André Chargueraud

Marc-André Charguéraud.
Né en 1924 à Paris dans une famille de fonctionnaires.
Père de quatre filles.
Engagé volontaire dans l’armée française après la Libération de Paris en 1944.

Diplômé de Science-Po Paris.
Licence de droit de la faculté de Paris.
Master of Business Administration de l’université de Harvard.

5 années aux Etats Unis : université et études de marché pour des entreprises françaises.

Compagnie des Machines Bull puis Bulle-General Electric :
Directeur commercial de Bull Belgique.
Directeur général de Bull Deutschland.
Directeur général adjoint au siège responsable des activités commerciales.

Fondateur et PDG de Gemini, une start up de logiciel informatique. Devenu par des fusions successives Cap-Gemini, côté au CAC 40.

PDG de SGS Genève, leader mondial des services d’inspection, de contrôle et de certification de marchandises.

A ma retraite : Président des Conseils d’administration de La Genevoise Assurance, de la Banque Unigestion, des Editions Labor et Fides, fondateur et vice-président du Musée international de la Réforme à Genève.

Depuis 15 ans auteur de dix livres qui sont des synthèses grand-public. Ils traitent de l’attitude pendant la Shoah des communautés religieuses, des peuples et des gouvernements occidentaux.

Les articles de André Chargueraud

1940-1944. URSS : le sauvetage involontaire de 1 400 000 Juifs par Marc-André Charguéraud

Allemagne, Berlin. 2 mai 1945. Le drapeau rouge flotte sur les to”ts du Reichstag

1940-1944. URSS : le « sauvetage involontaire » de 1 400 000 Juifs.

Conséquence de la déportation de 400 000 Juifs polonais et du transfert de 1 150 000 travailleurs juifs russes vers l’est. Un sujet qui est rarement abordé dans son ensemble. Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sont pas en tant que Juifs que ces personnes furent évacuées, mais comme éléments subversifs qu’il fallait neutraliser ou comme travailleurs dont le pays avait besoin. Mais le résultat est là.          

Par Marc-André Charguéraud

Le plus grand « sauvetage » de l’histoire de la Shoah résulte de la vaste déportation policière vers l’Asie centrale et la Sibérie d’une population polonaise jugée dangereuse et du déplacement massif de travailleurs russes juifs de la zone des combats vers les combinats industriels de l’Oural.

L’intention des autorités de l’URSS n’a jamais été de procéder à ces immenses transferts de population pour sauver qui que ce soit. Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sont pas en tant que Juifs que ces personnes furent évacuées, mais comme éléments subversifs qu’il fallait neutraliser ou comme travailleurs dont le pays avait besoin. C’est ce qui les sauva.[1] Dans le contexte de la Shoah cette situation peut surprendre, car atypique. Ce sauvetage est peu connu malgré l’importance considérable du nombre de Juifs en cause.

Entre septembre 1939 et 1941, 400 000 Juifs polonais sont déportés par les autorités russes dans les provinces asiatiques de l’Est de l’URSS.[2] La plupart ont fui, certains ont été expulsés dans des conditions souvent atroces de la Pologne occupée par les Allemands. Cet afflux de Polonais dans leur zone d’occupation déplaît aux Soviets qui déportent la plupart des nouveaux arrivés considérés comme bourgeois réactionnaires.

La guerre terminée, près de 100 000 de ces Juifs sont morts de faim, de maladie ou de mauvais traitements. 50 000 déportés décident de rester en URSS, ils se sont intégrés à la population locale. 250 000 sont rentrés en Pologne.[3] Ces 300 000 survivants auraient été condamnés à une mort certaine s’ils n’avaient pas été exilés à l’Est de l’URSS.

A la suite de l’invasion allemande du 21 juin 1941, on trouve un déplacement comparable pour les Juifs russes. Les autorités de Moscou ont décidé de transférer des millions de travailleurs et leurs familles qui vivent à l’Ouest du pays vers les complexes industriels de l’Est.[4] Il faut agir vite car, en ce début de campagne, la Wehrmacht avance rapidement. On estime que 1 150 000 Juifs auraient été évacués pendant ce gigantesque transport de population. Un rapport russe de l’époque précise qu’« en plus d’une évacuation planifiée, il y a une migration non planifiée des populations des provinces qui risquent d’être occupées par les nazis ».[5]

Ce chiffre peut paraître élevé. Il trouve son explication dans l’histoire. Les tsars avaient enfermé les Juifs russes dans un immense ghetto centré sur la ville de Pale à l’Ouest de l’empire. Dans les premiers jours qui suivirent la révolution russe, un décret annula cette relégation. Vingt années plus tard les deux tiers des Juifs russes vivent encore dans la région où ils avaient été assignés à résidence. En 1939, ils sont 1 500 000 en Ukraine et 500 000 en Biélorussie et Crimée.[6] Sur ces deux millions de Juifs, environ 60% sont évacués vers l’Est. [7] Ils seront ainsi 1 150 000 mis hors de portée de leurs tortionnaires nazis.

Il n’y a aucune volonté délibérée de sauver des Juifs. Aucune directive n’existe dans ce sens. Les Juifs sont évacués comme main d’œuvre nécessaire aux usines d’armement du pays. Un rapport allemand daté du 11 septembre 1941 reconnaît cet exode mais lui attribue une autre raison : « Il y a un avantage aux rumeurs de l’extermination de tous les Juifs par les Allemands. Cela explique de toute évidence la raison pour laquelle les Einsatzgruppen trouvent maintenant de moins en moins de Juifs. On constate que partout 70 à 90% des Juifs se sont enfuis…»[8]

On doit parler ici de sauvetage. Les 850 000 Juifs russes qui n’eurent pas la chance de pouvoir partir furent, jusqu’au dernier, mitraillés dans des conditions affreuses par les infâmes Einsatzgruppen allemands. (Unité mobile d’extermination). Il faut se rappeler les 500 000 Juifs exécutés par balles pendant les cinq mois qui suivirent l’invasion allemande.[9] Les 33 771 Juifs assassinés en 36 heures près de Kiev dans le ravin de Babi Yar le 29 septembre 1941.[10]

Les pertes totales s’élèvent à 1 100 000 morts sur une population juive initiale de 3 100 000.[11] On doit en effet ajouter aux 850 000 Juifs morts qui viennent d’être cités 70 000 prisonniers de guerre que les Allemands ont tués ou affamés à mort, 100 000 civils morts sous les bombardements ou victimes de mauvais traitements des autorités russes et 80 000 soldats juifs tués au combat. [12]

N’est-il pas paradoxal que ce soient des déportations policières russes qui aient sauvé 75% des Juifs qui ont survécu en Pologne ? 300 000 sur 400 000. N’est-il pas surprenant que ce soit le repli massif organisé des populations russes de la zone des combats qui ait sauvé presque 60% des Juifs russes qui ont échappé aux massacres nazis ? 1 150 000 sur 2 000 000. Il fallait le dire.                        

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2020. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

 

[1] Etant donné les mouvements incessants de population et les difficultés à identifier les Juifs parmi les millions de personnes déplacées, les chiffres qui suivent doivent être considérés comme des ordres de grandeur.

[2] Parmi eux figurent des milliers de Juifs baltes.

[3] BAUER 1982, op. cit. p. 295.

[4] DOBROSZYCKI et GUROCK, op. cit. p. 78. 10 à 20 millions de personnes auraient été évacuées.

[5] ALTSHULER Mordechai, Escape and Evacuation of Soviet Jews at the Time of the Nazi Invasion, in  DOBROSZYCKI et GUROCK, op. cit. p. 78.

[6] GITELMAN Zvi, Soviet Reaction to the Holocaust, 1945-1991, in DOBROSZYCKI et GUROCK, op. cit. p. 10.

[7] ALTSHULER, op. cit.  p. 99.

[8] ALTSHULER, op. cit. p. 98.

[9] GITELMAN, op. cit. p. 6.

[10] KOTEY William, A Monument Over Babi Yar ? in DOBROSZYCKI et GUROCK, op. cit. p. 63.

[11] GUTMAN, op. cit. p. 1799.

[12] MAKSUDOW Sergei, The Jewish Population Losses of the USSR from the Holocaust, in DOBROSZYCKI et GUROCK, op. cit. p. 212.

 

L'Holocauste 1939-1941 : Les Américains refusent de sauver les Juifs d'Europe des nazis

1939-1941 Les Américains refusent l’information.

1939-1941 Les Américains refusent l’information.

L’Amérique est encore neutre, des rapports accablants d’Américains sur le terrain se succèdent mais le public reste sceptique.

Par Marc-André Charguéraud 

Pendant les premiers mois de 1940, une série d’éditoriaux prophétiques avaient tiré le signal d’alarme. Elias Newman écrivait avec une exactitude terrifiante dans le magazine Friends of Sion de mars 1940 : « Après la dernière guerre mondiale, trois millions de Juifs se sont retrouvés mendiants ; avant que cette guerre ne se termine, sept millions seront des cadavres ». Nahum Goldmann, président du Comité exécutif du Congrès juif mondial, dans un article de juin 1940, prédisait : « si la situation continue, la moitié des 2 000 000 de Juifs de Pologne seront exterminés dans l’année qui vient. »[1] L

e Newark Ledger, le 7 mai 1940, annonçait que cinq millions et demi de Juifs étaient dans la détresse et que nombre d’entre eux étaient condamnés à périr.[2] De tels propos auraient dû préparer le public américain à s’inquiéter de ce qui allait arriver ! Il n’en fut rien.

Plus tard, Knickerbocker, un journaliste américain de retour d’Allemagne, parlant au début de 1941 de la destruction des Juifs d’Europe, disait que « peut-être cinq à six millions de Juifs allaient mourir au bout du compte ». Ils ne seraient pas assassinés, mais condamnés « à une mort lente ».[3]

Le public américain refusa d’entendre ces déclarations prémonitoires. Pour lui, dans sa grande majorité, il s’agissait d’une vaste opération de propagande montée pour entraîner l’Amérique à intervenir dans le conflit. Or, plus que tout, les Américains voulaient rester neutres.

Que penser alors de tous ces rapports quasi journaliers que faisaient parvenir les journalistes américains travaillant en Europe ? Un certain nombre ne seront rapatriés qu’en 1942, quelques semaines après le début des hostilités entre l’Amérique et l’Allemagne.
Auparavant, ils avaient côtoyé quotidiennement cette « mort sociale » dont les Juifs étaient les victimes. Dès décembre 1939, dans les gares ils avaient assisté au départ de milliers de Juifs d’Autriche et du Protectorat tchèque pour les « colonies de l’Est polonais ».

