André Chargueraud

Marc-André Charguéraud.
Né en 1924 à Paris dans une famille de fonctionnaires.
Père de quatre filles.
Engagé volontaire dans l’armée française après la Libération de Paris en 1944.

Diplômé de Science-Po Paris.
Licence de droit de la faculté de Paris.
Master of Business Administration de l’université de Harvard.

5 années aux Etats Unis : université et études de marché pour des entreprises françaises.

Compagnie des Machines Bull puis Bulle-General Electric :
Directeur commercial de Bull Belgique.
Directeur général de Bull Deutschland.
Directeur général adjoint au siège responsable des activités commerciales.

Fondateur et PDG de Gemini, une start up de logiciel informatique. Devenu par des fusions successives Cap-Gemini, côté au CAC 40.

PDG de SGS Genève, leader mondial des services d’inspection, de contrôle et de certification de marchandises.

A ma retraite : Président des Conseils d’administration de La Genevoise Assurance, de la Banque Unigestion, des Editions Labor et Fides, fondateur et vice-président du Musée international de la Réforme à Genève.

Depuis 15 ans auteur de dix livres qui sont des synthèses grand-public. Ils traitent de l’attitude pendant la Shoah des communautés religieuses, des peuples et des gouvernements occidentaux.

Les articles de André Chargueraud

1943-1944 : Priorité à une Patrie juive par Marc-André Charguéraud

1943-1944 Priorité à une Patrie juive,sur les sauvetages, par Marc-André Charguéraud

1943-1944 Priorité à une « Patrie juive, »  sur les sauvetages.

Cette priorité donnée par la majorité sioniste américaine n’a-t-elle pas contribué à l’abandon des Juifs européens ? Ces Juifs qui devaient peupler la nouvelle Patrie.

Par Marc-André Charguéraud

Abba Hillel Silver, co-président de l’American Zionist Emergency Committee (AZEC), affirmait en août 1943 : « Il n’y a qu’une seule solution pour nos réfugiés, (...) c’est une patrie (...). Si nous abandonnons notre revendication nationale et historique sur la Palestine et que nous comptons seulement sur un appel philanthropique pour les réfugiés, nous perdrons tout et violerons les espoirs historiques de notre peuple ».[1]

Le juge Joseph Proskauer, président de l’American Jewish Committee (AJC), répondit : « Personne n’espère avoir un Etat juif maintenant, personne ne le désire aujourd’hui. (...) Il y a ceux qui ne se sont pas identifiés au sionisme, mais veulent aider à construire la Palestine, et pourtant pensent que ce serait une grave erreur de demander la création d’un Etat actuellement ».[2]

L’American Jewish Conference, qui se tint au Waldorf Astoria à New-York du 29 août au 2 septembre 1943, réunissait 65 organisations juives représentées par 500 délégués parlant au nom de 2 275 000 Juifs.[3]

Elle fut la plus importante manifestation unitaire juive de la guerre. Mais la confrontation entre Proskauer et Silver signifia l’échec de ce rassemblement national des forces vives juives. Ce fut un succès sioniste, certes, car une majorité écrasante des délégués vota une motion donnant la priorité à la création d’une patrie juive. Mais ce fut une faillite du mouvement unitaire, avec le départ quelques semaines plus tard de l’American Jewish Committee et du Jewish Labor Committee. La tentative d’un front uni juif avait échoué.[4]Les vieilles animosités entre sionistes et non-sionistes se rallumèrent, mais avaient-elles jamais cessé ?

Les sionistes avaient limité la conférence à deux sujets : le futur de la Palestine et la reconstruction après la guerre des communautés juives européennes. Les organisateurs de la conférence n’acceptèrent d’ajouter à l’ordre du jour la question du sauvetage qu’à la suite de pressions.[5] Elle ne fut abordée que marginalement, malgré l’intervention qui resta discrète d’un sioniste minoritaire, Robert Goldman. En faveur d’une politique de compromis, il rappela que « si le projet à long terme que nous désirons réaliser interfère avec la solution de nos problèmes immédiats (...), vous n’avez pas le droit de donner la priorité à un tel projet (la création d’une patrie en Palestine), s’il a pour effet la perte de milliers, de centaines de milliers de Juifs, qui sans cela auraient pu être sauvés pendant les quelques années à venir ».[6]

