André Chargueraud

Marc-André Charguéraud.
Né en 1924 à Paris dans une famille de fonctionnaires.
Père de quatre filles.
Engagé volontaire dans l’armée française après la Libération de Paris en 1944.

Diplômé de Science-Po Paris.
Licence de droit de la faculté de Paris.
Master of Business Administration de l’université de Harvard.

5 années aux Etats Unis : université et études de marché pour des entreprises françaises.

Compagnie des Machines Bull puis Bulle-General Electric :
Directeur commercial de Bull Belgique.
Directeur général de Bull Deutschland.
Directeur général adjoint au siège responsable des activités commerciales.

Fondateur et PDG de Gemini, une start up de logiciel informatique. Devenu par des fusions successives Cap-Gemini, côté au CAC 40.

PDG de SGS Genève, leader mondial des services d’inspection, de contrôle et de certification de marchandises.

A ma retraite : Président des Conseils d’administration de La Genevoise Assurance, de la Banque Unigestion, des Editions Labor et Fides, fondateur et vice-président du Musée international de la Réforme à Genève.

Depuis 15 ans auteurs de dix livres qui sont des synthèses grand-public. Ils traitent de l’attitude pendant la Shoah des communautés religieuses, des peuples et des gouvernements occidentaux.

Les articles de André Chargueraud

L’élimination des Juifs de Pologne après la guerre 1945-1947

Après la Shoa la Pologne organise des pogroms 1946

L’élimination des Juifs de Pologne  après la guerre 1945-1947

 Par Marc-André Charguéraud

La guerre est terminée, la paix est revenue. Trois millions de Juifs polonais ont été assassinés par les nazis. 200.000 reviennent d’URSS et 40 000 ont survécu. Ils voyaient la fin de l’enfer dans lequel ils avaient vécu. Il n’en fut rien, des persécutions allant jusqu’au meurtre les forceront à fuir leur pays dominé par un régime communiste.

Avec ou sans communisme, l’antisémitisme meurtrier l’aurait emporté en Pologne tant la société en est infectée. « L’anticommunisme, une excuse trop facile ! Il y avait aussi des Polonais catholiques parmi les communistes par conviction ou par intérêt, on ne venait pas les tuer à domicile. Toute la différence est là. Nous avions échappé à mille périls et tout recommençait », explique un témoin juif.[1] Il suffit de lire un article paru le 20 janvier 1942 dans The Nation, le journal des Démocrates Chrétiens, pour comprendre l’enracinement profond de l’antisémitisme en Pologne : «... La situation rend impossible d’accepter le retour des Juifs à leur position privilégiée sans exposer le pays à de graves soulèvements ... Nous devons annoncer ouvertement que non seulement nous refusons de restaurer les droits politiques et patrimoniaux des Juifs, mais que nous voulons qu’ils partent tous de notre pays. »

Et ce même parti démocrate-chrétien d’insister en 1944 : « Le problème juif doit être résolu par une émigration graduelle des Juifs qui après la politique allemande d’extermination sont encore en vie... Le point de départ sera la confiscation par l’Etat des propriétés juives sans héritiers ... »[2]

Après la Shoa la Pologne organise des pogroms 1946

Après la Shoa la Pologne organise des pogroms 1946

 

Le témoignage de Sholem Rosenberg, un militant socialiste, illustre ce qui attend les Juifs de retour : « La joie fut hélas de courte durée. Nos gens religieux débarquaient avec leur barbe et leur costume traditionnel que la Russie athée ne leur avait jamais interdit de porter. Dès que nous sommes arrivés à Lodz, le fait d’avoir une barbe ou de parler yiddish dans la rue nous a tout de suite attiré des réflexions désagréables du genre : « Mais d’où sortent donc tous ces Juifs ?  Ou encore : comment se fait-il qu’il en reste autant ? quand ce n’était pas : Des Juifs... encore des Juifs ». Rosenberg ajoute : « Par la suite nous avons compris que les Polonais comme les Allemands trouvaient normal de nous tuer. Psychologiquement c’était devenu une sorte de crime admis de nous faire disparaître complètement. »[3] A l’été 1947 plus de 1500 Juifs avaient péri.[4]

Moins proche du drame et avec la retenue qui sied à un directeur de l’UNRRA à Berlin, H.J. Fishbein décrit la situation au Comité d’enquête anglo-américain : « L’histoire de leurs expériences depuis six mois est une histoire monotone répétée par tous les réfugiés venant de Pologne. Ils parlent de lettres reçues d’une organisation polonaise connue sous le nom de A.K. qui signifie armée patriotique… Elle est opposée au gouvernement actuel de la Pologne.
Ces lettres menacent sans appel les Juifs de meurtre s’ils continuent à vivre dans cette localité.

Il leur est généralement donné 24 à 48 heures pour partir. Ces lettres sont confirmées par des actes de terrorisme, de pillage et des meurtres commis par cette organisation… »[5]

Les pogroms se sont produits dans une douzaine de villes. La plus violente de ces attaques a lieu à Kielce le 4 juillet 1946.

Tout a commencé sur les dires d’un enfant imaginatif de neuf ans qui raconte au poste de police local qu’il a été enlevé et détenu captif pendant deux jours par des Juifs dans une cave où il a assisté au meurtre « rituel » d’autres enfants chrétiens. Une histoire sans fondement.

La foule déchaînée va battre à mort 46 Juifs, une centaine sont gravement blessés. Les cadavres sont sauvagement mutilés.[6] Un article du New York Times daté du 11 juillet montre le climat délétère qui règne :  « Quiconque a visité la ville de Kielce après le pogrom a cherché en vain une expression de regret ou de honte sur les visages. A l’exception d’affiches officielles réclamant un retour au calme, il ne s’est trouvé personne pour regretter le massacre. »[7] « Outre des gangs de terroristes pour lesquels le meurtre de Juifs est devenu une affaire quotidienne, une foule d’au moins 5000 personnes (15 à 20 000 d’après des témoins) a pris part au pogrom, lequel a duré plus de cinq heures, même après que l’armée fut intervenue. »[8]

Les attaques vont continuer. Trois jours seulement après les événements de Kielce, six Juifs qui se trouvent à bord d’un train allant de Varsovie à Bialystok sont assassinés. Près de Lublin les terroristes tendent une embuscade à un train de voyageurs. Cinq soldats de l’armée rouge et trois passagers juifs sont exécutés. Le lendemain ce sont quatorze Juifs qui subissent le même sort dans un train entre Katowice et Wroclaw.[9] On comprend dès lors que les départs qui se sont succédés depuis 1945 se transforment en un exode massif.

De juillet 1945 à juillet 1946, dans l’année qui précède le pogrom de Kielce, 65 000 Juifs sont partis de Pologne. Les départs vont littéralement exploser pendant les mois de juillet, août et septembre 1946. Au cours des trois mois qui suivent Kielce, ce sont près de 100 000 Juifs polonais qui déferlent vers les zones d’occupation occidentales.[10]

[1] Cité par Hillel 1985, p. 175.

[2] Cité par Dobrozsycki in Yad Vashem 1990, p. 4 et 5.

[3] Cité par Hillel 1985, p. 174 et 175.

[4] Wasserstein 2000, p. 44.

[5] Cité par Gay 2002, p. 183. En février 1946.

[6] Steinlauf in Wyman 1996, p. 112. Bauer 1970, p. 206.

[7] Cité par Dinnerstein 1982, p. 108. Un seul prêtre dénonce le pogrom de Kielce, le père Henryk Werynski de Cracovie. Le Cardinal Sapieka le suspend immédiatement.

[8] Cité par Hillel 1985, p. 303.

[9] Cité par Hillel 1985, p. 305.

[10] Bauer 1989, p. 74 et p. 131.

1940-1945 Alliés et Allemands rendent impossible le ravitaillement des Juifs internés

Alliés et Allemands rendent impossible le ravitaillement des Juifs internés

 1940-1945 Alliés et Allemands rendent impossible  le ravitaillement des Juifs internés.

On demande au CICR d’intervenir dans les camps, mais on lui refuse les moyens qu’il réclame. Par Marc-André Charguéraud

 Les organisations juives américaines ont à plusieurs reprises demandé au Comité International de la Croix-Rouge (CICR) d’envoyer aux détenus juifs des camps de concentration nazis des secours dont les Alliés lui refusent le financement et l’approvisionnement et dont les Allemands interdisent l’accès. Une mission impossible.[1] Le CICR est pris entre le marteau allié et l’enclume allemande.

Fin 1942, 400 000 Juifs se trouvent dans des camps de travaux forcés du Reich et de Pologne.[2] Ils ne seront plus que 200 000 fin 1944. A la Victoire seuls 100 000 Juifs survivent dans les camps libérés.[3] La quasi totalité sont d’anciens prisonniers des camps de travail.[4] Ce qui signifie que bien plus de 300 000 Juifs sont « morts par le travail » pour paraphraser le slogan nazi « le travail rend libre » figurant sur le portail d’entrée d’Auschwitz.[5] Que ce soit par épuisement au travail, manque de nourriture ou maladie, la mort fut souvent une délivrance. On ne survit pas longtemps dans les camps de travail nazis. La durée de vie dans les usines de caoutchouc synthétique d’IG Farben à Monowitz près d’Auschwitz n’excédait pas quatre mois.[6]

L’envoi massif de nourriture, de médicaments et de vêtements aurait permis de maintenir en vie des semaines, voire des mois, cette population condamnée. Pour des milliers d’hommes et de femmes, c’était l’espoir de survivre jusqu’à la Libération. Des organisations juives américaines ont demandé de façon répétée au CICR d’intervenir. Le cri d’alarme au CICR du 6 juin 1944 de Léon Kubowitzki, en charge des opérations de sauvetage du Congrès Juif Mondial (CJM) à New York, est symptomatique : « Il ne faut pas oublier que les Juifs (...) qui sont sous-alimentés sont tués quand ils n’ont plus assez de forces ».

[7] Le 23 février 1945, le War Refugee Board (WRB) mis en place par Roosevelt en janvier 1944 pour se porter au secours des réfugiés et des détenus civils, s’avoue impuissant : « La Croix-Rouge internationale est notre seul moyen de contact direct avec les camps.

C’est de Suisse que les opérations peuvent être le mieux dirigées ».[8] Le CICR, une organisation non gouvernementale (ONG) comme on l’appellerait aujourd’hui, se retrouve seule en première ligne et tous les secours reposent sur ses épaules.

L’Europe affamée ne peut répondre à des besoins aussi importants. Le CICR ne dispose plus de ses actifs financiers outre-mer, les Alliés les ont bloqués dès le début des hostilités. Dans ces conditions, le CICR a un besoin impératif d’approvisionnements et de financements venant des Alliés. Ils lui sont systématiquement refusés. Dès le 22 août 1940  Winston Churchill étend le blocus économique de l’Allemagne à tous les secours humanitaires. « Aucune forme de secours ne peut être autorisée qui pourrait directement ou indirectement assister l’ennemi dans son effort de guerre », déclarait-il aux Communes.[9] Une politique que Londres a strictement suivie jusqu’à la victoire.