Les articles qui parurent dans la presse américaine furent nombreux. The New Republic du 15 novembre 1939, par exemple, parlait d’une « souffrance humaine au-delà de tout ce qui peut être imaginé ». « Graduellement tous les Juifs sont regroupés dans la région de Lublin, la partie la plus inhospitalière de l’ancienne Pologne », lisait-on dans le Chicago Tribune du 28 mars 1940.
Le titre d’un article dans le Christian Science Monitor, du 17 mars 1941, ne laisse planer aucun doute : « Les Juifs n’ont aucune chance de survie dans l’ordre nouveau nazi. »[4]

Les Américains trouvaient ces rapports exagérés. Ils ne voulaient pas se laisser berner. Un éditorial du 9 mars 1940 rappelait aux Américains que pendant la Première Guerre mondiale « un très grand nombre d’histoires horribles furent confirmées, répétées avec acharnement (...) bien qu’entièrement fausses ». [5] William Zukerman, le correspondant européen du Jewish Morning Chronicle de New-York, n’écrivait-il pas le 9 novembre 1940 que la souffrance des Juifs n’était pas plus grande que celle endurée par d’autres populations ?
Après la chute de la France, il prédisait une diminution de l’antisémitisme nazi, car il avait « atteint son but » et parce qu’« il ne reste que très peu de gens qui croient encore à ce bluff évident »[6]. Les Américains préféraient lire ce genre de commentaires qui les rassuraient et les confortaient dans leur inaction. Venant d’un journal israélite connu, l’information prenait toute sa valeur. Voilà enfin un journaliste, témoin direct de ce qui se passait, qui ne se laissait pas influencer par la propagande ! 

Si le public restait sceptique, les dirigeants politiques, eux, auraient dû se rendre à l’évidence. Les Etats-Unis eurent des ambassades à Berlin jusqu’en décembre 1941, à Budapest et à Bucarest jusqu’en janvier 1942, à Vichy jusqu’en novembre 1942.[7] Bien que ces diplomates aient transmis des témoignages fiables, ils ne provoquèrent pas de réactions de Washington.

Au début de l’été 1941 se déroulèrent des massacres en Europe centrale, dont les diplomates américains sur place furent informés de façon précise.[8] (22)  Les 27 et 28 août 1941, 14 à 16 000 Juifs des régions récemment annexées par la Hongrie, qui avaient été déportés par les autorités hongroises à Kamenets-Podolski, au nord-est du pays, furent massacrés à la mitrailleuse par les Allemands aidés de sapeurs hongrois.

Informé de cette tuerie, le ministre de l’Intérieur hongrois ordonna l’arrêt des déportations.[9] Herbert Pell, ambassadeur des Etats-Unis en Hongrie jusqu’au 11 décembre 1941, était comme tout le monde à Budapest au courant de cet assassinat monstrueux. Pell, ami de Roosevelt, avait un accès direct auprès du Président et il était en général écouté.[10] Ses rapports restèrent pourtant sans réponse. 

Franklin Mott Gunther était à son poste de représentant américain à Bucarest, lorsque, le 29 juin 1941, 4 330 Juifs de la ville roumaine de Iasi furent entassés dans des wagons de marchandises verrouillés. Ils roulèrent, sans quitter la Roumanie, six à sept nuits sans nourriture, sans eau et sans air, les fenêtres ayant été obstruées. 2 650 Juifs moururent assoiffés ou asphyxiés dans ce transport fou, particulièrement horrible.[11]

Déjà en janvier 1941, Gunther avait informé Washington du massacre de plus de 700 Juifs à Bucarest par les membres de la Garde de fer. Il donnait les détails du dépeçage de 60 corps juifs accrochés à des crocs de boucher. « Cela vous rend malade au plus profond de soi d’être accrédité auprès d’un pays où de telles choses arrivent. »[12]

Gunther se plaignait du silence de son ministère. Sa position sur place en était affaiblie : « Je n’ai pas manqué une occasion d’indiquer ma forte condamnation (...) et je continuerai dans cette voie en l’absence d’instructions spécifiques. »[13]) Quelques mois plus tard, Gunther comprit pourquoi il n’avait pas reçu de réponse de Washington.

Ses supérieurs du Département d’Etat voulaient éviter toute intervention auprès du gouvernement roumain, qui aurait pu les contraindre à accueillir les Juifs qui fuyaient la tyrannie : « Accepter un tel plan a toutes les chances d’ajouter de nouvelles pressions pour l’asile dans les pays de l’hémisphère ouest », disait-on. Et puis comment peut-on sauver des Juifs roumains sans que le précédent ne s’applique à tous les Juifs persécutés ? « D’après ce que je comprends, nous ne sommes pas prêts à nous occuper de l’ensemble du problème juif », répondait Cavendish Canon, de la division des affaires européennes du Département d’Etat.[14]  En fait, l’Amérique n’était même pas prête à recevoir le nombre de réfugiés autorisé par ses propres quotas d’immigration, malgré les appels désespérés des Juifs d’Europe.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2020. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

 

[1] ROSS, op. cit., p. 148 et 150.

[2] LIPSTADTt, op. cit., p. 145.

[3] LIPSTADTt, op. cit., p. 147.

[4] IBID,, p. 143, 145 et 148. D’autres exemples sont donnés par l’auteur.

[5] IBD. p. 137.

[6] FRIEDMAN, Saul S. No Haven for the Oppressed: United States Policy toward Jewish Refugees 1938-1945, Wayne University Press, Detroit, 1973. p. 109.

[7] LAQUEUR, op. cit. p. 25.

[8] Des tueries massives qui commencèrent dans les semaines qui suivirent l’entrée des troupes allemandes en URSS, en juillet 1941,

[9] BAUER 1996, op. cit., p. 207.

[10] FENYO Mario, Hitler, Horty and Hungary : German-Hungarian Relations 1941-1944, New Haven, Yale University Press, 1972,  p. 47.

[11] GUTMAN, op. cit., p. 711.

[12] MORSE, op, cit. p. 298.

[13] IBID,, p. 299.

[14] FEINGOLD 1970 op. cit., p. 179.

1933-1941 Avant la Shoah, l’Occident abandonne les Juifs persécutés à leur sort

Avant la Shoah, l’Occident abandonne les Juifs persécutés à leur sort

1933-1941 Avant la Shoah, l’Occident abandonne les Juifs persécutés à leur sort

Les raisonnements les plus indignes sont invoqués. La situation des Juifs va s’améliorer, les aider c’est jouer le jeu des Nazis, la paix est mise en péril !

Par Marc-André Charguéraud  

Deborah Lipstadt, qui a analysé la presse américaine de l’époque, constate que « jusqu’à la Nuit de Cristal et même après dans une moindre mesure, une importante partie de la presse continua à être optimiste en ce qui concerne le traitement des Juifs.

Elle condamne la violence et immédiatement prédit que ce qui vient de se passer marque la fin de la campagne terroriste contre les Juifs. Ce qui n’arriva jamais. En fait, à chaque étape la brutalité augmentait... Aussi longtemps que l’on put argumenter que l’Allemagne allait adopter une attitude plus rationnelle et plus respectable, on pouvait arguer que le monde resterait en paix.... »[1]

Le désir de paix d’une grande partie des populations occidentales est tel qu’elles deviennent incapables de regarder les réalités en face, à moins qu’elles ne le veuillent simplement pas. Elles se répètent sans cesse, pour se rassurer et conforter leur opinion publique, que le régime allemand va se modérer et qu’Hitler va devenir un dirigeant respectable. Le moindre signe, la plus petite manifestation dans ce sens, sert de preuve irréfutable de cette évolution chimérique et devient l’excuse pour continuer dans cette voie sans issue.

Si la situation doit s’améliorer, alors ne vaut-il pas mieux que les Juifs restent chez eux ? Mais, les aider, les financer, n’est-ce pas jouer le jeu des oppresseurs d’aujourd’hui ? Sir Andrew MacFadyean, un libéral anglais connu qui s’est rendu sur place en janvier 1939, conclut qu’une solution dont l’exécution s’étendrait sur de nombreuses années « devrait être possible, sinon, aussi difficile que ce soit de le dire, il y a au moins un gentil qui en est sincèrement convaincu, il ne faut rien tenter de plus, sauf peut-être un minimum d’aide humanitaire.

Le temps est arrivé où il faut considérer les Juifs vivant dans les Etats totalitaires comme étant des otages pour lesquels il est impossible de payer une rançon... sans augmenter l’appétit des ravisseurs à des montants qui ne pourront jamais être satisfaits. »[2]

Lord Winterton, président du Comité Intergouvernemental créé par la Conférence d’Evian, pense également qu’il faut arrêter de financer les Juifs européens. En décembre 1938, il s’élève contre la constitution du Baldwin Fund pour les réfugiés, que l’ancien premier ministre Earl Baldwin vient de lancer : « Moins l’Allemagne et d’autres pays avec d’importantes populations juives se sentiront obligés d’aider, plus ils adopteront l’attitude qu’il s’agit d’un problème que les autres pays doivent résoudre...

Ces pays (l’Allemagne et les autres) en tireront la conclusion que la meilleure méthode pour forcer les autres pays à recevoir des Juifs, c’est de les persécuter. »[3] Au-delà de cette argumentation pernicieuse se profile la peur des gouvernements occidentaux d’avoir à étendre aux populations juives des pays de l’Est l’aide qui serait apportée au Reich, multipliant ainsi le problème par un facteur de dix et le rendant financièrement insupportable.

Alors, faut-il abandonner les Juifs européens aux persécutions qui s’aggravent quelle que soit l’aide apportée par l’Occident ? Comme le souligne Yehuda Bauer : « si, jusqu’en 1941, les Nazis eux-mêmes n’étaient pas conscients de leur projet d’exterminer les Juifs, il paraît difficile de demander à leurs victimes de l’avoir été avant eux. »[4] On pourrait dire la même chose de leurs sauveteurs potentiels, sans que cela puisse constituer une excuse pour ne rien entreprendre.

Et pourtant il fallait d’urgence sauver ces Juifs, même si l’Holocauste n’était pas prévisible, car les nazis les faisaient mourir à petit feu en leur retirant tous les moyens de vivre tant sur le plan physique que sur le plan psychologique.

Et cela, le monde le savait à la fin des années trente. La seule solution possible était de soustraire les victimes à leurs oppresseurs.

Il fallait tout faire pour faciliter l’évacuation des Juifs en péril mortel, en sachant que jamais les tortionnaires ne financeraient les départs, mais qu’ils recourraient au pire pour provoquer l’exode. Que le nombre devint trop important, car l’augmentation des émigrants pris en charge risquait de multiplier le nombre de candidats à l’exil, peu importe. Dès le départ, il était évident que tous ne pourraient pas être sauvés, mais que le plus grand effort devait être fait, car chaque vie comptait. L’on ne peut que condamner les raisonnements indignes qui conduisirent à l’abandon des Juifs à leur sort. Ils furent dans de nombreux cas une excuse pour justifier une attitude passive.

Ne prenons qu’un seul exemple, celui des Etats-Unis. Sans transgresser la sacro-sainte réglementation des quotas d’immigration, les autorités américaines auraient pu au moins utiliser pleinement les quotas existants pour les Européens en permettant que l’affidavit concernant la clause LPC ne soit pas limité aux immigrants ayant de la famille aux Etats-Unis, mais soit étendu à d’autres entités solvables.

