Affaire 512 : Yitzhak Abergil, l’homme qui a gangrené Israël

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Affaire 512 : Yitzhak Abergil, l’homme qui a gangrené Israël

Le criminel analphabète devenu maître du crime organisé israélien dans le monde.

Pendant plus de deux décennies, Yitzhak Abergil a régné dans l’ombre comme un empereur mafieux. Il ne savait ni lire ni écrire correctement, mais il lisait les hommes comme personne.
Il ne fréquentait pas les grandes écoles, mais il a su bâtir l’un des réseaux criminels les plus puissants que le pays ait jamais connus. Drogue, meurtres, attentats, blanchiment d’argent : son empire s’est imposé bien au-delà des frontières israéliennes, jusqu’aux États-Unis, Brésil où son nom faisait frémir les services de renseignement.

 L’attentat de trop : trois morts à Tel-Aviv, la justice se réveille

Nous sommes en 2003. Un attentat à la voiture piégée secoue la rue Yehuda HaLevi à Tel-Aviv. La cible : un rival mafieux, Zeev Rosenstein. Mais ce jour-là, ce sont trois passants innocents qui tombent, pulvérisés par une détonation à haute charge. L’acte choque l’opinion publique. Pour la première fois, la violence mafieuse explose à ciel ouvert et atteint le citoyen ordinaire. La frontière entre la guerre de gangs et le terrorisme s’effondre.

Le procureur Nissim Marom le dira plus tard :
« Ce n’est plus un conflit entre criminels. C’est la société civile qui paie le prix de leur folie. »

Nissim Marom, le procureur qui a tout perdu pour faire tomber Abergil

Dès le premier attentat raté de Tel-Aviv, le nom d’Abergil devient une obsession pour un homme : le procureur Nissim Marom. Il ne lâchera plus jamais sa cible. Pendant quinze ans, il va mener une guerre sans relâche, multipliant les mandats d’écoute, les filatures, les négociations secrètes avec des repentis, dans l’ombre d’un système judiciaire parfois complice, souvent impuissant.

« J’ai sacrifié ma vie de famille pour cette affaire. J’ai vu ma femme s’éloigner, mes enfants grandir sans moi. Mais je savais que si on ne le stoppait pas, il aurait fini par faire exploser ce pays. Littéralement. »

Marom a vécu sous protection, changé de domicile, annulé ses vacances, et passé des nuits entières dans les bureaux à recomposer le puzzle criminel.
L’affaire 512, c’est autant son chef-d’œuvre que sa damnation.

Une croisade contre l’impunité

L’organisation Abergil, ce n’était pas un gang de voyous. C’était une armée. 300 suspects, 65 inculpés, 14 meurtres, des dizaines d’assassinats commandités, des millions de shekels blanchis. Un État dans l’État.

Marom savait que s’il échouait, cela signerait la défaite du système judiciaire face à la pègre.

Il y parvient. Abergil est condamné en 2022 à trois peines de prison à vie, plus 30 ans. Mais Marom, lui, sort brisé. Dans le documentaire Affaire 512, sa voix tremble :

« Je ne suis plus le même homme. Mais je peux regarder les familles des victimes dans les yeux. »

Une enquête longue de 15 ans pour faire tomber l’inaccessible

Démanteler l’empire Abergil fut un marathon judiciaire. Quinze ans d’investigations méticuleuses, d’écoute téléphonique, d’infiltration, de négociations avec des témoins prêts à tout perdre pour parler. L’État a dû bâtir un dossier de plus de 100 000 pages, mobiliser des centaines de policiers, et convaincre six anciens lieutenants de témoigner.

Et pourtant, jusqu’au bout, Abergil n’a jamais vacillé. Lors de son procès, il déclare
: « Si nous avons réussi, mes frères et moi, c’est parce que nous étions honnêtes entre nous. Dieu bénit ceux qui agissent avec loyauté. »

Un cynisme religieux qui glace encore les observateurs.

De Lod aux États-Unis, une machine internationale du crime

Issu d’une famille juive marocaine, né à Lod, Itzhak Abergil commence par de petits trafics dans les années 1990. Mais très vite, il se hisse au sommet. Il contrôle la filière d’ecstasy vers les États-Unis, via la Hollande et la Belgique. Le réseau est si tentaculaire qu’il figure dans les rapports américains comme l’un des plus grands importateurs de drogues vers les USA. On parle de dizaines de millions de pilules.

Son organisation opère comme une armée. Elle tue, elle corrompt, elle investit dans des entreprises de façade, elle blanchit à travers des biens immobiliers. Ses frères Yaakov et Meir sont aussi impliqués. Ensemble, ils bâtissent une hydre mafieuse aux ramifications internationales.

L’arrestation, l’extradition, et la chute

En 2008, sous pression du FBI et des autorités israéliennes, Abergil est arrêté. Il sera extradé vers les États-Unis, jugé, puis renvoyé en Israël pour y répondre de l’Affaire 512. En juin 2022, le couperet tombe : trois peines de prison à vie, plus 30 ans supplémentaires.