De son côté Anthony Eden, le ministre britannique des Affaires étrangères, confirme en mars 1944 encore l’embargo financier envers le CICR. Il écrit : « Si nous donnons notre accord pour que des sommes soient remises au CICR, nous risquons de nous engager dans le relâchement de notre blocus financier et cela pourrait devenir un avantage réel pour l’ennemi ».[10] Cet avantage potentiel serait resté bien mince, compte tenu des sommes relativement modestes en question.

Aux Etats-Unis la politique du State Department est d’une simplicité déconcertante. Peu importe qu’une partie du programme des nazis soit d’affamer à mort ses victimes, « la responsabilité et le devoir évident de fournir des secours appartiennent aux autorités occupantes ». D’ailleurs, ajoute le ministère, les Allemands intercepteraient tous les colis au bénéfice de leur propre population.[11]  Le War Refugee Board estime pourtant que « la quantité de nourriture susceptible de tomber entre les mains de l’ennemi ne pouvait affecter l’issue de la guerre ou prolonger celle-ci ».[12]

 

Le blocus aurait peut-être été assoupli, si le CICR avait pu fournir la preuve qu’il était à même de contrôler la distribution des secours dans les camps. Il aurait alors fallu que ses délégués puissent visiter régulièrement les camps de concentration et s’entretenir sans témoins avec les captifs. Ce ne fut pas possible. Les Allemands ont pendant toute la guerre interdit l’accès des camps de concentration au CICR. En janvier 1939 déjà, la Croix-Rouge allemande prévient le CICR que les autorités lui défendent d’envoyer des secours aux camps de concentration. En décembre 1939 la Croix-Rouge allemande informe le CICR qu’il ne saurait être question pour le moment de visite des camps. [13] Ce moment dura jusqu’en avril 1945 !

 

Ces interdictions sont répétées chaque fois que le Comité international est intervenu à ce propos. L’ouverture au CICR des camps par les Allemands aurait-elle permis de secourir les Juifs internés ? C’est incertain. Pour le docteur Sethe du ministère des Affaires étrangères du Reich « … ces Israélites ont été déportés pour avoir essayé de porter atteinte à la sûreté de l’armée allemande ; ils ne sont pas considérés comme des internés mais comme des criminels… » C’est l’affaire de la Gestapo.[14] Personne ne peut rien pour eux.

 

Le CICR multiplia les propositions aux Alliés. Le 24 août 1943 il écrit :« Le Comité international se permet d’exprimer le voeu que les dirigeants de la guerre économique veuillent bien tenir compte (à titre exceptionnel) de la situation particulièrement difficile de ces prisonniers originaires des territoires occupés qui sont détenus dans les camps de concentration, qu’ils examinent la possibilité de surseoir aux conditions relatives aux visites des camps et à la fourniture de listes pour les besoins de contrôle et acceptent les quittances individuelles comme contrôle suffisant. »[15] « Cette proposition ne devait pas avoir plus de succès que toutes les démarches précédentes du CICR dans ce domaine », écrit le professeur Favez.[16]

Alliés et Allemands rendent impossible le ravitaillement des Juifs internés

Alliés et Allemands rendent impossible le ravitaillement des Juifs internés

Aucun appel ne put avoir raison de la politique sacro-sainte de l’Economic Warfare Board des autorités alliées chargées de gérer l’économie de guerre.  Ni au début 1944 l’intervention pressante du Congrès Juif mondial qui demande une fois de plus au War Refugee Board un soutien massif pour le CICR : « Des navires pour transporter des approvisionnements vers les camps d’internement… un assouplissement du blocus allié des colis d’alimentation vers les camps de travail, des fonds pour le CICR ».[17] Ni l’ultime demande du CICR  dans une note du 30 juin 1944 à Washington : « Le CICR a déjà souligné la nécessité de recevoir des envois de vivres des pays d’outre-mer pour pouvoir entreprendre une action de secours générale dans les camps de concentration… »[18]

En dépit de toutes ces contraintes très sévères, le Comité international put envoyer sans l’aide des Alliés aux camps de concentration, où se trouvaient des milliers de Juifs, 1.631.000 colis représentant 6.836 tonnes.[19] Des chiffres tragiquement faibles si on pense aux 90 millions de colis correspondant à 430.000 tonnes, qui furent distribués dans les camps de prisonniers de guerre.[20]

Mais que pouvait faire de plus le CICR alors que Richard Law, chef de la délégation britannique à la conférence alliée des Bermudes qui débuta le 19 avril 1943, déclarait que les réfugiés et les personnes persécutées « ne doivent pas être leurrées (...) dans l’espoir qu’une aide allait leur arriver, quand en fait nous sommes incapables de leur apporter immédiatement un secours ».[21] L’Observer de Londres concluait : « On nous dit que ce problème dépasse les ressources combinées de l’Amérique et de la Grande-Bretagne. ... Si la Grande-Bretagne et l’Amérique ne peuvent aider, alors qui le peut ? »[22]

 

[1] « Mission impossible » C’est le titre d’un ouvrage de Jean-Claude FAVEZ sur le CICR. Lausanne, Payot, 1988.

[2] GRUNER Wolf, Jewish Forced Labour under the Nazis. Economic Needs and Racial Aims, 1938-1944, Cambridge University Press, New York, 2006, p. 291. Allemagne, Autriche, Tchécoslovaquie, Gouvernement général de Pologne et territoires polonais occupés.

[3] BRIDGMAN J0hn, The End of the Holocaust.The Liberation of the Camps, B.T.Batsford, Londres,1990, p. 57, note 4. Cite un article de Yehuda Bauer dans Yad Vashem Studies VIII : «  Il semble que le nombre de Juifs qui étaient encore en vie après les épidémies et les vicissitudes des premières semaines après la Libération était de 100 000. »

[4] L’exception ce sont les quelques milliers de Juifs d’Europe occidentale que les nazis gardaient  au camp de Bergen Belsen comme monnaie d’échange.

[5] Arbeit macht frei.  S’ajoutent à ces 300 000 morts par le travail ceux qui pendant cette période sont arrivés dans les camps de travail et ont disparu.

[6] BRENNER Michael, After the Holocaust : Rebuilding Jewish Lifes in Postwar Germany, Princeton University Press, NJ, 1997, p. 75.

[7] PENKOWER Monty Noam, The JewsWere Expandable : Free World Diplomacy and the Holocaust, Urbana, University of Illinois Press 1983, p. 226.

[8] STAUFFER Paul, « Sechs furchtbare Jahre... » Auf den Spuren Carl J. Burckhardts durch den Zweiten Weltkrieg, Zurich, Verlag NZZ, 1998, p. 329.

[9] PENKOWER, op. cit. p. 123

[10] WASSERSTEIN Bernard, Britain and the Jews of Europe , 1939-1945, Clarendon, Université de Brandeis,  1979, p. 325.

[11] FEINGOLD Henry L, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust , 1938-1945, New Brunswick N J, Rutgers University Press, 1970,  p. 187.

[12] WYMAN David,  L'abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 367.

[13] FAVEZ Jean Claude, Une mission impossible, le CICR, les déportations et les camps de concentration nazis, Editions Payot, Lausanne, 1988,  p. 89 et 141.

[14] BUGNION, François, Le Comité International de la Croix-Rouge et la protection des victimes de la Guerre, Comité International de la Croix-Rouge, Genève 1994, p. 240. Réponse de Sethe au CICR du 30 mai 1942.

[15] COMITE INTERNATIONAL DE LA CROIX-ROUGE, L’Activité du CICR en faveur des civils détenus dans les Camps de Concentration en Allemagne, 1939-1945, CICR, Genève 1947, p. 54.

[16] FAVEZ. op. cit. p. 174.

[17] PENKOWER Monty Noam I , The Efforts of the American Jewish Congress and the World Jewish Congress in the Years of the Holocaust, in FINGER Seymour Maxwell ed. American Jewry and the Holocaust : A Report by the Research Director, his Staff and Independant Research Scholar Retained by the Director for the American Jewish Commission on the Holocaust, New-York, Holmes and Meier, 1984, p. 10.

[18] CICR. op. cit. p. 60.

[19] BUGNION op. cit. p. 244.

[20] Les prisonniers de guerre étaient protégés par la Convention de Genève que les Allemands avaient signé et ont respecté pour les pays qui l’avaient également signé. Ce ne fut pas le cas de l’URSS.

[21] MORSE Arthur D, Pendant que six millions de Juifs mouraient, Laffont, Paris, 1969, p. 53.

[22] Ibid. p. 54.

Shoa : La maison d’Izieu, un drame affligeant 1943-1944 par Marc-André Charguéraud

La maison d’Izieu, un drame affligeant 1943-1944 par Marc-André Charguéraud

Sauvez les enfants ! Juillet-août 1944   Un désastre pour 250 enfants en France un triomphe pour 600 en Belgique

Par Marc-André Charguéraud                                                      

                                                                 

A la fin du printemps 1944, de 350 à 500 enfants juifs se trouvent dans les onze centres de la région parisienne de l’Union Générale des Israélites de France XE "Union Générale des Israélites de France(UGIF), 600 dans les sept homes dirigés par l’Association des Juifs en Belgique XE "Association des Juifs en Belgique(AJB). Entre le 21 et le 25 juillet, 250 enfants des centres de l’UGIF sont arrêtés par la Gestapo.

200 sont déportés et périssent. En Belgique aucune arrestation, les 600 enfants sont sauvés.

Ce qui est un désastre pour les Français se révèle comme un grand succès pour les Belges. On a, à juste titre,vivement reproché leur inaction coupable aux premiers, pour citer les seconds en exemple. L’histoire n’est pas si simple.

Pourquoi les nazis ont-ils laissé libres pendant de longs mois plus de mille enfants en France et en Belgique ?

Ils connaissent l’existence des  maisons qui les hébergent et peuvent à tout moment sans le moindre problème rafler etdéporter ces enfants.

Alors que la Gestapolance de laborieuses opérations de police pour débusquer les Juifs entrés dans la clandestinité, n’est-il pas plus facile d’envoyer quelques autobus pour ramasser ces enfants, les interner à Drancy XE "Drancyou à Malines XE "Malinespour ensuite les envoyer à la mort ? Il n’y a pas de réponse satisfaisante aujourd’hui à ce comportement allemand.

A l’époque il renforcle sentiment de sécurité des dirigeants juifs : les Allemands ne semblent plus s’intéresser aux enfants des centres d’accueil officiels.

Le 30 octobre 1942, la Gestapo rafle les 58 enfants du home de Wesembeek-Ophem XE "Wesembeek-Ophemde l’AJB. Ils sont transférés à la caserne Dossin de Malines.

Un front d’intervenants se constitue immédiatement et dès le lendemain, la Gestapo libère les enfants.Ce résultat renforce l’assurance des dirigeants de l’AJB. Il est inutile de disperser les enfants pris en charge.

Le nombre important de 600 enfants hébergés en juin 1944 par l’AJB n’a pas d’autre explication. C’est un chiffre très élevé si on le compare aux 350 à 500 enfants des centres de l’UGIF à la même époque.

Rappelons que les enfants juifs sont cinq fois plus nombreux en France qu’en Belgique.

