. L'armée yougoslave des partisans comptera une série de formations Garibaldi, constituées de volontaires italiens ayant abandonné l'uniforme fasciste.

4. Futur Président du Parlement fédéral de 1954 jusqu'à sa mort en 1957.

5. Parmi les officiers juifs, on peut aussi citer le Dr Rosa Papo, première femme à être nommée général dans l'armée yougoslave.

6. En 2003, le Premier ministre italien Silvio Berlusconi s'est permis de déclarer que pendant le fascisme, il n'y avait pas de camps de concentration italiens, mais « seulement des vacances forcées » pour les opposants au régime.

7. L'usage de rédiger de nouvelles Haggadahs (non traditionnelles) est né dans les années 1920 et se poursuit de nos jours.

Bibliographie

Capogreco (Carlo Spartaco), I campi del duce. L'internamento civile nell'Italia fascista (1940-1943), Turin, Einaudi, 2004 ; Mussolini's Camps: Civilian Internment in Fascist Italy (1940-1943), Routledge, 2019.

Goldstein (Ivo), Holokaust u Zagrebu, Zagreb, 2001.

Hoare (Marko Attila), Genocide and Resistance in Hitler's Bosnia : The Partisans and the Chetniks, 1941-1943, New York, Oxford University Press, 2007.

Matard-Bonucci (Marie-Anne), L'Italie fasciste et la persécution des Juifs, Paris, Perrin, 2007.

Poliakov (Léon), Sabille (Jacques), Jews under the Italian occupation, H. Fertig, New York, 1983.

Rogogno (Davide), Fascism's European Empire : Italian Occupation During the Second World War, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.

Steinberg (Jonathan), All or Nothing: The Axis and the Holocaust, Londres, 1990.

Tomasevich (Jozo), War and Revolution in Yugoslavia, 1941–1945, Stanford University Press, 2001.

Walston (James), « History and Memory of the Italian Concentration Camps », The Historical Journal, vol. 40, n° 1, 1997.

« Quand j'entends le mot culture, j'arme mon Browning ! » par Michel Levine

« Quand j'entends le mot culture, j'arme mon Browning ! » par Michel Levine

LA CULTURE DU BROWNING Michel Levine

Une citation mal attribuée

« Quand j'entends parler de culture, je sors mon pistolet » — cette phrase souvent citée est communément attribuée à un dirigeant nazi, généralement Himmler ou Goebbels.
La réalité est quelque peu différente.

Il s'agit d'une réplique prononcée par l'un des personnages d'une pièce de théâtre donnée pour la première fois à Düsseldorf le 20 avril 1933 pour l'anniversaire du chancelier Hitler. S
on titre, Schlageter, reprenait le nom d'un héros populaire allemand qui avait trouvé la mort en 1923 lors de l'occupation de la Ruhr, où le nazisme avait puisé l'une de ses sources.

L'occupation de la Ruhr et ses ressorts

Cette année-là, le Président du Conseil français, Raymond Poincaré, soucieux de renflouer son économie nationale en train de sombrer, a décidé que l'Allemagne vaincue non seulement devrait s'acquitter en temps et en heure de ses dettes de guerre (les Réparations) mais aussi livrer matières premières, matériaux et biens de consommation prévus par le traité de Versailles en respectant strictement les délais fixés.

Sous le prétexte d'un manquement à une livraison de poteaux télégraphiques, il décide d'occuper la Ruhr, poumon industriel de l'Allemagne.
Le but de l'opération, qui va mobiliser des troupes françaises mais aussi belges ainsi qu'un certain nombre de techniciens et de fonctionnaires des deux pays, est double : se « payer sur la bête » en affaiblissant l'économie allemande mais aussi réaliser le rêve secret et fumeux de créer un « État rhénan » indépendant qui constituerait un glacis de protection face à une République de Weimar que les dirigeants français s'obstinent à considérer comme
« revancharde ».

Cette occupation militaire une « piraterie capitaliste » comme la dénonce le parti communiste français  suscite rapidement un sentiment de révolte chez une population allemande alors plongée en pleine récession économique et qui ressent encore les effets néfastes du diktat de Versailles.
Non seulement ce traité l'a amputée d'une partie de son territoire et l'a contrainte à verser des sommes ruineuses au titre des réparations, a transformé sa glorieuse armée invaincue en une simple force de police, mais voilà qu'à présent le vainqueur lui impose la présence humiliante de ses troupes d'occupation alors que pendant toute cette guerre, jamais le sol national n'avait été foulé par les troupes ennemies.

La résistance allemande et ses martyrs

Le Président socialiste Ebert et le chancelier catholique Wilhelm Cuno exploitent le ressentiment national de rejet pour organiser des « grèves patriotiques » dans les usines.
En réplique, les troupes françaises et belges frappent et incarcèrent ; leurs tribunaux militaires condamnent à la prison en France mais aussi au bagne dans ses lointaines colonies.
La résistance redouble cependant, avec pour slogan Waffenlos, aber nicht Wehrlos« désarmés mais pas sans défense ».

Le 31 mars, à Essen, face à 53 000 ouvriers de Krupp, la troupe ouvre le feu, causant 13 morts et 42 blessés. Les funérailles rassemblent plusieurs milliers de personnes, le Reichstag porte le deuil, tandis qu'une commission d'enquête française conclut en hâte à la légitime défense de la troupe. Le 10 juin à Dortmund, deux officiers français sont abattus en pleine rue. La réaction violente des occupants se solde par la mort de sept civils.

Le « combat pour la Ruhr » (Ruhrkampf) prend la forme de sabotages et d'attentats, dont l'un des plus importants organisateurs n'est autre que le lieutenant-colonel von Stülpnagel, futur gouverneur de Paris pendant l'occupation.
André François-Poncet, directeur du bureau de presse et d'information, écrit à un ami :
« L'acharnement des Allemands à nous résister est quelque chose de tout à fait extraordinaire. C'est une guerre qui nous est faite, sous une autre forme que la guerre véritable, avec des moyens différents, mais tout aussi violente. »

Le 30 juin 1923, un attentat à la bombe fait sauter un wagon de la ligne Duisbourg-Friemersheim, causant dix morts et trente blessés parmi des permissionnaires belges. L'autorité militaire décide alors de faire un exemple.

Albert Leo Schlageter, martyr récupéré

Albert Léo Schlageter va le payer de sa vie. Cet ancien officier de l'armée impériale sert depuis trois ans dans les Freikorps, ces milices nationalistes composées de militaires démobilisés combattant aussi bien les partisans polonais de Haute-Silésie que les mouvements ouvriers allemands.
Il fait partie de l'« Organisation Heinz », un réseau de commandos clandestins soutenu par le ministère allemand de la Défense Otto Gessler, qui pratique des sabotages contre les forces d'occupation. Accusé d'avoir fait dérailler un convoi militaire près de Düsseldorf, il est arrêté par la police criminelle française, condamné à mort et fusillé.

Bien vite, il devient un martyr pour une partie de la population allemande pour être ensuite « récupéré »  d'abord par le parti communiste (K.P.D) dans le cadre de sa politique dite « national-bolchevique » alors prônée par le Komintern afin d'exploiter le ressentiment des masses allemandes, ensuite par le parti nazi N.S.D.A.P, qui érige des monuments à sa gloire tandis que des unités de S.A. et des confréries étudiantes nazies se glorifient de porter le prestigieux nom de Schlageter.

Hanns Johst et la naissance de la pièce

Son destin tragique inspire Hanns Johst, un auteur au répertoire d'abord impressionniste puis ouvertement nazi, membre de la ligue militante pour la culture allemande (Kampfbund für deutsche Kultur) d'Alfred Rosenberg, chargée de dénoncer l'influence juive dans les arts.
Il en fait le héros de sa pièce de théâtre. Au premier acte, Schlageter discute avec un camarade — rôle tenu par l'acteur Friedrich Thiemann — de l'utilité de poursuivre ses études et de se cultiver tandis que la nation subit le joug français. Thiemann prononce alors cette réplique :

« Wenn ich Kultur höre… entsichere ich meinen Browning ! » — « Quand j'entends le mot culture, j'arme mon Browning ! »

Cette réplique frappe aussitôt le public. Elle est en effet révélatrice d'une démarche intellectuelle particulière aux milieux nazis, que certains historiens désigneront parfois sous le nom de « culture du Browning ».

Le sens politique du mot Kultur

Encore faut-il d'abord rendre au mot Kultur son sens allemand : il ne définit pas, comme le terme français, un ensemble de connaissances culturelles et artistiques propres à un individu ou une société — il désigne à la fois des valeurs morales et une identité historique.
En cela, il est profondément politique. Ainsi lorsque le chancelier Bismarck s'est attaqué aux milieux ecclésiastiques en 1871, a-t-il donné à sa lutte le nom de Kulturkampf, que l'on peut traduire par « combat pour la civilisation ».

Quelle est la Kultur sur laquelle le personnage de la pièce menace de tirer ? Celle de la République de Weimar, considérée comme décadente, bourgeoise, cosmopolite, pacifiste, gangrenée par les bolcheviques et les juifs.
Face à elle, la « culture du Browning » prônée par le nazisme est au contraire Völkisch — racialement pure, virile, nourrie des valeurs ancestrales du peuple allemand. Quant au Browning, c'est l'arme des militants clandestins, mais aussi un symbole de modernité made in U.S.A.

Le triomphe de la pièce et ses conséquences

Dès sa première représentation à Berlin en 1933, devant un parterre de dignitaires nazis, la pièce remporte un énorme succès et restera à l'affiche pendant un an il est vrai qu'elle est activement soutenue par les services du ministère de la propagande de Josef Goebbels, qui se trouve être le mari de l'une des interprètes, Magda Quandt.

Pour ce qui est d'Hanns Johst, il sera largement récompensé en devenant l'auteur officiel du régime et en obtenant la direction de la Reichsschriftumskammer, l'organisme de mise au pas des écrivains. Quelques semaines après la représentation, les premiers autodafés des livres jugés subversifs illuminent les nuits allemandes.

Une tragique chaîne de causalités

Ainsi l'équipée martiale des troupes françaises dans la Ruhr aura-t-elle eu pour conséquence de renforcer un profond sentiment de revanche qui favorisera l'essor puis la venue au pouvoir du nazisme.

Bibliographie

Fischer (Conan), La crise de la Ruhr, 1923-1924, Oxford, Oxford University Press, 2003.

Franke (Manfred), Albert Leo Schlageter. Der erste Soldat des 3. Reiches. Die Entmythologisierung eines Helden, Cologne, Prometh Verlag, 1980.

Johst (Hanns), Schlageter, München, Langen & Müller, 1933.

