1942-1944  : CICR « Ne rien faire et ne pas protester est inadmissible.»

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1942-1944  : CICR « Ne rien faire et ne pas protester est inadmissible.»

1942-1944 : CICR « Ne rien faire et ne pas  protester est inadmissible. »[1]

Le dilemme est posé. Comment évaluer le moment où les secours deviennent impossibles et les protestations doivent prendre le relais ? A partir de quelle intensité des déclarations politiques peuvent-elles mettre en péril une activité humanitaire en cours ? Ces questions se posaient hier au CICR comme aujourd’hui.

Marc-André Charguéraud

« Je vous dis : ne rien faire et ne pas protester est inadmissible. Si vous ne protestez pas, vous devez agir. Si vous ne pouvez pas agir, vous devez protester

C’est ainsi que Gerhart Riegner, représentant du Congrès juif mondial à Genève, s’exprimait lors d’un entretien avec Carl Burckhardt, vice-président du CICR, le 17 novembre 1942. Prudent, Riegner ajoutait : « Si aujourd’hui, vous, le CICR, croyez que certaines actions soient de nouveau possibles, et qu’il y a des chances d’obtenir des améliorations de la situation sur le terrain, alors je ne vous pousse pas à protester.»[2]

Le dilemme est posé. Comment évaluer le moment où les secours deviennent impossibles et les protestations doivent prendre le relais ? A partir de quelle intensité des déclarations politiques peuvent-elles mettre en péril une activité humanitaire en cours ? Ces questions se posaient hier au CICR comme elles confrontent aujourd’hui les organisations humanitaires opérant dans des pays aux gouvernements autoritaires.

Les organisations juives américaines ont multiplié les demandes au CICR pour qu’il se porte au secours des Juifs internés dans les camps de concentration.

Les appels du Congrès juif mondial auprès du CICR de 1942 et jusqu'à la fin de 1944 sont nombreuses.

Il insistait pour que le CICR intervienne auprès des Allemands afin d’obtenir que le statut des détenus juifs soit assimilé à celui des prisonniers de guerre ou au moins que le CICR soit autorisé à leur apporter des secours dans les camps.[3]

Les Juifs auraient-ils été protégés par une extension aux détenus civils de la Convention sur les prisonniers de guerre de 1929 ? Le CJM de New  York semblait le croire, sinon il n’aurait pas constamment relancé le CICR à ce sujet. Riegner était plus réservé.

Il écrit dans ses mémoires : « Nous étions persuadés qu’on se heurterait à un refus chez les Allemands et que le CICR ne pouvait obtenir d’eux aucune concession directe. »[4]
Il ajoutait : « Nous (représentants du CMJ à Genève) avions l’impression qu’ils (à New York) ne comprenaient plus ce qui se passait. Leur attitude peut s’expliquer par un excès d’optimisme ou l’incapacité d’accepter le pire. Pour nous, à l’époque, c’était tout bonnement incompréhensible[5]

Richard Lichtheim, représentant de l’Agence juive à Genève, écrivit le 8 octobre 1942[6] : « Dans le cas de Hitler, rien de ce que nous pouvons ou d’autres pourront faire ou dire, ne l’arrêtera .(...) Hitler et ses SS dirigent actuellement sans partage l’Europe occupée et aucune force ne peut les arrêter ».[7] Et surtout pas la seule arme dont disposait le CICR, son poids moral, une notion totalement étrangère aux dirigeants nazis.

Quelques semaines plus tard, le 30 novembre 1942, Lichtheim reçut un télégramme de l’Agence Juive de Jérusalem lui demandant de pousser le CICR à intervenir pour arrêter les massacres d’enfants et de femmes juives en Pologne.»

Lichtheim répondit : « Comment pouvons-nous espérer que les nazis relâchent leur emprise sur les restes de la communauté juive encore entre leurs mains ? Il n’y a pas la moindre chance qu’une quelconque libération de femmes et d’enfants puisse être obtenue par la Croix-Rouge, l’Eglise ou par n’importe quelle autre organisation.»[8]

De fait, toutes les interventions du CICR se sont heurtées à des réponses négatives.
Pour Berlin les détenus civils (et parmi eux les Juifs) n’étaient que des criminels et des ennemis de l’Etat relevant uniquement de la police politique, la Gestapo.[9]

Un exemple. Le 30 mars 1942, le Comité international demanda à Berlin s’il était possible d’envoyer des secours aux internés juifs du camp de Compiègne.

Réponse, le 20 mai 1942, du Ministère des affaires étrangères allemand : «Le docteur Sethe regrette de devoir répondre par la négative; ces Israélites ont été déportés pour avoir essayé de porter atteinte à la sûreté de l’armée allemande; ils ne sont pas considérés comme internés, mais comme criminels, et échappent par conséquent à notre contrôle.»[10] Cette réponse reviendra continuellement : les Juifs arrêtés l’ont été sous l’accusation d’avoir commis des actes criminels, ils relèvent uniquement des Services de sécurité du Reich, ils sont entre les mains de la Gestapo et personne ne peut rien pour eux.

