"Ce qu'il nous reste" le court métrage sur la faim en Israël : honte nationale ou indifférence organisée ?

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"Ce qu'il nous reste" le court métrage sur la faim en Israël

La Start-Up Nation laisse ses enfants avoir faim

Deux millions de pauvres. 880 000 enfants sous le seuil de pauvreté. Un taux de pauvreté infantile de 28% deuxième rang mondial dans l'OCDE.
Pendant que les licornes technologiques font la une et que les levées de fonds battent des records à Tel Aviv, un quart des enfants israéliens grandissent dans la précarité.
Depuis vingt-cinq ans, l'association Kol Yaacov fait ce que l'État ne fait pas sans frais de structure, sans communication tapageuse, avec des bénévoles et 100% des dons reversés directement aux familles.
Un court métrage qui buzz en ce moment sur les réseaux, « Ce qu'il nous reste », met des visages sur ces chiffres que personne ne veut regarder. Il est temps de regarder.

La faim silencieuse de la Start-Up Nation

Il existe deux Israël. Celui des licornes technologiques, des levées de fonds record, des salaires en dollars et des rooftops de Tel Aviv où l'on cause disruption entre une salade de quinoa et un café cold brew.
Et puis l'autre celui que l'on ne montre pas, celui que le court métrage « Ce qu'il nous reste », qui circule en ce moment sur les réseaux, oblige à regarder en face : un Israël où des familles entières se demandent, chaque soir, s'il restera quelque chose dans le réfrigérateur.

Ce n'est pas une métaphore. Ce n'est pas de la propagande associative. Ce sont des chiffres que le Bituah Leumi  l'Assurance Nationale israélienne, équivalent de la Sécurité sociale publie lui-même, chaque année, dans un rapport officiel que personne ne lit vraiment.

Selon le rapport sur la pauvreté 2024 du Bituah Leumi, environ deux millions d'Israéliens vivent sous le seuil de pauvreté, dont 880 000 enfants soit plus d'un quart des enfants du pays.
Le seuil retenu n'est pas une invention idéologique : un foyer est considéré pauvre lorsque son revenu net par membre est inférieur à 50% du revenu médian national, conformément à la méthodologie de l'OCDE. Ce seuil s'établit aujourd'hui à 3 547 shekels par mois pour une personne seule, 7 095 pour un couple, et 13 303 pour un couple avec trois enfants. 

Le deuxième rang que personne ne revendique

En matière de pauvreté infantile, Israël se classe deuxième parmi les pays de l'OCDE, derrière le Costa Rica, avec un taux de 28%  en hausse par rapport aux 27,6% enregistrés en 2023.
Dans un pays dont le PIB par habitant dépasse 54 000 dollars en parité de pouvoir d'achat, cette statistique devrait provoquer un débat national permanent. Elle provoque, au mieux, quelques articles en début d'hiver. 

Les premières estimations pour 2025, déjà intégrées dans le rapport du Bituah Leumi, annoncent une dégradation supplémentaire : la pauvreté globale remonterait à 21%, et la pauvreté des enfants à 28,8%. La guerre, la hausse du coût de la vie et l'augmentation de la TVA à 18% produisent un effet de ciseau que les ménages les plus fragiles absorbent seuls. Alliance

La géographie de l'exclusion

L'un des angles les plus frappants de ce tableau est sa dimension géographique. Le taux de pauvreté atteint 24,5% dans la région Sud d'Israël et 21,7% dans la région Nord, contre seulement 11,6% dans la région Centre.
Autrement dit, vivre à Beer Sheva ou à Kiryat Shmona plutôt qu'à Herzliya ou Ra'anana, c'est statistiquement doubler ses chances de tomber sous le seuil de pauvreté.
L'écart est encore plus saisissant à l'échelle urbaine : le taux de pauvreté est de 12% à Tel Aviv, et frôle les 40% à Jérusalem. 

Ce gouffre entre les villes n'est pas une fatalité géographique : c'est le résultat de décennies de politique budgétaire qui ont concentré les investissements en infrastructures, en transports, en éducation et en emploi qualifié dans le couloir côtier central, laissant la périphérie Nord, Sud, Jérusalem se débrouiller avec des moyens structurellement inférieurs.