Jeannesson (Stanislas), Poincaré, la France et la Ruhr (1922-1924). Histoire d'une occupation, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1998.

Parkes-Perret (Ford B.), Hanns Johst's Nazi Drama Schlageter, Stuttgart, Akademischer Verlag Hans-Dieter Heinz, 1984.

Strobl (Gerwin), « Hanns Johst's Schlageter and the 'Theatre of Inner Experience' », New Theatre Quarterly, vol. 21, n° 4, 2005, p. 361-373.

Zwicker (Stefan), „Nationale Märtyrer" : Albert Leo Schlageter und Julius Fučík. Heldenkult, Propaganda und Erinnerungskultur, Paderborn, Ferdinand Schöningh Verlag, 2006.

L’encyclique interdite de Pie XI contre Hitler et Mussolini qui aurait pu changer l’Histoire

L’encyclique interdite de Pie XI contre Hitler et Mussolini qui aurait pu changer l’Histoire

L’ENCYCLIQUE DISPARUE âr Michel Levine

Une première mise en garde prudente face au nazisme

En 1937, le pape Pie XI, alarmé par la montée en puissance de l’Allemagne hitlérienne et la diffusion de ses thèses racistes et antisémites en Europe, publie l’encyclique Mit brennender Sorge (« avec une brûlante inquiétude ») qui dénonce ces menaces pesant  sur le monde.
Sa mise en garde est formulée avec une certaine prudence – ainsi, le souverain pontife ne s’oppose-t-il pas frontalement aux mesures antisémites hitlérienne, dont on sait par ailleurs qu’elles sont admises et même parfois justifiées au sein-même du Vatican par certaines congrégations, comme celle des Jésuites .

Le tournant raciste du fascisme italien

Le 14 juillet 1938, un manifeste non signé intitulé «  Le fascisme et le problème de la race » parait dans le quotidien romain Il giorrnale d’Italia pour être repris dans les premiers numéros de la revue raciste la difesa della raza  « (la défense de la race ») .

Ce texte présenté comme le travail d’un groupe d’universitaires, aurait été en réalité rédigé presque exclusivement par Mussolini lui-même .

 On y affirme l’appartenance des Italiens a la « race aryenne » et la nécessité de mener une politique antisémite, spectaculaire revirement du régime qui servira d’argument de référence aux lois mussoliniennes promulguées à l’automne 1938 excluant les Juifs de la vie publique, professionnelle et sociale.

La commande secrète d’une encyclique plus explicite

Profondément préoccupé par ces évènements, Pie XI envisage de rédiger une nouvelle encyclique, portant également condamnation du racisme et de l’antisémitisme, mais cette fois de façon plus explicite et doctrinalement mieux structurée.
Lors d’une audience privée avec John LaFarge, un jésuite américain engagé dans une lutte frontale contre la ségrégation des noirs aux États-Unis, il lui demande de rédiger le texte de cette encyclique en lui faisant cette recommandation : « Dites simplement ce que vous diriez si vous étiez pape vous-même ».

Trois jésuites au cœur d’un projet clandestin

Pour effectuer son travail, LaFarge fait appel à deux autres jésuites, Gustav Gundlac et Gustave Desbuquois. Le premier est un éminent théologien allemand connu du pape car il a participé à la rédaction de son encyclique Quadragesimo anno.
Antinazi convaincu, il possède de par sa nationalité une expertise très documentée sur le sujet. Le second, Gustave Desbuquois, un Français, animateur de l’Action populaire (mouvement de réflexion sociale catholique) sera très compétent pour traiter du volet social de l’encyclique.

Une rédaction sous tension à Paris

Les trois hommes entreprennent leurs travaux dans le plus grand secret indispensable à ce genre d’entreprise mais aussi parce que Gundlach vit lui-même sous la menace du régime nazi. C’est à Paris, au siège de la revue jésuite Etudes, que le texte est rédigé au cours de l’été 1938, alors que le monde bruisse des rumeurs de guerre.
Malgré les précautions prises, la présence de Gundlach dans la capitale est dénoncée à Berlin par un familier des cercles du Vatican, Il est averti qu’il sera arrêté par les autorités nazies s’il retourne dans son pays.

Un projet remis… mais pas au pape

Fin septembre 1938, LaFarge se rend à Rome pour remettre trois versions du projet rédigées en français, en anglais et en allemand. Il se trouve qu’il ne les donne pas directement au Saint Père mais au Général des jésuites Vlodimir Ledóchowski.

Le silence imposé et l’attente

Considérant leur mission terminée, les trois rédacteurs se séparent.et reprennent leurs activités habituelles. LaFarge repart poursuivre son combat contre la ségrégation aux États-Unis, Gundlach se consacre à son enseignement de la doctrine sociale de l’Eglise et Desbuquois continue d’exercer un rôle actif dans le catholicisme social français.  Liés par leur un vœu de silence, les trois auteurs attendent sereinement la promulgation de l’encyclique.

La mort de Pie XI et la disparition du texte

Pie XI décède le 10 février 1939, sans que son encyclique ait été publiée.

Les soupçons autour du Vatican

Que s’est-il passé ? Selon certaines rumeurs, Vladimir Ledóchowski, le Général des Jésuites, serait intervenu pour retarder la transmission du projet au souverain pontife.

Alors à la tête de l’Institut biblique pontifical (Pontificium Institutum Biblicum) . Ledóchowski, obsédé par la menace communiste, est réticent à toute rupture avec le IIIè Reich, considérant que malgré ses excès, ce régime se comporte en défenseur de la chrétienté.

Ainsi, deux ans auparavant, lorsqu’un article critique du fascisme est paru dans la revue jésuite américaine America, il a exigé le renvoi immédiat de son auteur pour le remplacer par un partisan déclaré du régime mussolinien.

La lecture du projet d’encyclique, critiquant plus ouvertement le nazisme, a dû lui faire craindre d’entrainer une crise ouverte avec les pouvoirs politiques de Rome et de Berlin, d’où son peu d’empressement a le transmettre au souverain pontife

Peut-être a-t-il agi avec l’accord de Mgr Pacelli,  à l’époque secrétaire d’État du Vatican.
Agir avec prudence et dans l’intérêt exclusif du monde des croyants, telle sera la pensée dominante qui guidera l’action de Mgr Pacelli, devenu pape sous le nom de Pie XII.

Tout au long de la seconde guerre mondiale, usant de ses précieux talents de diplomate, le chef de l’église catholique prendra soin de ne jamais s’opposer frontalement aux puissances de l’Axe, les considérant lui aussi comme de précieux remparts face au communisme athée. Tenir cette conduite, considérée comme essentielle, le conduire a fermer pudiquement les yeux sur les crimes et les souffrances qui en seront le prix.

Au Saint-Siège, nul ne semble particulièrement se soucier de la disparition du projet d’encyclique.

Une redécouverte tardive

Il faudra attendre 1967 pour qu’on en entende parler à nouveau.
Un  séminariste jésuite, Thomas Breslin, en cataloguant les papiers de John LaFarge, trouve des microfilms d’une partie du texte.
Il les transmet au Woodstock College de Manhattan où ils vont encore dormir cinq ans avant qu’en 1972, Jim Castelli, un journaliste du National Catholic Reporter, les découvre et publie un article les concernant.
Commentant le texte des microfilms, il suggère que Ledóchowski aurait discrètement retardé la transmission du projet au pape.
L’article suscite un grand intérêt et des chercheurs demandent au journal de pouvoir en étudier les sources. Curieusement, les microfilms sont alors introuvables : la rédaction du National Catholic Reporter répond qu’elle n’a aucun microfilm en sa possession. C’est une réponse semblable que donne le père Lamalle, responsable à Rome des archives générales de la Compagnie de Jésus, quand on lui adresse des demandes de renseignements.

Une reconstitution patiente

Officiellement, ce texte n’existe donc pas, mais des témoignages viennent affirmer sa réalité. Des fragments en circulent dans quelques réseaux discrets ou on s’emploie à le reconstituer. Un jésuite néerlandais, Johannes Nota, parvient à se procurer une pièce précieuse :  un fragment de la version anglaise, d’une quinzaine de pages, traitant spécifiquement de la question de l’antisémitisme. Néanmoins, la connaissance de Humani Generis Unitas demeure encore lacunaire, fragmentée, partagée entre plusieurs chercheurs isolés.

La révélation finale

Enfin, deux chercheurs interviennent de façon efficace et définitive dans ce travail. Georges Passelecq, moine bénédictin de l’abbaye de Maredsous, en Belgique, est un ancien résistant et déporté. Bernard Suchecky un historien juif.
Patiemment, les deux hommes affrontent pesanteurs et silences afin de reconstituer les pièces du puzzle. En combinant les fragments obtenus par différents canaux les papiers LaFarge, les témoignages de jésuites survivants et certaines recherches individuelles - ils parviennent à reconstituer le texte intégral du projet. Les résultats de leur travail sont publiés en 1995 aux éditions La Découverte .

Un texte en avance… mais imparfait

La lecture de cette d’encyclique éclaire les raisons pour lesquelles le Général des jésuites et le futur pape n’ont pas repris ce projet. Prenant pour titre un extrait de la phrase d’ouverture : Humani generis unitas ( « L’unité du genre humain ») le texte exprime  une dénonciation sans appel des théories raciales,  considérées comme contraires à la foi chrétienne.

Il pourfend aussi les maux de l’époque : libéralisme exacerbé, prosternation devant le dieu argent, inégalités sociales frappant particulièrement les plus démunis.

Il met aussi en garde contre le faux remède que constitue la doctrine marxiste athée, par ailleurs déjà dénoncée dans son encyclique de 1937 Divini redemptoris. Le nationalisme y est également dénoncé, mais avec une moindre sévérité.

Les ambiguïtés sur les Juifs

Pour ce qui est de l’antisémitisme en particulier, le texte présente quelques limites.
S’il affirme que « Les persécutions dirigées contre un peuple en raison de son origine ou de sa race sont contraires à la justice et à la charité chrétienne. » il ne manque pas de rappeler ensuite que  :   « Le peuple juif, malgré les dons reçus, demeure dans une condition d’aveuglement spirituel tant qu’il ne reconnaît pas la vérité du Christ »

On retrouve cette constante distinction propre à la doxa  ecclésiastique entre  le peuple juif que l’on se doit de protéger et  son aveuglement, sa faute initiale, qui demeurent condamnables et nécessitent sa conversion .

Une occasion historique manquée

On peut cependant considérer qu’Humani generis unitas exprime une prise de position plus avancée et plus explicite, plus engagée même, que celle de Mit brennender Sorge.

