Rechnitz : le massacre orchestré lors d’une fête nazie dans un château autrichien en 1945

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Rechnitz : le massacre orchestré lors d’une fête nazie dans un château autrichien en 1945

Michel Levine UN CHATEAU EN AUTRICHE

Les marches de la mort

A la fin de la seconde guerre mondiale, en février 1945, le Reichsführer Himmler ordonne le retour vers l’Allemagne de tous les prisonniers des camps de concentration afin d’éviter leur libération par les Alliés et surtout, d’utiliser cette main d’œuvre dans les dernières usines d’armement en état de fonctionner.
Des colonnes se forment, se rejoignent parfois, pour constituer ce qu’on appellera les marches de la mort. Plus de 700.000 hommes et femmes empruntent les routes. Dans un état physique lamentable, sous-alimentés, atteints du typhus, parfois, ils progressent péniblement sous la surveillance de gardiens qui frappent et exécutent ceux qui s’croulent et les trainards. Plus d’un tiers d’entre eux y perdront la vie.

En mars, trente mille Schanzarbeiter (creuseurs de fossés) utilisés pour le renforcement du Sudostwall  (mur du sud-est )  partent à leur tour de Hongrie .
La frontière autrichienne passée, les nazis prélèvent parmi ces « creuseurs de fossés » un millier d’hommes qu’on entasse dans wagons de marchandise, direction la ville de Burg, dans le Burgenland, afin de les affecter aux travaux toujours en cours à la sous-section VI du Sudostwall.

A leur arrivée à Burg, le 24 mars 1945, s’opère un nouveau tri. Environ deux cents d’entre eux, jugés inaptes au travail   parce que trop vieux ou malades, sont réembarqués dans un train de marchandises en direction de la petite commune de Rechnitz. A l’arrivée en gare, les déportés s’extraient péniblement de leurs wagons, sous les coups de leurs convoyeurs, abandonnant derrière eux plusieurs cadavres.

Des nazis locaux les contraignent ensuite à monter dans les camions d’un entrepreneur de déménagements local. Sept voyages successifs les déposent, quelques kilomètres plus loin, dans une vaste grange à blé de briques rouges en forme de croix, isolée dans la campagne, qu’on dénomme le Kreuzstadl.

Exténués, malades, affamés ces hommes tentent de trouver le sommeil, sous l’œil de leurs gardiens. Ont-ils la force de s’inquiéter de leur sort ? Nourrissent-ils encore quelque espoir ?

La fête

Ce même 24 mars 1945 au soir, dans l’immense château du XIIème siècle qui écrase Rechnitz de sa masse, une soirée est donnée.

C’est une Gefolgschaftsfest (fête des fidèles) organisée par la maitresse des lieux, la comtesse Margit Thyssen Batthyany, désireuse de manifester sa reconnaissance à tous ceux qui, hébergés dans son château depuis octobre 1944, ont géré la construction de la portion du Südestwall située à proximité.

Dans les grandes salles luxueusement décorées, on boit et on danse au son d’un accordéon. Quelques travailleurs volontaires venus de Vienne, du Bas-Danube et de Styrie,  côtoient des dignitaires de la Gestapo, du parti nazi, de la S.A et de la SS, ainsi que des membres des jeunesses hitlériennes et des responsables de l’organisation Todt.

Beaucoup se chargeaient jusqu’ici de l’acheminement et la surveillance des les allées et retour des déportés qui, il y a quelques jours encore, s’entassaient la nuit dans les caves et les écuries du château.

Au petit-matin ils montaient dans les camions qui stationnaient dans la cour du château et une journée de travail commençait, sous les coups et parfois les exécutions sommaires.
L’avancée soviétique rendant leurs bras inutiles, ils viennent d’être renvoyés dans les camps surpeuplés de Mauthausen et de Gunskirchen.

Par l’animation suscitée par cette fête, la comtesse Margit tient aussi à montrer qu’à la différence de bien des responsables nazis qui ont déjà fui la région, elle est toujours présente et ne quittera qu’au dernier moment le château qui l’a vu naitre il y a 35 ans.

A Rechnitz, beaucoup d’habitants louent la générosité de la « dame du château «  également  réputée pour sa passion de la chasse, qu’elle assouvit jusqu’à participer à des safaris africains. Mais ce qui fait sa renommée au niveau national, ce sont ses haras.
L’Autriche tout entière l’a admirée quand trois ans auparavant, l’un de ses chevaux a remporté le Derby national à Vienne - des photos de presse la représentaient alors, radieuse et triomphante, entourée d’un groupe empressé de dignitaires nazis.

