Entretien exclusif avec Marc Gelman auteur du livre Le numéro de mon père

A La vitrine du Libraire, Actualités, Antisémitisme/Racisme, Coup de coeur, Culture - le - par .
Transférer à un amiImprimerCommenterAgrandir le texteRéduire le texte
FacebookTwitterGoogle+LinkedInPinterest
Le numero de mon père de Marc Gelman

Le numéro de mon père est peut-être l'histoire de la vie d'un fils d'un rescapé de la Shoah qui a fait de son père son idole, et de sa propre vie un champ d'expériences, plus exactement de résistance pour montrer à son père que lui aussi aurait pu survivre à Auschwitz ou peut-être celle d'un homme qui n'a pas eu le temps de dire  à son père qu'il n'y a pas besoin d'être enfermé derrière des barbelés pour être un survivant.

(sic)- « C ’est quoi le numéro sur ton bras ? » Et l’entendre me répéter une invention du genre
- « C ’est le numéro du coffre-fort », alors que je savais déjà, et qu'il savait déjà que je savais, mais qu’il lui était impossible de me le dire.

(sic)"Il savait seulement me dire que, gâté comme je l'étais, je serais certainement mort avec les autres enfants des familles de bourgeois Polonais à Auschwitz.Et puis le numéro de mon père me gâtait, alors je savais que je n ’irai pas à Auschwitz car bordel, c’est sûr qu’il ne voulait pas ma mort !"

(sic) Mais au cas où, je m’entraînais à la résistance, je ne finissais pas mes bonbons, je laissais du chocolat sous mon lit et n’y touchais pas pendant des semaines. J ’ai tout essayé, pour lui montrer que j ’aurais pu arriver à survivre, marcher plus vite que lui, finir mon assiette avant la sienne, me mêler de tout ce qui ne me regardais pas, mais cela n’a pas suffit."
----

j'ai voulu savoir ce que le livre ne dit pas. Ce que l'auteur sous son air affable, heureux de vivre et amoureux de la vie cachait avec pudeur. Ce que le père ne dit pas le fils l'écrira, dit-on.

Qui est ce personnage complexe qui semble s'amuser de la vie, sans que celle-ci ne la traverse vraiment ? Que se cache-t-il derrière ses mots, ses actes, ses sarcasmes quand il parle des femmes est-ce lui ou de son père qu'il s'agit ? Pourquoi avoir écrit ce livre alors que son héros ne le lira jamais ?

Je suis venue à la rencontre de cet auteur, Marc Gelman quelque part en Afrique où il séjourne et ses réponses m'ont interpellées et parfois bouleversées tout comme son livre.

Claudine Douillet : Vous avez écrit ce livre pour votre père ?

Jean-Marc Gelman : J’ai écrit ce livre comme la plupart des choses que je fais dans ma vie, sans avoir vraiment choisi de le faire.
C’est sorti comme ça, un moment d’ennui entre deux avions et ensuite un besoin d’achever une mission que j’ai acceptée sans pour cela être un écrivain ou même le prétendre.
J’avais accepté ce contrat tacite, il me fallait donc le remplir.Ce qui m’a poussé à continuer d’écrire c’est la surprise de pouvoir écrire, moi qui ne parle pas beaucoup et espère se faire comprendre sans en dire beaucoup. L’important était de pouvoir faire une introspection, sans pour autant faire un break dans ma vie. Ce n’est qu’une fois qu'on est à l'intérieur de soi, que l’on peut juger du pourquoi de ses actions et je voulais comprendre mes échecs et mes réussites par rapport au moment vécu pour mieux profiter du présent.

L’importance de mon écriture est de se faire juge de moi-même. Il n’y a pas d’objectivité sur le jugement de l’histoire et c’est au lecteur d’en tenir compte.

CD : Qu’est ce qui a été le plus difficile pour vous, écrire ou dire les choses à vous ou à votre père ?

MG : Dire à mon père ? Cela relève de la science-fiction.
Il n’y a jamais eu de dialogue entre nous, ni même de sentiments, exprimés en tout cas, et cela ne m’a pas manqué, Nous n'avons pas le regret de ce que nous ne connaissons pas.
Nos échanges portaient sur les attentes qu’un père pouvait avoir d’un fils.
Il m'a fallu apprendre à me dire les choses à moi-même , il m’a fallu du temps pour savoir ce que vouloir veut dire, tout me semblait possible,  je savais me contenter du chemin de ma vie et je n’ai jamais manqué de rien.