A l’échelle de la France ces 600 enfants belges correspondent à 3 000 enfants français.

On mesure la taille démesurée de l’imprudence belge et l’ampleur qu’auraient prise les reproches à l’égard de l’UGIF si l’organisation française avait pris un tel risque.

Contrairement à l’AJB, l’UGIF est inquiète.
En 1943, trois de ses centres ont été raflés par la Gestapo.
 Il s’agit de 16 enfants de l’Orphelinat Rothschild, de 32 des Centres Lamark XE "Lamark (centre)et Guy Patin XE "Guy Patin (centre)et d’une vingtaine du foyer de la Verdières. XE "Verdières.(Foyer)Autant de signaux forts du danger dans lequel se trouvent ces enfants.

Des organisations juives clandestines se mobilisent. Le 16 février 1943, l’organisation communiste Solidarité XE "Solidaritéenlève 63 enfants des maisons de l’UGIF et les fait entrer en clandestinité. Bien que la Gestapo n’ait pas réagi, cette opération d’envergure ne se répétera malheureusement pas. 

L’UGIF n’est pas en reste. Ses dirigeants dispersent de nombreux enfants dans des institutions charitables et des familles à l’abri des nazis.

Entre septembre 1942 et juin 1944, l’effectif dans les foyers de l’UGIF diminue de 2 000 à environ 350 à 500 enfants. C’est insuffisant mais ce sont autant d’enfants qui échappent à la Gestapo et ne seront pas déportés à Auschwitz XE "Auschwitz

Ces sauvetages résultent d’une collaboration entre organisations légales et clandestines.

Elle se poursuit jusqu’en juillet 1944. Albert Akerberg, XE "Akerberg,Albertsecrétaire général du Comité d’Union et de Défense des Juifs de ParisXE "Comité d’Union et de Défense des Juifs de Paris(CUD), en témoigne : «... J’étais en relation avec Juliette Stern XE "Stern Juliette, membre du Conseil d’administration de l’UGIF. Elle nous aidait dans notre travail en nous fournissant les informations nécessaires pour que nous puissions kidnapper les enfants en péril (...) J’avais avec Juliette Stern une conférence hebdomadaire (...)

C’est là que nous mettions au point les kidnappings à venir… » Il s’agit ici non pas d’opérations de groupe, mais d’évasions individuelles. Elles concernent principalement des enfants libres mais parfois aussi, bien que ce soit nettement plus délicat, quelques « enfants bloqués ».

Au printemps 1944, en Belgique comme en France, une partie importante des enfants des centres d’accueil sont ce que l’on a appelé des « enfants-bloqués ».

Ce terme barbare désigne des enfants juifs remis à l’UGIF ou à l’AJB par la Gestapo. Ils viennent de Drancy ou de Malines où ils sont restés seuls, leurs parents ayant « disparu ». La Gestapo les a méticuleusement listés et ils ne peuvent quitter les foyers sans son autorisation. Des otages que les nazis peuvent reprendre à tout moment et dont l’UGIF et l’AJB sont responsables.

Cette collaboration des organisations juives légales leur a été reprochée. Mais quel était le choix ? Refuser ces enfants, c’est les vouer à une déportation immédiate et à une mort certaine. Les accueillir, même dans des conditions intolérables, dépendantes de l’arbitraire allemand, c’est leur donner un espoir de vivre, une chance d’être sauvés qui pour nombre d’entre eux s’est réalisée. 

L’UGIF et l’AJB sont réticentes à faire passer en clandestinité ces « enfants-bloqués ».

Ces organisations estiment que cela conduira les Allemands à reprendre immédiatement les enfants-bloqués qui restent dans les foyers et à les déporter.

Et tout aussi grave, les autorités allemandes décideront de ne plus accorder de libération à d’autres enfants qui sont détenus à Malines et à Drancy.

Leur destin, dans ce cas, ne fait pas de doute, c’est la déportation vers la mort. Pouvait-on prendre ce double risque qui était bien réel, quasi inéluctable ? Un dilemme que l’on ne peut rayer d’un trait de plume.

Ce cas de conscience ne se pose plus en juillet-août 1944, alors que la libération est toute proche. Il faut alors impérativement disperser les enfants, ceci d’autant plus que parmi les enfants bloqués se trouvent également un certain nombre d’enfants libres qui n’ont pas été envoyés par la Gestapo. Jamais, jamais ils n’auraient dû se trouver dans les mêmes foyers ! C’est d’ailleurs le principal reproche que le jury d’honneur qui s’est réuni après la guerre adresse aux dirigeants de l’UGIF.

Les enfants des foyers de l’UGIF devaient impérativement être cachés avant que 200 d’entre eux ne soient déportés vers la mort par le convoi 77 du 31 juillet 1944.

Ce qui s’est passé a fait l’objet de nombreux et longs développements. On se contentera de quelques remarques. Lorsque le CUD propose de faire disparaître les enfants avec l’accord de l’UGIF, son président Georges Ediger XE "Ediger Georgesrefuse la participation de son organisation. Il est accusé d’agir de la sorte par crainte de son arrestation et de celle des autres dirigeants de l’UGIF. L’accusation est un peu courte.

Après le débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944, ceux qui ont vécu sur place cette époque savent qu’il était d’autant plus facile de se cacher que ce n’était que pour quelques semaines.

Les portes s’ouvraient et les Allemands isolés ne pouvaient que procéder à quelques opérations ponctuelles, très ciblées. Entrer en clandestinité n’aurait pas posé de problème. D’autres raisons ont motivé le refus de l’UGIF sans le justifier pleinement.

Pourquoi les forces clandestines juives n’ont-elles pas alors monté sans la participation de l’UGIF une action-commando, un kidnapping, comme elles le firent pour 63 enfants le 16 février 1943 ? L’opération est plus facile en juillet 1944. Les Allemands sont désorganisés et sur la défensive. Les effectifs de la résistance sont importants et leur marge de manoeuvre incomparablement plus large. 

C’est la question que pose l’historienne Annette Wiervorka XE "Wiervorka Anetteen termes pragmatiques :

« Pourquoi n’a-t-on pas envoyé les jeunes gens des milices patriotiques juives dans ces maisons avec ordre de faire sortir les gosses et de tenter de les planquer au lieu de les lancer dans des missions aléatoires et périlleuses pour voler des armes aux Allemands ? »

La réponse tient dans la question telle qu’elle est formulée. L’enthousiasme, la soif de participer aux entreprises les plus dangereuses de la Libération, la décision des politiques d’occuper le terrain au maximum pour préparer l’après-guerre, expliquent qu’aucune priorité n’a été accordée à l’évasion des enfants de l’UGIF.

Contrairement aux Français, les Belges vont intervenir.

Une réunion de l’AJB est organisée le 26 août 1944. Il est décidé de « faire disparaître les 600 enfants des homes. La directrice de l’Office national de l’enfance (ONE), Mme Yvonne Nevejean XE "Nevejean Yvonneet les militants de la section enfance du  Comité de Défense des Juifs (CDJ) se chargent de sauver les enfants de l’AJB d’une rafle imminente. »

Le courage et la détermination doivent ici être salués. Dans les faits ils se sont avérés inutiles. Une semaine plus tard, le 4 septembre, Bruxelles était libérée.

Les Allemands n’étaient plus en mesure de monter la moindre rafle. La chance, le hasard, le miracle, disent certains, c’est que les Allemands n’ont pas décidé l’arrestation des enfants un mois avant la Libération comme ils l’ont fait en France.

Alors la décision de l’AJB serait arrivée trop tard et 600 enfants belges partaient pour Auschwitz. Comme leurs homologues français, les dirigeants belges de l’AJB auraient été accablés de reproches au lieu d’être félicités. Il n’en reste pas moins que les uns comme les autres ont pris envers tous ces enfants un risque inadmissible.

Ne les oublions jamais

Ne les oublions jamais

 

1942 : Par peur d’un raz-de-marée les Alliés refusent l’accueil de Juifs

les Alliés refusent l’accueil de Juifs

Par peur d’un raz-de-marée les Alliés    refusent l’accueil de Juifs.

 Les Américains souhaitaient l’émigration des réfugiés juifs en Palestine, alors que les Anglais espéraient leur accueil massif par les Etats-Unis. Les dirigeants des deux pays redoutaient un déplacement en masse de Juifs hors des territoires ennemis.

Une note du 20 janvier 1943 de Londres à Washington atteste cette crainte : « Il est toujours possible que les Allemands ou leurs satellites passent d’une politique d’extermination à une politique d’expulsion, destinée, comme ce fut le cas avant la guerre, à embarrasser les autres pays en les inondant d’immigrants étrangers ».[1]

Raymond Clapper, un journaliste américain célèbre, écrivit au moment de la Conférence des Bermudes que si l’Allemagne offrait de libérer les réfugiés, il faudrait le refuser, car « ce type de décision ne serait pas faite pour des motifs humanitaires, mais uniquement pour des mobiles militaires dont l’Allemagne serait la bénéficiaire ». Ainsi, se débarrassant de son excès de population, l’Allemagne aurait gêné les Alliés qui ne disposaient pas des moyens d’accueillir ces réfugiés.[2]  Borden Reams, haut fonctionnaire du Département d’Etat, poussa l’argument plus loin lorsqu’il prévint du « danger de voir le gouvernement allemand décider de livrer aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne, en un lieu donné et pour transport immédiat (...) un nombre important de réfugiés juifs. Ni la situation militaire, ni celle des transports maritimes n’auraient permis aux Nations Unies d’entreprendre une telle tâche. Dans le cas où nous aurions admis notre impuissance à prendre soin de ces gens, la responsabilité d’une poursuite de leur persécution aurait été, dans une large mesure, transférée du gouvernement allemand aux Nations Unies ».[3]

Ces réserves se traduisirent dans les faits.
Le Département d’Etat apprit, fin 1942, qu’il existait une possibilité de sauver quelques milliers de Juifs bulgares de l’anéantissement. Le sujet fut discuté entre Hull et Eden, lors d’une visite de ce dernier le 27 mars 1943 à Washington.

Pour Eden, « si nous faisons cela, alors tous les Juifs du monde entier voudront que nous fassions des offres similaires pour la Pologne et pour l’Allemagne. Hitler pourrait très bien nous prendre au mot et il n’y a tout simplement pas assez de bateaux dans le monde pour les évacuer ».[4]

Un scénario semblable se déroula pour les 70 000 Juifs de Transnistrie, dont le gouvernement roumain avait proposé le transfert en février 1943 contre paiement « pour frais de transport et frais annexes » de 130 dollars par personne.

Six mois plus tard, Roosevelt annonçait à Wise que les arrangements financiers pour sauver les Juifs de Transnistrie avaient été trouvés et approuvés. Mais il fallut attendre une lettre du 17 décembre 1943, plusieurs mois plus tard, pour connaître la position anglaise.