Son mari Ivan, qui préside la fête à ses côtés, est un aristocrate de pure souche : il appartient à la noble lignée hongroise des Batthyány qui depuis le XIVà siècle, a fourni au pouvoir royal une multitude de chefs de gouvernements et de princes de l’Église.

Au XVIème siècle, ils ont construit et habité le château entouré d’un millier d’hectares de terres  A partir de 1871, la propriété est passée de main en main avant que  le père de Margit, Heinrich Thyssen, membre de la puissante dynastie industrielle allemande, la rachète en 1906 à ses propriétaires désargentés.

En 1933, il en fait don au couple Margit-Ivan en 1933, faisant ainsi revenir ce précieux bien dans le giron d’une famille Batthyány elle-même également impécunieuse.

Alors que la fête bat son plein, un invité, Franz Podezin, responsable du sous-secteur VI du Südostwall et officier SS chargé de la police des frontières, apprend par un coup de téléphone la présence du petit groupe de déportés parqués dans le Kreuzstadl, situé dans le domaine du château .

Il prend contact avec le régisseur Hans-Joachim Oldenburg, avant de dévoiler la nouvelle à quelques invités. Conciliabules et discussions s’ensuivent alors dans une pièce écartée. Puis des armes et des munitions sont remises à une quinzaine d’hommes. Ceux-ci sortent dans la nuit et montent dans des voitures qui prennent la direction de la grange.

Les crimes

Quand les véhicules s’immobilisent à proximité du Kreuztadl, ils semblent être attendus. Les 180 déportés qui l’occupaient, extraits de la grange par leurs gardiens, sont en train d’achever de creuser une longue fosse rectiligne.

L’arme au poing, les nouveaux venus séparent les déportés en en mettant dix-huit à l’écart. Puis ils donnent l’ordre au groupe restant de de s’aligner sur le bord de cette fosse, d’ôter leurs vêtements et de s’agenouiller, le dos offert. Les prisonniers obéissent, ne parlent pas, ne réagissent pas, ils connaissent déjà le rituel de leur mort

Chacun d’eux reçoit une balle dans la nuque, parfois une rafale.  Les corps basculent dans la fosse. Ordre est donné à ceux qui ont été épargnés de recouvrir de terre le corps de leurs compagnons. Cette tâche accomplie, ils attendent que les balles les atteignent à leur tour. Mais les exécuteurs, les abandonnant sur le terrain, montent dans leurs voitures et repartent en direction de la fête.

Dès lendemain matin, le récit des évènements de la nuit s’est déjà répandu parmi les habitants de Rechnitz.

Le lendemain soir, nouvelle tuerie.

D’après certains témoignages, les dix-huit rescapés auraient quitté le Kreuzstadl sur ordre du SS Franz Podezin, l’ordonnateur des crimes de la veille. Entassés dans une carriole conduite par le cocher du château, qui en témoignera devant la justice, ils sont conduits à l’abattoir municipal.

Arrivés à destination, ces hommes qu’on désignera plus tard sous le terme de « groupe des pelleteurs » (Zuschauflerkommando) sont contraints de creuser leurs  propre tombeau  avant d’être abattus à leur tour, peut-être par les assassins de la veille.

Quatre jours plus tard, les 29 et 30 mars, après de violents combats, les troupes soviétiques s’emparent de Rechnitz

Le château, ravagé par les obus d’artillerie suivis d’un incendie, a pratiquement disparu. Quelques ruines en sont encore visibles de nos jours, dont le début d’une arche sur lequel quelqu’un a inscrit en lettre noirs « SHALOM »

Les corps

Début avril 1945, un lieutenant de l’armée rouge en poste à Rechnitz entend parler d’exécutions sommaires qui se seraient produites près de l’abattoir municipal. Soucieux de savoir ce qui s’est passé – s’agissait-il de soldats soviétiques ? - il fait procéder à des fouilles.  Dix-huit corps sont déterrés, un procès-verbal est établi, les cadavres sont ré-ensevelis et la fosse refermée.

Le 12 avril, le journal de l’armée soviétique Gwardejesz publie un article décrivant la découverte par l’armée d’occupation soviétique de 21 fosses dans la campagne de Rechnitz, chacune contenant dix à douze corps soit un minimum de deux cent dix cadavres. S’agit-il des victimes du premier massacre au Kreuzstadl ?

Ensuite vient le silence. C’est la paix, on oublie les mauvais moments et les corps ensevelis.