CD : L’opinion qu’il avait des femmes vous a fortement influencé durant votre vie, avez-vous voulu l’imiter, pour en quelque sorte lui ressembler ou étiez-vous d’accord avec lui via les expériences vécues ?

MG : Si l’on peut comparer la misogynie au racisme, comme cela en est le cas dans certaines cultures, en d'autres termes faire de la femme une sous race si toutefois les races existent, non ce n’était pas le cas pour mon père.
La misogynie de mon père n’était pas à ce niveau mais plutôt une misogynie d’un homme frustré et qui n’a sentit l’intérêt que lui portait les femmes qu’une fois qu’il est sorti de sa misère. Il voulait certainement me protéger de l’approche des femmes, moi qui était déjà bien loti dès mon adolescence. J’ai toujours voulu imiter mon père par compétition, mais je ne pense pas qu’il m’ait influencé par rapport à mon opinion des femmes.

Il a essayé de me convaincre quand il me sentait en danger mais ma réflexion était autre. Il y avait les femmes que je voulais conquérir et les autres. Celles que je voulais conquérir avaient tous les droits d’être elles. Les autres, celles qui vivent en parallèle je ne les vois pas différentes des hommes que cela soit en amitié ou dans le monde professionnel.

CD :  Vous parlez peu ou mal de votre mère, était ce aussi pour ressembler à votre père ?

MG : Non, plus pour me protéger. Je préfère toujours ne pas en parler. C’est plus facile de parler d’une personne qui a vécu un traumatisme pour expliquer son comportement dérangeant que d’une personne qui apparemment a eu une vie normale et dont vous ne pouvez pas expliquer son attitude dérangeante.

CD : Pourquoi avoir attendu sa disparition pour « lui « écrire ?

MG : Je ne lui ai pas écrit j’ai écrit pour ceux qui restent, pour ma sœur, pour mes amis qui ont eu la même expérience que moi. J’ai écrit pour ma fille, j’ai écrit pour me faire plaisir et faire plaisir c’est pour cela que je me suis permis de manquer de pudeur.

CD : Votre père rescapé de la Shoah vous a donné un nom et un numéro, le sien, comment avez-vous vécu cette double identité ? 

 MG : Le nom pour moi c’était le tableau de sa mère qui ne le quittait jamais, une peinture qu’un de ses amis lui avait dessiné de mémoire. C’est l’histoire d’avant les camps quand son père était encore transporteur et sa sœur revenait de l’école, la famille d’avant le ghetto, d’avant les camps. Le numéro c’est moi qui l’ai pris, il n’a jamais voulu me le donner il était persuadé qu’il serait trop lourd à porter et que j’en serais incapable.

Je ne sais toujours pas s’il voulait me protéger ou s’il ne me faisait pas confiance. Ou bien il voulait se protéger et ne pas retourner à Auschwitz devant son enfant.
Des questions, qu’enfant vous ne pouvez pas vous poser, enfant vous regardez et construisez la vie avec les pièces que l’on vous donne ou celles que vous arrivez à déterrer, vous surfez dessus pendant votre adolescence et après, il est trop tard pour pouvoir les modifier alors vous chercher des réponses sur le tas des pièces qui vous restent entre les souvenirs.

CD: Avec le recul qu’elle est la leçon de vie que votre père vous a enseigné et que vous avez appliqué ?

MG : Ce que je retiens comme leçon de vie est que tout est possible, Il faut vouloir, il faut se lever le matin avec la force de vouloir pour avoir. Accepter d'être seul dans la bataille de la vie. C'est le remède à l'anti-déception car il n’y a pas d’attente. C'est accepter l'égoïsme des autres et l'adopter pour soi-même. Ne s’attacher à personne. J’applique les choses aux besoins suivant les situations, je ne me suis pas construit une philosophie de vie. J’aime à copier ces attitudes de dur ou charmeur suivant le besoin ponctuel.

CD : Pensez-vous que votre père a vécu une injustice tout d'abord avec la Shoah, puis plus tard en  Israël, où la justice ne l’a pas non plus épargnée ?

MG : Justice ou injustice cela ne veut pas dire grand-chose, Être juge ou accusé cela se joue souvent à très peu de chose. Le juge donne la justice l’accusé la subie. C’est l’action qui m’importe, c’est elle qui est jugée par rapport à vos valeurs. Donc oui il m’est incompréhensible de comprendre comment un homme peut tuer, torturer, violer, frapper, par idéologie.
A mon sens cela dépasse l’idéologie nazie, fasciste. Ces idéologies n’étaient que le déclencheur qui a servi des "humains" d’accomplir leurs atrocités. Cela se retrouve dans d’autres mouvements, les camps de la mort existes encore, les meurtres de masses se multiplient sans qu’ils soient condamnés pour ne pas fâcher.