Cette priorité absolue donnée à la constitution d’une patrie juive en Palestine s’intégrait dans une stricte logique sioniste. Le programme de la conférence sioniste de l’hôtel Biltmore en mai 1942 avait déjà décidé à l’unanimité la création immédiate d’une patrie juive comme étant son but majeur. Silver y déclara : « L’ultime solution au problème juif doit être proclamée et cette solution ultime, c’est l’établissement d’une nation juive en Palestine ».[7]

Nahum Goldmann, l’un des dirigeants du Congrès juif mondial et de l’Agence juive, situait parfaitement la position sioniste. Il estimait que si les sionistes voulaient organiser une attaque massive contre le Livre blanc anglais sur la Palestine, ils devaient cesser de manifester contre les massacres juifs en Europe. Il expliquait qu’avec les ressources financières limitées des sionistes il était impossible de conduire les deux campagnes simultanément. Il était maintenant nécessaire, comme Abba Hillel Silver l’avait proposé au Biltmore, « de mettre l’accent sur la priorité du programme sioniste par rapport à la question des réfugiés ».[8]

Doit-on reprocher aux leaders sionistes de s’être trop consacrés à la lutte pour un Etat juif, délaissant les opérations de sauvetage ? s’interroge Gerhart Riegner. Non, estime-t-il, car ce serait confondre la cause et l’effet.[9]  Les Juifs avaient perdu tout espoir de sauver leurs coreligionnaires, écrivait un éditorialiste sioniste en septembre 1943. « C’est pendant les premiers mois de cette année (...) que tous nos cris et tous nos appels pour des mesures de sauvetage de vie se brisèrent sur le mur de l’indifférence jusqu’à ce que nous commencions à étouffer dans la sinistre conviction que nous étions impuissants. Ce fut l’année de l’infini, du puits sans fond, de l’impuissance totale. »[10] Que peuvent faire les Juifs dans ces conditions ? Et un périodique sioniste de donner la réponse : « montrer leur unité au sein de l’American Jewish Conference et demander les droits des Juifs en Palestine après la guerre ».[11]

Pour les sionistes, l’échec de la création d’un Etat juif aurait été criminel, car ils étaient sûrs que cela condamnerait les générations futures à la souffrance et à la mort.[12] Pour l’historien Henry Feingold, on est ici face à un paradoxe. « Alors que l’Holocauste créait un consensus et une raison irrésistible pour la création d’une patrie juive, il détruisait dans le même temps la population qui devait occuper cette patrie. »[13] Chaim Weizmann, président de l’Organisation sioniste mondiale, ne disait pas autre chose. Pour lui, les chambres à gaz menaçaient de résoudre à leur manière le problème de l’immigration en Palestine. « D’où viendront les millions de Juifs qui doivent peupler la patrie juive en Palestine ? » demandait-il.[14] Moins radical que Silver, Stephen Wise, président de l’American Jewish Congress, multiplia les appels en faveur du sauvetage des Juifs d’Europe. Ceux-ci contribuèrent à sensibiliser le public américain sans toutefois déboucher sur des résultats tangibles.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021.

[1] Kranzler, op. cit., p. 7. Pendant de l’American Jewish Conference d’août 1943.

[2] Ibid. op. cit., p. 7.

[3] Berman, op. cit., p. 111.

[4] Hilberg 1988, op. cit., p. 971. L’AJC quitte l’American Jewish Conference le 17 octobre 1943.

[5] Berman, op. cit., p. 111.

[6] Ibid. p. 115. Goldmann représentait l’Union of American Hebrew Congregations.

[7] Ibid. p. 89.

[8] Ibid. p. 106.

[9] Riegner 1998, op. cit., p. 105.

[10] Braham 1985, op. cit., p. 20.

[11] Ibid. p. 17. Article publié en juin 1943 dans un périodique sioniste.

[12] Berman, op. cit., p. 14.

[13] Feingold 1995, op. cit., p. 37.

[14] Berman, op. cit., p. 107.

Avènement du Régime nazi : soutien des Allemands, empathie des Occidentaux

Avènement du Régime nazi : soutien des Allemands, empathie des Occidentaux

Avènement du Régime nazi : soutien des Allemands,  empathie des Occidentaux.