Six ans plus tard, en 1951, un rapport de gendarmerie consigne la présence de deux fosses sur le territoire de la commune, contenant au total environ 200 cadavres en très mauvais état de conservation. Cette découverte se trouve située dans une zone que la population a baptisée du terme pour le moins particulier de « jardin des juifs »(Judengartl) .

Selon la loi, la municipalité se trouve dans l’obligation d’offrir une sépulture digne à ces corps. Dans cette perspective, des travaux de clôture sont entrepris. Mais le temps passe, les clôtures disparaissent et les terres sont labourées. Nouvelle période d’oubli.

Mais les corps enfouis ne vont pas disparaitre des mémoires.

Quinze ans plus tard, en 1965, dans un rapport destiné à l’administration du district d’Oberwart, la municipalité de Rechnitz mentionne en effet l’existence de deux fosses communes recouvertes de terre dans des camps proches de la ville.

Dans les archives de l’Etat du Burgenland, on découvrira par la suite une note manuscrite portant ces mots : « A l’occasion d’une visite sur place, il a été constaté que les deux fosses n’existent plus La municipalité s’engage à les rechercher «

Alors que dans d’autres villes du Burgenland qui ont vécu de tels massacres, les corps ont été retrouvés avec l’aide active des habitants, il semble évident qu’à Rechnitz et dans la campagne avoisinante, une telle volonté commune est loin d’habiter les esprits

Il faudra attendre l’année 1970 pour qu’après de longues démarches infructueuses, la commission allemande des sépultures de guerre (VDK) mandatée par le ministère fédéral de l’intérieur, parvienne enfin à faire exhumer les 18 corps du « groupe des pelleteurs « découverts et ré-ensevelis près de l’abattoir en 1945 par l‘armée soviétique.

Par l’examen entrepris alors, on découvre que parmi eux, trois sont porteurs de plaques d’identification de l’armée hongroise. Sans doute s’agit-il de soldats juifs qui, privés dès le début de la guerre du droit de combattre, ont été versés dans des unités de service puis envoyés dans le camp de Koszeg/Gun.

Ces trois-là seront enterrés au cimetière militaire de Mattersburg tandis que leurs compagnons de misère et de religion seront inhumés au cimetière juif de Graz-Wetzl, Incident significatif : pendant ces fouilles, le directeur des recherches Horst Littmann découvrira sur le pare-brise de sa voiture un message, bien sûr anonyme, l’incitant à cesser son travail s’il ne veut pas
« rejoindre les cadavres qu’il cherche… »

Malgré des fouilles approfondies dans la campagne environnant le Kreuzstadl, les cadavres de la première tuerie demeurent introuvables. Ils le sont encore de nos jours.

Devoirs de mémoire

Là encore, à la différence des communes du Burgenland où s’édifient des monuments destinés à rappeler les crimes commis, rien de tel ne se produit à Rechnitz. Les démarches menées par des associations de déportés se heurtent à un mur. En 1987, Hans Anthofer, un journaliste engagé dans la lutte antifasciste, lance une campagne d’appel à signatures pour que soit enfin érigé un mémorial rappelant le massacre du Kreuzstadl.

En 1991, enfin, dans la commune-même est créée l’association RE.F.U.G.I.U.S  qui se fixe comme mission de lutter contre l’oubli et d’organiser des manifestations culturelles de sensibilisation. Deux ans plus tard, les fonds provenant d’une collecte qu’elle a initiée sont remis à l’association fédérale des organisations culturelles juives , permettant l’achat de la grange et du terrain qui l’entoure. En revanche, le projet de l’association d’une maison d’accueil pour réfugiés est fermement rejeté par le conseil municipal sous le prétexte que cela pourrait nuire au tourisme.

Enfin, le 25 mars 2012, le site du Kreuzstadl, devenu un   Mahnmal  aménagé par l’artiste Wolfgang A.Horwath, est inauguré par le président de la république autrichienne Heinz Fischer, Lors de son intervention, il  exprime le désir que  tout soit mis en œuvre pour  retrouver les corps ensevelis.

A cette époque, pourtant, des personnalités politiques d’extrême droite clament que ce massacre n’a jamais eu lieu et dénoncent un « mythe du Kreuzstadl » qui ne serait  rien d’autre, pour eux, qu’une fake news …

De nos jours, à Rechnitz, quelques signes symboliques rappellent les crimes passés. Près de l’emplacement de l’ancien abattoir municipal se dresse depuis 2019 la statue Der Wächter (le veilleur) d’Ulrike Truger, symbolisant le devoir de vigilance face à tous les signes annonciateurs de l’oppression. Aux alentours des murs de briques de la grange, on peut contempler les œuvres de deux sculpteurs contemporains, Kosso Eloul, auteur de la « flamme éternelle » de Yad Vashem et Karl Pranti.