Son existence-même montre à l’évidence qu’à l’orée la seconde guerre mondiale, au sein de l’institution ecclésiastique, des esprits éclairés avaient pris conscience de l’ampleur de la menace mortelle qui pesait sur le monde - en particulier sur les populations juives.

On peut donc logiquement penser que l‘édition et la diffusion de Humani generis unitas auraient sans doute conduit la politique vaticane à dénoncer fermement fascisme et nazisme au lieu de de s’en accommoder au nom des intérêts supérieurs de l’Église, comme cela s’est malheureusement produit.

La disparition de ce texte et de la voie qu’il aurait dû suivre procurent le goût amer d’un accomplissement manqué.

SOURCES

Bailey(Richard G.) «The Hidden Encyclical of Pius XI», Canadian Journal of History, vol. 36, n°2, 2001.

Commission biblique pontificale, Le peuple juif et ses Écritures saintes dans la Bible chrétienne, Vatican, Libreria Editrice Vaticana, 2001.

Connelly, John, From Enemy to Brother. The Revolution in Catholic Teaching on the Jews, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2012.

Gilbert(Maurice) L’Institut biblique pontifical : un siècle d’histoire (1909-2009), Rome, Pontificio Istituto Biblico, 2009

Kertzer(David I.)The Pope and Mussolini. The Secret History of Pius XI and the Rise of Fascism in Europe, New York, Random House, 2014.

Passelecq(Georges), Suchecky(Bernard)  L’Encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995 (comporte le texte du brouillon de Humani generis unitas)

Pollard(John) The Vatican and Italian Fascism, 1929-32, Cambridge, Cambridge University Press, 1985.

Robert(Michael), A History of Catholic Anti-Semitism. The Dark Side of the Church, New York, Palgrave Macmillan, 2008.

Valbousquet(Nina) Catholique et antisémite. Le réseau de Mgr Benigni, 1918-1934, Paris, CNRS Éditions, 2020.

 

Rechnitz : le massacre orchestré lors d’une fête nazie dans un château autrichien en 1945

Rechnitz : le massacre orchestré lors d’une fête nazie dans un château autrichien en 1945

Michel Levine UN CHATEAU EN AUTRICHE

Les marches de la mort

A la fin de la seconde guerre mondiale, en février 1945, le Reichsführer Himmler ordonne le retour vers l’Allemagne de tous les prisonniers des camps de concentration afin d’éviter leur libération par les Alliés et surtout, d’utiliser cette main d’œuvre dans les dernières usines d’armement en état de fonctionner.
Des colonnes se forment, se rejoignent parfois, pour constituer ce qu’on appellera les marches de la mort. Plus de 700.000 hommes et femmes empruntent les routes. Dans un état physique lamentable, sous-alimentés, atteints du typhus, parfois, ils progressent péniblement sous la surveillance de gardiens qui frappent et exécutent ceux qui s’croulent et les trainards. Plus d’un tiers d’entre eux y perdront la vie.

En mars, trente mille Schanzarbeiter (creuseurs de fossés) utilisés pour le renforcement du Sudostwall  (mur du sud-est )  partent à leur tour de Hongrie .
La frontière autrichienne passée, les nazis prélèvent parmi ces « creuseurs de fossés » un millier d’hommes qu’on entasse dans wagons de marchandise, direction la ville de Burg, dans le Burgenland, afin de les affecter aux travaux toujours en cours à la sous-section VI du Sudostwall.

A leur arrivée à Burg, le 24 mars 1945, s’opère un nouveau tri. Environ deux cents d’entre eux, jugés inaptes au travail   parce que trop vieux ou malades, sont réembarqués dans un train de marchandises en direction de la petite commune de Rechnitz. A l’arrivée en gare, les déportés s’extraient péniblement de leurs wagons, sous les coups de leurs convoyeurs, abandonnant derrière eux plusieurs cadavres.

Des nazis locaux les contraignent ensuite à monter dans les camions d’un entrepreneur de déménagements local. Sept voyages successifs les déposent, quelques kilomètres plus loin, dans une vaste grange à blé de briques rouges en forme de croix, isolée dans la campagne, qu’on dénomme le Kreuzstadl.

Exténués, malades, affamés ces hommes tentent de trouver le sommeil, sous l’œil de leurs gardiens. Ont-ils la force de s’inquiéter de leur sort ? Nourrissent-ils encore quelque espoir ?

La fête

Ce même 24 mars 1945 au soir, dans l’immense château du XIIème siècle qui écrase Rechnitz de sa masse, une soirée est donnée.

C’est une Gefolgschaftsfest (fête des fidèles) organisée par la maitresse des lieux, la comtesse Margit Thyssen Batthyany, désireuse de manifester sa reconnaissance à tous ceux qui, hébergés dans son château depuis octobre 1944, ont géré la construction de la portion du Südestwall située à proximité.

Dans les grandes salles luxueusement décorées, on boit et on danse au son d’un accordéon. Quelques travailleurs volontaires venus de Vienne, du Bas-Danube et de Styrie,  côtoient des dignitaires de la Gestapo, du parti nazi, de la S.A et de la SS, ainsi que des membres des jeunesses hitlériennes et des responsables de l’organisation Todt.

Beaucoup se chargeaient jusqu’ici de l’acheminement et la surveillance des les allées et retour des déportés qui, il y a quelques jours encore, s’entassaient la nuit dans les caves et les écuries du château.

Au petit-matin ils montaient dans les camions qui stationnaient dans la cour du château et une journée de travail commençait, sous les coups et parfois les exécutions sommaires.
L’avancée soviétique rendant leurs bras inutiles, ils viennent d’être renvoyés dans les camps surpeuplés de Mauthausen et de Gunskirchen.

Par l’animation suscitée par cette fête, la comtesse Margit tient aussi à montrer qu’à la différence de bien des responsables nazis qui ont déjà fui la région, elle est toujours présente et ne quittera qu’au dernier moment le château qui l’a vu naitre il y a 35 ans.

A Rechnitz, beaucoup d’habitants louent la générosité de la « dame du château «  également  réputée pour sa passion de la chasse, qu’elle assouvit jusqu’à participer à des safaris africains. Mais ce qui fait sa renommée au niveau national, ce sont ses haras.
L’Autriche tout entière l’a admirée quand trois ans auparavant, l’un de ses chevaux a remporté le Derby national à Vienne - des photos de presse la représentaient alors, radieuse et triomphante, entourée d’un groupe empressé de dignitaires nazis.

Son mari Ivan, qui préside la fête à ses côtés, est un aristocrate de pure souche : il appartient à la noble lignée hongroise des Batthyány qui depuis le XIVà siècle, a fourni au pouvoir royal une multitude de chefs de gouvernements et de princes de l’Église.

Au XVIème siècle, ils ont construit et habité le château entouré d’un millier d’hectares de terres  A partir de 1871, la propriété est passée de main en main avant que  le père de Margit, Heinrich Thyssen, membre de la puissante dynastie industrielle allemande, la rachète en 1906 à ses propriétaires désargentés.

En 1933, il en fait don au couple Margit-Ivan en 1933, faisant ainsi revenir ce précieux bien dans le giron d’une famille Batthyány elle-même également impécunieuse.

Alors que la fête bat son plein, un invité, Franz Podezin, responsable du sous-secteur VI du Südostwall et officier SS chargé de la police des frontières, apprend par un coup de téléphone la présence du petit groupe de déportés parqués dans le Kreuzstadl, situé dans le domaine du château .

Il prend contact avec le régisseur Hans-Joachim Oldenburg, avant de dévoiler la nouvelle à quelques invités. Conciliabules et discussions s’ensuivent alors dans une pièce écartée. Puis des armes et des munitions sont remises à une quinzaine d’hommes. Ceux-ci sortent dans la nuit et montent dans des voitures qui prennent la direction de la grange.

Les crimes

Quand les véhicules s’immobilisent à proximité du Kreuztadl, ils semblent être attendus. Les 180 déportés qui l’occupaient, extraits de la grange par leurs gardiens, sont en train d’achever de creuser une longue fosse rectiligne.

L’arme au poing, les nouveaux venus séparent les déportés en en mettant dix-huit à l’écart. Puis ils donnent l’ordre au groupe restant de de s’aligner sur le bord de cette fosse, d’ôter leurs vêtements et de s’agenouiller, le dos offert. Les prisonniers obéissent, ne parlent pas, ne réagissent pas, ils connaissent déjà le rituel de leur mort

Chacun d’eux reçoit une balle dans la nuque, parfois une rafale.  Les corps basculent dans la fosse. Ordre est donné à ceux qui ont été épargnés de recouvrir de terre le corps de leurs compagnons. Cette tâche accomplie, ils attendent que les balles les atteignent à leur tour. Mais les exécuteurs, les abandonnant sur le terrain, montent dans leurs voitures et repartent en direction de la fête.

Dès lendemain matin, le récit des évènements de la nuit s’est déjà répandu parmi les habitants de Rechnitz.

Le lendemain soir, nouvelle tuerie.

D’après certains témoignages, les dix-huit rescapés auraient quitté le Kreuzstadl sur ordre du SS Franz Podezin, l’ordonnateur des crimes de la veille. Entassés dans une carriole conduite par le cocher du château, qui en témoignera devant la justice, ils sont conduits à l’abattoir municipal.

Arrivés à destination, ces hommes qu’on désignera plus tard sous le terme de « groupe des pelleteurs » (Zuschauflerkommando) sont contraints de creuser leurs  propre tombeau  avant d’être abattus à leur tour, peut-être par les assassins de la veille.

Quatre jours plus tard, les 29 et 30 mars, après de violents combats, les troupes soviétiques s’emparent de Rechnitz

Le château, ravagé par les obus d’artillerie suivis d’un incendie, a pratiquement disparu. Quelques ruines en sont encore visibles de nos jours, dont le début d’une arche sur lequel quelqu’un a inscrit en lettre noirs « SHALOM »

Les corps

Début avril 1945, un lieutenant de l’armée rouge en poste à Rechnitz entend parler d’exécutions sommaires qui se seraient produites près de l’abattoir municipal. Soucieux de savoir ce qui s’est passé – s’agissait-il de soldats soviétiques ? - il fait procéder à des fouilles.  Dix-huit corps sont déterrés, un procès-verbal est établi, les cadavres sont ré-ensevelis et la fosse refermée.

Le 12 avril, le journal de l’armée soviétique Gwardejesz publie un article décrivant la découverte par l’armée d’occupation soviétique de 21 fosses dans la campagne de Rechnitz, chacune contenant dix à douze corps soit un minimum de deux cent dix cadavres. S’agit-il des victimes du premier massacre au Kreuzstadl ?