Le Foreign Office, toujours soucieux de la situation explosive en Palestine, était inquiet de recevoir un grand nombre de Juifs. C’est la raison pour laquelle il était peu disposé à approuver l’arrangement proposé.[5]

Chacun blâma l’autre. A propos de la lettre anglaise du 17 décembre 1943, Morgenthau s’indigna : « En termes simples les Anglais sont apparemment prêts à accepter la mort de milliers de Juifs en territoire ennemi du fait des difficultés de pouvoir s’occuper d’un nombre considérable de Juifs s’ils pouvaient être sauvés ».

[6] Wise reprocha l’échec du sauvetage en Transnistrie au Département d’Etat : « Si ce n’était à cause de la bureaucratie inhumaine et maladroite du Département d’Etat et du Foreign Office, des milliers de Juifs auraient pu être sauvés et une catastrophe juive aurait été en partie évitée ».[7] De son côté Ben Hecht, du Groupe Bergson, s’en prit à Wise :

« En 1943, ceux qui attiraient l’attention du monde sur la situation désespérée des Juifs roumains furent discrédités par les sionistes, par leurs dirigeants et par leurs associations philanthropiques, comme étant des mauvaises langues. Notre tentative de faire sortir des Juifs de Roumanie avant l’arrivée des Allemands fut contrecarrée ».[8]

Quelle qu’en soit la justification, et la conduite d’une guerre sans merci peut être une explication, il est clair que les Alliés redoutaient que les Allemands ne passent d’une politique d’extermination à une politique d’évacuation forcée de tous les Juifs. Lorsqu’une possibilité se présentait pour quelques dizaines de milliers de personnes, les Alliés plaidaient la peur du raz-de-marée de réfugiés pour ne rien entreprendre ou pour retarder la décision de telle façon que le projet soit dépassé.

Cette attitude ne laissait aucune place à une volonté de sauvetage. La déclaration d’Eden aux Communes le 19 mai 1943 était explicite : « Je ne pense pas qu’il soit possible d’en sauver plus que quelques-uns avant la victoire finale ».[9] Alors qu’Eden faisait sa déclaration, plus de 30 000 certificats d’immigration pour la Palestine, prévus par le Livre Blanc, n’avaient toujours pas été utilisés.

Après avoir déduit les 12 000 illégaux arrivés pendant la guerre, il restait encore 23 000 certificats à disposition le jour de la victoire.[10] Ces documents signifiaient la liberté ou pour le moins une protection sur place ou un internement privilégié pour le paria juif.

Une situation comparable existait aux Etats-Unis.

Entre Pearl Harbour et la fin des hostilités en Europe, 21 000 réfugiés seulement, en majorité des Juifs, purent franchir les frontières américaines. Ce chiffre représente 10% des quotas fixés par l’administration de l’immigration pour les réfugiés des pays occupés par les puissances de l’Axe. Il restait donc 190 000 places disponibles.[11]

Un échange de notes, début mai 1944, entre Hull et Roosevelt, confirme clairement qu’il n’était pas question de changer de politique. « Je ne peux pas recommander, disait Hull, que l’on rouvre la question de l’assouplissement de nos lois et que nous prenions les risques d’une controverse prolongée et difficile avec le Congrès. » Le Président, qui voulait éviter à tout prix cet affrontement, répondait : « Je ne pense pas que nous puissions faire autre chose que d’appliquer strictement nos lois actuelles sur l’immigration et les règlements d’application qui s’y rapportent ».[12]

Les petits Etats d’Europe, encore neutres, qui vivaient dans l’ombre menaçante de l’Allemagne nazie, comprenaient difficilement cette politique rigide des Anglo-Saxons. Si les Alliés refusaient l’accès des territoires qu’ils contrôlaient aux réfugiés juifs, ne pouvaient-ils pas aider les neutres à ouvrir plus largement leurs portes ?

 

[1] Wasserstein  Bernard I, Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Oxford, Clarendon Press, 1979. p. 184.

[2] Lipstadt Deborah, Beyond Belief : The American Press & the Coming Holocaust, 1933-1945, New-York, The Free Press. p. 207 citant le New-York World Telegram du 19 avril 1943, p. 15.

[3] Wyman David I, L'Abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Paris, Flammarion, 1987. p. 137.

 

 

 

[4]Hilberg Raul, La Destruction des Juifs d’Europe, Paris, Fayard, 1988. p. 969. Les Alliés trouvèrent des bateaux pour déplacer plus de 100 000 réfugiés non-juifs, polonais, yougoslaves et grecs vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord,

[5]Friedman Saul I, No Haven for the Oppressed: United States Policy towards Jewish Refugees 1938-1945, Detroit, Wayne University Press, 1973. p. 150.

[6] Wasserstein  op. cit., p. 248.

[7] Wise Stephen, Challenging Years. The Autobiography of Stephen Wise, New York,  G P Putman’Sons, 1949, p. 279.

[8] Ben Hecht,  Perfidy, New York, Julian Messner, 1961, p. 192.

[9] Wasserstein, op. cit., p. 204. On estime que 10 000 Juifs entrèrent en Angleterre pendant la guerre.

[10] Penkover Monty I, The Jews Were Expandable, Free World Diplomacy and the Holocaust, Chicago, University of Illinois Press, 1983. p. 57.

[11] Wyman, op. cit., p. 184.

[12] Friedman, op. cit., p. 173.

Canada : Admettre un Juif c'est déjà trop

Antisémitisme au Canada

Canada, « en admettre un, c’est déjà trop ! »1

1938-1948

« None is too many », c’est le titre implacable du livre d’Irving Abella et Harold Troper sur l’accueil au Canada des Juifs d’Europe.

 

Antisémitisme au Canada

Antisémitisme au Canada

Au moment de l’entrée en guerre du Canada, en septembre 1939, Frédérick Charles Blair, directeur du service canadien de l’immigration, prévenait son administration : « En aucune circonstance des nationaux allemands ou des nationaux des pays occupés par les Allemands ne devront être admis au Canada, qu’il s’agisse ou non de réfugiés. »

Si l’on trouvait dans les administrations alliées un antisémitisme latent et pervers, au Canada il était ouvert et brutal.

Dans une lettre du 24 octobre 1939 adressée à son représentant à Londres William Little, Frederik Blair donna le ton de la politique canadienne. A propos de réfugiés juifs qui faisaient le siège des consulats canadiens en France et en Angleterre pour obtenir un visa canadien, Blair écrivit : « Je ne vois aucune raison pour laquelle le Canada, un des participants à la guerre, devrait encourager des personnes à quitter la France et l’Angleterre. (...)

Alors que l’Empire combat pour la liberté de ces personnes, elles devraient avoir suffisamment de sang dans leurs veines pour rechercher, avant de fuir les zones de combat, si leurs services ne seraient pas de quelque valeur pour les pays qui leur ont donné refuge. » Mais les femmes, les enfants, les vieillards ?

A plusieurs reprises, les associations juives, et parmi elles, la plus importante, le Canadian Jewish Congress et sa filiale l’United Jewish Refugee Agency, s’étaient pourtant engagées à les prendre en charge.

En mai 1941, Saul Hayes, directeur exécutif du Congrès Juif Canadien, demanda que la moitié des 300 visas alloués par le Canada à des Polonais réfugiés au Portugal soient donnés à des Juifs. Réponse des officiels canadiens : le ratio Juifs-non Juifs doit être basé sur la même proportion que celui existant en Pologne, soit aux environs de 12%.

Sinon le gouvernement pourrait « être attaqué pour avoir donné une priorité aux réfugiés juifs aux dépens du sauvetage des Polonais chrétiens. » Et Blair d’insister pour qu’un « équilibre racial » soit garanti, afin de s’assurer qu’aussi peu de Juifs que possible obtiennent l’admission au Canada.

Toujours en mai 1941, Blair expliqua qu’il était nécessaire de refuser la permission d’entrer au Canada même aux réfugiés possédant des visas pour d’autres pays : « Si nous ne faisions pas attention, nous nous retrouverions très rapidement avec un grand nombre de réfugiés sur les bras (...) et nous serions amenés à permettre pratiquement à tous ceux qui entrent au Canada avec un visa de transit de s’y établir.

Nous avons déjà eu de nombreux cas similaires parmi une certaine catégorie de réfugiés...»

En décembre 1941, Blair alla plus loin encore. Il estima que les organisations juives canadiennes étaient de mauvaise foi. « C’est la vieille combine que j’ai vu plusieurs fois réussir.
Elle consiste à sous-estimer un problème (...) et à obtenir quelques promesses, qui seront immédiatement appliquées au plus grand nombre. (...) La seule façon dont nous pouvons garder le contrôle, c’est de fermer toutes les portes, car ces gens ne seront satisfaits que si toutes les portes sont ouvertes. ».

Rien de surprenant lorsque l’on lit dans le rapport annuel 1941 du département de l’immigration que le Canada « donne une plus grande importance à la race qu’à la citoyenneté. »

En 1945, les horreurs de la Shoah sont connues et les Alliés victorieux sont sur place mais la politique canadienne envers les Juifs ne change pas. Une note du 2 février 1945 du Département de l’immigration au premier ministre ferme la porte « à la race non assimilable » … « Bien que le nombre de Juifs qui ont disparu doit avoir été énorme, les survivants ne sont pas le problème du Canada. ».

Dans un mémorandum confidentiel daté du 5 septembre 1945 destiné au Cabinet, A.L. Jolliffe, directeur de l’immigration, rappelle que « les lois canadiennes sur l’immigration prévoient une discrimination suivant la race et la classe sociale.,,, L’interdiction de l’entrée des immigrants appartenant à une race non assimilable est nécessaire. »

Le Canada a pourtant besoin de main d’oeuvre, sinon comment expliquer que dès mai 1946 le gouvernement fait appel à 4 000 soldats polonais de l’armée Anders comme bûcherons et comme ouvriers agricoles pour remplacer les prisonniers allemands rapatriés ? Mais la politique raciste perdure : sur les premiers 1 700 soldats arrivés, un seul est juif ! Les appels à de la main d’œuvre étrangère se multiplient : agriculture, tâches domestiques, industrie textile...

Chaque fois l’administration demande l’exclusion des Juifs. Jolliffe câble aux fonctionnaires de l’immigration en Europe « pas de Juifs ». Aussi tardivement que janvier 1948 une enquête de l’IRO souligne le refus constant des Juifs dans les programmes d’immigration canadiens.2

Le 20 janvier 1946, l’appel dramatique en faveur des immigrants juifs de Charity Grant, une collaboratrice canadienne de l’UNRRA, au gouvernement canadien est sans lendemain.3 « Où peuvent-ils aller, que peuvent-ils faire ? Personne n’en veut. Ils ne peuvent retourner chez eux.

Ils ne peuvent rester pourrir dans des camps le reste de leur vie…Ils doivent trouver un endroit dans le monde où ils ne seront plus jamais persécutés… Vous ne pouvez pas vous empêcher d’admirer leur courage et leur vitalité… Travailler avec ces gens c’est la chose la plus salutaire que vous puissiez imaginer.

Nos propres soucis et difficultés sont si mesquins et enfantins. » Et Grant conclut que « transplantés dans un environnement accueillant, ces Juifs seront des colons forts, indépendants et efficaces. »

En avril 1946, la population reste toujours très négative à l’admission de réfugiés. Une enquête révèle que 31% des personnes interrogées sont en faveur de l’immigration ou l’approuvent à certaines conditions alors que 61% y sont opposées.