Si le quota était rempli pour un pays donné et que le réfugié doive attendre de longs mois son tour, l’administration aurait pu trouver un lieu de séjour provisoire avec le concours des associations juives américaines. Enfin, au lieu de refouler les fugitifs qui arrivaient par bateau, n’aurait-il pas été préférable de les admettre temporairement, quitte à les interner dans des camps pour respecter la loi sur l’immigration ?

Au lieu de rechercher des solutions qui auraient pu sauver ne serait-ce que quelques milliers de fugitifs supplémentaires, les grandes puissances s’envoyèrent des reproches réciproques et stériles. L’exemple fameux, ce sont les échanges aigres-doux entre Londres et Washington. A la suite d’une réunion de cabinet britannique le 16 novembre 1938, les Anglais proposent aux Américains de consacrer la partie non utilisée du quota d’immigration anglais en faveur des réfugiés du Reich.

La réponse du sous-secrétaire d’Etat Summer Wells est sèche : « Les quotas accordés par le Congrès ne sont pas la libre propriété des nations auxquelles ils ont été octroyés... on ne peut modifier les articles de la loi parce que certains gouvernements sont prêts à abandonner... les quotas qui sont accordés à leurs nationaux. »[5]

L’administration américaine contre-attaquera, appuyée par les associations juives sionistes, lorsque le livre blanc sur la Palestine qui limite l’immigration juive dans ce pays sera publié le 17 mai 1939. Outre-Atlantique on crie au scandale :  interdire aux Juifs l’accès de leur propre pays, un crime ! En octobre 1938 déjà, presque la moitié des membres du Congrès avaient signé une pétition  au président Roosevelt demandant à la Grande-Bretagne de ne pas mettre en oeuvre le projet d’arrêt de l’immigration en Palestine dont on parlait.[6] De son côté l’Angleterre avait pris les devants, en juillet 1938 lors de la conférence d’Evian, lorsque Lord Winterton avait opposé une fin de non-recevoir à toute discussion sur l’immigration juive en Palestine : « On a fait valoir dans certains milieux que l’ensemble du problème, tout au moins en ce qui concerne les réfugiés juifs, pourrait être résolu si seulement on ouvrait toutes grandes les portes de la Palestine aux immigrants juifs, sans restrictions d’aucune sorte. Je tiens à déclarer avec toute la netteté possible que je considère toute proposition de ce genre entièrement insoutenable. »[7] C’est clair, net, définitif et sans explications.

Il est vrai que les ténors politiques avaient déjà épuisé le thème des grandes conférences qui ne décident rien, mais calment l’imagination d’une opinion publique qui demande des mesures contre la barbarie nazie. L’établissement de centaines de milliers de Juifs dans le tiers monde avait déjà fait l’objet de projets immenses, longuement discutés et publiés, mais parfaitement irréalisables.

 

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

[1] Deborah Lipstadt - Op. Cit. p. 53

 

[2] Meir Michaeli - Op. Cit. p. 209 - Compte-rendu de janvier 1939 d’une visite de Sir Andrew MacFadyean à la demande du Board of Deputies of British Jews et de l’American Joint Distribution Committee pour examiner les conséquences des nouvelles lois raciales italiennes.

[3] Ari Johsua Sherman - Op. Cit. p. 185 citant Lord Winterton à propos du Baldwin fund.

 

Yehuda Bauer - Résistance et Passivité juives Face à l’Holocauste - dans L’Allemagne et le Génocide juif  -  Op. Cit. p. 405

 

[5] Summer Wells, sous secrétaire d’Etat cité par Ari Johsua Sherman - Op. Cit. p. 177

[6] David Wyman - Paper Walls - Op. Cit. p. 257

[7] Actes du Comité Intergouvernemental - 6-15 juillet 1938 - Evian

 

Seconde guerre mondiale: la zone d’occupation italienne, un salut temporaire

Novembre 1942, septembre 1943 italie et la seconde guerre mondiale

La zone d’occupation italienne, un salut temporaire.  Novembre 1942, septembre 1943.

A la mi-novembre 1942, à la suite du débarquement allié en Afrique du Nord, les armées allemandes et italiennes occupent la zone libre française. La zone italienne s’étend alors de la Côte d’Azur au Dauphiné et à la Savoie. Un havre de paix et de liberté pour les Juifs ? S’opposant aux Allemands et au gouvernement de Vichy, les Italiens vont courageusement multiplier les mesures de protection de la population juive présente dans leur zone d’occupation, un engagement que l’armée italienne duplique dans ses zones d’occupation en Croatie et en Grèce.

En décembre 1942, les autorités allemandes décident par « mesure de sécurité » que tous les Juifs arrivés depuis le 1er janvier 1938 dans les trente kilomètres de la zone côtière méditerranéenne doivent être évacués. Leur transfert est prévu vers l’Ardèche et la Drôme, des départements occupés par la Wehrmacht. Les Italiens refusent de livrer ces Juifs. L’armée italienne n’hésite pas à employer la force pour appuyer son autorité. A la suite d’un attentat, les Allemands demandent à la gendarmerie française d’arrêter 2 000 Juifs. Celle-ci procède à des arrestations à Grenoble et Annecy. L’armée italienne établit aussitôt des barrages pour empêcher le départ des centaines de Juifs appréhendés.[1]

Envers Vichy les Italiens pratiquent une politique d’indépendance. Chaque fois que c’est possible, ils imposent leur autorité dans leur zone d’occupation. Il s’agit d’affirmer leur souveraineté sur un territoire qu’ils espèrent toujours annexer à la fin de la guerre. Lorsque, les 6 et 7 décembre 1942, le gouvernement français demande aux préfets d’incorporer dans les Compagnies de travailleurs étrangers certaines catégories de Juifs, les autorités italiennes décident de surseoir à l’application de cette mesure. La loi de Vichy du 11 décembre 1942 astreint tous les Israélites à faire apposer sur leur carte d’identité la mention Juif. Les Italiens l’interdisent.[2]

Les fonctionnaires et les officiers italiens sont d’autant plus prêts à prendre la défense des Juifs que l’antisémitisme à l’italienne est plus verbal que réel. Les lois antijuives promulguées en Italie en 1938 ne furent jamais appliquées avec rigueur. La population juive italienne ne dépasse pas 50 000 personnes dont moins de 3000 réfugiés.[3] La plupart des Juifs sont établis depuis des siècles et parfaitement intégrés.

On trouve des Juifs parmi les officiers des troupes d’occupation. S’estimant trop souvent mésestimés, déconsidérés, blessés dans leur fierté par les Allemands, les Italiens saisissent cette occasion de leur en remontrer. Les dirigeants du Reich sont intervenus au plus haut niveau pour obtenir du gouvernement italien qu’il s’aligne sur la politique antijuive nazie. Sans succès. Avec une souplesse toute italienne, Rome promet beaucoup mais ne prend aucune mesure coercitive.

 

Les autorités italiennes ont appliqué dans leur zone une réglementation humaine. Un exemple de tolérance dans un océan de barbarie. On estime que plus de 15 000 Juifs sont venus du reste de la France trouver refuge auprès de l’armée italienne.[4] Kurt Lischka, un des chefs de la Gestapo en France, écrit à Berlin : « De nombreux Juifs se sont réfugiés, sans discontinuer, dans la zone italienne, où ils se sentent complètement en sécurité en ce qui concerne la mainmise allemande. »[5]

Avant même l’arrivée des Italiens, le bouche-à-oreille a fonctionné. Le 15 novembre Angelo Donati disait à Philippe Erlanger : « Ce sont les Italiens qui vont occuper la région (...) J’ai déjà alerté beaucoup de Juifs de Marseille et des alentours. Faites-en autant si vous le pouvez. Qu’ils viennent ici, ils seront protégés ».[6]

Même le gouvernement français est gagné par cet élan d’humanité. En juillet 1943, un nouveau préfet, André Chaigneau, est nommé pour les Alpes Maritimes. Sa déclaration devant les représentants des organisations juives est à la fois surprenante et réjouissante de la part d’un représentant officiel de Vichy : « Je n’admettrai désormais aucun acte arbitraire à l’égard des Juifs se trouvant même dans une situation irrégulière ou illégale. Je ne veux pas laisser aux Italiens le noble privilège d’être les seuls défenseurs de la tradition de tolérance et d’humanité qui est pourtant celle de la France ».[7] Et ses propos sont suivis d’effets. Sa première mesure, dès le 23 juillet, est de régulariser tous les Juifs qui sont entrés illégalement dans les Alpes maritimes.[8]

Le refuge italien ne dure malheureusement que dix mois. Le régime fasciste de Rome s’écroule. Le 9 septembre 1943, la Gestapo dirigée par Aloïs Brunner arrive à Nice. Son équipe n’excède pas 15 personnes. Entre le 10 septembre et le 14 décembre, ils arrêtent et transfèrent à Drancy 1 817 Juifs sur les 25 000 qui se trouvent entre Cannes et Menton.[9]

Sauf quelques dénonciateurs dont on a tendance à exagérer le nombre, les hommes du commando Brunner n’ont reçu aucun soutien de la population et de l’administration locale.[10] Le lendemain de son arrivée, le préfet Chaigneau leur refuse l’accès aux fichiers juifs sous prétexte qu’il les a remis aux Italiens.[11]  Brunner se précipite au consulat italien. Le consul Spejchel et son adjoint Borromeo lui répondent que les dossiers sont déjà partis pour Rome. Les Allemands ne sont pas dupes. Ils déportent les deux hommes deux jours plus tard.[12] Brunner ne sera pas aidé par la Wehrmacht, tout au plus par quelques feldgendarmes au début. La milice ne semble pas avoir été active, la police française n’est pas intervenue.

 

La population s’est montrée secourable.[13] Exemplaire, l’évêque de Nice Mgr Rémond intervient directement. Les colonies de vacances, les pensionnats, les orphelinats, les presbytères de l’évêché accueillent des centaines d’enfants juifs.[14] De leur côté, les organisations juives et en particulier les jeunes sionistes, les éclaireurs israélites et l’Oeuvre de secours aux Enfants ( OSE ), tous travaillant dans la clandestinité, ont fourni une aide matérielle substantielle et ont distribué plus de 6 000 fausses cartes d’identité.[15]

 

« Les rafles de Brunner à Nice furent un échec. 1 800 personnes arrêtées et envoyées à Drancy, soit 6 à 7% des Juifs de la région », juge une historienne.[16] L’objectif était certainement infiniment plus élevé. Il s’agit toutefois d’un échec relatif. Sans aucune aide extérieure, avec la mauvaise volonté des autorités locales, en face d’une population hostile qui aide les persécutés, les 15 hommes du commando Brunner ont réussis hélas à arrêté en 100 jours 1 800 personnes dans la région niçoise.

[1] HILBERG  Raul, La destruction des Juifs d'Europe, Fayard, Paris, 1988, p. 561.

