Deepak Chopra, Jeffrey Epstein et la boussole de l’excellence

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Deepak Chopra, Jeffrey Epstein et la boussole de l’excellence

En 2019, alors que Jeffrey Epstein est déjà publiquement accusé de crimes sexuels graves, un email lui propose calmement de remplir un questionnaire destiné à mesurer sa “boussole de l’excellence”. Ni mise à distance, ni interrogation morale, ni rupture.
Cet échange révèle moins Epstein que l’aveuglement d’un certain univers du bien-être et du leadership, capable d’évaluer l’excellence d’un individu tout en faisant totalement abstraction de ses actes.

Quand la quête d’élévation personnelle devient sourde à la faute, ce ne sont plus seulement des outils qui dysfonctionnent, ce sont les valeurs morales elles-mêmes qui s’effondrent.

La boussole de l’excellence et Jeffrey Epstein : quand l’élévation personnelle ignore le criminel

Un email de 2019 qui pose une question dérangeante

Parmi les milliers d’emails rendus publics dans le dossier de Jeffrey Epstein, l’un d’eux surprend par son apparente banalité. Il ne parle ni d’argent, ni de voyages, ni de pouvoir, ni même de relations troubles. Il évoque un questionnaire, un accompagnement personnel, et ce qui est présenté comme une « boussole de l’excellence ».

Surtout, cet email est daté de 2019.

Ce détail est fondamental. En 2019, Epstein n’est plus un homme simplement entouré de rumeurs. Il a déjà été publiquement accusé en 2018 de crimes sexuels graves. Son passé judiciaire est connu. Son nom est associé à des abus sur mineures. La presse américaine en parle abondamment. Autrement dit, on ne peut plus dire “on ne savait pas”.

Et pourtant, voici le message :

« Cher Deepak,

J’ai parlé à Jeremy et je vous recontacterai très prochainement. Jeff, ravi de reprendre contact. Jeremy vous enverra un court questionnaire à remplir en moins de 10 minutes. Grâce à ces réponses, il pourra établir votre “boussole de l’excellence”, qui met en évidence vos archétypes d’excellence et répond à toutes vos questions.

Il vous contactera dès que possible et fixera également un rendez-vous individuel.

Avec gratitude,

Poonacha »

Ce mail ne contient rien d’illégal. Mais il soulève une question vertigineuse : pourquoi, après des accusations aussi lourdes, continue-t-on à proposer à Epstein de mesurer son “excellence” ?

Qu’est-ce que la “boussole de l’excellence” ?

Pour comprendre, il faut d’abord expliquer de quoi il s’agit. La « boussole de l’excellence » n’est ni un test psychologique clinique, ni un outil judiciaire, ni une évaluation morale. C’est un instrument de coaching, utilisé dans les milieux du développement personnel et du leadership, notamment auprès de dirigeants, de cadres supérieurs et de figures publiques.

Son objectif est simple : à partir d’un questionnaire rapide, elle prétend identifier les traits dominants d’un individu, appelés « archétypes d’excellence ». Elle cherche à répondre à des questions comme : quel est votre type de leadership, votre manière d’influencer, votre rapport à la vision, à l’intuition, à la prise de décision hors normes.

Ce type d’outil ne cherche pas à savoir si une personne est morale, empathique ou respectueuse des limites. Il ne s’intéresse ni à la loi ni à la responsabilité. Il ne détecte pas la violence, encore moins la prédation. Il sert à valoriser un profil, pas à juger un comportement.

Qui est Deepak Chopra, et pourquoi son nom compte

Le « Deepak » mentionné dans le mail n’est pas un inconnu. Deepak Chopra est l’une des figures les plus célèbres du bien-être contemporain. Auteur de nombreux best-sellers, conférencier international, il a bâti sa notoriété sur un discours mêlant spiritualité orientale, développement personnel et leadership conscient.

Chopra est régulièrement sollicité par des chefs d’entreprise, des responsables politiques, des célébrités. Son message central repose sur l’idée d’élévation de la conscience, d’alignement intérieur, de transformation personnelle. Dans cet univers, on parle volontiers de potentiel, de trajectoire, d’énergie, beaucoup moins de faute ou de sanction.

Comprendre cela est essentiel. Car ce cadre intellectuel permet de séparer radicalement la valeur personnelle d’un individu de ses actes concrets.

Pourquoi la date de 2019 change tout

Si cet échange avait eu lieu avant 2018, on pourrait invoquer l’ignorance, la naïveté ou l’absence d’informations. Mais en 2019, Epstein est déjà un homme publiquement mis en cause. Les accusations sont connues. Les victimes existent. Les faits sont graves.

Et pourtant, le mail ne marque aucune rupture. Il ne prend aucune distance. Il ne pose aucune question morale. Il propose, au contraire, un accompagnement personnalisé pour aider Epstein à mieux comprendre… sa propre excellence.

Ce n’est pas un oubli. C’est un choix de cadre. Celui qui consiste à considérer que la question morale est secondaire, voire hors sujet, dès lors que l’on parle de développement personnel.

Ce que cherche Epstein dans cette “boussole”

Epstein ne cherche pas à se faire soigner, ni à se repentir. Il cherche à se penser. À se raconter. À se situer parmi les individus d’exception. La boussole de l’excellence lui offre exactement cela : une manière de se définir par des archétypes valorisants, sans jamais aborder la question de ses actes.

Dans ce type de dispositif, un individu peut obtenir un profil “brillant”, “visionnaire” ou “hors norme”, même s’il est par ailleurs un criminel. Il n’y a là aucune contradiction, puisque l’outil n’est pas conçu pour voir le mal, mais pour cartographier une singularité.

Ce que révèle vraiment cet email

Cet échange ne prouve pas un crime supplémentaire. Il révèle quelque chose de plus profond et de plus inquiétant. Il montre comment, dans certains milieux du bien-être et de l’élévation personnelle, la morale peut être reléguée au second plan, voire totalement évacuée.

Il montre comment un homme accusé de crimes sexuels graves peut encore être traité comme un sujet d’excellence, digne d’un questionnaire, d’un rendez-vous individuel, d’un accompagnement valorisant.

La question n’est donc pas de savoir pourquoi Epstein s’intéressait à la boussole de l’excellence.

La question est bien plus dérangeante :

Comment des outils censés identifier l’excellence peuvent-ils continuer à fonctionner comme si le crime n’existait pas ?

Et que dit cela d’une culture qui préfère mesurer le potentiel plutôt que regarder la faute ?

 

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