Il ne faut pas oublier l’erreur tragique que le monde fit alors. Elle conduisit à la guerre et à la Shoah. Par calcul ou par conviction, les Allemands qu’ils soient protestants, catholiques apportent leur soutien, même les Juifs font preuve d’empathie. Les communistes attendent l’écroulement du nouveau régime. Blum prêche l’apaisement, Roosevelt applaudi le discours de paix du Führer. Churchill hésite. Hitler exulte.

Marc-André Charguéraud

« Le jour du boycott a été le jour de la plus grande lâcheté. Sans cette lâcheté, tout ce qui suivit ne serait pas arrivé », écrit après la guerre Léo Baeck.[1] Le rabbin se réfère au boycott des magasins et des affaires juives organisé par les nazis le 1er avril 1933. Il dénonce la passivité et le soutien à Hitler de la population allemande et des dirigeants étrangers pendant les six mois qui ont suivi sa nomination comme Chancelier du Reich, le 31 janvier 1933.

11 millions de protestants, soit près de 90%, ont voté pour les nazis en juillet 1932.[2] Sans surprise, la plupart, regroupés dans le mouvement inféodé aux nazis des « Chrétiens allemands » ont continué dans la même voie l’année suivante. On aurait toutefois pensé que les pasteurs, qui allaient fin 1933 fonder « l’Eglise confessante » pour contrer les « Chrétiens allemands », se seraient montrés plus critiques. Il n’en fut rien.

Otto Dibelius, cofondateur avec Martin Niemöller de l’Eglise confessante, affirme à la radio le 4 avril 1933 que le gouvernement a bien raison d’organiser un boycott. « L’Eglise ne doit pas et ne peut pas empêcher l’Etat de maintenir l’ordre par des mesures sévères (…) et vous savez, mes amis, que nous sommes des gens d’ordre, de droit et de discipline ».[3] Quelques semaines plus tard, Niemöller déclare dans le Völkischer Beobachter : « Dans notre peuple, en de nombreux groupements, l’espoir a surgi d’une association nouvelle entre la nation et l’église chrétienne, entre notre nation et Dieu ».[4]

Les catholiques à l’appel de leur clergé ont toujours massivement et constamment voté pour leurs propres partis contre les nazis.[5] Ils vont cependant apporter les voix décisives au Führer lors du vote des pleins pouvoirs du 23 mars.[6] Un changement de politique dicté par le pape Pie XI qui constate que depuis les élections du 3 mars les nazis possèdent la majorité au Reichstag. Il s’estime obligé de composer. Hitler a plusieurs fois déclaré qu’il revendique la sphère politique mais qu’il garantit le religieux aux Eglises.[7] Le Vatican, qui depuis longtemps cherche un accord formel avec le gouvernement allemand, pense qu’il faut saisir l’occasion pour négocier un Concordat, quitte à abandonner toute participation au pouvoir politique. Un Concordat s’appliquera dans la durée et Rome pense à tort que le gouvernement nazi n’est que transitoire.

Dans l’attitude de Pie XI, il ne faut pas négliger une phobie du bolchevisme. Il aurait dit à François Charles-Roux, l’ambassadeur français auprès du Saint Siège : « J’ai modifié mon opinion sur M. Hitler à la suite du langage qu’il a tenu ces jours-ci sur le communisme. C’est la première fois, il faut bien le dire, que s’élève une voix de gouvernement pour dénoncer le bolchevisme en termes aussi catégoriques et se joindre à la voix du pape ».[8]

Les marxistes allemands ont eu un comportement étrange qui les a conduits à accepter dans les faits la mise en place du régime nazi. Ils sont pourtant 13 millions, bien organisés avec leurs milices entraînées et armées qui font le coup de feu chaque jour et des syndicats ouvriers puissants qui sont à leurs ordres. Entre leurs mains deux armes redoutables qu’ils ont déjà utilisées au début des années vingt : la grève générale et l’utilisation de la force.