Ensuite vient le silence. C’est la paix, on oublie les mauvais moments et les corps ensevelis.

Six ans plus tard, en 1951, un rapport de gendarmerie consigne la présence de deux fosses sur le territoire de la commune, contenant au total environ 200 cadavres en très mauvais état de conservation. Cette découverte se trouve située dans une zone que la population a baptisée du terme pour le moins particulier de « jardin des juifs »(Judengartl) .

Selon la loi, la municipalité se trouve dans l’obligation d’offrir une sépulture digne à ces corps. Dans cette perspective, des travaux de clôture sont entrepris. Mais le temps passe, les clôtures disparaissent et les terres sont labourées. Nouvelle période d’oubli.

Mais les corps enfouis ne vont pas disparaitre des mémoires.

Quinze ans plus tard, en 1965, dans un rapport destiné à l’administration du district d’Oberwart, la municipalité de Rechnitz mentionne en effet l’existence de deux fosses communes recouvertes de terre dans des camps proches de la ville.

Dans les archives de l’Etat du Burgenland, on découvrira par la suite une note manuscrite portant ces mots : « A l’occasion d’une visite sur place, il a été constaté que les deux fosses n’existent plus La municipalité s’engage à les rechercher «

Alors que dans d’autres villes du Burgenland qui ont vécu de tels massacres, les corps ont été retrouvés avec l’aide active des habitants, il semble évident qu’à Rechnitz et dans la campagne avoisinante, une telle volonté commune est loin d’habiter les esprits

Il faudra attendre l’année 1970 pour qu’après de longues démarches infructueuses, la commission allemande des sépultures de guerre (VDK) mandatée par le ministère fédéral de l’intérieur, parvienne enfin à faire exhumer les 18 corps du « groupe des pelleteurs « découverts et ré-ensevelis près de l’abattoir en 1945 par l‘armée soviétique.

Par l’examen entrepris alors, on découvre que parmi eux, trois sont porteurs de plaques d’identification de l’armée hongroise. Sans doute s’agit-il de soldats juifs qui, privés dès le début de la guerre du droit de combattre, ont été versés dans des unités de service puis envoyés dans le camp de Koszeg/Gun.

Ces trois-là seront enterrés au cimetière militaire de Mattersburg tandis que leurs compagnons de misère et de religion seront inhumés au cimetière juif de Graz-Wetzl, Incident significatif : pendant ces fouilles, le directeur des recherches Horst Littmann découvrira sur le pare-brise de sa voiture un message, bien sûr anonyme, l’incitant à cesser son travail s’il ne veut pas
« rejoindre les cadavres qu’il cherche… »

Malgré des fouilles approfondies dans la campagne environnant le Kreuzstadl, les cadavres de la première tuerie demeurent introuvables. Ils le sont encore de nos jours.

Devoirs de mémoire

Là encore, à la différence des communes du Burgenland où s’édifient des monuments destinés à rappeler les crimes commis, rien de tel ne se produit à Rechnitz. Les démarches menées par des associations de déportés se heurtent à un mur. En 1987, Hans Anthofer, un journaliste engagé dans la lutte antifasciste, lance une campagne d’appel à signatures pour que soit enfin érigé un mémorial rappelant le massacre du Kreuzstadl.

En 1991, enfin, dans la commune-même est créée l’association RE.F.U.G.I.U.S  qui se fixe comme mission de lutter contre l’oubli et d’organiser des manifestations culturelles de sensibilisation. Deux ans plus tard, les fonds provenant d’une collecte qu’elle a initiée sont remis à l’association fédérale des organisations culturelles juives , permettant l’achat de la grange et du terrain qui l’entoure. En revanche, le projet de l’association d’une maison d’accueil pour réfugiés est fermement rejeté par le conseil municipal sous le prétexte que cela pourrait nuire au tourisme.

Enfin, le 25 mars 2012, le site du Kreuzstadl, devenu un   Mahnmal  aménagé par l’artiste Wolfgang A.Horwath, est inauguré par le président de la république autrichienne Heinz Fischer, Lors de son intervention, il  exprime le désir que  tout soit mis en œuvre pour  retrouver les corps ensevelis.

A cette époque, pourtant, des personnalités politiques d’extrême droite clament que ce massacre n’a jamais eu lieu et dénoncent un « mythe du Kreuzstadl » qui ne serait  rien d’autre, pour eux, qu’une fake news …

De nos jours, à Rechnitz, quelques signes symboliques rappellent les crimes passés. Près de l’emplacement de l’ancien abattoir municipal se dresse depuis 2019 la statue Der Wächter (le veilleur) d’Ulrike Truger, symbolisant le devoir de vigilance face à tous les signes annonciateurs de l’oppression. Aux alentours des murs de briques de la grange, on peut contempler les œuvres de deux sculpteurs contemporains, Kosso Eloul, auteur de la « flamme éternelle » de Yad Vashem et Karl Pranti.

Sur la stèle de granit cubique crée par ce dernier en 1995, les visiteurs déposent souvent des cailloux en hommage aux morts, selon la tradition hébraïque.  A proximité, visiteurs et groupes scolaires peuvent emprunter depuis 2012 un « chemin de mémoire » où des panneaux successifs plantés en terre retracent par des textes et des photos la construction du Südostwall, les exécutions des déportés hongrois à Rechnitz ainsi que la souffrance des victimes des « marches de la mort » et de tous les camps d’extermination.

Amère justice

Dès le début de l’instruction, consacrée à la fois à la tuerie de la grange et celle de l’abattoir, les magistrats ouvrent trois procédures successives qui se heurteront chacune aux mêmes obstacles.

Tout d’abord, il y la mauvaise volonté des autorités du Burgenland et le silence obstiné des habitants de Rechnitz qui ne facilitent pas la constitution des dossiers.

L’instruction aboutit néanmoins en 1948 à l’inculpation de sept personnes pour assassinat. Cependant, parmi les nombreux témoins interrogés, deux d’entre eux manquent à l’appel, et ils sont de première importance. Le premier, Karl Muhr, l’un des invités de la fête, accusé d’avoir distribué les armes destinées au premier assassinat, est retrouvé mort d’une balle dans la tête dans le bois où il chassait, son chien tué à ses côtés.

L’étui de la balle, recueilli à quelque distance du corps et placé sous scellés, disparaît peu après de la gendarmerie de Rechnitz.

L’autre témoin, Nikolaus Weiss, un déporté qui affirmait avoir appartenu au « groupe des fossoyeurs » et s’être échappé avant la tuerie  pour se cacher chez des habitants de Rechnitz, a trouvé la mort au volant de sa voiture, qui mitraillée sur une route, a terminé sa course dans un fossé.

La disparition de ces témoins visuels de la tuerie modifie la nature de l’accusation qui ne poursuivra désormais les prévenus restants qu’au titre de   complicité d’assassinat.
Le 5 juillet 1948, deux d’entre eux sont acquittés – Stefan Beigelbeck, habitant de Rechnitz, et Hildegard Stadler, responsable des jeunes filles hitlériennes (B.D.M) et secrétaire de Franz Podezin, l’un des deux chefs des tueurs.

Cinq personnes restent à juger. Eduard Nicka, ancien Waffen SS et chef de district de la section VI du Südostwall, incriminé dans d’autres massacres commis dans la région, dont celui de Deutsch-Schützen-Eisenberg, postérieur de trois jours à celui de Rechnitz, est condamné à trois ans de prison pour complicité. Ludwig Groll, ancien maire d’Oberwart, à huit ans et Josef Muralter, chef de la sous-section VI du Sudostwall, à cinq ans. Tous seront bientôt amnistiés et reprendront leurs activités - Ludwig Groll, en particulier, occupera le poste de ministre de l’Etat du Burgenland.

Quant aux deux derniers inculpés, responsables principaux des tueries, Franz Podezin, l’officier SS, et Hans-Joachim Oldenburg, le régisseur du château, ils ont disparu dès le début de l’instruction. Podezin sera ensuite repéré en Afrique, employé par la société Hytec, liée au groupe Thyssen AG avant de réapparaitre en R.D.A, travaillant pour le compte des services secrets occidentaux.
Démasqué et arrêté dans ce pays, il purgera onze ans de prison et finira ses jours à Kiel. Joachim Oldenburg, lui, est vu en Argentine où il exerce ses talents d’ingénieur agricole dans une ferme appartenant à la firme Thyssengas. Bénéficiant des lois d’amnistie, il fera sa réapparition en  Allemagne fédérale, où il occupera les fonctions d’administrateur du domaine d’Obringhoven, autre possession du clan Thyssen.

A l’exception d’un bref témoignage, Margit Batthyany ne sera jamais sollicitée par les autorités judiciaires.

Faire revivre

Les massacres de Rechnitz ont inspiré les œuvres d’artistes de toutes les disciplines – littérature, théâtre, cinéma - qui s’emploient à faire sortir de l’oubli les moments les plus criminels de l’Histoire de leur pays, comme autant d’armes brandies contre les populismes en marche vers le pouvoir à travers toute l’Europe.

Face à ces destinées contraires, quel chemin politique va emprunter le pays de Freud et d’Eichmann ?


Ce texte est paru pour la première fois dans la revue Témoigner éditée par la Fondation d’Auschwitz.

Michel Levine — UN CHATEAU EN AUTRICHE

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Le Talmud des Survivants, par Michel Levine

 Le Talmud nouveau des Survivants, par Michel Levine

 Le Talmud des Survivants par Michel Levine

Histoire  ·  Mémoire

À la fin de la seconde guerre mondiale, la défaite du nazisme est célébrée dans le monde entier par des manifestations de joie.

Dans le même temps, des milliers de Juifs survivants des camps nazis sont regroupés en Allemagne, en Autriche et en Italie dans des structures provisoires qu'on appelle les camps
de « personnes déplacées » (Deplaced persons ou DP).

Leur situation matérielle y est très précaire, comme en témoigne la lettre que le président américain Harry Truman adresse au général Dwight Eisenhower le 31 août 1945, portant plus précisément sur les camps de DP situés dans le secteur d'occupation américain en Allemagne. Le Président s'y indigne des conditions de vie déplorables des juifs qui y résident certains même étant hébergés dans les lieux-mêmes où ils ont subi leur persécution, comme à Bergen-Belsen.

Si leur situation matérielle dans ces camps ne tarde pas à s'améliorer, beaucoup souffrent de leur isolement, d'un manque de vision sur leur avenir et de leur ignorance du sort de leurs proches. Ils sont aussi atteints par ce sentiment que leur propre survie constitue une injustice envers leurs compagnons morts à leur côté.