Sur la stèle de granit cubique crée par ce dernier en 1995, les visiteurs déposent souvent des cailloux en hommage aux morts, selon la tradition hébraïque.  A proximité, visiteurs et groupes scolaires peuvent emprunter depuis 2012 un « chemin de mémoire » où des panneaux successifs plantés en terre retracent par des textes et des photos la construction du Südostwall, les exécutions des déportés hongrois à Rechnitz ainsi que la souffrance des victimes des « marches de la mort » et de tous les camps d’extermination.

Amère justice

Dès le début de l’instruction, consacrée à la fois à la tuerie de la grange et celle de l’abattoir, les magistrats ouvrent trois procédures successives qui se heurteront chacune aux mêmes obstacles.

Tout d’abord, il y la mauvaise volonté des autorités du Burgenland et le silence obstiné des habitants de Rechnitz qui ne facilitent pas la constitution des dossiers.

L’instruction aboutit néanmoins en 1948 à l’inculpation de sept personnes pour assassinat. Cependant, parmi les nombreux témoins interrogés, deux d’entre eux manquent à l’appel, et ils sont de première importance. Le premier, Karl Muhr, l’un des invités de la fête, accusé d’avoir distribué les armes destinées au premier assassinat, est retrouvé mort d’une balle dans la tête dans le bois où il chassait, son chien tué à ses côtés.

L’étui de la balle, recueilli à quelque distance du corps et placé sous scellés, disparaît peu après de la gendarmerie de Rechnitz.

L’autre témoin, Nikolaus Weiss, un déporté qui affirmait avoir appartenu au « groupe des fossoyeurs » et s’être échappé avant la tuerie  pour se cacher chez des habitants de Rechnitz, a trouvé la mort au volant de sa voiture, qui mitraillée sur une route, a terminé sa course dans un fossé.

La disparition de ces témoins visuels de la tuerie modifie la nature de l’accusation qui ne poursuivra désormais les prévenus restants qu’au titre de   complicité d’assassinat.
Le 5 juillet 1948, deux d’entre eux sont acquittés – Stefan Beigelbeck, habitant de Rechnitz, et Hildegard Stadler, responsable des jeunes filles hitlériennes (B.D.M) et secrétaire de Franz Podezin, l’un des deux chefs des tueurs.

Cinq personnes restent à juger. Eduard Nicka, ancien Waffen SS et chef de district de la section VI du Südostwall, incriminé dans d’autres massacres commis dans la région, dont celui de Deutsch-Schützen-Eisenberg, postérieur de trois jours à celui de Rechnitz, est condamné à trois ans de prison pour complicité. Ludwig Groll, ancien maire d’Oberwart, à huit ans et Josef Muralter, chef de la sous-section VI du Sudostwall, à cinq ans. Tous seront bientôt amnistiés et reprendront leurs activités - Ludwig Groll, en particulier, occupera le poste de ministre de l’Etat du Burgenland.

Quant aux deux derniers inculpés, responsables principaux des tueries, Franz Podezin, l’officier SS, et Hans-Joachim Oldenburg, le régisseur du château, ils ont disparu dès le début de l’instruction. Podezin sera ensuite repéré en Afrique, employé par la société Hytec, liée au groupe Thyssen AG avant de réapparaitre en R.D.A, travaillant pour le compte des services secrets occidentaux.
Démasqué et arrêté dans ce pays, il purgera onze ans de prison et finira ses jours à Kiel. Joachim Oldenburg, lui, est vu en Argentine où il exerce ses talents d’ingénieur agricole dans une ferme appartenant à la firme Thyssengas. Bénéficiant des lois d’amnistie, il fera sa réapparition en  Allemagne fédérale, où il occupera les fonctions d’administrateur du domaine d’Obringhoven, autre possession du clan Thyssen.

A l’exception d’un bref témoignage, Margit Batthyany ne sera jamais sollicitée par les autorités judiciaires.

Faire revivre

Les massacres de Rechnitz ont inspiré les œuvres d’artistes de toutes les disciplines – littérature, théâtre, cinéma - qui s’emploient à faire sortir de l’oubli les moments les plus criminels de l’Histoire de leur pays, comme autant d’armes brandies contre les populismes en marche vers le pouvoir à travers toute l’Europe.

Face à ces destinées contraires, quel chemin politique va emprunter le pays de Freud et d’Eichmann ?


Ce texte est paru pour la première fois dans la revue Témoigner éditée par la Fondation d’Auschwitz.

Michel Levine — UN CHATEAU EN AUTRICHE

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