Point de non-retour : comment les ultra-orthodoxes prennent l'État d'Israël en otage

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Point de non-retour : comment les ultra-orthodoxes prennent l'État d'Israël en otage

Entre émeutes anti-enrôlement, insultes contre un général de brigade et rabbins qui appellent à effacer le nom du chef d'état-major, la société ultra-orthodoxe montre un visage de plus en plus radical, encouragé en sous-main par ses propres représentants à la Knesset. C
e texte d'opinion dénonce sans détour la responsabilité conjointe de deux pouvoirs, rabbinique et politique, dans cette dérive, et pointe l'hypocrisie d'une coalition qui instrumentalise la Torah pour justifier l'injustifiable.
Un cri d'alarme qui réclame, plutôt que la résignation, une refonte profonde de l'intégration ultra-orthodoxe dans la société israélienne.
Nous avons atteint le point de non-retour

Il faut leur reconnaître ce mérite : quand les manifestants ultra-orthodoxes veulent se battre pour une cause, ce sont d'excellents soldats.
Aucun général, aussi humain soit-il, ne parvient à les arrêter, pas même le chef d'état-major Eyal Zamir. Aucune mission n'est trop grande pour eux.
S'il le faut, ils débarquent chez le commandant de la police militaire et terrorisent sa femme et ses enfants, contraints à l'évacuation par des dizaines de véhicules de police.
Si le rabbin donne seulement un signe, ils se ruent en masse chez un juge de la Cour suprême et se déchaînent comme des cosaques spoliés en plein pogrom.
Si l'ordre tombe, ils courent secouer la voiture de la médecin-chef de la police israélienne, une femme endeuillée, en pleine manifestation contre la loi sur l'enrôlement. Et si le rabbin Aryeh Yazdi ordonne d'effacer le nom et la mémoire du chef d'état-major, ils s'exécutent sans hésiter, sans confondre une seconde le sens propre et le sens figuré.

Une jeunesse dressée à obéir

Obéissants sans limite et fiers de l'être, ces jeunes émeutiers accomplissent leur tâche avec un zèle que nous, de l'extérieur, sommes incapables d'apprécier à sa juste mesure.
À cet âge, on suit le chef sans poser de questions, on se sacrifie pour exister, on est avide d'un mot d'encouragement, et l'on se sent grandi spirituellement après une nuit de plus dans une cellule infestée de cafards.
Ils ne descendent pas dans la rue pour se briser, mais pour se renforcer. Quand ils hurlent "nous mourrons plutôt que de nous enrôler", ils le pensent vraiment. C'est nous, et nous seuls, qui refusons de les croire.

Là où nous voyons des déserteurs interpellés, ils voient des otages tombés en captivité.
Là où nous parlons de blocages routiers et d'atteinte grave à l'ordre public, ils y voient une sanctification du Nom divin et une restauration de la couronne d'antan.
Là où nous voyons des insoumis, ils voient des justes cachés.
La foule ultra-orthodoxe, chauffée à blanc à Ashkelon, à Bné Brak, à Jérusalem et partout où se trouve une yeshiva, ne fait que parler la langue apprise de ses dirigeants.
Le rabbin Yazdi se nourrit abondamment des déclarations de ses proches alliés à la Knesset.
S'il entend le matin le chef du Shass Aryeh Deri fustiger la procureure générale Gali Baharav-Miara, la traitant d'"anarchiste" qui "brise la confiance du public" et de "véritable cheffe de l'opposition", simplement parce qu'elle a refusé d'effacer le chef d'accusation de corruption dans le procès Netanyahou, alors il est fort probable que ce même rabbin appelle le soir même à verser le sang symbolique d'un autre représentant de l'autorité.

Le feu vert de la Knesset

Et si, le lendemain de son discours incendiaire lors d'un rassemblement, il entend des députés du Shass tourner en ridicule le général de brigade Shay Tayeb, représentant de Tsahal invité à la commission des Affaires étrangères et de la Défense, il comprend qu'il s'agit là d'un feu vert pour poursuivre l'incitation, méthodiquement.