L'idée que Dieu les a abandonnés, qui les tourmentait pendant leur détention, demeure forte. Certains s'interrogent : qu'a fait Dieu pendant toutes ces épreuves, pourquoi est-il resté si silencieux, si lointain ? Et plus désespérément, comment croire encore à son existence ?

« De l'esclavage à la liberté, de l'obscurité à une grande lumière. »

Confrontés à ce désarroi, trois rabbins songent à venir en aide à ces âmes en peine.
Qui sont ces trois hommes de foi ?
Deux lituaniens : le premier, Samuel Abba Snieg, grand rabbin de la zone américaine d'occupation, était aumônier pendant la guerre.
Sa femme est morte à Dachau, où il a été également déporté.
Le second, Samuel Jakob Rose, lui aussi survivant de Dachau, exerce la fonction délicate de médiateur entre les populations juives des camps de DP et les instances administratives américaines.
Tous deux ont convaincu un troisième homme, un Américain, Philip Sidney Bernstein, d'adhérer à leur projet. Ce rabbin (réformé) de la zone américaine est conseiller auprès du gouverneur militaire (Milita Governo). Pendant la guerre, il a supervisé l'activité de ses 300 confrères intégrés aux forces armées.

L'idée qui guide ces trois rabbins est de faire appel à l'émunah. Ce terme hébreu exprime la confiance profonde et vivante en Dieu. C'est moins une affirmation abstraite ou dogmatique qu'un ressenti intérieur guidant les actes de la vie. Et le meilleur moyen de raffermir les consciences juives est de renforcer leur foi en leur proposant la lecture des livres saints (seforim).

Mais où les trouver ? Des centaines de milliers ont été dispersés, détruits ou brûlés.
Un contact est pris auprès de deux associations qui œuvrent dans les camps, le JDC (American Jewish Joint Distribution Committee) qui, outre qu'il organise des distributions de nourriture et de médicaments, contribue à la création d'écoles juives, et le Vaad Hatzalah, une organisation orthodoxe fondée en 1939 pour venir en aide aux rabbins et aux étudiants des yeshiva de Pologne et de Lituanie.

L'une de ses innovations a été la création de « synagogues ambulantes » parcourant les camps de personnes déplacées. Ces deux organisations impriment déjà quelques livres de prière, certes en nombre restreint, et leur expérience peut être précieuse.
Lors des réunions, la question se pose : quel ouvrage imprimer ? La réponse leur vient très vite à l'esprit : le Talmud.

Un livre né d'une catastrophe

À l'image du drame que représente la Shoah, le Talmud (littéralement, « l'étude » ou « l'apprentissage » en hébreu) est né d'une catastrophe : la destruction par les Romains du second Temple de Jérusalem en l'an 70 de notre ère, marquant le début de dix-neuf siècles de diaspora.

Les autorités rabbiniques décidèrent alors, pour la survie de leur foi, de réunir par écrit les diverses lois et préceptes qui la régissaient, jusqu'ici transmis oralement.
Ainsi se constitua un « temple portable » sous la forme d'un livre permettant au peuple Juif, malgré la dispersion et quel que soit le lieu, de continuer de vivre selon sa religion.

La première édition complète du Talmud fut réalisée à Venise entre 1519 et 1523 par l'imprimeur d'Anvers Daniel Bomberg. Elle comportait 63 traités sur 2 711 feuillets recto-verso, par la suite enrichie par l'édition de Vilna (1880–1886) établissant un standard universel.

Sous le règne nazi, la possession de tels livres était interdite en Allemagne et dans les pays occupés. Ils alimentaient les autodafés, au même titre que les œuvres des grands penseurs jugées contraires à l'idéologie dominante, que l'auteur en soit juif ou non.

Mais où trouver un exemplaire de l'édition de Vilna qui pourrait servir de modèle ?
Après de difficiles recherches, on trouve la trace de deux volumes imprimés dans cette ville au XIXe siècle, qu'on dit avoir été cachés en 1945 dans le monastère bénédictin de Saint Ottilien (Sankt Ottilien) au sud-ouest de Munich.
Après recherches, il s'avère que ces deux exemplaires se trouvent maintenant… à New York. Non sans difficultés, on réussit à les faire venir en Allemagne. Le travail peut désormais commencer.

Une course d'obstacles

La fabrication s'apparente à une course d'obstacles. Il faut d'abord trouver du papier, une masse de papier, alors que cette denrée est rationnée dans toute l'Europe et très recherchée, particulièrement par les gouvernements qui ont besoin de reprendre la production de livres de classe afin de remplacer ceux que les nazis ont imposés.
Il faut veiller particulièrement à la qualité du papier qu'on parvient à se procurer afin d'assurer la qualité de l'impression. On manque aussi des ingrédients nécessaires à cette impression encres et en particulier collodion.
Celui-ci est indispensable au transfert sur des plaques photographiques en zinc, au nombre de 1 800 pour chaque volume complet. Interdit pendant la guerre, le collodion n'est disponible que dans la ville de Zwickau dans la zone d'occupation soviétique.

Comme la guerre froide a commencé, Zwickau se refuse à toute assistance, si bien que la précieuse substance finit par être commandée aux U.S.A.

Parallèlement, la recherche d'une imprimerie en Allemagne s'avère ardue. Celles qui ont échappé aux bombardements sont rares, surveillées et prioritairement mobilisées, elles aussi pour des besoins administratifs et éducatifs.
Finalement, les autorités militaires américaines autorisent l'accès à une imprimerie, l'une des rares — difficulté supplémentaire — susceptibles de produire des ouvrages de grand format. Étrange retour des choses : cette entreprise est située à Heidelberg, berceau de la culture allemande mais aussi foyer culturel du nazisme.

Quant à l'impression, elle s'avère pour le moins problématique. Près d'un million de caractères hébraïques sont nécessaires, ce qui oblige les typographes — dont certains ont participé à l'édition de livres antisémites — à procéder à de nombreuses recherches pour retrouver des matrices anciennes, voire à en fabriquer de nouvelles.

Encore leur faut-il respecter la mise en page particulière du Talmud — un texte central entouré de commentaires. Pagination, justification, espacement, notes, constituent autant de problèmes.

C'est sous l'œil vigilant d'un comité rabbinique que le travail va s'effectuer. À la relecture des épreuves, de nombreuses erreurs sont corrigées, celles qui subsistent disparaîtront des ouvrages ultérieurs. Quant à la reproduction par photogravure, elle ne s'opère pas non sans difficultés, ne serait-ce qu'à cause des incessantes pannes d'électricité. Environ 500 exemplaires complets in-folio comportant 19 volumes chacun sortent finalement des presses.

Le Talmud des survivants

Ce Talmud portera désormais le nom hébreu de Talmud She'erit ha-Pletah qu'on pourrait traduire par « Talmud des survivants ». La page de couverture de chaque volume représente un camp de travail nazi entouré de barbelés ainsi qu'un paysage méditerranéen idyllique évoquant la Terre d'Israël. Quelques mots en hébreu donnent sens à ces images :
 « De l'esclavage à la liberté, de l'obscurité à une grande lumière. »

Le Comité mixte de distribution regroupant les divers organismes qui ont participé à l'opération décident, avec l'accord du gouvernement allemand, d'attribuer 40 exemplaires aux bibliothèques et institutions juives allemandes et de faire parvenir le reste à celles du monde entier, y compris en Palestine mandataire. Paradoxalement, ceux à qui il était à l'origine destiné ne sont plus en 1950 que 10 000 à 15 000, les camps de « personnes déplacées » s'étant progressivement vidés…

De nos jours, le Talmud de référence (nussach, ou texte fiable) est celui de Vilna, datant du XIXe siècle. Il est facilement accessible à tous, bénéficiant de l'apport de recherches savantes et des techniques les plus modernes, dont le numérique.

Le « Talmud des survivants », lui, ne figure plus que dans quelques musées et collections particulières. Pour autant, le souvenir du travail réalisé reste vivace dans les mémoires.
Cette transmission du savoir incarne la résilience du « peuple du livre » face à la Shoah et le signe de sa renaissance sur les ruines mêmes de sa souffrance.

Sources & bibliographie

Archives
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La maladie N°9, une fake news antisémite en 1920 de Michel Levine

La maladie N°9, une fake news antisémite en 1920 de Michel Levine

Michel Levine « La maladie N°9, une fake news antisémite en 1920 »

La trêve

Pendant la première guerre mondiale, la plupart des mouvements nationalistes antisémites, au nom d’une « Union sacrée » décrétée depuis le début des hostilités, changent de cible, passant du « youpin » au « boche » à l’instar de l’Action française dont le chantre Maurice Barrès, le «  rossignol des carnages »  comme le surnomme Georges Bernanos, en vient à célébrer les juifs tombés au champ d’honneur.   Cette trêve poursuivie dans les tranchées  trouve son illustration populaire par l’image doublement pieuse répandue dans les foyers français du rabbin aumônier Abraham Bloch présentant un crucifix à un soldat chrétien mourant avant d’être lui-même mortellement atteint.

Renouveau de la haine

 Au sortir de la guerre, les élections législatives de novembre 1919 portent au pouvoir une marée de nouveaux venus dans la politique dont beaucoup viennent de déposer l'uniforme - d'où le nom de Chambre " bleu horizon" donné à cette Assemblée.  Alliés aux forces de la droite profonde et à des radicaux par nature louvoyants, ces petits soldats de la politique constituent le Bloc national, un magma manipulé par Clémenceau et l’Action française.

Pour la première fois de son histoire, le mouvement de Charles Maurras, inspiré par la victoire aux urnes de Mussolini dont il estime la doctrine « jumelle » de la sienne, a surmonté son aversion pour les jeux électoraux de la Gueuse  pour  fait élire des candidats  dont il  a meublé l’esprit de son antisémitisme congénital, cette fois  remis au goût du jour par l’apport  du racialisme (ou eugénisme).

Les tenants de cette doctrine, Georges Vacher de Lapouge et Gustave le Bon, dignes héritiers de Gobineau, professent que l’humanité serait composée de races qu’ils classent selon un déterminisme où interviennent des critères physiques comme la forme du crâne.

Au premier rang se classerait l’aryen blond aux yeux bleus, tandis qu’au fond de la classe croupiraient les mauvais élèves, « asiatiques » ,« négroïdes » et juifs, accusés de corrompre la force et la pureté de la race aryenne

Qui sont donc dans la réalité ces êtres humains méprisés et honnis, arrivées par vagues  depuis la fin du siècle précédent ? Ils ont pour trait commun d’avoir fui la misère et les persécutions pour fouler enfin le sol de cette France idéale, patrie des droits de l’Homme, qui a émancipé les juifs et où l’on peut vivre comme un citoyen libre,
« heureux comme Dieu en France » Cette population que ses ennemis ne voient que sous la forme d’une masse humaine indéterminée, est en réalité parcourue de puissants mouvement intellectuels parfois opposés – « deux juifs, trois synagogues » dit un proverbe yiddish.