Ces zones frappées par la pauvreté sont précisément celles qui ont été les premières touchées par la guerre depuis octobre 2023.

Travailler ne protège plus

L'un des paradoxes les plus cruels de la situation israélienne réside dans ce que les économistes appellent la pauvreté laborieuse celle des gens qui ont un emploi et restent pauvres. La part des travailleurs pauvres représente environ 13% de la population active, plaçant Israël au cinquième rang mondial de l'OCDE sur cet indicateur.
En parallèle, le taux de chômage a atteint un plancher historique de 2,6% fin 2024 ce qui signifie que le problème n'est pas l'emploi en tant que tel, mais la qualité, la rémunération et la sécurité des emplois accessibles aux ménages défavorisés. 

Les dépenses sociales d'Israël représentent environ 16,7% du PIB, soit près de cinq points de moins que la moyenne OCDE de 21,2%. Dans un pays où le logement, l'alimentation et les services essentiels ont des coûts parmi les plus élevés du monde développé, cet écart n'est pas un détail technique c'est la mesure exacte de ce que l'État choisit de ne pas faire. Alliance

La faim comme réalité, pas comme figure de style

Au-delà des indicateurs de revenus, le rapport du Bituah Leumi documente une dimension plus immédiate encore. En 2024, 28,1% des Israéliens vivent en situation d'insécurité alimentaire pour des raisons économiques, dont un million d'enfants.
Environ 26% des Israéliens n'ont pas les moyens de se procurer une alimentation saine.
La part d'enfants vivant dans des ménages en insécurité alimentaire reste très élevée, autour de 31,7% pour 2024, même si le rapport note une amélioration partielle par rapport à 2023, en partie liée aux dispositifs de repas mis en place pendant la guerre. BTLAlliance

La faim n'est pas une abstraction dans ces familles. C'est un calcul quotidien : est-ce qu'on mange ce soir, est-ce qu'on mange demain, est-ce qu'on sert les enfants en premier en espérant qu'il restera quelque chose pour les adultes.

La concentration de la pauvreté et le risque d'un débat biaisé

Selon le rapport du Bituah Leumi, 65,1% des personnes pauvres appartiennent aux communautés arabes et haredim un taux presque deux fois supérieur à leur représentation dans la population générale.
Ce chiffre est régulièrement mobilisé pour laisser entendre que la pauvreté serait un problème « communautaire » plutôt qu'une défaillance systémique.
C'est un raccourci intellectuellement malhonnête : ces populations sont pauvres notamment parce que les politiques publiques d'intégration au marché du travail, d'accès à l'éducation professionnelle et de redistribution fiscale les ont historiquement sous-servies et non parce que la pauvreté serait une caractéristique culturelle.

Au demeurant, le rapport note une légère baisse du taux de pauvreté au sein de ces deux communautés entre 2023 et 2024, ce qui tend à montrer que des interventions ciblées produisent des effets mesurables.

Le reste de la pauvreté israélienne près d'un tiers concerne des familles juives laïques ou traditionnelles, des familles monoparentales, des personnes âgées isolées, des travailleurs aux revenus insuffisants. On dénombre ainsi 158 700 personnes âgées pauvres en Israël, un chiffre supérieur à la moyenne des pays de l'OCDE.

Ce que fait Kol Yaacov, et ce que l'État ne fait pas

C'est dans ce contexte que travaille depuis plus de vingt-cinq ans l'association Kol Yaacov, présidée par Pierre Zaoui : en silence, sans frais de structure, avec des bénévoles, auprès de familles en extrême précarité. Son modèle 100% des dons reversés aux bénéficiaires est une réponse directe à une chaîne de défaillances publiques que les chiffres officiels décrivent avec une précision implacable.

Le court métrage « Ce qu'il nous reste » ne fabrique pas une réalité. Il en montre une que le rapport du Bituah Leumi confirme, chiffres à l'appui, depuis des années. La Start-Up Nation génère de la richesse à une vitesse remarquable. Elle n'a pas encore trouvé comment la distribuer.

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