Fin 1942, une lettre du Dr. Marti, chef de la délégation du CICR à Berlin, reflète bien l’avis d’un homme du terrain qui était quotidiennement confronté aux nazis.

A propos d’une demande de secours pour les internés polonais, juifs ou non, il écrivit au siège : « Le gouvernement allemand n’acceptera pas vos secours pour des internés polonais dans les prisons ou dans les camps. (...) Des délégués du CICR ne seront jamais admis dans les prisons et les camps de concentration (...). J’ai déjà discuté de ces questions avec la Croix-Rouge allemande, à l’OKW et à l’Auswärtiges Amt, mais partout on se montre incompétent. On ne fait que nous répéter constamment : c’est l’affaire de la Gestapo[11]

Fallait-il alors protester ? La seule protestation fut une simple déclaration.

Pourquoi le CICR a-t-il attendu le 24 juillet 1943 pour lancer un appel solennel à tous les belligérants les « adjurant de respecter, même face à des considérations militaires, le droit naturel qu’a l’homme d’être traité selon la justice, sans arbitraire et sans lui imputer des actes qu’il n’a pas commis ? »[12]

Si la note s’adressait à tous les protagonistes, elle désignait pourtant très clairement les méthodes nazies. On était loin « d’une proclamation par laquelle le CICR condamnerait les crimes nazis commis contre les Juifs », comme le préconisait Riegner en novembre 1942.[13]

Ce type de proclamation aurait eu sans l’ombre d’un doute des réactions négatives de Berlin.

Il ne faut pas oublier que le CICR envoyait 2 000 wagons de secours par mois vers les camps qui abritent des centaines de milliers de prisonniers de guerre alliés. I

l est donc très dépendant de la bonne volonté des Allemands qui pouvaient à des degrés différents empêcher le bon déroulement des opérations.
Le CICR ne peut rien exiger, il ne peut que solliciter, voire implorer.

Les Alliés en étaient très conscients.

Pour eux, la protection de leurs soldats prisonniers était prioritaire.

C’est pourquoi ils n’ont jamais demandé au CICR de faire des déclarations politiques qui auraient pu entraver son activité en Allemagne. Yehuda Bauer, un des meilleurs historiens de l’Holocauste, explique que « les Alliés n’avaient rien contre l’idée d’une protection des détenus juifs par la Croix-Rouge internationale, mais (...) ils n’intervinrent pas dans ce sens auprès d’elle, entre autres, ceci est certain, parce qu’ils craignaient un détournement vers les Juifs de l’aide humanitaire, au détriment de leurs soldats en captivité. »[14]

Il est essentiel de bien distinguer entre le politique et l’humanitaire. En forme de reproche, c’est ce que dit Riegner lorsqu’il écrit que le CICR préférait « l’attitude purement philanthropique, beaucoup plus modérée, révérencieuse et discrète du JOINT à celle plus politique du Congrès Juif mondial. » Les politiques se trouvaient à l’abri en pays alliés ou neutres, les caritatifs opéraient sur le terrain, en territoires occupés par les Allemands, avec tous les risques et les contraintes que cela comporte. On comprendra que la marge d’intervention des organisations caritatives était limitée.

Ces explications de l’attitude du CICR n’ont pas satisfait de nombreux observateurs d’après-guerre qui estimaient qu’il eut été malgré tout nécessaire d’utiliser le poids moral et humanitaire du CICR pour essayer d’alléger le sort des victimes.

Ils ont jugé le silence du CICR coupable. Un silence qui pour certains équivalait à se rendre complice de la « solution finale.»[15] Il n’en reste pas moins que, sans proférer de menaces, la formulation de l’appel aurait pu être plus précise et plus sévère et dénoncer avec plus de vigueur les violations des principes de la Croix-Rouge. L’appel aurait dû être répété à plusieurs reprises.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève 2023

 

 

 

 

[1] CICR Comité International de la Croix Rouge à Genève.

[2] RIEGNER, p. 204

[3] Apporter des secours alors que les Alliés refusaient tout financement ou envois de matériel au CICR. Voir l’article : 1940-1945  Alliés et Allemands rendent impossible le ravitaillement par le CICR des Juifs internés.

 

[4] R IEGNER. p. 201.

[5] LAQUEUR, p 236.

[6] Agence Juive pour la Palestine : exécutif de l’Organisation sioniste mondiale en Palestine.

[7] GILBERT 1981, p. 82.

[8] IBID, p. 91.

[9] FAVEZ, p. 26.

[10] BUGNION, p. 89 et 141.

[11] FAVEZ, p. 225 OKW : Haut commandement de l’arnée allemande. Auswärtiges Amt : Affaires étrangères.

[12] COMITE INTERNATIONAL de la CROIX-ROUGE, mai 1948,.p. 640.

[13] RIEGNER, p. 201

[14]  BAUER 1996, p. 349.

[15] LAQUEUR, p.77.

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