Les « judéo-bolcheviques »

A partir des années vingt, ces nouveaux venus vont aussi être les proies d’un antisémitisme d’un genre nouveau.
Au début des hostilités, l’opinion française était persuadée que le « rouleau compresseur russe »  allait écraser l’armée allemande.
La signature soudaine de la paix de Brest-Litovsk entre les deux pays a été vécue comme une trahison tandis que la prise du pouvoir par les soviets athées affolait les milieux catholiques et conservateurs, avant que les « rouges » n’aggravent leur cas en refusant de reconnaitre l’emprunt contracté par le tsar, entrainant la ruine de 1.600.000 petits épargnants français.

Le Bloc national profite de cette situation pour développer une croisade antibolchevique au cours de laquelle l’Union des Intérêts Économiques, puissante officine du patronat, fait couvrir les murs d’affiches représentant la face menaçante d’un présumé moujik, un couteau ensanglanté entre les dents.

En fait, ce nouvel antisémitisme est un avatar de celui développé au siècle précédent qui désignait   juifs et francs-maçons comme instigateurs de la Révolution de 1789. Tandis que des agitateurs "moscoutaires" sont à présent suspects de fomenter tous les mouvements sociaux et les grèves, les procès des mutins de la mer noire – ces soldats que Clémenceau a envoyés se faire tuer pour secourir les armées blanches de Denikine, - sont vécus comme une véritable provocation lorsque leur meneur André  Marty et  ses complices se voient traités en héros par les socialistes.
L’Action française affirme pour sa part que tous les chefs révolutionnaires russes sont juifs – alors qu’en réalité Trotski est bien seul…- et dénonce un nouvel ennemi de la France éternelle en la personne du « judéo-bolchevique » ou « judéo-marxiste »

Le fait que par une curieuse contradiction, le juif se voit attribué à la fois le rôle de « ploutocrate » capitaliste   et   d’ »hydre bolchevique » voué à sa destruction ne vient pas à l’esprit du mouvement maurassien, qui pourtant s’est attribué à lui-même le titre de «  parti de l’intelligence.
Sous le régime de Vichy le judéo-bolchevisme connaitra de beaux jours avec la création de la L.V.F (légion des volontaires français contre le bolchevisme) En 1944, « l’affiche rouge » clouant au pilori  un groupe  de résistants de la F.T.P- M.O.I. ne manquera pas d’indiquer l’origine juive de sept  de ces fusillés.

Les Protocoles

La parution en 1920 des Protocole des sages de Sion  fournit une manière de « caution historique » aux campagnes antijuives.
Cet assemblage de faux de bric et de broc décrivant par le menu un vaste complot juif international destiné à régner sur le monde, a été concocté en 1901 par la police secrète russe (l’Okrana) comme arme de combat contre les forces révolutionnaires, tout en offrant au bon peuple une nouvelle et bonne raison d’organiser des pogroms.

Les Protocoles ont été aussi utilisés comme arme par les Russes « blancs » pour justifier leurs nombreux massacres de populations juives ou encore affirmer que le massacre de la famille impériale à Iekaterinbourg, le 17 juillet 1918, aurait été un « rituel juif » .

Leur combat perdu, ces Russes « blancs » réfugiés en France ont continué de diffuser les Protocoles dans sa version originale avant que le pieux évêque Mgr.Ernest Jouin, grand admirateur du fascisme italien et fort apprécié d’un Vatican qui l’a bombardé pronotaire apostolique, n’en  édite le texte en français dans sa  Revue internationale des sociétés secrètes, aussitôt imité par le grand pamphlétaire antisémite Urbain Grohier. qui le publie  sous le nom de Protocole des Sages d’Israël.

Une édition modifiée paraît ensuite chez l’éditeur Bernard Grasset, futur grand pourvoyeur de thèses  collaborationnistes sous le régime de Vichy. Diffusé et traduit à des millions d’exemplaires de par le monde, les Protocoles seront souvent utilisés par des hommes de pouvoir sachant parfaitement qu’ils se réfèrent à un faux.
Ainsi Joseph Goebbels avouera dans son journal : « Je pense que Les Protocoles des Sages de Sion sont une supercherie […] je crois en la vérité intrinsèque, mais pas en la vérité factuelle des Protocoles »
En 1925, dans Mein Kampf, la Bible du nazisme et de l’antisémitisme, son idole Adolf Hitler consacrera dix-huit lignes à ce texte qui après sa prise de pouvoir en 1933, sera utilisé dans les écoles comme source d’endoctrinement.

Tandis que la dénonciation du péril « judéo-bolchevique » bat son plein, cette même année 1920 voit s’ajouter un antisémitisme d’une autre nature.

La peste juive

Au printemps 1920, des cas de peste sont signalés dans le vaste territoire de la « zone » qui ceinture Paris.
L’épidémie se répand parmi une population de cinquante mille exclus de la société dont huit mille étrangers récemment arrivés d’Europe centrale et orientale et du Maghreb, qui s’entassent, vivent et meurent dans un univers de cahutes, de roulottes et de taudis.

Les autorités  sanitaires parisiennes établissent rapidement   l’origine de l’épidémie : des rats porteurs de la puce atteinte du bacile se sont échappés quelques temps auparavant d’une péniche livrant une cargaison de charbon britannique dans les environs de Paris infectant  les populations proches, en particulier les chiffonniers   - sans que ces cas aient étés pour autant rapportés.

Dans le souci de ne pas inquiéter les populations, les autorités décident que cette infection portera le nom  de « maladie N°9 » numéro qui désigne la peste dans le classement du répertoire national des maladies contagieuse, tandis que l’opinion publique ne tardera pas à la baptiser «  peste des chiffonniers »

Pour l’éradiquer, la Préfecture de Paris réorganise le ramassage des ordures ménagères tandis que   des équipes sanitaires mobiles oeuvrent dans la capitale mais aussi à Pantin, Saint-Ouen, Bagnolet et Clichy, pour identifier les foyers suspects dans les lieux d’habitations et procéder à des désinfections.

En même temps est menée une campagne de soins par la pratique de la sérothérapie, mise au point en 1896 par le docteur Alexandre Yersin, découvreur de la bactérie de la peste, à laquelle s’ajoute bientôt la phagothérapie élaborée par son confrère pastorien, le docteur Felix d’Herelle.
Il s’avère bientôt qu’on est en présence d’une résurgence de la peste bubonique, qui offre l’intérêt d’être beaucoup moins mortelle que la peste pulmonaire et de portée très limitée, comparée à la terrible grippe « espagnole «  qui a causé  cinquante millions de morts pendant les hostilités et connait encore quelques "répliques"
La « peste des chiffonniers » , dernière affection de ce type que connaitra la capitale, n’entrainera que 34 décès avant de disparaitre pour refaire son apparition en 1945 en Corse.   

La rumeur

Dans un premier temps, l’opinion publique semble assez indifférente à la présence d’une maladie qui , tous comptes faits, ne frappe que  ces « invisibles « de la société que sont les   miséreux, étrangers, déclassés et autres marginaux,  entassés  et sales et donc quelque part responsables de leur malheur.
Mais bientôt, des articles se font l’écho de rumeurs alarmistes qui parcourent la capitale. Ainsi, Le Petit Bleu de Paris , subventionné par le Comité des Forges, désigne clairement les coupables dans son édition du 3 novembre :

« Les épidémies qui ont désolé, dans la suite des temps, certaines contrées de l’Europe, étaient dues à l’apport, par des Orientaux, du bacille de Yersin. Le danger qui nous menace aujourd’hui reconnait la même origine. »
Ces mystérieux asiatiques porteurs de germes le seraient aussi d’un mal, plus actuel : « Ces indésirables n’essaiment pas que des microbes, mais répandent, dans le bas peuple avec lequel ils prennent contact, les doctrines du bolchevisme défaitiste. »

Dans le numéro du 9 octobre du  Rappel , quotidien farouchement antigouvernemental, l’éditorialiste antisémite Octave du Mesnil  dénonce le «  laxisme » des pouvoirs publics :

« En attendant que M. de Rothschild ou M. de Reinach leur ouvrent leurs hôtels, ces misérables pouilleux s’entassent dans les garnis qu’ils transforment en foyer permanent d’infection. Comment les a-t-on laissé pénétrer en France ? Pourquoi les tolère-t-on à Paris ? (…) C’est partout le système de l’indifférence sous le régime de l’irresponsabilité.
Lorsque l’épidémie éclatera, on collera des affiches blanches, on fera des discours au Parlement, on présentera des rapports aux Académies ; les mercantis et nouveaux riches fileront à la Cote d’azur et les bons bougres au Champ de Navets  »

Sous les ors ternis de la République

Le 2 décembre 1920, le Sénat français tient sa deuxième séance extraordinaire de l’année consacrée à la peste qui frappe la capitale et la région parisienne.

Extraordinaire, cette séance l’est aussi par le flot de haine, de préjugés et de bêtise crasse que vont déverser les « sages » de la République.

Le renouvellement de janvier a vu, dans un élan comparable à celui qui a constitué la chambre Bleu horizon, les représentants des partis de droite doubler pratiquement leur score tandis que ceux des divers partis de gauche reculaient fortement. Jules-Louis Breton, nommé en janvier à la tête du premier ministère de l’hygiène, de l’assistance et de la prévoyance sociale créé en France, a pour mission de fournir des réponses aux interpellations des sénateurs.

C’est en vain que ce jeune ministre, ancien Dreyfusard classé « socialiste réformiste » et passionné de sciences, tentera de faire entendre la réalité des faits face à  une assemblée agitée de phantasmes.