[2] KLARSFELD Serge, La Shoah en France, volume 3. Le calendrier de la persécution des Juifs de France, Septembre 1942-août 1944, Fayard, Paris, 2001, p. 1297 et 1298. Rapport du préfet des Alpes-Maritimes au Gouvernement.

[3] MICHAELIS Meir, Mussolini and the Jews : German-Italian Relations and the Jewish Question in Italy , 1922 – 1945, Clarendon, Oxford, 1978, p. 255.

[4] ZUCCOTTI Susan, The Italians and the Holocaust : Persecution, Rescue and Survival,  Basic Books, New York, 1987, p. 89.

[5] BILLIG Joseph, La solution finale et la question juive : Essai sur ses principes dans le IIIème Reich et en France sous l'occupation, Edition Serge Klarsfeld, Paris, 1977, p. 103. Note du 15 mars 1943.

[6]  KASPI André, Les Juifs pendant l'Occupation, Seuil, 1991, p. 286. Donati, personnalité juive italienne qui défendit les Juifs auprès des autorités italiennes. Erlanger, personnalité juive française connue.

[7] KASPI op. cit.  p. 288.

[8] POLIAKOV Léon et SABILLE Jacques, Jews Under the Italian Occupation, Editions du centre, Paris, 1955, p. 30.

[9] KLARFELD Serge, Vichy Auschwitz : Le rôle de Vichy dans la solution finale de la question juive en France , 1943-1944, Fayard, Paris, 1985, p. 124 et 125.

[10] Ibid.

[11] REMOND René,  Le Fichier juif,  Plon, Paris,  p. 134.

[12] KLARSFELD 1985, op. cit.  p. 116.

[13] IBID.  p. 125.

[14] DUQUESNE, Jacques, Les catholiques français sous l'occupation, Bernard Grasset,  Paris, 1996, p. 286.

[15] POZNANSKI Renée, Les Juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Hachette, Paris, 1997,  p. 467.

[16] ZUCCOTTI Susan, The Holocaust, the French and the Jews. New York, 1993, p. 186. Plus précisément 7,2% en reprenant les chiffres de Klarsfeld donnés ci- dessus : 1 800 par rapport à 25 000.

1933-1939 La Palestine première destination des Juifs fuyant le Reich

La Palestine première destination des Juifs fuyant le Reich

1933-1939 La Palestine première destination des Juifs fuyant le Reich

Une performance étant donné l’opposition violente des Arabes, les obstacles meurtriers érigés par la Grande Bretagne et les difficultés de la vie de pionnier.

Par Marc-André Charguéraud

« La Palestine détient une position unique parmi les pays d’immigration juive. Elle est le seul pays vers lequel le Juif arrive avec la sanction internationale, de droit et non de pitié », soulignait le mémorandum de l’Agence Juive à la conférence d’Evian en juillet 1938.[1] Déjà en 1922 lorsque la Société des Nations confia le mandat de la Palestine aux Anglais, elle parle « du lien historique qui existe entre le peuple juif et la Palestine » et incite les Anglais à favoriser la création d’« une patrie juive.»[2]

La SDN se réfère à la déclaration d’Arthur Balfour, secrétaire d’état aux affaires étrangères, qui préconisait en 1917 la constitution d’un foyer national pour les Juifs en Palestine dans la mesure où les droits des Arabes seraient sauvegardés. L’équivoque ainsi créée attisera une confrontation qui ne demandait qu’à se manifester entre Juifs et Arabes.

Une nation en devenir sur 15.000 kilomètres carrés avec une population de 1.336.000 personnes en 1936. Malgré ces faiblesses de départ, la Palestine accueillera entre 1933 et 1939 plus de 203.000 Juifs fuyant l’Europe.[3] Sur le plan économique, l’immigration aurait pu être plus importante. C’est ce que confirme Sir Arthur Wauchope, le Haut-Commissaire pour la Palestine, quand il affirme qu’une suspension de l’immigration ne peut se justifier pour des raisons économiques.

C’est ce qui ressort également du rapport de la commission royale, présidée par Lord Peel, publié en juillet 1937, qui souligne que l’accélération du rythme de l’immigration a créé un véritable boom économique en Palestine. Et pourtant le livre blanc du gouvernement britannique de mai 1939 fixe un quota qui ne devra pas excéder 10.000 immigrants par an pendant cinq ans, plus 25.000 Juifs qui seront admis dès que le Haut-Commissaire s’estimera convaincu que leurs conditions de survie sont assurées.

Résultat du succès des implantations juives en Palestine entre 1918 et 1939, le nombre de Juifs est passé de 56.000 à 475.000, de 10% de la population à 31%.[4] Pour les Arabes, c’est déjà bien trop, ce qui provoque des grèves et des émeutes dont l’ampleur s’accentue avec la progression de la colonie juive pour s’achever dans une véritable rébellion en juillet 1937 à la publication du rapport Peel prévoyant la partition de la Palestine.

Pour rétablir le calme, la Grande-Bretagne est obligée d’envoyer deux divisions qui représentent 40% des troupes opérationnelles anglaises.[5] Une situation intenable que la publication du livre blanc réglera, mais qui sera vivement critiquée par les milieux juifs des démocraties. Les organisations juives américaines se disent prêtes à financer l’implantation de 2.800.000 Juifs en Palestine.

Plus modeste, le Congrès Juif Américain propose au Comité Intergouvernemental pour les Réfugiés un projet expérimental d’implantation en Palestine. Quelques jours après la Nuit de Cristal, l’Agence Juive qui représentait les Juifs en Palestine demanda 100.000 certificats supplémentaires d’immigration, dont les bénéficiaires seraient transportés et financés entièrement aux frais de la diaspora juive. Dans le contexte politique de l’époque, aucune de ces propositions ne sera prise en considération par le gouvernement de Londres.

Puisque la voie légale est fermée, 1939 sera l’année de l’immigration illégale. Une union contre nature se fera contre l’interdiction anglaise. Y prennent part les Juifs, d’abord, en créant le Mossad el Aliyad Beth, un groupe organisant l’immigration illégale. Puis la France, l’Italie et la Suisse, qui délivrèrent des sauf-conduits pour de fausses destinations, trop heureuses de se défaire de Juifs en fuite. Enfin des pays d’Amérique latine, qui émirent des passeports, des visas et autres documents de voyage contre paiement.

De leur côté Eichmann et la Gestapo, poursuivant leur politique d’expulsion forcée, facilitèrent les départs de Juifs sans permis d’entrée en Palestine, même si cette politique à court terme entrait en conflit avec celle du Ministère des affaires étrangères allemand.

Celui-ci, dans une circulaire du 1er juin 1937 déjà, précisait à ses ambassades à Londres, Jérusalem et Bagdad « qu’il n’était pas de l’intérêt de l’Allemagne de voir se former un état juif (...) étant donné qu’un tel état n’absorberait pas les Juifs du monde entier mais les doterait d’une nouvelle force (...) quelque chose de comparable à ce que représente l’état du Vatican pour les catholiques ou Moscou pour le Komintern. »[6]

Des passeurs complétèrent le tableau, dépouillant de leur maigre viatique les 10 à 15.000 Juifs qui empruntèrent dans des conditions souvent atroces l’un des 37 bateaux de fortune où ils étaient entassés tels des esclaves.[7]

Des navires de guerre anglais patrouillèrent pour empêcher ces cargos pourris de décharger leurs cargaisons humaines.

Ceux qui passaient à travers les mailles furent internés pour quelques semaines puis libérés par les autorités, faute d’une meilleure solution. Au début, pour tenir compte de ces illégaux, on réduisit d’autant le quota de 10.000 immigrants juifs par an.

Ce n’était pas une solution, car cela revenait à encourager l’immigration clandestine au détriment de l’immigration légale.

La guerre proche vint régler le problème.
En octobre 1939, le gouvernement britannique arrêta toute immigration en Palestine, réduisant également l’immigration illégale de façon importante.

Pour des raisons politiques et non économiques, au détriment de dizaines peut-être de centaines de milliers de Juifs désespérés, la Palestine n’a qu’incomplètement pu jouer son rôle de refuge national juif.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

[1] Mémorandum de l’Agence Juive à la conférence d’Evian cité par Shlomo Katz - L’Opinion Publique Occidentale Face à la Conférence Internationale pour les Réfugiés : Evian 1938 - Institut Universitaire des Hautes Etudes Internationales - 1971 . p 12

[2] MARRUS Michael, Les Exclus, Les Réfugiés européens au XX siècle, Calmann-Levy, Paris, 1985. p.116

[3] Total de l’immigration en Palestine de 1933 à 1939 . Source : Royal Institute of International Affairs - Great Britain and Palestine 1915-1945- - Londres p.63. Cité par SHERMAN Ari Joshua, Island of Refuge, Britain and the Refugees from the Third  Reich, 1933-1939, Paul Elek, London , 1973.

  1. 272 . S’ajoutent à ce chiffre environ 16.000 entrées illégales. PROUDFOOT Malcolm J. European Refugees 1939-1952 : A Study of Forced Population Movements, London, 1957. p. 28.

[4] WASSERSTEIN Bernard, Britain and the Jews of Europe , 1939-1945, Université de Brandeis, Oxford, 1979. p.2

[5] IBID. p 13

[6] Télégramme de Constantin Neurath, ministre des affaire étrangères aux ambassades d’Allemagne à Londres, Jérusalem et Bagdad en date du 1er juin 1937 cité par ELISSAR, Eliahu Ben, Le facteur juif dans la Politique Etrangère du IIIème Reich, 1933-1939, Julliard, Paris 1969. p. 194.

[7] Ari Joshua Sherman, op. cit. p.236 et 237.

 

 

1933-1938 Aider les Juifs dans le régime de terreur nazi par Marc-André Charguéraud

Aider les Juifs dans le régime de terreur nazi

1933-1938 Aider les Juifs dans le régime de terreur nazi.

Ces quelques citations d’historiens reconnus examinent la problématique sans que ce soit en aucune façon une remise en cause des responsabilités de la population allemande.