Une autre enquête de 1946 porte sur les « nationalités » auxquelles l’immigration au Canada doit être refusée. En tête se trouvent les Japonais, immédiatement suivis par les Juifs pour 50% des réponses. Etonnant et indigne, l’Allemagne de la Shoah, l’ennemi de l’Occident, n’occupe que la troisième place avec seulement 33% d’opinions négatives.

C’est donner la mesure de l’antisémitisme qui règne. Un antisémitisme bien enraciné. La ségrégation sévit : exclusion de piscines, de golfs, d’hôtels, de clubs, et même refus de location ou de propriété d’immeubles. Des quotas existent dans des universités, les docteurs juifs ne sont pas acceptés dans tous les hôpitaux….

Dans une lettre de novembre 1946 M. C. Bordet, un major canadien responsable de camps de DP en Allemagne écrit : les Juifs ont le plus le droit à notre sympathie, mais sont certainement les personnes les plus indésirables comme immigrants. Ils seront à la charge de l’Etat le premier jour de leur arrivée. Notre police verra sa tâche doublée… »

Pour se donner bonne conscience et calmer les pressions exercées par les organisations juives canadiennes, le gouvernement prend quelques mesures sans réelles portées pratiques. Le 25 octobre 1945, il accorde le statut de résident permanent à quelque 600 réfugiés juifs arrivés au Canada pendant la guerre en provenance de pays de transit tels que le Portugal, l’Espagne ou le Japon.

L’administration canadienne se rend compte qu’elle ne peut se permettre de refouler par la force ces réfugiés dans leurs pays d’origine en Europe centrale ou de l’Est pour la plupart.

Six mois plus tard, le 29 mai 1946, le gouvernement annonce l’acceptation des parents au premier degré des personnes résidant au Canada, mais les conditions sont strictes et restrictives.

Saul Hayes, directeur exécutif du Canadian Jewish Committee for Refugees, prévient ses coreligionnaires que ne sera concerné « qu’un nombre relativement faible de Juifs » et « que ceux qui seront acceptés n’arriveront que dans quelque temps.» Hayes a raison. Les quelques Juifs éligibles devront attendre jusqu’en février 1947 pour que le personnel de l’immigration arrive en Allemagne pour les sélectionner !

Une année passe avant que, le 29 avril 1947, le Cabinet autorise l’arrivée de 1 000 orphelins juifs. Ici aussi les obstacles à l’exécution sont nombreux. On exige la preuve, toujours difficile à administrer, que les parents sont bien morts ; la communauté juive doit envoyer du personnel en Europe pour prendre les enfants en charge, régler tous les frais d’immigration et de séjour au Canada ainsi que leur placement dans des familles.

En novembre 1947, 200 enfants étaient arrivés. Le quota sera rempli dans les années suivantes.

Comment alors s’étonner de la conclusion à laquelle arrivent les auteurs canadiens Irving Abella et Harold Troper : « Trois années pleines après la libération des camps de la mort, après que des centres de réfugiés aient été établis, que des organisations internationales aient commencé leur recherche de nouveaux foyers et après que la communauté juive canadienne ait plaidé pour que le gouvernement accorde quelques concessions, pratiquement aucun réfugié juif n’était encore arrivé au Canada.

» Ce n’est qu’à la fin de l’année 1947 que les portes s’ouvrent plus largement. Mais il faut attendre une loi de 1948 sur l’immigration pour que toute discrimination contre l’arrivée des Juifs soit éliminée.

1 Abella, Irving et Troper Harold, None is too Many : Canada and the Jews of Europe 1933-1948. Lester & Orpen Dennys, Toronto,1983.

2 IRO : Organisation Internationale pour les Réfugiés.

3 UNRRA : United Nation Relief and Rehabilitation Administration

1942-1944: La priorité absolue des Juifs américains est de créer un état juif

L'inaction des Juifs américains entre 1942-1944

L’inaction des Juifs américains.
1942-1944. Des « raisons » qu’il faut examiner.

1942 -L-Amerique-en-guerre-Bata

1942 -L-Amerique-en-guerre

 

Pendant la Shoah, à l’exception d’une minorité orthodoxe, la communauté juive américaine n’est pas directement intervenue sur le terrain pour tenter de sauver ses coreligionnaires européens. Elle a toutefois dénoncé avec force les massacres nazis. Elle a aussi demandé des mesures de secours, mais elles furent rarement mises en oeuvre.1

L’antisémitisme explique-t-il cette situation ? Il est une « partie ignoble, mais bien réelle de l’héritage américain», écrit l’historien Léonard Dinnerstein.
2 L’éditorialiste David Cohn précise : « L’antisémitisme n’est pas encore devenu une menace pour les Etats-Unis. On en est simplement au stade où c’est une tragédie personnelle qui humilie, effraie et remplit d’amertume les individus ».3

Parlant de l’admission de réfugiés juifs d’Europe, Dinnerstein écrit :   « Des millions de Juifs aux Etats-Unis avaient été assimilés ou étaient en train de l’être, et ils craignaient que l’arrivée de coreligionnaires n’augmentât les sentiments antisémites et la violence dont ils étaient victimes (...) Bien qu’ils n’aient en général pas été victimes d’attaques physiques (…) les Juifs savaient que leurs possibilités étaient limitées et que la plupart des Gentils étaient soit apathiques face à leurs difficultés, soit hostiles ». 4

Est-ce la crainte d’exacerber cet antisémitisme qui a aussi poussé les Juifs américains à une certaine l’inaction dans le domaine du sauvetage ? Etant donné l’enjeu vital, un engagement militant ne valait-il pas le risque de quelques difficultés supplémentaires qui ne les mettraient pas en péril ? On constate que pendant cette période les communautés juives ont organisé de grandes manifestations à travers les Etats-Unis rassemblant des dizaines de milliers de personnes pour dénoncer les massacres de Juifs d’Europe sans qu’elles engendrent de réactions antisémites.

« Le cadavre d’un peuple est étendu sur les marches de la civilisation. Regardez-le. Et nulle voix ne s’élève pour crier d’arrêter la tuerie, aucun gouvernement ne parle pour ordonner que prenne fin le meurtre de millions d’êtres humains ».

5 Ce sont les derniers mots d’un spectacle baptisé « Nous ne mourrons jamais», présenté par les Sionistes Révisionnistes du Groupe Bergson. Plus de 100 000 Américains y ont assisté. En même temps ce groupe a pris de pleines pages de publicité dans le New York Times. « Pour une campagne massive destinée à sauver les Juifs d’Europe. Nous n’épargnerons aucun effort et ne nous arrêterons pas avant que le public américain soit pleinement informé des faits et qu’il soit conscient de sa responsabilité ».6

Ces initiatives juives n’ont entraîné aucune recrudescence de l’antisémitisme. Au contraire, à la suite de ces appels, des milliers de chrétiens ont donné leur appui à l’Emergency Committee to Save the Jewish People of Europe, créé à la mi-1943 dans le but de rallier un maximum de personnes à la cause juive.7

Si l’antisémitisme ne semble pas d’un poids important, peut-on mettre en avant un sentiment d’impuissance qui décourage toute intervention ? Des historiens le pensent. Pour l’un « la communauté juive américaine… avait peu de pouvoir (…) Elle n’avait pas d’influence ».8 Pour un autre «Ce n’était pas tellement qu’ils étaient haïs, mais plutôt qu’ils n’étaient pas assez importants pour que l’on s’en préoccupe ».9 Alors que penser du commentaire de Lord Edward Halifax, ambassadeur britannique à Washington, lorsqu’il écrit à son ministère le 4 avril 1941 : « La communauté juive ici a une très grande influence dans les cercles gouvernementaux et en dehors, en particulier dans la presse » ?10

Les faits donnent raison à l’ambassadeur. A New York, la ville la plus importante des Etats-Unis, 28% de la population est juive, un groupe politiquement dominant.

Les plus importants journaux de l’époque, le New York Times, le Post de New York et le Washington Post appartiennent à des Juifs.

Sur le front politique la présence politique est sans commune mesure avec l’importance de la communauté dans le pays. Trois conseillers directs du président Roosevelt et deux ministres importants sont juifs. Il en va de même pour deux juges de la Cour suprême et de trois présidents des commissions parlementaires les plus importantes sans compter d’autres Juifs qui occupent des fonctions importantes au gouvernement et dans l’administration.11

L’historien Seymour Finger tente d’expliquer l’apathie de ces hommes d’importance. « Lorsqu’ils entraient dans l’arène politique, les Juifs ne le faisaient pas en tant que tels, poursuivant leurs propres intérêts, mais comme des politiciens à part entière assimilés à la culture dominante, ou comme des idéalistes se battant pour les droits de tous les hommes ».12 L’analyse est trop courte lorsqu’elle concerne un problème qui met en cause la survie même des Juifs d ‘Europe.

Pour de nombreux observateurs, l’inaction des Juifs américains n’est pas due à une peur de l’antisémitisme ou à un sentiment d’impuissance mais à « blocage des consciences ».

Face à la catastrophe, la passivité peut-elle s’expliquer par un traumatisme intellectuel qui paralyse, une forme de refus inconscient d’admettre l’horreur absolue, un processus essentiel pour protéger son équilibre mental, défendre son intégrité, en un mot éviter de sombrer ?

Arthur Koestler explique ce phénomène. Les gens peuvent être convaincus, dit-il, pendant un moment de la réalité d’un tel crime, mais alors « leur système d’autodéfense mentale commence à opérer » et en une semaine « l’incrédulité est revenue comme un réflexe temporairement affaibli par un choc ».

