Les triplés d'Auschwitz ils sont nés dans le camp de la mort

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Les triplés d'Auschwitz ils sont nés dans le camp de la mort ils sont vivants

Il faut se pincer. Ils sont là, tous les trois, souriants, en pleine forme, dans un hôtel de Londres. Rien ne les distingue d'autres septuagénaires. A ma gauche, la plus jeune, Eva, pimpante habitante de Cambridge. Au centre, le garçon, Mark, épaules imposantes, venu de Nashville. A ma droite, l'aînée, Hana la Californienne, qui répond toujours en premier. Rien ne les distingue, sinon leur naissance, leur survie, unique dans la Shoah. Entre eux, ils s'appellent les "babies". Dix-sept jours les séparent. Hana est née le 12 avril 1945, Mark le 20, Eva le 29.

Ils disent être devenus "frère et soeurs", former une "famille".
Il y a cinq ans, ils ne s'étaient jamais rencontrés. Ne savaient pas que les deux autres existaient. Leurs mères ne se connaissaient pas. Elles avaient "seulement" traversé le même enfer.

Auschwitz, d'abord.
La place d'appel où le docteur Mengele leur a posé cette question fatidique : "Êtes-vous enceinte ?" Vérifiant parfois la réponse négative en pressant un sein. Rachel, la mère de Mark, a débarqué le 29 août 1944, enceinte d'un mois et demi.

Le 1er octobre, Priska, juive de Bratislava, a été séparée de son mari sur la rampe d'accès avec un bébé dans son ventre depuis deux mois et demi.

Plus tard, en octobre, Anka, la mère d'Eva, juive pragoise, est arrivée du ghetto de Theresienstadt, enceinte de trois mois.

Très vite, elles sont envoyées tour à tour à Freiberg, un camp-usine où elles sont réduites en esclavage. Dans les cris, la vermine, la famine, sous les coups, le ventre dissimulé sous des hardes pleines de poux, elles passent leur temps près des riveteuses, avec une obsession : tenir pour leur enfant. Si elles sont démasquées, direction Auschwitz ou un autre camp. Leur mort est assurée. Les parturientes pèsent entre 35 et 40 kilos.

Début avril, il ne leur est plus possible de cacher leur ventre proéminent. Le 5 avril, Priska est découverte. Les gardes SS se concertent. "Ils se sont dit : mieux vaut quelques témoins favorables", explique Hana. Ils la laissent tranquille.

Le 12 avril, Priska accouche de Hana, 1,3 kilo, sur une table de l'usine, sous les bombardements. Puis commence la déportation vers Mauthausen. Dix-sept jours dans des wagons à charbon sans toit. Des milliers de femmes qu'on laisse mourir. Rachel, squelettique, voyage parmi les mourantes et accouche de Mark, sous les bombes des Alliés.

Fait incroyable : sa poitrine sécrète du lait en abondance.
Le 29 avril, Eva naît en haut du sentier escarpé de Mauthausen, devant les portes, sur une charrette, parmi les malades du typhus.

On les regarde, abasourdi : rien sur leurs visages ne semble trahir cette vie surgie au milieu de la mort.

Seconde naissance

Ce 9 mai, les présidents polonais et tchèque sont venus à Mauthausen leur chanter un "Joyeux anniversaire". Car les trois "bébés" considèrent être nés une seconde fois à Mauthausen, lorsque la 11e division blindée américaine, le 5 mai, a libéré le camp.

Les jeunes mères avaient été abandonnées dans un mouroir en bas du camp.
Hana est sauvée par un infirmier américain, Leroy Petersohn, "Pete", qui la fait opérer : "J'étais une plaie. Je garde encore des cicatrices de l'opération. Mais leur pénicilline m'a sauvée", raconte celle qui a passé sa vie à élaborer des médicaments.

En 1985, Eva est revenue à Mauthausen : "La visite était gratuite pour les survivants. L'employé a refusé de croire que j'en étais une, car j'étais bien trop jeune."
Le dossier des bébés nés dans les camps est le plus mal connu de l'histoire de la Shoah, et l'ouvrage de Wendy Holden est à cet égard pionnier.

Car un bouleversant livre d'enquête a réuni l'histoire de ces trois mères. "La première contactée, se souvient l'auteur, c'est Eva, car elle fait partie du Holocaust Educational Trust en Angleterre. Elle m'a parlé alors de Mark et Hana."

Un lien surnaturel

"Nos mères savaient que d'autres femmes étaient enceintes, explique Mark. Mais comment penser que les bébés avaient survécu ?" Hana, la première, a lancé les recherches, en 2003 : "J'ai voulu remercier Pete, l'infirmier américain qui nous avait sauvées."

Elle contacte l'association des vétérans de la 11e division blindée, publie dans leur bulletin l'histoire de sa mère.

En 2008, Eva recherche des photos prises à Mauthausen par les libérateurs.

Elle écrit à la même association, repère le récit de Hana. "Nous avons décidé de nous retrouver à Mauthausen pour les 65 ans de la libération du camp."

Le troisième élément, Mark, s'invite in extremis : "C'est en allant vers le camp que mon petit-fils, Charlie, qui avait fait des recherches, m'a annoncé que j'allais rencontrer deux personnes surprenantes."

Un lien surnaturel les relie. Comme des triplés du miracle. "Oui, bien sûr, un miracle", répondent-ils en choeur. "De la chance, aussi, ajoute Hana. Quand nos mères ont été embarquées à Freiberg sur les trains, les SS cherchaient à les tuer, mais ils n'ont pas eu le temps. Le jour où elles arrivent à Mauthausen, le 29 avril, elles doivent être gazées, mais c'est le premier jour où il n'y a plus de gaz."

Enfants, aussi, de la volonté. "Nos mères étaient si solides, si obstinées, avant comme après la guerre", constate Mark, urgentiste pendant quarante ans. Porter un enfant leur a, paradoxalement, permis de tenir. "Je t'ai sauvé la vie, mais tu m'as sauvé la vie, me disait ma mère", raconte Hana, qui a grandi avec un incroyable besoin de "justifier son existence.

Avec l'âge, je me rends compte vraiment : comment ont-elles fait ?" remarque-t-elle.

Les deux autres "bébés" acquiescent. Morte en 2013, à 96 ans, Anka, la mère d'Eva, a eu le temps de rencontrer Mark et Hana : "Vous êtes aussi mes enfants, leur a-t-elle dit", se souvient Eva, qui ne peut supporter le bruit : "J'en ai trop entendu dans le ventre de ma mère, les cris des gardes SS, les riveteuses." Enceinte de son fils, elle avait fait un régime avec calcium et bananes : "Ma mère m'a dit : jette-moi tout ça, regarde, moi, comment j'ai fait." Et les trois d'éclater de rire.
FRANÇOIS-GUILLAUME LORRAIN source Le-Point.fr


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