Découvrir les réserves ornithologiques d’Israël en remontant le fleuve Jourdain

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reservesisra.jpgArticle paru dans "National-Geographic"

© Gali Tibbon

En se promenant le long de la faille du Levant, en haute Galilée (Israël), on aperçoit parfois, dans le ciel et sur terre, des centaines de millions d’oiseaux. Que font-ils ici et où peut-on précisément les observer ?

« Une carte géologique, on peut lui faire dire ce que l’on veut. Kabdehu v’chashdehu [“respecte-la et suspecte-la”]. » C’est par cet adage que Charles, guide archéologue féru de philosophie orientale, m’accueille devant les montagnes rougeoyantes d’Édom qui surplombent le golfe d’Eilat, porte d’entrée sur les déserts du Néguev et du Sinaï.

L’index de Charles glisse sur la carte en relief, suivant la faille du Levant – une dépression intercontinentale qui traverse le Proche-Orient, de la Jordanie à la Turquie, en passant par Israël, le Liban et la Syrie.

C’est ici que les plaques tectoniques arabique et africaine se rencontrent. C’est également une étape pour plus de 500 millions d’oiseaux migrateurs qui l’empruntent deux fois par an : du nord au sud, à l’arrivée des frimas de l’hiver ; en sens inverse, aux premiers signes du printemps.

Évitant l’océan, ignorant les frontières et dessinant de grands V dans le ciel, plus de 450 espèces différentes – grues, perroquets, cigognes, canards, pélicans, hérons, aigles… – survolent cette faille longue de 1 200 km qui se transforme alors en autoroute bondée, avec ses aires de repos aussi nourrissantes qu’assourdissantes.

Nous décidons de remonter le cours du fleuve Jourdain jusqu’en haute Galilée afin de découvrir des réserves animalières et ornithologiques situées dans plusieurs parcs nationaux. Le périple commence par une incursion dans le Néguev, zone désertique où il tombe à peine 150 mm d’eau par an.

De chaque côté du macadam, des palmiers dattiers, des acacias, des tamaris (« arbres capables reserves2.jpgde vivre avec le souvenir de la pluie », plaisante Charles), puis un kibboutz spécialisé dans l’élevage de vaches laitières.

Plus de doute possible : comme l’annoncèrent les éclaireurs de Moïse, après quarante années d’errance dans le désert, je suis bien au pays « où coulent le lait et le miel »… de dattes !

La réserve de Hai Bar nous fait bientôt face. Des espèces vivant à l’époque biblique y ont été réintroduites dans la steppe désertique. Ce parc se visite en voiture, à l’abri des coups de bec d’autruches, de cornes d’antilopes ou de sabots de chevaux sauvages.

Depuis la partie pédestre grillagée, j’aperçois des léopards somnolant sur des branches d’acacias, une famille de fennecs au pelage brun et blanc, des chacals, des hyènes, des loups et des caracals. Il y a aussi des faucons pélerins, des vautours fauves et percnoptères, et des aigles qui, selon la légende, seraient à l’origine de la mort d’Eschyle.

Un de ces rapaces aurait en effet laissé tomber une tortue sur le crâne glabre du poète grec, pensant que c’était un rocher capable de briser la carapace de son déjeuner !

Pour rejoindre les hauts plateaux du Néguev, il faut bifurquer au kilomètre 101 de la route 90. Direction l’ouest et la route de l’Encens, classée au patrimoine mondial de l’humanité. Du IIIe siècle av. J.-C. au IIe siècle de notre ère, les Nabatéens empruntèrent ce chemin pour acheminer l’encens et la myrrhe du Yémen jusqu’aux ports méditerranéens.

Dans cette immense zone aride, le décor chromatique change. Des couches de sédimentation aux tons gris, brun, kaki et blanc surplombent les méandres d’anciens oueds. Nous arrivons dans la réserve naturelle de Makhtesh Ramon.

L’érosion y a creusé un gigantesque « cratère » en forme de cœur (40 km de long, 2 à 10 km de large, 500 m de profondeur), où ont été retrouvés des fossiles de dinosaures. Le choc visuel, sensitif, est puissant. Il y a encore quelques minutes, j’étais en 2013.