Le rabbin Yazdi n'est qu'un voyant lumineux sur le tableau de bord d'une machine politique qui ne s'arrête jamais, jour et nuit. Quand ce voyant clignote, c'est signe que des élections approchent. Ses oreilles sont ouvertes aux commandements divins, pas aux explications patientes sur l'illégalité de la loi gelant les arrestations des insoumis ultra-orthodoxes, ces explications venues pourtant d'un haut gradé de Tsahal lui-même :
"Il n'est pas possible qu'il n'y ait aucune application de la loi envers un seul groupe soumis à la loi sur le service de sécurité."

Deux juntas se partagent aujourd'hui l'emprise sur la société ultra-orthodoxe, l'une rabbinique, l'autre politique, et toutes deux resserrent leur étau sur la gorge de la société israélienne tout entière, sans la moindre intention de lâcher prise.
Elles connaissent parfaitement leur pouvoir sur les leviers de l'État, exploitent la fragilité politique de Netanyahou et épuisent jusqu'à la dernière goutte toutes les possibilités de marchandage coalitionnaire.

Là où Amir Ohana humilie le président de la Cour suprême, elles puisent l'inspiration pour s'en prendre à un autre juge. Là où l'on méprise les avis des conseillers juridiques, elles se portent volontaires pour les violer. Et chaque fois que deux mondes se heurtent, elles choisissent invariablement le rabbin Yazdi plutôt que le général Zamir.

Le "pour toi" ne ment jamais

Ce n'est pas un hasard si des figures du Likoud, comme la ministre des Transports Miri Regev, pourtant habituée des restaurants spécialisés dans des crustacés interdits par la loi juive, se montrent soudain en photo en compagnie de livres saints.
L'algorithme personnalisé ne ment jamais : quand les jeunes internautes qui la suivent tombent sur l'image d'une cour paisible où une pieuse femme voilée d'un fichu se penche sur le Houmach, on l'interroge sur la prière et elle répond en citant le livre du Deutéronome. Sans doute s'entraîne-t-elle déjà pour la course finale à s'accrocher aux cornes de l'autel.

Les membres de cette coalition, considérés par les ultra-orthodoxes eux-mêmes comme des profanateurs du chabbat en public, méprisent en réalité la Torah sacrée. Autrement, ils ne l'auraient pas traînée dans la prostitution, roulée dans le goudron de la violence et parée des plumes de la haine. En son nom, ils exigent qu'on efface le nom du chef d'état-major. En son nom, ils appellent à frapper et à blesser des Juifs. En son nom, ils réclament et obtiennent des budgets colossaux sans jamais offrir de contrepartie civique. En son nom, ils invoquent la solidarité mutuelle tout en envoyant les autres mourir à leur place. Et en son nom, ils légifèrent des lois qui n'ont plus rien de juif.

Un point de non-retour

L'étude quotidienne de la Torah est un idéal, une vision utopique rare et précieuse, mais elle ne correspond pas à la personne moyenne et raisonnable, qui a besoin d'un salaire et d'une activité pour subsister, physiquement comme psychiquement.

Sous la protection de responsables politiques dépourvus de vision au fil des années, et plus encore sous le gouvernement actuel, la société israélienne a atteint un point de non-retour dans sa relation avec le public ultra-orthodoxe. Un point à partir duquel il n'existe plus qu'une seule direction possible : remonter la pente.

Il faut ouvrir des écoles publiques dispensant un tronc commun d'enseignement, déconstruire de l'intérieur les croyances dominantes, encourager par des aides financières les familles ultra-orthodoxes dont un membre sert dans l'armée, financer des bourses d'études supérieures, créer des structures nationales pour intégrer hommes et femmes ultra-orthodoxes sur le marché du travail, et utiliser le levier budgétaire pour influencer leur motivation à servir.

Comme au cours des quatre dernières années, on découvre une fois de plus que l'État abandonne le meilleur de ses enfants entre les mains de commandants étrangers, au service d'une armée hostile à la sienne. La seule différence, cette fois, c'est que c'est nous qui la finançons.

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