Mais les marxistes obéissent aux directives de Staline. Comme Pie XI et de nombreux observateurs bien informés, Staline estime « que le régime nazi doit tôt ou tard s’effondrer et se briser entre les différents groupes qui le composent. Il a une base sociale diffuse, celle d’un parti de protestation, il n’a pas de programme politique clair à offrir ».[9] L’historien Ian Kershaw donne une excellente analyse de la situation : « Son aversion pour les socialistes est à l’origine de l’invraisemblable politique que Staline impose au Parti Communiste allemand (...) Il aide Hitler à détruire la république de Weimar, comptant sur lui pour détruire les social-traîtres et ne croyant pas que le nazisme leur survivra. Ainsi la voie serait libre pour faire la révolution (…) Mais Hitler n’élimine pas seulement les socialistes, il se débarrasse aussi des communistes ... »[10]

Hitler n’a pas de soucis à se faire du côté des démocraties occidentales. Déjà en décembre 1930 dans le Populaire, Léon Blum écrivait : « Je crois que l’astre hitlérien est déjà monté au plus haut de sa course, qu’il a touché son zénith ». D’ailleurs, ajoute-t-il, si un jour « l’absurde baladin du racisme arrivait tout de même au pouvoir, il sentirait tomber sur lui le lourd manteau de prudence et l’on pourrait s’attendre à l’une de ces métamorphoses opportunes comme il s’en produit souvent ».[11] Après le boycott du 1er avril 1933, Léon Blum met publiquement en garde contre « toutes réactions nationalistes ».  Dans la grande tradition de vœux pieux imprégnés de rhétorique humanitaire il estime qu’il vaut mieux répondre à la force par la « révolte des consciences ».[12]

Aux Etats-Unis, le 16 mai 1933, le président Roosevelt lance un appel au désarmement et à la paix. Le jour suivant, Hitler lui répond devant le Reichstag dans son fameux discours de paix. Il approuve l’appel de Roosevelt et ne réclame qu’une chose, l’égalité avec les autres nations sur le plan de l’armement. A Washington le porte-parole déclare : « Le Président a été enthousiasmé par la façon dont Hitler a accepté ses propositions ».[13]  Six semaines à peine après le boycott des affaires et magasins juifs en Allemagne, Roosevelt ne demande qu’à être rassuré.

En Grande-Bretagne, le ton est donné par Winston Churchill qui malgré son grand sens politique, montre qu’il n’arrive pas à saisir la personnalité de Hitler. En 1935 encore, il prend une position équivoque à l’égard du Führer. Il se demande si Hitler « va déclencher sur le monde une nouvelle guerre désastreuse pour la civilisation, ou bien s’il prendra sa place dans l’histoire comme l’homme ayant rendu l’honneur et l’esprit de paix à la grande nation allemande, sereine et forte, au premier rang du cercle de famille qu’est l’Europe ».[14]

Paradoxe de ces temps troublés, face au danger bolchevique la communauté juive allemande est à l’unisson. Le Rabbin Léo Baeck déclare en public à la fin mars 1933 : « La révolution allemande et nationale que nous vivons en ce moment montre deux directions qui tendent à se rejoindre : la lutte pour surmonter le bolchevisme et celle qui vise à rénover l’Allemagne. Comment se situe le judaïsme face à ces deux objectifs ? Le bolchevisme étant un mouvement athée est l’ennemi le plus violent et le plus acharné du judaïsme (…) Un Juif qui se fait bolcheviste est un renégat. L’idéal et la nostalgie des Juifs allemands est bien la rénovation de l’Allemagne ».[15]

Cette « nostalgie » pousse certains intellectuels Juifs à aller jusqu’à déclarer qu’ils auraient approuvé le régime nazi s’il n’avait pas été antisémite. En témoignent ces mots du rabbin Elie Munk : « C’est à partir du judaïsme que je rejette la doctrine marxiste, je me reconnais dans le socialisme national une fois ôtée sa composante antisémite. Sans l’antisémitisme, le socialisme national trouverait ses plus chauds partisans chez les Juifs fidèles à leur tradition ».[16] Le professeur Khün, de l’université de Tubingen, hébraïste de talent, approuve « les recommandations nationales-socialistes pour une réforme sociale et leur déclaration de guerre au communisme l’aurait encouragé à adhérer au parti, bien qu’il ne puisse accepter ni leurs théories raciales, ni leurs conceptions antisémites ».[17]

Au vu de toutes ces prises de positions, est-il exagéré de conclure que pour la plupart des acteurs, l’arrivée du national-socialisme au pouvoir a plutôt été considérée avec sympathie et pour le moins n’a pas été combattue ? Certes des voix se sont élevées pour dénoncer les emprisonnements d’opposants politiques, l’abandon de l’habeas corpus, les renvois arbitraires de fonctionnaires et autres dérives inadmissibles d’un régime totalitaire qui s’installe. Le soulagement de voir l’Allemagne s’éloigner d’un chaos total qui l’aurait détruite a relégué ces mesures scélérates au second plan.