Désormais, me voici témoin de la création du monde. Tout n’est que silence. On se croirait sur la planète Mars ou dans le Grand Canyon, sauf qu’ici point de petits hommes verts ou d’Indiens surgissant d’une montagne escarpée.

Juste quelques lézards, des scorpions, des bosquets d’armoise, des tamaris buissonnants. Je comprends mieux pourquoi des millions d’oiseaux survolent ces lieux inhabités et paisibles.

Le lendemain, dès le lever du soleil, nous roulons vers le kibboutz Sde Boker (« le champ du matin »), résidence de feu le Premier ministre David Ben Gourion et point de départ pour le canyon d’Ein Avdat.

Laissant nos vélos à l’entrée de cet autre parc national, nous remontons à pied le lit de la rivière. Les bassins en terrasses constituent des abreuvoirs naturels pour les bergeronnettes et les traquets à queue noire.

Sous des ermitages de l’époque byzantine creusés dans la roche, je goûte à nouveau à la pureté de l’air, de l’eau, du calme que seuls les cris de rufipennes de Tristram viennent troubler. La randonnée se poursuit de l’autre côté du canyon, toujours en suivant la rivière et en nous aidant des marches taillées à même la roche.

La végétation redevient plus dense ; les arbres morts et séchés par le soleil font place à des feuillus, des roseaux, des palmiers, des cactées. Des bouquetins nous servent de guides tandis qu’une colonie de canards colverts nous encourage.

En début d’après-midi, Charles et moi empruntons la route 40, vers le nord-est du Néguev et l’oasis d’Ein Gedi. Celle-ci se situe à une encablure des rives de la mer Morte, le point le plus bas de la Terre, à 400 m sous le niveau de la mer.

Ein Gedi est l’une des plus importantes réserves naturelles d’Israël. Ses abondantes sources descendant des falaises du désert de Judée irriguent, toute l’année, les cultures attenantes. À proximité se trouvent les ruines de la ville antique d’Ein Gedi, ainsi que les vestiges d’une synagogue au sol de laquelle une mosaïque du ve siècle représente, déjà, des oiseaux.

En 1953, des jeunes se sont installés, bâtissant un kibboutz devenu célèbre pour son jardin botanique, îlot de verdure au milieu du désert.

Une promenade odoriférante au milieu des rosiers, des palmiers, des baobabs et des dizaines d’essences exotiques offre un prologue à la découverte de la réserve, en contrebas. Nous y cheminons près d’une heure pour atteindre les chutes du roi David, puis les cascades supérieures.

Sur les rochers, des familles de damans, sorte de gros lapins aux petites oreilles arrondies, musardent au soleil.

Rien de tel qu’une courte baignade dans l’eau fraîche d’une cascade avant de prendre la route vers le nord. En remontant la vallée du Jourdain sur seulement quelques kilomètres, le décor comme la végétation évoluent radicalement.

Avant de repartir vers les cieux africains, des pélicans prennent des forces sur le lac Hula. © Gali Tibbon

Avant de repartir vers les cieux africains, des pélicans prennent des forces sur le lac Hula. © Gali Tibbon

Tout n’est que verdure, alignement de serres maraîchères et fruitières, monastères grecs et bénédictins, mochavim (fermes collectives), rangées de panneaux solaires. Sur la route qui mène vers Qiryat Shemona, dernière grande agglomération avant la frontière libanaise, j’ai rendez-vous avec des milliers d’oiseaux pour ce qui constitue le point d’orgue de ce séjour : la réserve ornithologique d’Agamon Hula.

Cette étendue marécageuse et insalubre a été transformée, à partir de 1952, en un parc naturel, conciliant avec succès écologie, tourisme et agriculture. Témoins silencieux de cette évolution, seuls les buffles n’ont pas bougé.

Nous passons de longues heures à observer quelques-unes des 390 espèces d’oiseaux locataires des lieux. Des colonies de grues cendrées qui craquettent de concert, de minuscules martins-pêcheurs poursuivis par des faucons, des aigles pomarins, des hérons garde-bœufs, des pélicans, des alouettes, des cormorans et une grande variété d’échassiers et de canards cohabitent dans le lac central.

Au coucher du soleil, j’aurai droit aux sonores salutations d’oiseaux migrateurs repartant vers le sud et que j’aurais tant aimé accompagner.

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