Adrien Gaudin de Villaine ouvre le bal.  Connu pour ses positions anti-républicaines, ce baron politique de la Manche, collaborateur régulier de la Libre parole de Drumont, interpelle le ministre  :

«  Je viens signaler au Gouvernement , qui semble l’ignorer ou s’en désintéresser, le danger qui résulte, pour la santé de Paris, de l’invasion de certains quartiers de la capitale par des milliers d’indésirables venus d’Orient (…)  Paris et sa banlieue sont menacés, en ce moment, d’une contagion que les médecins, par un euphémisme élégant, appellent la maladie N°9, sans doute parce que cette maladie a été traitée dans le pavillon N°9 d’un hôpital de la banlieue de Paris. »

Le distingué sénateur, qui ignore encore la signification réelle de l’appellation N°9 alors que l’épidémie est en train de sévir, fait ensuite état d’une « enquête » menée par un de ses amis dans le 4ème arrondissement de la capitale Il décrit ainsi son enquête :

« partout  des gens aux aspects étranges, aux guenilles hétéroclites, au langage incompréhensible, flânant par les rues, sans occupation apparente, ou entassés dans de sordides demeures et dans une promiscuité honteuse, se disant Roumains, Hongrois, Russe, Polonais, en réalité tous juifs et parlant tous le « yiddish », ce patois hébreu compris de tous les juifs de l’univers.(…) J’ajoute que la mortalité infantile qui sévit à Paris est encore une conséquence  dans certains quartiers  de cette invasion d’exotiques : ils accaparent, en effet, un peu partout le précieux aliment. »

Cette nouvelle incongruité rendant les juifs responsables de la mortalité infantile parisienne est fort bien accueillie par une bonne partie de la Haute Assemblée, si l’on s’en réfère au procès-verbal de la séance qui porte les mentions : (Très Bien ! très bien ! à droite ).
Le sénateur termine son intervention par une menace explicite :

«  Nombre de Français en ont assez d’être traités en ourlaws dans leur propre patrie et je les en préviens charitablement –  les  juifs en font trop ! Ils croient sans doute arrivée l’heure prédite il y a quarante années par Dostoïevski ; ils pourraient bien, ici comme ailleurs, attirer sur eux de terribles représailles.
Monsieur le ministre, en venant aujourd’hui à cette tribune dénoncer le péril qui menace Paris, j’ai fait, une fois de plus, tout mon devoir, à vous de faire le votre » Le procès-verbal mentionne : (Très bien ! et applaudissements à droite, l’’orateur, en regagnant sa place, est félicité par ses amis)

Louis Dausset, sénateur de la Seine, ancien secrétaire de la Ligue de la patrie française, organisation antidreyfusarde et antisémite, exprime à son tour son inquiétude de voir ces juifs étrangers échapper aux lois de la République :

« Leur état-civil est extrêmement incertain. Contrôle difficile ! Nous avons fait à ce sujet enquête sur enquête. Leurs papiers sont écrits en caractères grecs, hébraïques, cyrillique même, et, les agents ne peuvent, bien entendu, déchiffrer leur identité(sourires.) Le procès-verbal mentionne : (Plusieurs sénateurs. C’est de l’hébreu ! » (Rires)

Le représentant du Maine et Loire Dominique Delahaye, qui lui succède, grand pourfendeur de la franc-maçonnerie, s’affirme partisan d’une politique « à poigne » :
«  Tout à l’heure, M. le ministre de l’intérieur me disait qu’il avait expulsé 11.523 étrangers. C’est bien, mais sur quelques centaines de mille, ce n’est pas assez. »
Il propose donc une mesure innovante : « Un premier mode de contrôle consisterait, puisque vous ne pouvez pas les épouiller, à leur faire verser une certaine somme en entrant ; après quoi, on les astreindrait à un tribut continuel. »
Sans doute le sénateur ignore-t-il qu’il propose de revenir à  une fort ancienne pratique…

Face à cette débauche quelque peu nauséabonde  de « paroles libérées » le sénateur classé « gauche démocratique » de la Loire Fernand Merlin, tente avec calme et modération de ramener le débat au vrai problème, celui de l’hygiène sociale et de la prophylaxie dans la capitale, en prenant soin de séparer maladie et présence d’étrangers.
Il réplique à Gaudin de Villaine - non sans une certaine dose d’humour lorsqu’il fait allusion à son « langage nuancé » -   qu’au cours de l’été dernier,  la peste a été signalée, non seulement à Paris, mais dans les grandes capitales d’Europe et ajoute en maniant l’euphémisme. :  M.Gaudin de Villaine a parlé des individus suspects. Il a, je crois, en s’appuyant sur des documents qui ne reflètent pas toujours la réalité, exagéré le rôle de contagion de ces individus.

Le sénateur radical François Albert qui lui succède tente également de faire barrage aux rumeurs empoisonnées : «  Je ne crois pas, je tiens à l’affirmer, qu’il y ait eu pour Paris un danger quelconque, étant donné  que le nombre des cas a été très restreint  et que quatorze morts  dans une agglomération aussi importante ,n’ont pas de quoi nous effrayer «

Quand en fin de séance, le ministre de la santé Jean-Louis Breton propose des mesures en faveur des démunis exposés aux dangers sanitaires, le sénateur Gaudin de Villaine toujours obsédé par son désir de fermer les frontières, réplique aussitôt :
« Vous parlez toujours de guérir. Il vaudrait mieux prévoir. Vous envisagez les moyens de guérir la maladie qui est à nos portes. Il fallait fermer la porte, voila toute la question ! »

Une presse respectueuse

La presse d’information se contente dans son ensemble de reprendre quelques-uns des propos échangés lors de cette séance si particulière, sans qu’ils fassent pour autant les titres des premières pages ni ne suscitent d’émoi particulier.
Le Petit Parisien , journal qui se prétend apolitique mais soutiendra plus tard le régime mussolinien, souligne la portée de l’interpellation de Gaudin de Villaine affirmant que les étrangers vivent sans être l’objet de la moindre surveillance .
En revanche, le journal antiparlementaire Le Matin du 7 décembre choisit la voie de la raison en donnant la parole au bactériologiste Emile Roux, de l’Institut Pasteur  :

«  A mon avis(…) l’explication donnée (de Gaudin de Villière) est complétement fausse.
On pourrait en fournir de nombreuses preuves ; et notamment le fait que les rares cas de peste bubonique constatés ne sont nullement produits parmi les immigrants incriminés au Sénat. Il est infiniment probable, d’après les enquêtes faites, que la maladie aujourd’hui a peu près jugulée, dites-le bien, a été apportée dans la banlieue nord de Paris par des rats pesteux venus avec les péniches qui nous apportent le charbon anglais. »

Des rats britanniques…voilà qui risquerait de mettre à mal l’image fantasmée d’une horde sauvage de juifs errants surgis des sombres contrées asiatiques pour diffuser le virus…mais l’ensemble de la presse ne prend pas en compte cet élément particulier -  seule  se permet de le relever La Tribune juive du 24 décembre  :

«  Nous sommes convaincus que les antisémites n’auront pas le courage d’avouer leur erreur et de cesser de faire campagne contre les Juifs malades de la peste. Ils sont dans le dilemme suivant : 1/Ou déclarer que les rats anglais sont d’origine juive.2/ Ou bien annoncer que le professeur Roux a un entourage juif. Le microbe de l’antisémitisme ne pardonne pas. La peste est plus facilement guérissable ».

Le marais politique

Les partis politiques réagissent peu dans leur ensemble.

Le Bloc national applaudit des deux mains aux propos incendiaires exprimés au Sénat, sans nul doute influencé par les positions de son chef de file, le « Père la Victoire ». Depuis 1917, Clémenceau est en effet en proie à une furie antisoviétique qui l’entraine à ces vitupérations dont il a le secret.

Après les émeutes de Petrograd de 1917, réprimées par le gouvernement Kerenski,   son journal L'homme enchaîné du 21 juillet 1917 dénonçait un prétendu complot germano-léniniste dirigé dans l’ombre par des Juifs dissimulant leurs véritables patronymes :
« Voici comment se nomment les principaux maximalistes du soviet de Petrograd : Zinoviev s’appelle Apfelbaum , Trotsky, Bronstein ; Kamenev, Rosenfeld […] » Une partie de cette liste était  puisée  dans la Libre Parole de Drumont avec qui, pourtant, le Tigre  avait échangé des coups de feu lors de l’affaire Dreyfus…

Seuls les socialistes répliquent vraiment à la vague venimeuse. Leur organe Le Populaire, dénonce une « odieuse calomnie » qui consiste à utiliser la maladie N°9 comme arme dirigée contre une population de prolétaires cloués au pilori parce qu’étrangers.
Pour ce qui est de la gauche extrême, toujours empêtrée dans son anticapitaliste institutionnel, elle se désintéresse dans son ensemble  des  victimes juives présumées ploutocrates des attaques sénatoriales. Ce seront surtout des individualités ou des associations comme  la Ligue des Droits de l’Homme ou celle de l’Enseignements qui monteront au créneau.

Du bonheur comme contrefeu

Si la rumeur maligne engendrée par de la « maladie N°9 » ne modifie pas profondément le regard que les Français » de souche » portent sur leurs co-nationaux juifs, c’est sans doute que le terrain social n’y est pas spécialement favorable.
Le « tous unis » liant les citoyens de toutes confessions avant et pendant la guerre anime encore bien des esprits et le pays est surtout occupée à panser ses plaies.

La guerre a couté si cher en vie humaines, en destructions et privations,qu’à l’euphorie de la victoire se mêle l’amertume du deuil.

 Dès lors, cette maladie N°9 si peu mortelle est vécue comme insignifiant, comparée aux ravages combinés de la guerre et de la grippe « espagnole » outre que le domaine de la haine collective est encore pour quelque temps occupé par celle du « boche ».

Intervient aussi comme barrage à la rumeur criminelle une sourde résistance des esprits. Il ne s’agit pas d’un refus organisé, plutôtd’un rejet instinctif de cette petite guerre qui s’ajoute à la grande.
Cette période est aussi celle dite des « années folles » où une jeunesse élevée dans la mort et le deuil exprime le désir violent d’échapper à la gloriole de la victoire et au nationalisme étouffant.
Elle exprime un ardent désir de respirer, de vivre, de connaitre d’autres mondes, de connaitre quelque chose d’autre à travers les plaisirs et les arts, loin de toutes ces haines intérieures cuites et recuites suscitées par cette impérieuse patrie à laquelle elle devrait encore se sacrifier.
Des femmes que la guerre à transformer en héroïnes ( dont les glorieuses munitionnettes) voient la paix, les renvoyer à leurs fourneaux et  le Bloc national criminaliser leur liberté d’avorter. Beaucoup s’émancipent alors en libérant leurs corps corsetés, en se coupant les cheveux et en vivant leur vie à l’image de la « garçonne » célèbre et scandaleuse héroïne du roman de Victor Margueritte.

En mai 1924, les élections législatives voient la défaite du Bloc national et la venue au pouvoir du Cartel des gauches. Ce n’est pourtant qu’un répit de courte durée dans la fièvre  antijuive montante. Les années trente vont connaitre la prise de pouvoir par les dictatures en Europe et l’épanouissement des haines raciales indicibles conduisant à la Shoah.