Par Marc-André Charguéraud

Ceux qui minimisent les risques pris par les Allemands qui défendaient les Juifs ou les aidaient devraient lire les commentaires de quelques historiens renommés à ce sujet, et réfléchir à ce passage de Mein Kampf où Hitler déclare : « L’avenir du mouvement est conditionné par le fanatisme et l’intolérance que ses adeptes apportent à le considérer comme le seul mouvement juste, très supérieur à toutes les combinaisons de même ordre. »

[1] Sarah Gordon écrivait à ce propos : « Les Allemands qui n’étaient pas d’accord avec les politiques radicales de Hitler ont été progressivement identifiés et terrorisés. Ils devinrent des exemples pour leurs familles, leurs amis et leurs voisins. Ainsi Hitler utilisa-t-il la persécution des Juifs pour terroriser la population en général. »[2]

Ian Kershaw lui fait écho et précise : « Le régime nazi était une dictature terroriste et dans le sens littéral du terme, un régime terrifiant qui ne connaissait aucune limite dans la répression de ceux qui étaient considérés comme des ennemis, gardez le silence ou vous irez à Dachau».[3] Friedrich Zipfel explique les énormes dangers que ceux qui prenaient la défense des Juifs devaient braver : « On peut esquiver le danger si on en est conscient, mais une police travaillant dans l’ombre devient insaisissable. Personne ne se sent protégé d’elle. Bien qu’elle ne soit pas omniprésente, elle peut apparaître, perquisitionner, arrêter à tout moment. Le citoyen inquiet ne sait plus à qui se fier. »[4]

Nora Levin, expliquant la rareté des résistances, rappelle les lourdes menaces qui planaient sur les éventuels opposants : « Du fait de l’emprisonnement, du meurtre ou du départ de l’essentiel des forces antinazies en Allemagne, toute expression de résistance aux nazis était non seulement rare, mais mettait la vie en danger... Les enfants dans les familles antinazies étaient particulièrement vulnérables. »[5]Et Karl Jaspers, plus brutal, d’ajouter : « L’Allemagne sous le régime nazi était une prison. Ce fut une erreur politique de s’y laisser enfermer. Mais toutes les portes closes, il fut impossible de s’en évader. »[6]

On peut conclure en citant à nouveau Sarah Gordon : « Lorsque les citoyens permettent à leur liberté, qu’elle soit politique, économique, religieuse, sociale ou intellectuelle, de succomber, victime de l’état ou d’un mouvement politique, ils ne peuvent espérer se défendre eux-mêmes et encore moins protéger les Juifs ou toute autre minorité. »[7]

Rien n’empêche le parti de décider d’un internement, même si un jugement a prononcé l’acquittement.

Quant à la libération, elle dépend du commandement du camp d’internement qui décide du moment où le prisonnier a terminé sa « rééducation » et peut être rendu à la vie civile[8]. La porte est ouverte à tous les abus et la victime est à l’entière merci de ses tourmenteurs.

Comme le déclarait le Rabbin Léo Baeck, qui devint en septembre 1933 le président de la représentation pour le Reich des Juifs allemands : « Le jour du boycott a été le jour de l’histoire de la plus grande lâcheté. Sans cette lâcheté tout ce qui suivit n’aurait pas eu lieu. »[9] On ne pouvait imaginer ce qui allait suivre.

L’histoire est un perpétuel recommencement, elle engendre les plus grandes catastrophes politiques et militaires à partir d’incidents qui auraient pu être jugulés sans peine au départ. Encore fallait-il en avoir conscience.

 

[1] Adolf Hitler, Mein Kampf , Nouvelles Editions latines.. p. 349

[2] Sarah Gordon, Hitler, Germans and the Jewish Question, Princeton University Press, 1984, p. 134, voir aussi p. 302 et 303 sur le même sujet

[3] Ian Kershaw, The nazi Dictatorship, Problems and Perspective of Interpretation, Edward Arnold. Londres 1993.

[4] Friedrich Zipfel, Gestapo und Sicherheitsdienst, cité par Robert Gellately, The Gestapo and German Society : Enforcing Racial Policy , 1933-1945, Oxford University Press , New York  1990. p. 129

[5] Nora Levin, The Holocaust Years, The Nazi Destruction of European Jewry, 1933-1945, Robert  Krieger,   Malabar Florida, 1990. p. 142.

[6] Karl Jaspers, La Culpabilité Allemande, Paris 1948, Cité par Michael Marrus, L’Holocauste dans l’Histoire, L’Holocauste dans l’histoire, Paris, Editions Eshel, Genève, Georg éditeur, 1990.  p.92

[7] Sarah Gordon, op. cit. p. 315

[8] Il s’agit de camps de travail et de « rééducation », où la discipline est certes très sévère mais qui ne peuvent être comparés aux camps d’extermination qui séviront pendant la guerre. On peut y survivre, malgré l’arbitraire odieux qui y règne.

[9] Léonard Baker, Days of Sorrow and Pain, Leo Baeck and the Berlin Jews,  MacMillan, New York, 1978. p.156, citant Léo Baeck

 

1933-1934 : l’admirable résilience des Juifs allemands devant leur élimination de la vie publique

l’admirable résilience des Juifs allemands devant leur élimination de la vie publique

1933-1934    L’admirable résilience des Juifs allemands devant leur élimination de la vie publique. Par Marc-André Charguéraud

Dès le printemps 1933 la loi élimine les Juifs de la fonction publique, du service de la santé, des professions liées à la culture, journalisme, cinéma, théâtre, musique.[1] Un numerus clausus de 1,5% est institué pour l’admission des Juifs à l’université. Les magasins sont boycottés. Les Juifs naturalisés après 1918 peuvent se voir retirer la nationalité sans explication. Les réactions de la communauté juive peuvent surprendre. Elles sont pourtant conformes à la tradition.

« Peur ? Nous avons montré par des milliers de martyrs que les actions des hommes ne nous font pas peur. Désespoir ? Même aux époques les plus sensibles, les Juifs n’ont jamais désespéré et leur foi en Dieu et la conscience de leurs droits les ont toujours amenés à faire front. Foi ? Oui, foi dans la force intérieure qui naît de la connaissance des faits et d’une conscience pure. Espoir ? oui, l’espoir que notre coexistence avec le peuple allemand se montrera plus forte que tous les préjugés. »[2] C’est le message de Bruno Weil, vice-président de l’Union Centrale des Citoyens de Confession Juive (Central-Verein Deutscher Staatsbürger Jüdischen Glaubens), l’organisation faîtière. Le 10 janvier 1935 dans une déclaration, la Central-Verein de Berlin exprime, elle aussi, sa confiance et souligne sa responsabilité : « Nous devons continuer à travailler pour que les générations actuelles et futures puissent vivre et travailler en Allemagne. Nous devons soutenir et motiver la jeunesse juive dont dépend l’avenir de notre communauté. »[3]

La raison devait l’emporter. Le patriotisme dont les Juifs avaient fait preuve pendant la grande guerre, leur engagement dans la reconstruction du pays, leur volonté de coopérer avec les autorités constituaient pour le Reich un actif qu’il aurait été irrationnel de détruire en excluant la communauté israélite. L’orage était en train de passer et les signes d’une accalmie se multipliaient. « Pendant l’année 1934, très peu de mesures officielles ayant un impact significatif ont été prises. Il semblait, en surface, que le régime nazi avait l’intention de permettre aux Juifs de continuer à mener une existence économique, même si celle-ci était limitée. N’était-ce pas pour cette raison que le gouvernement avait exclu la clause aryenne dans le domaine du commerce et des affaires ?  Pourquoi  aurait-il donné des ordres pour protéger les Juifs des attaques de certains membres du parti ? Bien sûr, il continuait à y avoir des incidents et de petits boycotts, mais ils n’étaient pas approuvés par le gouvernement. La purge des éléments radicaux, et particulièrement des dirigeants des SA, en juin 1934, sonna la fin de ces événements sauvages. »[4]

L’attitude de Hitler semblait aller dans le même sens. Dans ses déclarations comme dans ses écrits de ces deux premières années du régime, il n'attaqua pas la communauté juive. Jusqu’en 1938, ses interventions dans le problème juif seront limitées et prudentes.

C’est sa façon de diriger : faire agir les autres et rester en retrait pour être au-dessus de la mêlée et pouvoir désavouer une action violente afin de garder intacte sa popularité auprès du plus grand nombre.

Si le public allemand est peu sensible à une législation antijuive dont il ne saisit pas toujours la portée, il réagit négativement à toute persécution sur la voie publique qui trouble l’ordre. Hitler en est très conscient. Il fait souffler le froid par ses troupes et se réserve les propos chaleureux, entourant le tout d’un flou politique trompeur.

En 1934, Arthur Ruppin, un des principaux dirigeants sionistes, se montrait assez optimiste : « La situation créée par l’attitude et la législation nazie est intenable pour les deux parties, la violation de l’égalité de tous les citoyens ne peut que poser des problèmes à l’Allemagne elle-même, car l’hostilité qu’elle encourt de la part de seize millions de Juifs n’est pas un facteur négligeable, ni politiquement, ni économiquement. »

Mettre en avant le poids politique et économique de l’internationale juive, c’est tempérer momentanément l’ardeur du Führer qui la craint autant qu’il l’abhorre, mais c’est en même temps agiter le drapeau rouge devant le taureau nazi.

Une autre opinion optimiste est exprimée par la Jewish Chronicle du 11 août 1933 :

« Les intérêts économiques allemands souffriraient d’une élimination trop brutale de l’influence juive dans le commerce et l’industrie et de ce fait un renversement ou un ralentissement de la politique antijuive est prévisible. »[5]

L’argument est à double tranchant, car c’est justement l’influence financière jugée trop importante du judaïsme que Hitler veut détruire.
Qu’il doive prendre son temps, pour tenir compte des contraintes politiques et économiques, ne fait que retarder l’échéance.

Hitler connaît ses priorités. Fin 1933, la Reichsbank n’a que deux semaines de devises en caisse, et il faut mener à bien les investissements, énormes nécessités par la mise en place d’usines révolutionnaires de nouveaux produits de synthèse dans les industries du pétrole et du caoutchouc.
Et ce sont les Etats-Unis qui fourniront une partie du matériel et des financements nécessaires ! A une question du Docteur Hjalmar Schacht, Ministre de l’économie, Hitler répondra que «sur le plan économique, les Juifs peuvent continuer comme par le passé.»  Il a sûrement ajouté mentalement : « pour le moment ».

Hitler donnera, en 1933 et 1934, des preuves tangibles de cette modération tactique.
En juillet 1933, une importante chaîne de grands magasins appartenant à Hermann Tietz, un Juif, est menacée de faillite.
Sa liquidation mettrait 14.000 personnes supplémentaires au chômage et risquerait de mettre en danger d’autres sociétés.

Hitler la sauva en approuvant un  prêt de RM 14,5 millions de la Akzept und Garantiebank, qui était contrôlée par l’Etat.

En 1934 le siège américain de Woolworth, la plus importante chaîne américaine de magasins à prix unique, décide dans le cadre du boycott d’arrêter l’importation de tous les produits allemands. Des manifestations sont aussitôt orchestrées par le parti devant les magasins allemands de Woolworth. Elles risquent de tourner à l’émeute. Le gouvernement donne l’ordre aux gouvernements locaux de maintenir l’ordre public et d’interdire toute manifestation contre les magasins Woolworth.[6]

Et que penser de ces nombreux émigrés juifs de la première heure qui reviennent en Allemagne. Ils furent 60.000 à partir en 1933 et 1934. De 10.000 à 16.000 suivant les historiens revinrent en 1934 et 1935, et ce chiffre élevé peut surprendre.