Fin 1932, la gauche marxiste et les nationaux-socialistes totalisent les trois quarts des représentants du Reichstag. Il ne reste que deux choix de régime possibles, le marxisme ou le nazisme. Hitler a éloigné le spectre angoissant pour les occidentaux d’une Allemagne bolchevique. En juillet 1932, la droite et la gauche se battent à Hambourg : 19 victimes et 285 blessés. Rien qu’en Prusse, entre le 1er et le 20 juin 1932, il y eut 461 échauffourées qui firent 82 morts.[18]  Entre 1928 et 1932, la production industrielle allemande a chuté de 42%, une situation économique et sociale insupportable.[19] Hitler a rétabli l’ordre, condition essentielle à la reprise économique. Quant aux mesures odieuses décidées par le régime nazi, un consensus se dégage pour penser qu’il ne s’agit que d’une situation momentanée car le régime ne durera pas. Cette erreur de jugement grave a eu des conséquences catastrophiques : la guerre et la Shoah.

 

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

[1]  LEVIN  Nora, 1990, p. 22. Léo Baeck deviendra en septembre 1933 président de la Reichsvertretung des Deutschen Juden, l’organisation faîtière juive des Juifs s’Allemagne.

[2] REYMOND, p.79.

[3] GUTTERIDGE  Richard, 1976, p.78.

[4] .CONWAY J S, 1969. p. 89.  19 juillet 1933.

[5] Parti du centre et Parti bavarois.

[6] Il fallait pour les pleins pouvoirs une majorité des deux tiers alors que les nazis et leurs alliés n’avaient qu’une majorité simple.

[7] CONWAY, p. 61. « Le gouvernement national voyant dans le christianisme le fondement inébranlable de la vie morale de notre peuple, attache la plus haute importance au développement et au maintien des relations les plus amicales avec le Saint Siège (...). Les droits des églises ne seront pas touchés, leurs relations avec l’état ne seront pas changées.» Discours de Hitler au Reichstag le 23 mars 1933.

[8] LACROIX-RIZ,  Annie 1996. p 154.

[9   KERSHAW Ian, 1983, p. 29.

[10] JELEN Christian,1988, p. 16 et 17. Une première fois Staline sous-estime Hitler.

[11] GREILSAMMER Ilan, 1996. p. 272.

[12] THALMANN Rita,  in FURET François F  1985, p. 140.

[13] SHIRER William, 1990, p.231.

[14] FEDIER, p. 60.

[15] IBID,, p. 15.

[16] MUNK Elie, cité par FEDIER, p. 14 et 15.

[17]  Au cours d’une conférence au début 1933.

[18] SHIRER, op. cit. p. 184.

[19] FEDIER, op. cit. p. 55.

1921-1945 : La Croix Rouge empêchée d’intervenir dans les camps de concentration    

La Croix Rouge pendant la Shoah

1921-1945    La carence des Occidentaux a empêché  la Croix Rouge d’intervenir dans les camps de concentration.   

Marc-André Charguéraud    

Pendant les vingt années précédant la guerre, la Croix Rouge a proposé sans succès une Convention pour la protection des prisonniers civils. Alors que les Allemands étaient prêts à négocier, les Français, suivis par les Anglais, ont tout fait pour retarder les discussions jusqu’à ce qu’il soit trop tard. On connait les conséquences désastreuses de cet « abandon ».