13 Le pasteur Visser’t Hooft résume bien l’incertitude et l’angoisse qui règnent. « L’information était sans effet (...) parce qu’intellectuellement trop improbable. (...) Les gens ne pouvaient trouver la place dans leur conscience pour une horreur aussi inimaginable et ils n’avaient pas l’imagination, ni le courage pour y faire face. Il est possible de vivre dans le crépuscule entre ce que l’on sait et ce que l’on ignore. Il est possible de se refuser à réaliser pleinement les faits, parce que l’on se sent incapable de faire face aux implications de ces faits ».14

En février 1943, en des termes directs Hayim Greenberg décrit cette attitude. Il se demande comment les Juifs américains ont pu rester sains d’esprit : « Une carapace semble s’être formée au dessus de l’âme des Juifs américains pour les protéger et les défendre contre la douleur et la pitié ».15

L’historien Yehuda Bauer avec des termes plus modérés ne dit rien d’autre. Il porte un jugement sévère sur une attitude qu’il estime ambivalente. « Dans leur expression et dans leur action un mélange d’incrédulité, d’espoir que tout ceci ne soit qu’un cauchemar dont les Juifs pourront un jour se réveiller avec soulagement, un désespoir cruel résultant d’une prise de conscience réaliste de ce qui se passait, un désir d’action immédiate, un sentiment terrible d’incapacité d’agir, et même le désir d’échapper à toute responsabilité et de se cacher derrière des mots et des actions sans portée ».16

On peut justifier ainsi l’inaction des plus vulnérables psychologiquement. Elle n’explique pas celle des autres, de beaucoup les plus nombreux. Ils sont parfaitement conscients de la catastrophe. Même si la dimension immense de l’Holocauste leur échappe, ils en savent assez pour agir. Les immenses manifestations qui ont ponctué la deuxième partie de l’année 1942 et celle de 1943 en témoignent. Les orateurs dénoncent l’assassinat par les nazis de un puis de deux millions de Juifs européens. Les dizaines de milliers de personnes présentes appellent à l’arrêt des massacres et demandent l’intervention des autorités.17

Ces « actions sans résultats », aux conséquences morales sans appel, sont dénoncées publiquement au Sénat par le sénateur William Lange : « 2 millions de Juifs ont déjà été tués en Europe et il y en a encore 5 millions qui vont subir le même sort, à moins qu’on ne les sauve immédiatement. Chaque journée, chaque heure, chaque minute qui passe voit l’extermination de milliers d’entre eux ». Si nous ne faisons rien, nous aurons un jour à assumer « la responsabilité morale d’avoir été de passifs spectateurs ».18

Rien n’y fait. Pendant la guerre le pourcentage de sionistes atteint plus de 70% de la population juive américaine. Pour eux la priorité absolue est la création après la guerre d’un Etat juif en Palestine.19 Quant au sauvetage, il est placé en seconde position. Les sionistes ont suivi la position officielle du gouvernement : « La meilleure façon de le faire (sauver un maximum de Juifs) est de gagner la guerre aussi rapidement que possible ».20 Une politique qui n’incite pas à intervenir directement sur le terrain. Cette double certitude a dominé la conduite de la majorité des Juifs américains.

1933-1945 : 360 000 Juifs allemands ont survécu à la Shoah

360 000 Juifs allemands ont survécu à la Shoah

360 000 Juifs allemands, soit les deux tiers ont survécu à la Shoah.  1933-1945

Une situation paradoxale dans l’Allemagne nazie

A la Libération, seuls 31 000 Juifs vivent encore en Allemagne. 14 000 ouvertement, ils ont pour un grand nombre épousé des non juifs. 9 000 autres sont entrés en clandestinité et pas plus de 8 000 ont survécu aux chambres à gaz, aux fusillades et aux marches de la mort.1 Ils étaient 566 000 à l’arrivée du Führer au pouvoir en 1933.2 Hitler a donc réussi à se « débarrasser » de 535 000 Juifs, soit près de 95% de la population juive allemande. Il a pratiquement rendu son pays «Judenfrei » en 1945 (sans Juifs).

360 000 Juifs allemands ont survécu à la Shoah

360 000 Juifs allemands ont survécu à la Shoah

« L’éradication des Juifs », c’est le credo raciste, l’obsession maladive du dictateur. Déjà en septembre 1919 Hitler écrivait dans un mémoire que « l’objectif ultime devra être, sans doute, l’expulsion de tous les Juifs d’Allemagne ».3 Il répète cet objectif dans Mein Kampf et lors de toutes les grandes manifestations nazies. Le Führer a pleinement atteint son but dans sa guerre contre les Juifs allemands.

Dans la « catastrophe » qui vit disparaître 70% des Juifs d’Europe continentale, ne serait-il pas normal que l’Allemagne, le pays du satanique maître d’œuvre du génocide, soit au premier rang dans un « nettoyage ethnique » destiné à éliminer tous ses Juifs ? 4 Une logique et des chiffres qu’accepte le grand public. Une « idée reçue » largement admise.

Alors comment expliquer que 360 000 Juifs allemands aient survécu à la Shoah ?

5 L’Allemagne avec deux tiers et la France avec trois-quarts de survivants sont les pays d’Europe avec une population juive importante où le plus grand pourcentage de Juifs a survécu.

La réponse tient dans le mot même d’« élimination ». La politique raciale d’Hitler a connu deux phases, celle de l’« expulsion » et celle de la « destruction » des Juifs. La seconde phase a commencé en Europe en 1941, avec le début de la Shoah.

6 Entre 1933 et 1941 l’élimination s’est faite par « départs forcés ». Dans certains cas les nazis eux-mêmes ont « organisé » l’émigration. Le 23 octobre 1941 la politique nazie bascule. Les frontières sont fermées.

Les Juifs qui n’ont pas pu fuir deviennent des prisonniers en attente de la « solution finale ».

On assiste à une situation paradoxale. Près de 330 000 Juifs allemands doivent leur salut aux persécutions démentielles qui se sont abattues sur eux à partir de 1933.7 Si la Gestapo, la police secrète d’Etat, ne les avait pas chassés d’Allemagne, ils auraient disparu en masse dans les chambres à gaz et les crématoires.

Le but initial des nazis, il faut le souligner, n’était pas de tuer les Juifs, mais de s’en débarrasser, ce qui en Allemagne en sauva le plus grand nombre.

Pour arriver à leurs fins, les dirigeants du Reich ont réduit les Juifs à l’état de « morts sociaux ».8 Une succession d’innombrables lois et décrets leur ont retiré tout moyen de subsister. Ils n’ont plus qu’une possibilité, fuir leur patrie le plus rapidement possible, loin des griffes de la Gestapo.

Ils laissent derrière eux 230 000 coreligionnaires, principalement des personnes sans ressources, des femmes seules, des orphelins, des malades et des vieillards, ce que l’on appelle aujourd’hui « les populations les plus vulnérables ».

Sur ces 230 000, 200 000 ont péri sur une population initiale en 1933 de 566 000.9

On aurait pu penser qu’une partie significative des 330 000 Juifs allemands réfugiés à l’étranger serait rentrés chez eux après la guerre. Il n’en est rien. A la fin 1946, il ne reste que 15 000 Juifs allemands dans le pays.

10 Les 15 000 autres survivants sont partis. Dans les années cinquante, malgré quelques retours, ils ne sont que 25 000.11 Quelques-uns justifient leur retour comme cet éditorialiste du Jüdisches Gemeindeblatt : « Je reviens de l’émigration, car je suis l’un de ceux qui se sentent obligés en tant que Juifs allemands de contribuer à la reconstruction des institutions juives et à la reconstruction d’une Allemagne vraiment démocratique ».12 Il ne sera pas suivi.

Les Allemands restent pervertis par des années de propagande antisémite. Les résultats d’une enquête d’opinion publique conduite en août 1946 sont à peine croyables. Pour 33% des sondés les Juifs ne doivent pas posséder les mêmes droits que « la race aryenne ».

37% estiment qu’il n’est pas vrai d’affirmer que l’extermination des Juifs, des Polonais et autres non-Aryens n’était pas nécessaire à la sécurité des Allemands.13

On comprend que dans cette atmosphère délétère le Congrès juif mondial (CJM) multiplie les appels pour dissuader les Juifs de revenir en Allemagne. Au cours de sa conférence de l’été 1948 à Montreux, le CJM soutient « la détermination des Juifs de ne plus jamais s’établir sur le sol ensanglanté de l’Allemagne ».

Dans une allocution donnée plus tard, Léon Kubowitzki, secrétaire général du CJM, proclame qu’il est de première importance que les organisations juives s’assurent de la liquidation complète d’une vie juive organisée en Allemagne. Un des leaders parmi les Personnes Déplacées juives, Norbert Wollheim, renonce à son lieu de naissance : « Je n’ai pas détruit l’Allemagne ; je n’ai aucun devoir de la reconstruire. Je ne le peux pas ».14

Comment demander à un réfugié juif installé aux Etats-Unis depuis des années de revenir sur la terre maudite de sa naissance ? L’Allemagne restera longtemps après la disparition du nazisme « Judenfrei » malgré la présence dans le monde de centaines de milliers de Juifs allemands.

1 MARKOWITZ Andrei S. et NOVECK Beth Simone, West Germany, in WYMAN David Ed. The World Reacts to the Holocaust, The John Hopkins University Press, Baltimore and London, 1996, p. 401.

2 GUTMAN Ysrael, Encyclopedia of the Holocaust, Macmillan Publishing, NewYork-London, 1990, p. 1799.

3 ELISSAR Eliahu Ben, Le facteur juif dans la politique étrangère du IIIème Reich, 1933-1939, Julliard, Paris, 1969, p. 51.

4 GUTMAN, op. cit. 4 760 000 victimes en Europe continentale sans l’URSS, p. 1799.

5 Ibid. Population initiale 560 000 personnes moins 200 000 ayant péri dans la Shoah, soit 360 000 survivants. Juifs allemands déportés vers la mort d’Allemagne et d’autres pays européens où ils s’étaient réfugiés. P. 1799 et 1800.

6 Hors URSS, où les massacres ont commencé en juin 1941, lors de l’attaque allemande.

7 360 000 moins 30000 survivants parmi les Juifs restés en Allemagne.

8 CHARGUERAUD Marc-André, Silences meurtriers, Les Alliés, les Neutres et l’Holocauste, 1940-1945. Cerf/Labor et Fides, 2001, p. 37 décrit les persécutions qui conduisent les Juifs à l’état de « morts sociaux ».

9 GUTMAN, op. cit. p.1 800.

10 MARKOWITZ et NOVECK, op. cit. p. 403.

11 HILBERG Raul, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1988, p. 995.

12 GELLER Howard, Jews in Post Holocaust Germany, Cambridge University Press, 2005, p. 62, 10 décembre 1946.

13 SOLCHANY Jean, Comprendre le nazisme des années zéro, 1945-1949, Presses universitaires de France, Paris, 1997, p. 40.

14 GELLER, op. cit. 2005, p. 62.

André Charguéraud

1933-1938 - L’Agence juive signe un accord avec les nazis

L'accord entre l'agence juive et Hitler

 

L’Agence juive signe un accord avec les nazis.1933-1938. Il sauvera 50 000 Juifs allemands

En août 1933, Hitler est au pouvoir depuis six mois. La persécution des Juifs bat déjà son plein. Exclusion du service public, quota dans les universités, révision arbitraire de la nationalité, exclusion des médias. Dans ce contexte difficile, après de longues négociations, l’Agence juive signe un accord avec le ministère de l’Economie du Reich.
Une situation qui peut sembler paradoxale.

L’accord connu sous le nom de Haavera (transfert en Hébreu) permet à des Juifs allemands fortunés d’émigrer en Palestine tout en conservant une partie de leur patrimoine.

Haavara est complexe dans son application. Schématiquement, le plan prévoit que le Juif qui veut émigrer en Palestine dépose tous ses actifs dans un compte bloqué en Allemagne.

Dans un premier temps plus de 50% de ce compte est confisqué au profit des autorités du Reich.
Lorsque la Palestine importe des biens d’Allemagne, l’importateur ne paie à l’exportateur que 50% du prix en livres sterling. En arrivant en Palestine l’immigrant reçoit de l’importateur le solde en livres sterling. L’exportateur allemand, lui, touchera le solde de sa facture en reichsmark. Ils sont prélevés sur les fonds restant dans le compte bloqué de l’émigrant.

A l’époque, quel que soit le pays d’accueil, le Reich s’approprie par différents moyens l’essentiel des biens de ceux qui émigrent. S’ils choisissent la Palestine, l’accord Haavara permet aux Juifs de conserver et de transférer à l’étranger près de la moitié de leurs avoirs convertis de reichsmarks en livres sterling.