C’est que les conditions d’accueil de l’étranger étaient sévères. Le statut d’immigré plaçait l’Allemand au bas de l’échelle sociale. En général, le professionnel n’avait pas le droit d’exercer son activité. Le médecin et l’avocat se retrouvaient déclassés. Certes, les organisations caritatives juives apportaient leur soutien, mais le nouvel arrivant devenait un assisté avec tous les problèmes psychologiques qui en résultent. Le Juif allemand avait aidé avec condescendance l’immigrant juif de l’Est, et dès lors que les rôles étaient inversés, c’est le Juif anglais, français ou américain qui maintenant le considérait avec hauteur, tout en lui allouant un minimum pour survivre.

Les organisations caritatives encouragèrent ce retour en Allemagne, préférant apporter des aides sur place en cas de nécessité. La situation des Juifs semblait s’être stabilisée. Leurs tourmenteurs, les SA, n’avaient-ils pas été mis hors de nuire ? Les lois odieuses délimitaient le périmètre d’autonomie de la communauté juive, donnant un minimum de garanties juridiques.

Certes, 20% des Juifs allemands étaient en 1935 assistés par la communauté juive par l’intermédiaire d’organisations telles que le Comité Central des Juifs allemands pour l’Aide et la Reconstruction (Zentralausschuss der Deutschen Juden für Hilfe und Aufbau) et l’Organisation de Secours des Juifs Allemands  (Hilfsverein der Deutschen Juden), financièrement bien dotées par une riche diaspora locale. Mais cela signifiait aussi que pour plus des trois quarts de la communauté, le travail continuait comme par le passé, ce qui constituait à leurs yeux un signe positif.

Ces retours découragèrent les candidats au départ. Il conforta les observateurs étrangers.
Si des Juifs allemands, qui connaissaient bien la situation qui les attendaient en Allemagne, rentraient en nombre, c’est que les choses n’étaient pas si graves.

Qu’ils aient préféré à l’exil une vie peut-être pas si difficile dans leur patrie rendait plus serein les hommes politiques des démocraties occidentales. N’avait-on pas exagéré la situation ? Cela ne semble pas avoir été le cas malgré les apparences.
Nombreux furent ces rapatriés volontaires qui regrettèrent leur retour. Dès le mois de janvier 1934, sur instructions de Goering, la Gestapo envoya la plupart dans des camps de concentration pour rééducation. Puis, en 1935, le gouvernement décida d’interdire tous les retours de Juifs allemands.

Quand Hitler donna l’ordre, en août 1935, que les initiatives indépendantes contre les Juifs par des membres du parti nazi cessent immédiatement sous peine que leurs auteurs soient considérés comme ennemis de l’Etat, ce n’était pas afin de protéger les Juifs, mais pour que les persécutions soient effectuées dans l’ordre.[7]

Cette différence d’objectif n’est pas exprimée, mais elle fait partie du flou qu’Hitler entretient de manière systématique et qui déroute souvent ses adversaires, en particulier quand il s’agit de Juifs qui s’accrochent désespérément à toutes les raisons possibles de ne pas quitter leur pays en abandonnant la plus grande partie de leur fortune, parfois la totalité, pour recommencer à zéro dans un environnement étranger souvent hostile.

 

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

 

 

[1] Ces exclusions touchent en 1933 entre un quart et la moitié des personnes concernées.

 

[2] Bruno Weil, vice-président du Centralverein cité par Lucy Dawidowicz - La Guerre contre les Juifs - 1933-1945 - Op. Cit. p. 281

[3] Communication du Centralverein de Berlin le 10 janvier 1935 cité par Kurt S. Grossmann- Emigration Geschichte de Hitler’s Fluchtlinge - 1933-1945 - Francfort 1969 - p. 51

 

 

[4] Karl A. Schleunes - Op. Cit. p. 116

 

[5] Jewish Chronicle du 11 août 1933 cité par Richard Gutteridge - Op. Cit. p. 85

[6] Hitler vient au secours d’entreprises juives menacées de faillite, exemples cités par  Kark A. Schleunes - Op. Cit. p. 93 et 142

 

[7] Herbert A. Strauss - Op. Cit. p. 108 - Citation d’une circulaire secrète du 20 Août 1935 du ministre de l’intérieur Frick aux gouvernements des différents états : « Le Führer et Chancelier du Reich a donné l’ordre que les initiatives indépendantes contre les Juifs par des membres du NSDAP ou des associations qui y sont affiliées doivent absolument cesser. Ceux qui, dorénavant, continueront à participer ou à organiser des actions contre les Juifs devront être considérés comme des provocateurs, des rebelles, des ennemis de l’état. Je requiers donc que les mesures les plus sévères soient prises contre de telles actions et que la paix, la sécurité et l’ordre soient rétablis par tous les moyens à disposition. Il faut empêcher des actions illégales, et si nécessaire utiliser des mesures policières draconiennes. Les actes interdits, tels que atteintes et dommages aux propriétés, attaques physiques, coercition, émeutes, ne seront tolérés dans aucune circonstance, quels que soit ceux contre lesquels ces actions sont dirigées.»

 

1933-1939: Les communautés juives occidentales hostiles à l’arrivée de Juifs étrangers.

Février 1934. — Le premier groupe de juifs allemands de la Jugend-Alija (immigration de la jeunesse) débarque au port d’Haïfa.

1933-1939   Les communautés juives occidentales hostiles à l’arrivée de Juifs étrangers. Par Marc-André Charguéraud

Ce boycott des produits allemands à donné l'idée d'exploiter le transfert des Juifs riches en Palestine à Hitler

Ce boycott des produits allemands à donné l'idée d'exploiter le transfert des Juifs riches en Palestine à Hitler

« Dans les moments cruciaux, pendant les années de l’Holocauste, c’est l’incapacité des Juifs de parler d’une même voix qui a empêché de répondre de façon adéquate aux dangers qui menaçaient les Juifs d’Europe. »[1]

Ce jugement sévère du grand historien Henry Feingold s’applique aussi aux années qui ont précédé la guerre. Et pourtant, le 13 juin 1938, l’American Jewish Committee et l’American Jewish Congress joignirent leurs forces avec celles de deux organisations moins importantes, le B’nai B’rith et le Jewish Labor Committee, pour fonder le General Jewish Council, qui représenta l’ensemble de la communauté juive américaine. Par manque de leadership, en raison du jeu des oppositions, ce nouveau groupement fut incapable de prendre des décisions.

Le compte-rendu de la réunion du 18 décembre 1938 du General Jewish Council illustre cette faillite : « Pour des raisons humanitaires on ne peut s’opposer à une émigration en masse des Juifs allemands. Toutefois il faut reconnaître que d’autres pays semblent avoir infiniment plus de droits que l’Allemagne et pourraient demander une solution similaire (...) malgré des efforts pour concilier des positions opposées, d’une part donner un accord à une émigration en masse allemande (...) et en même temps reconnaître l’erreur fondamentale d’une telle politique (...) aucune solution satisfaisante ne fut trouvée (...). Il fut finalement décidé, pour le moment en tout cas, de ne rien faire à ce sujet (...). » et l’auteur qui cite ces lignes de conclure : « Par inaction les dirigeants juifs américains devinrent les complices passifs d’une politique qui ferma les portes aux Juifs d’Allemagne (et d’ailleurs, devrait-on ajouter) à un moment où leur sauvetage était encore possible. »[2]

C’est ce que constatait déjà à l’automne 1935 James McDonald, le Haut-Commissaire aux réfugiés d’Allemagne : « Je ne peux pas croire que, quels que soient les problèmes chez eux, les Juifs américains ne sauront pas reconnaître que leurs coreligionnaires doivent être aidés. »[3] Plus tard, Elie Wiesel écrira dans un style plus dramatique :
« Incroyable mais vrai : la communauté juive américaine n’a pas répondu aux cris déchirants de ses frères et soeurs de l’Europe nazifiée. Ou du moins pas comme ils l’auraient dû. Quelle étrange attitude pour une communauté connue pour sa solidarité, son sens de la famille et sa tradition humanitaire ! Surtout lorsque l’on pense que peu de Juifs américains n’avaient pas un membre de leur famille, proche ou lointaine, en Pologne, en Roumanie ou en Lituanie. »[4]

La passivité relative de la communauté juive a été expliquée par le spectre, exacerbé par un chômage angoissant, d’un antisémitisme et d’une xénophobie en pleine expansion aux Etats-Unis.

Les Juifs établis qui avaient su se faire accepter par la communauté nationale redoutaient que l’arrivée massive de réfugiés juifs d’Europe ne remette leur statut en cause. La remarque est exacte, mais est-ce une raison suffisante ? Les Juifs américains n’avaient rien à craindre, alors que la vie de leurs coreligionnaires outre-mer était en danger.
Et ce ne sont pas des considérations financières qui conditionnèrent le rythme des arrivées dans le nouveau monde, comme ce fut le cas en Angleterre.

Car le piège financier s’est refermé sur la générosité des associations juives anglaises. Elles s’étaient engagées à prendre en charge tous les réfugiés juifs pour qu’ils ne tombent pas à la charge de l’Etat. Cet engagement « assurait aux réfugiés déjà présents en Angleterre l’aide dont ils avaient besoin, mais il empêcha d’envisager un sauvetage en masse des Juifs allemands. »[5]Avec des finances limitées, les Juifs anglais devaient contingenter le nombre de Juifs admis en Angleterre et donner la préférence à ceux qui possédaient des moyens suffisants pour ne pas avoir besoin d’assistance.

Une tâche ingrate que résume bien le compte-rendu d’une réunion du cabinet britannique du 16 novembre 1938, au cours de laquelle le ministre de l’intérieur Sir Samuel Hoare explique « que son ministère reçoit chaque jour 1.000 demandes d’entrée. Ces demandes sont soumises au Coordinating Committee for Refugees et seules celles recommandées par les représentants juifs sont acceptées. Ces représentants sont toutefois opposés à l’entrée dans le pays d’un grand nombre de Juifs (...) car ils ont peur d’une agitation antijuive. »[6] On doit ajouter qu’ils craignaient surtout de ne pas pouvoir faire face financièrement.

Les associations juives anglaises avaient prévu lors de leur engagement en 1933 l’arrivée de 2 ou 3.000 réfugiés. En 1938, 13.000 étaient à leur charge permanente. Cette situation insupportable permettait au gouvernement anglais de déclarer, de façon un peu hypocrite, qu’il lui était impossible de délivrer un plus grand nombre de visas s’il n’obtenait pas l’accord préalable des Juifs anglais.

En Suisse, si la situation était comparable à celle du Royaume-Uni, la solution fut plus expéditive. Le 16 août 1938, Rothmund, le chef de la police, rencontra les présidents des deux principales associations juives, la Fédération Suisse des Communautés Israélites et la Fédération Suisse des Comités d’Entraide Israélites.

« Il en obtenait l’accord que les réfugiés continueraient à être assistés, mais que, faute de fonds pour aider les nouveaux arrivants, il convenait de fermer la frontière. »[7]Ce qui fut fait le 19 août 1938.