Pendant la durée de la guerre, les détenus civils, et parmi eux les Juifs, n’ont pas été protégés par une Convention internationale comme le furent les prisonniers de guerre. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) n’a pourtant pas ménagé ses efforts pendant l’entre-deux- guerres pour promouvoir la conclusion d’une telle convention. On est surpris de remarquer que les Allemands ont constamment été prêts à négocier. Ce sont au premier rang les Français, suivis par les Anglais, qui ont tout fait pour retarder les discussions jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Dès la Xème Conférence internationale de la Croix Rouge en 1921, le CICR suggère l’étude du texte d’une convention protégeant les civils ennemis et les populations sous occupation. Un projet est soumis à la XIème Conférence en 1923. Les participants n’y donnent aucune suite. Au cours d’une Conférence diplomatique à Genève en 1929, une Convention pour la protection des prisonniers de guerre est adoptée.[1] Les participants se contentent de demander au CICR de poursuivre l’étude d’un texte protégeant les civils déportés, réfugiés, travailleurs forcés, internés raciaux, otages ou résistants. Ceux que l’on appelle à l’époque « détenus civils ».[2]

Un projet de convention, connu sous le nom de Projet de Tokyo, est présenté par le CICR à la XVème conférence en 1934. Il est accepté comme base de négociation et l’on charge le Conseil Fédéral Helvétique de convoquer une conférence diplomatique pour arriver à un accord final. « Un refus ferme et net » de la France de participer à une telle conférence retarde la réunion.[3]  En 1938, face à l’aggravation de la situation internationale, le Conseil Fédéral reprend son bâton de pèlerin et obtient l’accord des Etats pour une conférence diplomatique dont la date est fixée au début 1940. Trop tard, la guerre rattrape les Occidentaux qui n’ont pas voulu comprendre à temps l’importance du problème.

Le CICR ne se décourage pas. Sans perdre un jour, le 4 septembre 1939, il relance la négociation dans une lettre aux belligérants leur demandant « l’adoption anticipée et au moins provisoire, pour le seul conflit actuel et sa seule durée du projet de Tokyo ».[4] Paradoxalement le CICR ne reçoit qu’une seule réponse, celle de l’Allemagne le 28 septembre. Berlin accepte la négociation. Les Alliés ne répondent pas.

Pressé par le temps, le CICR relance les protagonistes le 21 octobre. La France répond le 23 novembre, expliquant qu’il lui faut encore du temps pour étudier le cas des « détenus civils ». Par lettre du 30 novembre, le ministre des Affaires étrangères du Reich confirme que le « projet de Tokyo peut servir de base à la conclusion d’un accord international sur le traitement et la protection des civils se trouvant en territoires ennemis ou occupés ».[5] Bonne dernière, la Grande-Bretagne répond le 30 avril 1940 qu’elle envisage des accords bilatéraux directs avec le Reich, ce qu’elle n’a jamais entrepris.

Quelles autres initiatives le CICR peut-il proposer face à la carence blâmable des gouvernements ? Il ne faut pas oublier que le CICR n’est qu’une organisation privée, une Organisation non gouvernementale  (ONG) dirait-on aujourd’hui. Elle ne peut que proposer. Ce sont les diplomates mandatés par les Etats qui décident.

S’il avait été accepté, un accord conventionnel sur les détenus civils signé par les Allemands aurait-il été respecté par les nazis ? Personne ne peut l’affirmer. Une solide base juridique aurait toutefois été mise en place. Elle aurait appuyé et crédibilisé les interventions auprès de Berlin de la Croix-Rouge, des autres associations caritatives, des Neutres et des Alliés. Les détenus civils auraient été protégés par une convention semblable à celle concernant les prisonniers de guerre. Dans l’ensemble les Allemands ont appliqué cette dernière convention aux millions de prisonniers de guerre occidentaux.

Peut-on exclure que les Allemands n’auraient pas agi de même pour les détenus civils protégés eux aussi par une Convention ? C’est loin d’être certain. Même si elle n’avait pas été appliquée avec autant de rigueur, il est permis de croire qu’elle aurait protégé un certain nombre de détenus et parmi eux des Juifs. La dizaine de milliers de prisonniers de guerre juifs des troupes alliées n’a-t-elle pas été protégée par la Convention de 1929 ? C’est bien à elle et à elle seule que ces Juifs doivent leur salut.