L'accord entre l'agence juive et Hitler

L'accord entre l'agence juive et Hitler

 52 000 personnes ont ainsi pu financer un départ vers une nouvelle vie en Palestine.Auraient-ils émigré dans un pays étranger dont ils ne parlent pas la langue, sans travail et sans aucune ressource, abandonnant toute leur fortune ? Pour le plus grand nombre, la probabilité est faible.

Restés en Allemagne ils auraient disparu dans les déportations vers l’Est qui commencèrent dès le début de la guerre et furent suivies, dès 1942, par la Shoah. Ils furent sauvés par la Haavara.

L’Agence juive désire une immigration limitée et graduelle qui puisse s’intégrer à une population juive de Palestine ne dépassant pas 280 000 personnes en 1932.

Sa préférence va vers ceux qui amènent des capitaux dont le développement du pays a un urgent besoin. Les bénéficiaires de Haavara répondent à ces deux contraintes. Ils sont les bienvenus.

L’obsession nazie est de rendre l’Allemagne « Judenfrei » (vide de tout Juif). Le temps des exterminations n’est pas encore venu.

Tous les moyens sont bons pour accélérer le départ des Juifs. Haavara en est un.

Le Reich n’encaisse en devises si précieuses que la moitié de la valeur de l’exportation. Mais dans d’autres circonstances l’Agence juive n’aurait probablement pas importé des produits industriels allemands. Bien que modestes ces exportations constituent donc pour Berlin un apport supplémentaire de devises.

Quant aux 50% payés en reichsmarks, ils ne coûtent rien à l’Etat puis qu’il s’agit d’une partie de la fortune confisquée à l’émigré.

La Reichsbank reste pourtant réticente. Cet accord la prive de l’encaissement de la totalité de ces exportations en livres sterling, une devise forte dont elle manque sérieusement.

Au ministère des Affaires étrangères on se demande pourquoi on lui demande de soutenir l’ennemi juif contre l’ami palestinien au moment même où la Commission Peel (1937) menace de créer un Etat juif.

Au bureau des Affaires juives de la SS, son chef Herbert Hagen comme son adjoint Adolf Eichmann s’opposent à l’accord.

Pour eux il est possible d’expulser les Juifs sans les autoriser à transférer des capitaux qui renforcent la position juive en Palestine.

Tous ces arguments ne pèsent pas lourd contre la volonté de Hitler qui désire, même en 1938, maintenir cet accord.
A ses yeux, le départ de tous les Juifs l’emporte sur toute considération économique et la Haavara était un moyen parmi d’autres d’atteindre cet objectif.

Alors que les parties directement concernées se mettent d’accord, chacune y trouvant son compte, de nombreux Juifs se dressent violemment contre Haavara.

Quelles que soient les circonstances, peut-on négocier avec un régime qui tyrannise les Juifs ? La grande majorité des sionistes estime scandaleuse toute aide aux exportations allemandes. Elles vont à l’encontre du boycott décidé quatre mois plus tôt pour protester contre les persécutions et les règlementations antijuives nazies.

Comment admettre que la Palestine juive s’industrialise à l’aide de machines allemandes et fournisse du travail aux usines du Reich ?

Stephen Wise, président de l’American Jewish Congress, ne mâche pas ses mots à propos de Haavera. Pour lui il y a « quelque chose de pire que d’entrer dans Jérusalem la tête baissée, c’(était) d’entrer avec des mains sales ».

La presse révisionniste de Vladimir Jabotinsky se déchaîne, accusant l’Agence juive d’être un « allié de Hitler (...) qui avait foulé au pied l’honneur juif, la conscience juive, la morale juive (...) de sombres personnages qui en étaient venus à faire le commerce des malheurs des Juifs et de la terre d’Israël…»

Même au sein de l’exécutif de l’Agence juive, un membre prestigieux, Itzhak Gruenbaum, exige que l’on mette fin à l’Haavera avec cette condamnation terrible:

« Nous devons entamer une guerre contre l’Allemagne nazie sans prendre aucunement en considération le sort des Juifs en Allemagne ».

Pour lui, « une nation en fuite ne peut pas bâtir une patrie ». Il est pleinement conscient des conséquences d’une telle politique : « Le judaïsme allemand en fera les frais, de toute évidence, mais nous n’avons pas de choix ».

David Ben Gourion leur répond : « Nous devons transformer ce désastre (que subissent les Juifs allemands) en une occasion de développer notre pays, et de sauver les vies et les propriétés des Juifs d’Allemagne pour le bien de Sion. C’est ce sauvetage qui a la priorité sur tout le reste ». Se focaliser alors sur le boycott, conclut-il, constitue un « échec moral » d’une envergure sans précédent.

Ces interventions de deux dirigeants de premier plan reflètent bien les divergences de vues qui règnent au sein même de la communauté juive de Palestine. Elles se retrouvent aux Etats-Unis. Fallait-il au nom de principes risquer de sacrifier 50.000 Juifs ? Certainement pas.

Doroty Thompson, une éditorialiste américaine, a parfaitement bien exprimé ce dilemme : « Il est plus facile de dire à des gens à l’intérieur d’une forteresse de mourir pour un principe que d’accepter un compromis ».

Une négociation avec son pire ennemi est préférable surtout si, comme dans le cas de l’Haavara, elle permet d’aboutir à d’importants sauvetages de vies humaines. Or une négociation ne peut aboutir que sur un compromis où chacun assouplit sa position. Les livraisons du Reich à la Palestine n‘ont représenté que 0,5% des exportations allemandes et elles ont permis de sauver des dizaines de milliers d’hommes.

Le Monde Arabe a fait mieux qu'Hitler

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Le Monde arabe « Judenfrei ».

900 000 Juifs y vivaient en 1945, ils ne sont plus que 4 500 en 2005.

Les Juifs du Maroc

Les Juifs du Maroc

 

Hitler n’a pas réussi à rendre l’Europe « Judenfrei » (libérée de tout Juif). Malgré la catastrophe de la Shoah, un tiers des Juifs d’Europe ont survécu. Le Monde Arabe a fait mieux, il est parvenu à se débarrasser de tous ses Juifs.
Cette partie du monde est aujourd’hui «Judenfrei » grâce à une « purification ethnique » massive et brutale trop souvent ignorée.

Le 19 novembre 1947, cinq jours avant le vote à l’ONU de la partition de la Palestine en un Etat juif et un Etat palestinien, Mohammed Hussein Hykal Pacha, président de la délégation égyptienne au Comité politique de l’ONU, met le monde en garde : « Un million de Juifs vivent en paix en Egypte et dans les autres pays musulmans et bénéficient de tous les droits des citoyens.1 Ils n’ont aucun désir d’émigrer vers la Palestine. Toutefois, si un Etat juif s’établissait, personne ne pourra empêcher des désordres. Des émeutes éclateraient en Palestine et s’étendraient dans tous les pays arabes et pourraient conduire à une guerre entre les deux races ».2

Ces Juifs vivent depuis de nombreux siècles dans les pays arabes musulmans. Ils n’ont pas toujours et de loin bénéficié de tous les droits des citoyens. Ils ont trop souvent été traités comme des « sous-hommes » en butte à des tracasseries qui ont parfois dégénéré en pogroms.

Mais comme le souligne Hykal Pacha, ils n’envisagent pas de quitter les pays de leurs ancêtres. Ils sont habitués à des conditions de vie difficiles. La seule exception concerne l’arrivée en Palestine de 28 000 Juifs yéménites avant la deuxième Guerre mondiale. Ils parlent hébreu, sont voisins et sont dans le dénuement le plus complet.

L’Egyptien voit juste. La décision de partition de la Palestine prise par l’ONU va provoquer la « guerre entre les deux races ». Pour les Juifs du monde arabe, poursuit Hykal Pacha, la création d’un Etat juif entraînera des conséquences supplémentaires.

« Les Nations Unies (…) ne doivent pas perdre de vue que la solution proposée pourrait mettre en danger les Juifs vivant dans les pays musulmans. La partition pourrait créer dans ces pays un antisémitisme encore plus difficile à déraciner que l’antisémitisme que les Alliés tentent d’éliminer en Allemagne (…) Si les Nations Unies décident la partition de la Palestine, elles pourraient être responsables du massacre d’un grand nombre de Juifs ».3

L’antisémitisme violent n’a pas attendu. Depuis la fin de la guerre, face aux menaces de partition souvent évoquées par les Alliés, les pogroms meurtriers se sont multipliés et ont pris une ampleur nouvelle. Incendies, pillages et meurtres, les violences redoublent.

A Aden, 82 Juifs sont tués le 9 décembre 1947.4 En 1946, un pogrom sanguinaire terrifie les Juifs de Téhéran.5 En novembre 1945, après deux jours de pogroms, on compte 130 morts, des centaines de blessés, 7 synagogues, 500 magasins et 350 maisons détruits à Tripoli en Libye.6 Un second pogrom le 12 juin 1948 fera 15 victimes et 280 maisons détruites.7

Au Maroc en juin 1948 des émeutes raciales à Oujda et Jerrada provoquent la mort de 43 Juifs et en blessent 155.8

De juin à août 1948, les attentats à la bombe et les incendies criminels se succèdent dans les quartiers juifs du Caire et d’Alexandrie. Au cours de cette vague de violences, on dénombre environ 250 victimes.9 Des centaines de Juifs sont arrêtés et leurs propriétés confisquées. Les Juifs d’Irak se rappellent les attaques dont ils furent l’objet en 1941, qui firent 200 morts et 2000 blessés.10 En 1947 au cours d’émeutes à Alep en Syrie, le quartier juif est incendié et 75 Juifs sont tués.11

S’ajoutent à ces meurtres un grand nombre de mesures administratives discriminatoires qui rendent la vie des Juifs insupportable et constituent un véritable « pogrom à froid ». Arrestations arbitraires, confiscation de propriétés, exclusion de professions, fermetures d’écoles et d’institutions juives sont le lot quotidien des autochtones juifs.

A chaque confrontation des Etats arabes avec Israël, les persécutions redoublent contre ces Juifs arabes qui sont accusés d’aider et d’espionner pour le compte de leurs coreligionnaires. Plus de 200 000 Juifs fuient dans les deux années qui suivent la proclamation de l’Etat d’Israël. 32 000 de Libye, 48 000 du Yémen, 114 000 de l’Irak, 10 000 d’Iran, 18 000 du Maroc.12

La vie déjà difficile de ces Juifs devient impossible. Ils se retrouvent dans la situation des Juifs allemands dans les premières années du nazisme, « des morts sociaux ». Il ne leur reste plus qu’une issue, fuir pendant qu’il est encore temps.

Quel pays est prêt à recevoir ces Juifs, très pauvres pour la plupart, arabisant bien que rejetés par leurs concitoyens ? Israël, le nouveau pays qui leur a valu la fureur dévastatrice des pays de leur naissance, accueillera plus de deux tiers de ces exilés (voir troisième colonne du tableau ci-dessous).