Le juge est sans appel : « Vous avez dirigé une organisation criminelle comparable à une organisation terroriste. Vos crimes sont d’une brutalité et d’une ampleur inqualifiables. »

Le miroir d’une société en mutation

Le documentaire Affaire 512 : L’État d’Israël contre Yitzhak Abergil, signé Tal Barda, ne se contente pas de raconter la traque. Il tend un miroir à l’État d’Israël. Que dit-il d’un pays où un criminel quasi-illettré peut infiltrer la haute société, corrompre les institutions, et faire exploser une ville pour régler ses comptes ?

Ce documentaire rappelle qu’en Israël, la criminalité n’est pas seulement une dérive marginale : elle est un cancer systémique, une menace aussi grave que les ennemis extérieurs.

Et si Abergil est aujourd’hui derrière les barreaux, son organisation, ses successeurs, et ses disciples ne dorment pas.

Une foi tordue pour une morale inversée

Abergil, religieux assumé, citait Dieu à chaque audience. Il priait, mettait les téfilines, et se disait « guidé par la lumière divine ». Mais dans sa bouche, ces mots servaient une autre loi : celle du plus fort, du plus rapide, du plus impitoyable.

« Dieu nous a donné la rue. On l’a respectée. Et elle nous l’a rendu. », disait-il en prison.

 Le jour où Israël a compris que sa mafia n’était pas une fiction

L’Affaire 512 restera dans l’histoire comme un tournant. Parce qu’elle a mis un nom, un visage et une voix sur un mal rampant. Parce qu’elle a révélé les failles d’un pays jeune, tiraillé entre démocratie, capitalisme sauvage et dérives mafieuses.

Mais surtout, elle nous rappelle que le crime organisé ne se combat pas uniquement avec des armes et des lois. Il faut aussi le combattre avec une vigilance morale, une société plus juste, et une presse libre — pour ne jamais oublier les noms des trois innocents tués à Tel-Aviv, tombés non pas pour un drapeau, mais pour un ego surdimensionné.

Criminalité israélienne : de la mafia au prime time

La Familia, les nouveaux parrains médiatiques

Si Abergil est derrière les barreaux, le crime, lui, est encore bien vivant. Il a changé de visage, de nom, mais pas de méthode. Aujourd’hui, les rues de Lod, Rishon LeZion, ou Jaffa bruissent des noms de La Familia, Shlomi Domrani, ou Eli Naim, autant de figures connues du crime organisé israélien.

Et le plus inquiétant n’est pas leur pouvoir économique ou leur arsenal. C’est leur présence culturelle.

Chaque jour, les médias israéliens consacrent une chronique entière à ces figures mafieuses. Ils y sont décrits avec admiration ou fascination, comme s’ils incarnaient une forme de réussite alternative.

 Le crime devient star system

Clips de rap tournés dans leurs villas, stories Instagram avec voitures de luxe et armes à feu, vidéos TikTok dans les cellules : la criminalité a ses influenceurs. Ils sont suivis, commentés, adulés. Certaines figures criminelles sont invitées dans des émissions ou reçoivent des lettres de fans en prison. Le crime n’est plus seulement un fait divers, c’est un récit.

Les enfants de certains caïds reprennent le flambeau, tout en posant pour des photos
« lifestyle ». À Nazareth, à Ashdod, dans certains quartiers de Jérusalem-Est, ils sont vus comme des modèles : des hommes qui ne se sont pas laissés faire, qui se sont imposés malgré l’exclusion sociale, l’humiliation, ou la pauvreté.

Une fascination inquiétante 

Cette culture mafieuse n’est pas réservée à la population juive mizrahi ou aux quartiers défavorisés. Elle traverse aussi les communautés arabes israéliennes, où l’on compte une recrudescence alarmante d’assassinats, de règlements de compte, de trafics d’armes.

Là encore, les figures criminelles deviennent des symboles d’ascension sociale dans une société perçue comme hostile ou inégalitaire.

Pourquoi cette culture fascine-t-elle ?

Parce qu’elle raconte un rêve à l’envers. Dans un pays où les inégalités se creusent, où le logement est hors de prix, où les jeunes se sentent marginalisés, le crime est un raccourci vers le pouvoir, le fric, la peur respectueuse des autres.

Le criminel est celui qui dit non à la norme, qui impose ses propres règles. En cela, il séduit une jeunesse désillusionnée, en quête de puissance.

Affaire 512 a permis de briser un empire. Mais elle n’a pas détruit l’imaginaire qu’il avait bâti. Aujourd’hui encore, la pègre israélienne prospère, dans les rues comme dans les récits. Elle fascine autant qu’elle tue.

Yitzhak Abergil, du fond de sa cellule, pourrait encore dire :

« Dieu bénit les loyaux. C’est le monde qui est corrompu. »

Et c’est peut-être cela, la plus grande tragédie : quand l’État de droit punit le crime, mais que la société, elle, l’idolâtre.

 

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