Dès que la Convention ne s’applique pas, les nazis sont impitoyables. Quelques prisonniers français juifs sont libérés au titre de la relève par des travailleurs allant en Allemagne ou pour raison de santé. Dès leur arrivée à la gare de l’Est, nombre de ces Juifs sont arrêtés et déportés vers les camps de la mort. Libérés des camps de prisonniers ils ne sont plus protégés par la Convention. L’URSS n’a pas signé la Convention sur les prisonniers de guerre. De 70 000 à 85 000 soldats russes juifs ont été exécutés au fur et à mesure qu’ils tombaient entre les mains de la Wehrmacht.[6]

Pourquoi a-t-il fallu que la majorité des Juifs d’Europe ait disparu dans la Shoah ? Que 6 millions d’êtres soient torturés physiquement et moralement avant d’être exécutés pour la seule raison qu’ils étaient nés juifs ? Que tués dans les chambres à gaz, leurs corps disparaissent dans les fours crématoires et que leurs cendres flottent au gré des vents ou que, tués par la mitraille, leur sang abreuve d’immenses charniers recouverts de chaux vive. Qu’un nombre au moins aussi élevé d’autres civils innocents soient brutalement arrachés à leurs foyers et disparaissent broyés par la machine infernale nazie ? Pour qu’enfin, le 12 août 1949, la Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre soit enfin adoptée par la conférence diplomatique convoquée par la Conseil Fédéral Helvétique.

En retardant ou en refusant la négociation, les gouvernements occidentaux ont pris une très lourde responsabilité envers les détenus civils. Et cela quel que soit le nombre qui aurait été épargné par l’application d’une Convention les protégeant. Chaque civil sauvé compte. Pour les Alliés, l’entière responsabilité des personnes internées appartient aux Allemands. On connaît l’ampleur démentielle de la catastrophe qui suivit. Le Comité International de la Croix-Rouge, fort de son expérience pendant la première guerre mondiale, a pourtant pendant vingt ans, sans relâche, expliqué l’enjeu en question et relancé les acteurs pour arriver en temps voulu à un accord salvateur. Il n’a pas été entendu. Le CICR n’a pas réussi à convaincre ceux qui en plein conflit lui reprocheront de ne pas obtenir des nazis un accord pour protéger les détenus civils qu’ils ont eux-mêmes refusé de négocier en temps de paix.

 

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

 

[1] Cette Convention interdisait toutes représailles contre les prisonniers de guerre, codifiait les conditions de la capture et le traitement à l’égard des prisonniers évadés, l’organisation des camps, la nourriture, l’habillement, les mesures d’hygiène, les conditions de travail, les sanctions pénales et disciplinaires, les bureaux de secours et de renseignements, le rapatriement et l’organisation du contrôle.

[2] A distinguer des « internés civils », les citoyens des pays alliés se trouvant sur le territoire du Reich, ou les citoyens allemands se trouvant en terrains alliés lors de la déclaration de guerre. Ils bénéficient du régime de protection des prisonniers de guerre.

[3] BUGNION François,1994,  p. 143.

[4] POLIAKOV Léon.1979,  p. 299.

[5] IBID,,

[6] DOBROSZYCKI Lucjan et GUROCK Jeffreys, 1993,  p. 211.

Shoah : Mai-septembre 1945 - Les survivants dénoncent leur abandon

Mai-septembre 1945 - Les survivants dénoncent leur abandon

Trois mois ne semblent pas longs dans une existence normale, mais c’est interminable pour le malade, l’affamé, le mourant qui attendent de secours depuis des mois, des années.

Tout a été écrit sur les conditions épouvantables qui sévissent dans les camps de concentration libérés par les Alliés occidentaux.[1] Un chiffre terrible donne la dimension de l’horreur.

Dans le seul camp de Bergen-Belsen, au cours des semaines qui ont suivi la Libération, plus de 14 000 personnes sont mortes de maladies ou tout simplement d’épuisement extrême.[2] Certains détenus sont dans un état physique tel qu’il est impossible de les sauver.[3]

On ne peut que leur apporter quelque réconfort pendant leurs derniers jours. Mais combien d’autres auraient pu retrouver la santé si des secours adaptés étaient arrivés en temps voulu ? Des milliers certainement. Le temps passe et la situation ne s’améliore que bien trop lentement.