Plus de 80% si l’on excepte les quelque 100 000 Juifs d’Algérie qui se dirigeront naturellement vers la France, pays dont ils possèdent la nationalité.

On a dit que, si l’Etat d’Israël n’avait pas existé, ces 600 000 Juifs des pays arabes n’auraient pas trouvé d’autre pays d’accueil et auraient progressivement disparu dans leur pays d’origine où ils ont pourtant pu survivre des siècles.

Ne peut-on tout aussi bien soutenir que leur exode forcé n’aurait pas existé si des persécutions inhumaines n’avaient pas été entraînées par les guerres entre l’Etat d’Israël et ses voisins arabes ?

Ce n’est pas la création de l’Etat d’Israël qui les a fait venir, mais l’intensification des persécutions dont ils ont été l’objet à la suite de la création de cet Etat qui les a obligés à fuir… en Israël. Le monde arabe a saisi l’occasion pour éliminer les Juifs qui vivaient auprès d’eux depuis des temps immémoriaux, afin de rendre leurs pays « Judenfrei ».

Population juive des pays arabes 13

Arrivée en Israël

1945 2005 1948-198914

Algérie 140 000 0 24 00015

Egypte 75 000 100 37 000

Irak 150 000 environ 20 130 000

Liban 20 000 environ 20

Libye 38 000 0 36 000

Maroc 265 000 2 500 266 000

Syrie 30 000 100 à 150 8 000

Tunisie 105 000 1 500 52 000

Yémen 63 000 200 51 000

Total 886 000 environ 4 500 604 000

1 Monde arabe : 900 000 plus Turquie et Iran 160 000.

2 YA’AKOV Meron, in SHULEWITZ Malka Hillel, éd. The Forgotten millions. The Modern Jewish Exodus from Arab Lands, Continuum, London and New York, 2000, p. 84. Déclaration de Hykal Pacha au Comité politique de l’assemblée générale des Nations Unies le 24 novembre 1947.

3 Ibid.

4 GILBERT Martin, Exile and Return :The Struggle for a Jewish Homeland, Lippincott, Philadelphia, 1978, p. 307

5 VERNANT Jacques, The Refugee in the Post World War, Allen and Unwin, Londres, 1953, p. 64.

6 Ibid. p. 249.

7 WEINSTOCK Nathan, Une présence si longue, Comment le monde arabe a perdu ses Juifs, 1947-1957. Plon, Paris, 2008, p. 70.

8 Ibid. p. 147.

9 Ibid. p. 173.

10 Ibid. p. 221.

11 Jewish Exodus from Arab Lands. Answer.com. Voir aussi une liste exhaustive de ces persécutions dans ALLALI Jean-Pierre, Les réfugiés échangés, Séfarades – Palestiniens. JIPEA, Paris, 2007, p. 72 et ss.

12 AGAR Herbert, Les Rescapés, Sedimo, Paris, 1964, p. 250, 299, 300, 291. Jewish Exodus from Arab Lands. Answer.com. Pour le chiffre du Maroc.

13 WEINSTOCK, op. cit. p. 328. International Sephardic Leadership Council. Sephardic Political Action Team trouve un chiffre voisin de 848 000 pour l’année 1948 et de 6 600 pour 2001.

14 SHULEWITZ, op. cit. p. 138. Chiffres publiés par l’Office central des statistiques d’Israël en 1996.

15 100 000 Juifs algériens partent vers la France. Ils sont de nationalité française.

Printemps 1939: l’Amérique refuse l’arrivée de 20 000 enfants juifs du Reich

20 000 enfants juifs refusés par les USA

Wagner-Rogers Bill

Printemps 1939, l’Amérique refuse l’arrivée de 20 000 enfants juifs du Reich.

Dans la nuit du 8 au 10 novembre 1938, 190 synagogues allemandes sont démolies, incendiées pour la plupart.
7 000 magasins et entreprises juives sont détruits. Une centaine de morts, des milliers de blessés, 30 000 Juifs internés dans des camps de concentration.

Un pogrome gigantesque connu sous le nom de la « nuit de cristal ». Le sort des Juifs du Reich bascule de persécutions effroyables dans la barbarie la plus infâme.

Shoa 20 000 enfants juifs refusés par les USA

Shoa 20 000 enfants juifs refusés par les USA

 

 

Le monde occidental est horrifié. La presse réagit violemment. Thomas E. Dewey, candidat républicain à la Maison Blanche, s’écrie à la radio le 11 novembre 1938 : « Le monde civilisé se lève, unanime, révolté par ce pogrome sanglant contre des gens sans défense. Du plus profond de nous s’élèvent des cris de protestation contre les horreurs qui se sont produites depuis cinq ans en Allemagne et qui viennent depuis deux jours d’atteindre de nouveaux degrés de délire organisé...»1

Une déclaration de 36 écrivains américains appelle à l’action : « Nous estimons que nous ne pouvons rester silencieux. Il y a trente-cinq ans une Amérique horrifiée protesta contre le pogrome de Kishinev en Russie tsariste. Que le Seigneur nous vienne en aide si nous sommes incapables de protester aujourd’hui contre le pogrome allemand2

Dans les mois qui suivent la Belgique accueille quelques centaines d’enfants juifs allemands, la Hollande 1 700 et la Grande Bretagne 9 000. Même pour les enfants, malgré le drame, les Etats-Unis ont refusé la moindre dérogation à leur politique restrictive des quotas d’immigration.

Pourtant, le 9 janvier 1939, une délégation de prêtres catholiques et protestants ont envoyé une pétition à la Maison Blanche demandant que les Etats-Unis ouvrent leurs portes aux enfants allemands.

Mieux, en février, le sénateur démocrate de New York, Robert F. Wagner, et la sénatrice républicaine Edith Nourse Rogers proposent une motion dans ce sens au Sénat et à la Chambre des Représentants.

Le Wagner-Rogers Billl prévoit l’arrivée hors quota sur deux ans de 20 000 enfants du Reich. Ils seraient accueillis par des familles qui avec l’aide d’organisations privées prendraient les coûts en charge. Ils seraient rendus à leurs parents dès que des conditions de vie normales seraient rétablies.

Dès l’annonce du plan 1 400 familles se portent volontaires.3
250 000 $ sont réunis pour financer l’opération. L’American Field Service des Quakers s’engage à tout organiser. Au cours d’une conférence de presse, Eléonore Roosevelt, l’épouse du président, soutient la proposition de loi. Le président Roosevelt est plus réservé, il a d’autres préoccupations prioritaires : il veut obtenir du Congrès le vote d’importantes sommes pour renforcer les défenses américaines.
4

L’ancien président Hoover aussi. Malgré le chômage qui augmente de nouveau en 1938, les dirigeants des deux principaux syndicats ouvriers, l’American Federation of Labour et le Congress of Industrial Organisations se prononcent en faveur de la loi.5 Ils sont rejoints par des leaders des églises protestantes et catholiques malgré des éditoriaux indignes de la presse protestante.

Christian Century, le plus grand journal protestant aux Etats-Unis, estime qu’« une libéralisation aggraverait les problèmes économiques et sociaux sévères qui confrontent déjà les Etats-Unis. (1) Comment intégrer des nationalités et des races qui « sont totalement étrangères à notre vie nationale.»

Permettre l’entrée d’un plus grand nombre de Juifs exacerberait ce que le Christian Century décrit comme étant le problème juif de l’Amérique.6 Plus modéré mais plus naïf, le Christian Science Monitor « rejette les suggestions de changement des lois d’immigration et préconise la prière comme étant la meilleure protestation. »7

Il faut aussi tenir compte de l’opposition déterminée de trente puissantes associations patriotiques et « nativistes ».8 Forte de 1 200 000 membres, l’American Legion demande d’interdire toute immigration aux Etats-Unis pendant les dix prochaines années.

Les American Sons and Daughters of the Revolution sont « absolument opposés à cette loi » et ne veulent pas « que ce pays joue les pères noël alors que nos propres citoyens meurent de faim. »

Ces organisations reflètent l’opinion publique américaine. Un enquête de Fortune Magazine du 19 avril 1939 constate que 83% des Américains sont opposés à l’augmentation des quotas des réfugiés, ce qui ne les empêche pas à 94% de désapprouver les persécutions juives pendant la nuit de cristal.9 Symptomatique du climat délétère qui règne, ce commentaire révoltant de Laura Delano Houghteling, l’épouse du directeur de l’immigration, qui met en garde : «  ces charmants enfants grandiront tous très rapidement pour devenir d’affreux adultes. »10

Toujours en symbiose avec l’opinion publique, Roosevelt porte un coup fatal à la proposition de loi. Le 1er juin une représentante de la Chambre lui demande d’exprimer sa position. Il annote le document d’un « classé, pas de suite ».11

On ne s’étonnera pas qu’après plusieurs débats, la Commission d’immigration du Sénat adopte une modification du texte qui en enlève toute sa valeur. L’admission des enfants allemands peut se faire mais dans le cadre des quotas, en priorité sur celle des adultes.

Ce serait livrer 20 000 adultes aux sévices de la gestapo. De toute façon la question ne se pose pas, car le quota pour l’Allemagne est rempli. Il ne reste plus à Wagner qu’à retirer sa proposition de loi.

Le président Roosevelt s’est strictement tenu à la politique qu’il avait définie aux participants de la Conférence d’Evian en juillet 1938. Il spécifiait alors « qu’il ne serait demandé à aucun pays de recevoir un plus grand nombre d’émigrants que celui permis pas les lois existantes. »12 Cette politique exclut des admissions de réfugiés hors quotas aux Etats-Unis, même s’il s’agit de l’arrivée et du séjour temporaire d’enfants en danger. Il est soutenu dans cette attitude par une large majorité de la population qui reste antisémite avec en plus un penchant xénophobe affirmé.

1 LOOKSTEIN Haskel, Were we our Brothers' Keepers ? A Public Response of American Jews to the Holocaust 1938-1944, Hartmore House, New York, 1985, p. 39.

2 LEVIN Nora, The Holocaust Years , Robert Krieger, Malabar Florida, 1990, p. 30.

3 JTA Jewish News Archives. April 20, 1939.

4 Eléonor Roosevelt in This I remember, cité par MORSE Arthur D, While Six Millions Died : a Chronicle of American Apathy, Random house, New York, 1968 , p.254.

5 L’afflux de commandes militaires de l’US Army et d’Angleterre et de France relance la production industrielle.

6 LIPSTADT Deborah, Beyond Belief : the American Press and the Coming Holocaust, 1933-1945, The Free Press, New York, 1994, p. 93, 30 novembre 1938.

7 Ibid, p. 107. 15 novembre 1938.

8 Nativism. Mot américain qualifiant une politique favorisant la population autochtone d’un pays aux dépens des immigrants.

9 SHARF Andrew, The British Press and the Jews under Nazi Rule, Oxford University Press, Londres, 1964. P. 199. BREITMAN Richard, KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington, 1987, p. 58 et 73.

10 Holocaust Studies,” Kristallnacht and the World Response.”

11“ File no action »

12 WYMAN David, Paper Walls, American Refugees Crisis, 1938-1941, Pantheon , New York, 1985, p. 43.

André Charguéraud

 

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