Quant aux Juifs nationaux français, leur opinion peu flatteuse à l’égard de leurs coreligionnaires en difficulté ne les incitait pas à intervenir pour que le gouvernement ouvre les frontières de façon plus libérale. Comme dans d’autres pays, ces Juifs craignaient qu’une immigration en masse n’incite les antisémites à redoubler leurs attaques et les xénophobes à intensifier leur croisade pour « l’emploi aux Français ». Ils firent le maximum pour encourager les nouveaux arrivants à ne considérer la France que comme une terre de transit et à poursuivre leur voyage vers d’autres pays d’accueil, ce qui se fit à grande échelle.

Cette attitude négative à l’égard des étrangers est illustrée par une déclaration de Jacques Helbronner Qui deviendra président du Consistoire juif. Il affirmait que «la France comme les autres nations avait ses chômeurs et que tous les réfugiés juifs d’Allemagne n’étaient pas intéressants à garder (...). S’il y a 100 à 150 grands intellectuels qu’il est utile d’accueillir en France (...), ils peuvent rester, mais les 7, 8 ou 10.000 Juifs qui vont arriver en France, est-ce notre intérêt de les garder ?» Helbronner continuera dans la même voie dans les années qui suivent. Pour lui, les réfugiés sont « des rejets de la société, des éléments qui n’ont pas pu être de quelque utilité dans leur propre pays. »[8]

Une intervention de Léon Blum critique vertement cette attitude négative de certains milieux juifs qui a freiné l’arrivée de réfugiés juifs. Le 26 novembre 1938, au cours d’une réunion de la Ligue Internationale contre l’Antisémitisme, Léon Blum déclarait : « Je ne verrais rien au monde de si douloureux et de si déshonorant que de voir des Juifs français s’appliquer aujourd’hui à fermer les portes aux réfugiés d’autres pays. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire que l’on ait acquis une sécurité par la lâcheté et cela, ni pour les peuples, ni pour les groupements humains, ni pour les hommes. » Cette lâcheté, cette passivité coupable ont mis en péril la sécurité de milliers de gens.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

[1]Henry Feingold -Time for Searching . Op. Cit. p. 189

[2]Minutes de la réunion du General Jewish Council du 18 décembre 1938 cité par Haskel Lookstein - Op. Cit. p. 68

[3]McDonald, Haut comissaire aux réfugiés cité par Henry Feingold - Politics of Rescue - Op.Cit. p. 14

[4]Elie Wiesel - cité par Haskel Lookstein - Op. Cit. p. 9

[5]Margaret Sampson - Jewish anti-sémitism ? The attitude of the Jewish Community in Britain Towards Refugees from Nazi Germany : The «Jewish Chronicle » March 1933-september 1938 dans Why Germany - John Milfull ( direction ) - Berg - Oxford 1993  p. 153 - Un titre sévère

 

[6]Samuel Hoare. Ministre de l’intérieur britannique à une réunion du Cabinet le 16 novembre 1938 cité par Ari Joshua Sherman - Op. Cit. p. 175

[7]André Lasserre - Op. Cit. p. 57 citant Rothmund le 16 août 1938

 

[8]Vicki Caron - Loyalties in conflicts, French Jewry and the Refugee Crisis, 1933-1935 , 1991 p.320 cité par Saul Friedländer, Nazi Germany and the Jews,Op. Cit. p.220

 

Octobre 1940 : La France devait servir de dépotoir à l'Allemagne nazie

l'accueil indigne en France des 7500 Juifs expulsés d'Allemagne

1940 octobre: l’accueil indigne en France de 7 500 Juifs expulsés d’Allemagne.
Un contexte qui doit être examiné.

Par Marc-André Charguéraud

En octobre 1940, 7 650 Juifs allemands sont expulsés du Palatinat et du Pays de Bade.[1] Par la ruse et la force ils sont littéralement refoulés à travers la frontière menant de l’Allemagne à la zone libre.
Plus de sept trains forcent le passage.
6 538 Juifs sont dirigés vers le camp de Gurs.
Pendant l’hiver 1940-1941, 12.5% soit 820 d’entre eux meurent. Ils reposent au cimetière de Gurs.[2]

l'accueil indigne en France des 7500 Juifs expulsés d'Allemagne

l'accueil indigne en France des 7500 Juifs expulsés d'Allemagne

« Un véritable attentat perpétré contre la vieillesse badoise », écrit en 1961 Eugen Netter, un des médecins du camp.[3] Un crime nazi sûrement. Une faute majeure française, oui : le camp de Gurs n’aurait jamais dû recevoir une population aussi fragile, même si les conditions y avaient été meilleures. Elle n’y avait en aucun cas sa place. C’est ainsi que Gurs est devenu la représentation type des « Camps de la honte ».[4]

Le jugement est juste mais sévère. Il faut tenir compte du contexte. Les expulsés appartiennent à ce que l’on appelle « une population vulnérable ».
Les Nazis ont vidé de leurs Juifs les hospices, les asiles, les hôpitaux, les maternités, les refuges... Dysenterie, typhoïde, gastro-entérite, oedème de carence, effets de la vermine et de la saleté sont les maladies fatales qui ont conduit ces Badois à la mort.[5] Elles furent souvent la conséquence d’organismes affaiblis et du désarroi moral. Une personne âgée, malade arrachée à son environnement, plongée dans la détresse psychologique, dans la déchéance physique, sans espoir, ne lutte plus. La bataille est perdue. La personne est condamnée.

On remarquera que dans les mêmes conditions d’internement déplorables de Gurs, une population jeune pouvait survivre. L’exemple nous est donné par les 3 870 Juifs allemands, autrichiens et apatrides qui sont arrivés à Gurs de Saint Cyprien dévasté par une tempête fin octobre 1940. Ils avaient entre 20 et 59 ans.  Pendant l’hiver 1940-41 leur mortalité ne dépasse pas 2,2% soit 85 personnes.[6]

Il aurait fallu envoyer les déshérités badois dans des institutions semblables à celles dont les Allemands les avaient arrachés : hospices, asiles, hôpitaux, maternités, refuges... Ce n’était pas concevable dans une zone libre submergée par plus d’un million de réfugiés.[7] Son système hospitalier et d’assistance sociale est déjà débordé. La France est en pleine confusion.

Les associations humanitaires sont rapidement intervenues : la CIMADE, le Secours Quaker, le Secours suisse. « Elles ont permis à des milliers d’internés de ne pas mourir de faim et de froid, elles les ont soutenus moralement. »[8] Plus lente à pallier les insuffisances tragiques de Gurs, l’administration transfère, en mars 1941,1 750 Badois vers les camps-hôpitaux de Récébédo et de Noé. [9] Il faut attendre le printemps 1941 pour que le préfet André Jean-Faure soit nommé inspecteur général des camps. Son rapport confirme les critiques sur la gestion dramatiquement inadéquate des camps et quelques mesures sont prises.

[10] Mais toutes ces mesures ne sont dans l’environnement de Gurs et d’autres camps que des solutions palliatives.

Vichy n’a pas les moyens de recevoir les centaines de milliers de Juifs dont l’Allemagne a décidé de se débarrasser. Le temps de la « liquidation » n’est pas encore arrivé.

Selon les plans du Reich, les 7 500 Juifs rhénans ne doivent être que l’avant-garde de 270 000 Juifs que les nazis veulent chasser du Reich et du protectorat de Bohême-Moravie pour rendre ces régions « Judenrein », « exemptes de tout Juif ».

[11]  La France, selon l’expression d’un historien, devait servir de « dépotoir » à l’Allemagne.[12] Ce sont les protestations vigoureuses du représentant français auprès de la Commission d’armistice qui ont évité un tel déferlement.

La France dans le désarroi était incapable de faire face seule. Pour ces centaines de milliers de malheureux, la France aurait pu servir de terre de transit. Mais il aurait fallu que les Etats-Unis prennent le relais et leur ouvrent généreusement ses portes.

Gaston Henry-Haye, l’ambassadeur de France à Washington, est intervenu pour que le nombre de réfugiés accepté aux Etats-Unis soit augmenté.

A ses appels à l’aide, la réponse de Robert Pelle du State Department est navrante.

Pour lui, les Etats-Unis doivent appliquer fermement leur politique de refus des réfugiés étant donné les efforts de l’Allemagne pour déverser de plus en plus de Juifs à l’Ouest.

Toute faiblesse résulterait dans l’envoi par l’Allemagne d’un plus grand nombre de réfugiés.

Et Pelle prédit que « les Français se retrouveraient non pas avec 10 000 mais avec peut-être 100 000 réfugiés déversés sur leur territoire. »

[13] Les Etats-Unis, toujours prompts à brandir les principes moraux, ont refusé de s’engager dans des opérations d’immigration d’envergure. La France vaincue et l’Amérique toujours neutre n’ont-elles pas laissé passer une dernière chance de sauver plusieurs dizaines de milliers de Juifs du Reich ?

Ce même mois d’octobre 1940 les Allemands procédait à une autre expulsion nettement plus importante dont on parle peu.

Après leur annexion de l’Alsace-Lorraine, les autorités allemandes ont expulsé 22 000 Juifs.[14] Une opération musclée.

Autorisés à emporter une valise et 5 000 francs, ces Juifs sont « déversés en rase campagne » en zone libre.[15]

Les protestations du gouvernement français contre ces mesures contraires à l’armistice sont ignorées.[16] Il est vrai qu’il s’agissait d’une population homogène et qui étant française pouvait plus facilement s’intégrer.

Bien que ce n’ait pas été le but poursuivi par les Nazis, ces expulsions ont été pour certains une chance de survivre.[17] Restés sur place, ils étaient sûrs d’être déportés vers la mort.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

[1] Gobitz 1996, p. 62. 6 538 Badois au camp de Gurs et 1 125 Sarrois et Palatins au camp de Rivesaltes.

[2] Kaspi 1991, p. 140.

[3] Cité in Laharie 1993, p. 195.

[4] Titre du livre de Anne Grynberg.

[5][5][5] Kaspi 1991, p. 140.

[6] Badia 1979, p. 273. Laharie 1993, p. 196 et 197.

[7] Amouroux 1977, p. 162. En octobre 1940, un million d’habitants évacués n’avaient pas encore regagné leur domicile.

[8] Grynberg 1991, p. 13.

[9] Laharie in Cohen et Malo 1994, p. 112. Pas vraiment des hôpitaux, mais au moins des constructions en dur sur des terrains sains.

[10] Lazare 1987, p. 107. Conditions de vie inhumaines, surpopulation, sous-équipement, rations alimentaires de famine, taux de mortalité élevé par suite de misère psychologique, dysenterie, typhoïde.

[11] Klarsfeld in Cohen 1974, p. 135.

[12] Hirschfeld 1989, p. 12.

[13] Cité in Caron 1999, p. 334 et 337. Charguéraud 2001, p. 154 et ss. donne des exemples de cette politique de refus d’accueil des réfugiés de peur d’un raz-de-marée.