Questions présentes

 On peut imaginer que de nos jours, une nouvelle épidémie du type « maladie N°9 » entrainerait un déferlement de peur et de haine à ce point amplifiée par les « réseaux sociaux » qu’elle atteindrait ces pics de folles flambées qu’ont connues les épidémies causées par le sida puis le covid. Léon Poliakov, lors d’un entretien en septembre 2005 avec Roger Droit, portait un regard lucide sur la situation : »
La seule chose qui aujourd’hui me paraisse certaine en ce qui concerne l’antisémitisme et le racisme, en Russie comme ailleurs, c’est que tout cela va continuer. Nous ne savons pas exactement sous quelle forme, nous ne sommes pas en mesure de dire précisément avec quelle intensité. Mais nous pouvons être convaincus que cela ne va pas cesser »

Ne cessera pas non plus, peut-on l’espérer, le combat obstiné des hommes et des femmes de bonne volonté contre l’empoisonnement des consciences.

L’auteur

Michel Levine est historien des Droits de l'Homme. Il est notamment l'auteur d'un ouvrage consacré aux grandes affaires de la Ligue des Droits de l'Homme (Affaires non classées. Archives inédites de la Ligue des Droits de l'Homme, Paris, Fayard, 1973). Il a aussi publié une enquête historique sur la répression des manifestations algériennes à Paris en octobre 1961 (Les ratonnades d'octobre. Un meurtre collectif à Paris en 1961, Paris, Ramsay, 1985, réédition Jean-Claude Gawsewitch Éditeur. 2001.

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LE SYNDROME K : Cette maladie imaginaire qui sauva des centaines deJuifs en Italie de Michel Levine

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Michel Levine.     «  LE SYNDROME K "

En guerre

En 1943, la guerre embrase le monde. En Europe, les armées de l’Axe reculent sous les coups de boutoir des Alliés. Ces derniers ont  ébarqué en Sicile en juillet et progressent vers le nord de la Péninsule au prix de durs combats.

Le régime italien, dont les troupes ont été défaites en Afrique du Nord, vit ses dernières heures. Le 25 juillet, mis en minorité par le Grand conseil fasciste, Mussolini est arrêté et son parti dissous.
Le nouveau gouvernement du maréchal Bodoglio prend des contacts secrets avec les Alliés et le 8 septembre, un armistice est signé. La réaction de Hitler est immédiate. Tandis que des parachutistes allemands délivrent Mussolini interné au Gran Sasso  des troupes allemandes avec des renforts venus d’Autriche et des Balkans occupent le nord et le centre du pays. Elles désarment et internent la plupart des soldats italiens qui s’y trouvent ( ceux-ci-seront déportés en grande partie en Allemagne

Le 10 septembre, les Allemands s’emparent de Rome malgré les efforts de la résistance locale. Le Feldmarschall Albert Kessselring établit son quartier général dans la capitale.
Avec l’aide de milices fascistes locales encore fidèles au Duce, il instaure un régime de terreur.

Le troc

Le 26 septembre, dans la prison de la via Tasso, où il torture des partisans antifascistes tombés sous sa coupe, le SS Herbert Kappler, chef de la Gestapo, convoque des représentants de la communauté juive de la ville.
Il leur  ordonne de lui remettre dans les trente-six heures cinquante kilos d’or, faute de quoi il organisera des déportations.
Après une collecte menée dans l’affolement, l’or lui est remis et envoyé à Berlin . Mais c’est un marché de dupe : en effet, Kappler a déjà prévenu Rudolf Hoess, commandant du camp d’Auswitz-Birkenau, qu’il allait lui faire parvenir un « chargement » de plus de 1.000 juifs destinés à faire l’objet d’un « traitement spécial » recommande-t-il.  Puis il organise la chasse aux Juifs.    

La rafle

A l’aube du 16 octobre, qu’on appellera plus tard le « samedi noir » (sabato nero) les soldats allemands encerclent plusieurs quartiers de Rome comprenant l’ancien ghetto, où une grande partie de la communauté juive vit confinée depuis le début de l’occupation  .
Plus de mille personnes sont arrêtées, dont 200 enfants.
Trois jours plus tard, ils sont convoyés vers Auschwitz-Birkenau. Seize d’entre eux survivront, mais aucun enfant.

Bien que cette rafle se soit produite « sous les fenêtres du Vatican », le pape Pie XII qui a pourtant condamné en 1937 le racisme hitlérien dans l'encyclique Mit brennender Sorge (« Avec une brûlante inquiétude »), demeure silencieux alors qu’il est directement informé de l’évènement, comme en témoignera la princesse Enza Pignatelli, qui vient d’assister à la rafle .

Cependant quelques Juifs parviennent à se soustraie à ce piège mortel, souvent  grâce à l’aide de citoyens romains.   Certains trouvent refuge dans des couvents ou des monastères, où ils sont exfiltrés de la ville, en particulier par le réseau de  Mrg. O’Flaherty , qui a participé auparavant à la collecte d’or imposée par les nazis .

D’autres empruntent le ponte Fabricio enjambant le Tibre pour rejoindre la  petite île de Tibérine (Isola Tiberina.)
Là, au cœur d’une luxuriante végétation, comme isolé des tourments du monde, se dresse un vieil hôpital datant du XV° siècle, tenu par l’ordre hospitalier espagnol Fatebenefratelli (« faites le bien,  frères »). Les fugitifs s’y réfugient, sachant qu’ils pourront bénéficier d’un secours.

L’hôpital

Giovanni Borromeo, le directeur de l’établissement est un fervent catholique, antifasciste de longue date. Pendant la Grande guerre, encore étudiant en médecine, il a servi comme infirmier.
Devenu médecin, il est parvenu en 1943 à exercer au sein de cet hôpital religieux qui présente à ses yeux un grand avantage : tenu par un ordre d’origine espagnole, il est considéré de ce fait comme  une zone d’extraterritorialité échappant aux contrôles des chemises noires de Mussolini.
Dès sa prise de fonction, Borromeo s’est allié à deux médecins. Le premier, Adriano Ossicini, avait déjà échappé à plusieurs reprises à la prison pour activités antifascistes.

Le second, engagé sous le nom de Vittorio Salviucci, pseudo de Vittorio Sacerdoti , avait  été exclu comme Juif  de l’hôpital d’Ancône ou il pratiquait.
Depuis le début de l’occupation nazie, ces trois hommes offrent une assistance médicale et parfois une cachette à des juifs de la ville ou à des blessés des groupes de partisans cachés dans les forêts avoisinantes.

Ils maintiennent un contact avec ces derniers grâce à un émetteur radio dissimulé dans les caves de l’hôpital. Ils correspondent en particulier avec le Fronte miitare clandestino du général Roberto Lordi, dont les partisans tiennent les abords de la capitale.

Dès l’arrivé des fuyards du ghetto à l’hôpital, Borromeo sait que les nazis qui les poursuivent ne vont pas tarder à se manifester. Il faut les soustraire au plus vite à ce danger.

Une semaine plus tard, en effet, les Allemands se présentent à l’entrée de l’hôpital.  Un sergent SS et quatre hommes exigent d’inspecter les lieux.  Borromeo se propose naturellement de les guider.  A sa suite, le groupe arpente les couloirs. 

Après quelques vérifications d’identité qui ne révèlent aucun suspect, le groupe arrive devant deux portes fermées, marquée hommes pour la première, femmes et enfants pour la seconde. Une autre inscription est très visible : Morbo di K.  (maladie K.)
Borromeo leur explique que ce terme désigne une atteinte neurologique mortelle, très contagieuse dont il énumère les symptômes, qui vont de la simple toux à l’asphyxie.

De l’autre côté de la porte, dans leurs lits, les fuyards du ghetto s’appliquent selon les consignes à tousser le plus fort possible pour justifier leur atteinte par ce mal…qui est dans la réalité une pure invention de l’équipe de médecins, destinée à les soustraire à toute intrusion allemande, avec la complicité du personnel et des moines du monastère.

Les Allemands hésitent. Peuvent-ils risquer de contracter une si terrible maladie simplement pour rechercher quelques Juifs, d’autant que dans leur esprit nourri de  la propagande nazie rôde sans doute l’idée que le juif est porteur de maladies susceptibles  de s’attaquer aux Aryens. Aussi font-ils finalement demi-tour.

Le subterfuge a réussi.

Après le départ des visiteur, Borromeo et ses amis parviendront à faire quitter les lieux à leurs malades imaginaires. Mais bien vite, d’autres fugitifs leur succèderont, dont les dossiers porteront l’indication à l’encre rouge Morbo di K. Autant de personnes en danger dont l’hôpital assurera la vie sauve puis l’acheminement vers des lieux plus sûrs.

 Le 4 juin 1944, les troupes américaines entrent dans Rome, faisant de la ville la première capitale européenne libérée des forces de l'Axe. Les camps de concentration mussoliniens, dont certains sont ouverts depuis les années vingt pour les opposants politiques, sont enfin vidés. Huit mille Juifs y ont trouvé la mort,

Ce qui est très peu comparé à certains pays comme la France, où leur nombre total a atteint environ 76.000.

Le docteur Borromeo, après avoir occupé le poste de conseiller à la santé de la municipalité romaine, mourra dans les murs de son hôpital le 24 aout 1961.  Il sera reconnu en 2004 "Juste parmi les nations".

De nos jours, à l’entrée de l’hôpital Fatebenefratelli est scellée une plaque commémorative. On peut y lire ces quelques mots :

« Ce lieu a été une lumière dans les ténèbres de l’holocauste. Notre devoir moral est de nous souvenir de ces héros afin que les générations futures puissent les connaître et en prendre la mesure »

Sources °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Bibliographie 

Jennings(Christian) Syndrome K : How Italy resisted the final solution. The history press. 2022

Kertzer(David.I) Le pape et Mussolini.Editions les Arènes. Paris 2016

Poliakov(Léon) Bréviaire de la haine. Calmann-Levy 1951

Zucotti(Suzan) The Italians and the Holocaust Persecution. Rescue and Survival. Basic books, New-York 1987.

Articles de presse et sites webb

Buscemi(Francesco) “K syndrome, the disease that saved,” History Today, 69; no.3, 2019.

Chartier(Sixtine) Pie XII face à la Shoah. La Vie. 15/07/2022Fisher (Howard) Syndrome K and the Fatebenefratelli Hospital. Hektoe International. Uppsala, Sweden 2021

Pima(Lauren) . “Le syndrome K, la maladie imaginaire qui a sauvé des juifs en 1943, cultea.fr, 2021.

Piot(Jean-Christophe) . “Morbo di K,” Histomède, esanum.fr, 2020.

"Le syndrome K, la fausse maladie qui a sauvé une centaine de juifs italiens en 1943" - Slate.fr (septembre 2023

"Le syndrome K, la maladie imaginaire qui sauva des Juifs en 1943" - Cultea (mai 2021)