Israël est un pays qui doit sa survie par une défense adaptée à ses ennemis. C'est sa seule façon survivre. Pour ce qui est de sa politique intérieure c’est un pays comme les autres qui vit sans l’intelligence de savoir remercier ses serviteurs et donne le pouvoir de décider de sa politique au plus puissants.

CD : Avez vous l'impression d'avoir eu à réparer certaines des injustices vécues par votre père ?

MG : No comments 😉

CD : Quel est votre plus grand regret ?

MG : De ne pas avoir pris le temps d’être un enfant, d’être impatient à vivre une vie qui n’est pas la mienne. De faire semblant d’être la personne que je ne veux pas être, de ne pas avoir affirmer mes incapacités dans le but de faire plaisir. De ne pas avoir été capable de dire à mon père ça peut être bien aussi quand c’est facile de vivre.

CD : Quels sont ses mots qui vous ont manqué ?

MG : Des mots qui n’existaient pas ne peuvent pas me manquer, Je crois que ce qui  m'a manqué ne sont pas des mots mais des comportements des actes, des caresses. Ils ne me manquent pas parce que je comprends qu’il lui était impossible à donner on ne peut pas passer de l’atroce à la douceur de vivre.

CD : Aujourd’hui votre livre est publié avez-vous le sentiment d’avoir tourné la page ?

MG : Non, d'avoir ouvert une page, celle où je me dévoile, à moi-même, à ma fille et à mes proches. Quand je dis proches, je parle de ma famille, je parle des amis bien sûr mais aussi des autres "enfants intermittents" ceux qui comme moi confondent enfance et maturité, il a fallu être un grand pour comprendre et il a fallu rester enfant pour accepter.
D’avoir ouvert cette page ne change rien à ma vie mais elle m’a appris à parler de chose que je ne savais pas être moi.

Si j’ai publié ce livre c’est pour partager, bien sûr, mais c’est aussi pour avoir des retours, le style littéraire n’est certes pas académique mais je connais peu de gens qui ont commencé ce livre sans aller jusqu’au bout qui est peut-être une fin de réflexion personnelle, même si leur vie est très différente de la mienne.

CD : Est-ce que l'aboutissement de ce livre a été une catharsis par rapport à une culpabilité de bien-être?

MG : Je ne sais pas si c’est le livre ou l’âge mais aujourd’hui j’accepte plus facilement et avec moins d’inquiétude de me sentir bien et de pouvoir en profiter. Je m’en sens moins coupable je suis plus facile à vivre. Je sais vivre l’instant et en profitez, j’ai appris à relativiser à comprendre que le parfait n’existe pas donc à accepter l’imparfait. Ce livre comme je vous l’ai dit m’a permis de mieux échanger avec d’autres et c’est en parlant aux autres, j’arrive à mieux relativiser sur mon passé, mon présent sans donner trop d’importance au futur.

Écrire peut-être une délivrance, peut-être de l’art, peut être un témoignage chacun trouvera sa raison d’écrire s’il en ressent le besoin et chacun en vivra différemment les conséquences de son écriture.

CD : Est-ce que, l’on peut considérer la narration de certains événements, en Afrique notamment, comme réels témoignages de faits ou est ce du domaine du roman ?

MG : C’est un mélange mais je ne dirais certainement pas ce qui est quoi, vérité ou fiction chacun peut décider de ce qu’il en est. Le but étant de donner l’ambiance et le contexte dans laquelle l’histoire évolue. Les histoires plus ou moins épiques pour s’identifier mais dans le fond.

J’espère avoir fait comprendre qu’il n’est pas nécessaire d’être enfermé derrière des barbelés pour vivre tel un survivant.

Le numéro de mon père est le premier livre de Marc Gelman que vous pouvez commander ici Paru le 15 mai 2020 chez les éditions-onde

Propos recueillis par Claudine Douillet pour le Magazine Alliance 
Pour toutes demandes d'interview avec l'auteur ou reprise de celle-ci, nous vous invitons à contacter le 01 70 00 75 75.

Vous cherchez à communiquer efficacement sur vos services ?
Communiquez sur Alliancefr.com, le premier magazine juif sur le net 
Plus qu’un magazine, Alliance est une plateforme à destination de la communauté juive francophone concernée par Israël et le monde juif
Son ADN  : offrir  une information dans tous les domaines sur Israël 
contactez-nouspour découvrir la formule de communication qui vous convient.
tel : 01 70 00 75 75

Vos réactions

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A voir aussi