[14] Klarsfeld 1983, p. 31. Cette expulsion en a sauvé la plupart. Restés en Alsace-Lorraine, ils auraient subi le sort des Juifs du Reich qui n’avaient pas émigré et furent presque tous envoyés dans les camps de la mort.

[15] Poznanski 1997, p. 51.

[16] Kapel 1986, p. 37.

[17] Rappelons que 75% des Juifs vivants en France ont survécu.

1938-1939 : Les Nazis veulent vendre 150.000 Juifs, Roosevelt accepte d’entrer en matière.

Les Nazis veulent vendre 150.000 Juifs, Roosevelt accepte d’entrer en matière.

1938-1939  Les Nazis veulent vendre 150.000 Juifs.  Roosevelt accepte d’entrer en matière.

 Par Marc-André Charguéraud

« Notre tâche se trouvera compliquée au-delà de toute mesure et même rendue impossible, si le pays d’origine (l’Allemagne) n’est pas prêt à apporter sa contribution et si les émigrants que d’autres  prêts à accueillir n’ont pas quelques moyens de subsistance,» déclare Lord Winterton, représentant de la Grande-Bretagne à la conférence d’Evian sur les réfugiés en juillet 1938.[1]Le 16 novembre 1938, juste après la Nuit de Cristal, au cours d’une réunion du cabinet britannique, cette attitude est confirmée : « L’essentiel de toute cette question (...) c’est de savoir si les Juifs seront autorisés à transférer de l’argent d’Allemagne (...) Aucune émigration à grande échelle ne peut être effectuée si ce problème n’est pas résolu. »[2]

Cette position n’est pas spécifique à l’Angleterre. Toutes les démocraties ont adopté le même point de vue et le clament. Sans argent, les fugitifs du nazisme ne sont pas acceptés. Une phrase de Léon Blum en 1935 prend toute sa valeur : « Est-ce que vous élevez un mur d’argent entre deux catégories de réfugiés politiques, ceux qui peuvent vivre sans travailler, et ceux qui ne peuvent vivre qu’en travaillant ? »[3]

La réponse du Ministre de l’Intérieur reste elle aussi d’actualité : « Pourvu que les réfugiés aient des moyens d’existence, la France leur reste ouverte (...) il y a assez de malheureux français sans que nous ayons à assurer l’existence d’étrangers. »[4]On peut rapprocher un tel commentaire de l’adage populaire juif qui est mis en avant par les organisations juives américaines lorsqu’il leur fut reproché de ne pas donner suffisamment de fonds :  Your own town’s poor have priority : le pauvre de votre ville a la priorité.[5]

L’attitude des pays occidentaux constitue une fin de non-recevoir car ils connaissent parfaitement que l’encaisse en devises étrangères de l’Allemagne est exsangue.

Les quelques dollars ou livres sterling à disposition de la Reichsbank sont en priorité destinés à financer les stocks stratégiques et les produits nécessaires à l’effort de guerre, certainement pas à sauver des Juifs.

Quand les savants juifs fuyaient le nazisme

Quand les savants juifs fuyaient le nazisme

Les Juifs qui vivent encore dans le Reich sont dans une misère noire, même ceux qui ont possédé quelques avoirs. Privés de travail, spoliés de leurs économies, chassés de leur domicile, soumis aux pires vexations, ils sont presque tous en mode de survie.

Les quelques Juifs fortunés qui n’ont pas quitté l’Allemagne avant 1938 ont vu les capitaux qu’ils veulent emporter amputés de plus de 95% de leur valeur par une succession d’impôts et de taux de change confiscatoires. En juin 1938 le gouvernement allemand interdit tout transfert de capital hors du pays par des émigrants.

Les fonds des associations caritatives juives européennes qui se portent à leur secours s’épuisent. Elles en appellent aux gouvernements étrangers qui continuent à faire la sourde oreille. La plupart des Juifs du Reich qui ont de proches parents aux Etats-Unis ont déjà mis à contribution leur solidarité financière pour obtenir un visa. Les frontières qui se sont entrouvertes lors de l’Anschluss et de la Nuit de Cristal, laissant passer des milliers d’illégaux, se sont refermées.

Plongés dans le désespoir, les Juifs sont pris au piège des démocraties qui les refusent s’ils viennent démunis et d’une Allemagne qui veut s’en débarrasser après les avoir complètement dépouillés.

La phrase de Chaim Weizmann : « Le monde semble divisé en deux parties, celle où les Juifs n’ont pas le droit de vivre et celle où ils ne peuvent entrer »[6] est plus que jamais d’actualité.

C’est dans ce contexte que Hjalmar Schacht, président de la Reichsbank, arrive en décembre 1938 à Londres avec un plan prévoyant l’émigration de 150.000 Juifs du Reich âgés de 15 à 45 ans sur trois ans.

Leur transport et leur installation à l’étranger seraient payés par un emprunt de $ 600 millions financés par la communauté juive internationale. En garantie de cet emprunt, un fonds de RM 1,5 milliard, ce qui correspond aux $ 600 millions, serait constitué en Allemagne avec des avoirs juifs allemands confisqués. Cet emprunt serait amorti sur une longue période par des exportations allemandes additionnelles aux exportations courantes. On parla de 50 ans. L’exportateur serait payé en RM par le fonds allemand et l’importateur à l’étranger verserait les dollars correspondants en amortissement de l’emprunt.

Examiné froidement, ce plan est un marché de dupes. Les $ 600 millions sont immédiatement versés par la communauté juive étrangère, le RM 1,5 milliard est prélevé sans délai sur les fortunes des Juifs allemands. L’Allemagne ne débourse aucune devise étrangère et ses promesses de remboursement de l’emprunt en dollars non seulement sont lointaines, mais dépendent d’une bonne volonté allemande très sujette à caution en cette fin 1938. Peut-on encore négocier de bonne foi avec Hitler ? La proposition est très mal accueillie.

Franklin Delano Roosevelt (1882 - 1945) -

Franklin Delano Roosevelt (1882 - 1945) -

Pour Roosevelt, Hitler « demandait au monde de payer une rançon pour libérer les otages allemands et proposait un troc de la misère humaine contre une augmentation des exportations. »[7] Une large majorité des communautés juives occidentales ont vivement critiqué le plan Schacht comme elles l’avaient fait pour l’accord Haavara signé entre l’Agence Juive représentante des Juifs de Palestine et le gouvernement allemand le 27 août 1933.[8]

Il n’en reste pas moins que 45.000 Juifs arrivèrent en Palestine et furent sauvés grâce à Haavera.[9](83)  La multiplication de petits accords du type Haavera aurait probablement été plus efficace que l’énorme plan Schacht. Si l’on en juge par les coûts, Haavera représentait RM 3.000 par immigrant, quand le plan Schacht prévoyait RM 10.000 par personne.

Le 20 janvier 1938 Schacht perdit son poste de président de la Reichsbank à la suite d’un désaccord avec Goering sur la politique économique à suivre. Le Docteur Helmut Wohlthat reprit les négociations et assouplit les prétentions allemandes sur un certain nombre de points, tout en conservant la nécessité d’un emprunt en devises fortes de $ 600 millions. Une série d’articles sur le sujet dans le Congress Bulletin, la publication de l’American Jewish Congress, montre l’indécision des Juifs américains.[10]Une partie de l’opinion juive soutint le projet pour ensuite le critiquer. Le sentiment prévalut qu’il «ne faut pas prendre de dispositions qui, directement ou indirectement, signifieraient une reconnaissance par la communauté juive en tant que telle de la validité de quelques spoliations de biens privés que ce soient ou de l’exigence faite aux citoyens allemands d’origine juive de s’exiler. »[11]

Le 4 mai 1939 au cours d’une réunion avec des représentants des communautés juives, Roosevelt soutient le plan Wohlthat-Rublee en déclarant « que ce n’est pas tellement une question d’argent, mais plutôt une question de sauver des vies humaines. »[12]Quelques heures plus tôt Roosevelt avait reçu une note circonstanciée de Raymond Geist, le consul général d’Amérique à Berlin, l’avertissant que si l’on ne trouvait pas rapidement des lieux d’accueil, ce serait trop tard pour les Juifs d’Allemagne.[13]C’est probablement l’une des raisons du changement d’attitude du Président, mais certainement pas la seule. Roosevelt invita les organisations juives à se regrouper pour poursuivre les négociations et lever les fonds nécessaires.

Ce geste humanitaire du Président ne donnera pas l’accès aux Etats-Unis à un seul Juif supplémentaire, car les quotas d’immigration étaient remplis pour plusieurs années et la loi sur les quotas était sacrée. Et ce geste ne coûtera pas un seul dollar au contribuable, car Roosevelt a rejeté toute la charge financière sur les associations juives. Malgré des efforts constants pour lever des fonds et une communauté juive généreuse par tradition, le Joint Distribution Committee n’a collecté de 1929 à 1939 que $ 24.4 millions ![14]Alors réunir $ 600 millions sans l’aide des Etats relève de la mission impossible.

Les tractations durèrent six mois.et furent interrompues par le début de la guerre en septembre 1939. Elles étaient vouées à l’échec. L’Allemagne négociait avec le Comité Intergouvernemental qu’elle n’avait pas reconnu, pour transplanter dans des pays qui n’étaient pas d’accord pour le recevoir un groupe minoritaire de sa population sur la base d’un financement impossible à réunir. Ce geste humanitaire spectaculaire plus politique que réaliste suscita des espoirs qui furent cruellement déçus. Les communautés juives d’Europe occidentale ne souffraient-elles pas suffisamment pour que des mirages leur soient épargnés ?

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

[1]Lord Winterton représentant de la Grande Bretagne à Evian dans les Actes du Comité Intergouvernemental- 6-15 juillet 1938 - Evian - p. 2

[2]Minutes de la réunion du Cabinet britannique du 16 novembre 1938 cité par Ari Johsua Sherman - Op. Cit. p. 174  citation

[3]Journal Officiel du 29 janvier 1935 cité par Gilbert Badia - Op. Cit. p. 36

[4]Jean Charles Bonnet - Op. Cit. p. 299 citation

 

[5]Yehuda Bauer - American Jewry and the Holocaust - Op.Cit. p. 25 citation

[6]Chaim Weizmann dans Manchester Guardian du 23 mai 1936 cité par Irving Abella er Harold Proper - Op. Cit. p. 4

 

[7]Henry Feingold - The Politics of Rescue- Op. Cit. p. 52 citant Rooevelt à propos du plan Schacht.

 

[9]Rosenstock -Exodus - 1933-1939 - cité par Karl Schleunes - Op. Cit. p. 196

[10]David Wyman - Paper Walls - op. Cit. p. 55

 

[11]Minutes des Réunions des organisations juives américaines sur le plan Wohlthat-Rublee les 28 mars et 15 avril 1939 cité par Yehuda Bauer - Juifs à Vendre- Op.Cit. p 68 citation

[12]Richard Breitman - The Architecth of Genocide - Op. Cit. p.64

[13]IBID

[14]Henry Feingold - Time for Searching -  Op. Cit. p . 23