Le 12 mai 1945, l’aumônier militaire juif Robert Marcus envoie un rapport sur Bergen-Belsen au Congrès juif mondial : « Bien que ces gens aient été libérés par les Britanniques le 15 avril, le 9 mai ils vivent toujours dans des conditions sanitaires inimaginables…Il y a un manque épouvantable de nourriture, de médicaments et pas de personnel….Il y a une immense déception psychologique et un sentiment d’impuissance pour le futur après la joie de courte durée qui a suivi la Libération. »[4] Le docteur Zalman Grinberg, un survivant qui dès la Libération dirigea un hôpital à St. Ottilien, s’exclame le 27 mai 1945 devant une assemblée de survivants juifs : « Nous sommes libres mais nous ne savons ni comment ni avec quoi commencer nos vies de liberté et pourtant malheureuses. Il nous semble qu’actuellement le monde ne comprend pas ce que nous avons vécu et connu pendant cette période. Et il nous semble que nous ne serons pas non plus compris dans le futur. Nous avons désappris à rire ; nous ne pouvons plus pleurer ; nous ne comprenons pas notre liberté : probablement parce que nous sommes toujours parmi nos camarades morts. »[5]

A la mi juin 1945, Abraham Klausner, un aumônier juif qui est très actif en Allemagne, écrit aux Etats-Unis. Les semaines passent mais la situation reste critique. « Il y a six semaines ils étaient libérés (les survivants). Ils furent envoyés dans toute une série de camps et restèrent habillés dans ce costume infamant.[6] Ils sont logés dans des habitations impropres à une occupation humaine et ils sont nourris dans de nombreux cas avec moins que ce qu’ils recevaient dans les camps de concentration. Et je n’utilise pas ces mots de façon imprudente. » Il continue : « A quoi servent toutes mes plaintes ? Je ne peux arrêter leurs larmes. L’Amérique était leur espoir et tout ce que l’Amérique leur a donné, c’est un nouveau camp avec des gardes en kaki. La liberté, bon dieu non ! Ils sont derrière des murs sans espoir. Juifs d’Amérique, ne pouvez-vous pas élever le ton ? Leaders de notre peuple, criez pour demander une nouvelle aurore pour ceux qui ont haï le crépuscule chaque jour ? Il en reste si peu. »[7]

Earl G Harrison a été envoyé en juillet 1945 par le président Harry Truman pour examiner la situation sur place. Dans son rapport il confirme les constatations faites par les aumôniers. Trois mois après la victoire, Harrison recense de nombreux cas de sous-alimentation sévère. Les survivants vivent souvent derrière des barbelés dans d’anciens camps de concentration surpeuplés, souvent sans sanitaires acceptables, dans des conditions généralement sinistres.

Ils sont nombreux habillés avec leurs hardes des camps de concentration ou même d’anciens uniformes de SS allemands.[8] Et Harrison conclut avec exagération certes, mais son appréciation de la situation correspond à ce que pense plus d’un survivant :

Telle que la situation se présente, il semble que nous traitions les Juifs comme les nazis les traitaient, sauf que nous ne les exterminons pas. »[9] Ailleurs dans son rapport Harrison reprend le même thème avec plus de retenue : de nombreux Juifs ont le sentiment d’être abandonnés par leurs libérateurs « bien qu’ils sachent qu’ils n’ont plus à redouter les chambres à gaz, les tortures et d’autres formes de mort violente, ils ne constatent que peu de changements. »[10] Grinberg résume le désenchantement avec sobriété dans le choix de ses mots.[11]

« Les gens ont perdu l’espoir…. Nous pensions que nous allions recevoir des Américains au moins le minimum pour vivre, mais il semble que notre destin soit d’en être privé, exactement comme ce fut le cas avant et pendant la guerre. »[12]

Fin septembre 1945, désabusé, Grinberg devient plus offensif. Il écrit au Congrès juif mondial à New York : « Le détenu moyen… est dans un état d’abattement insondable car survolant un très triste présent, il est confronté à la question sans réponse de son futur. Un passé cruel et affreux, un présent dur et amer, des lendemains incertains donnent à notre peuple l’impression d’être des êtres détruits qui tombent de plus en plus dans un désespoir sans fin. » Il résume la situation en une phrase terrible : « Il vaut mieux être un Allemand vaincu qu’un Juif libéré. »[13]

Les Alliés n’ont pas su faire face aux problèmes que leur pose dans les camps de concentration une population dans une situation matérielle et psychologique désespérée. On peut dans une large mesure parler d’« abandon. » C’est un terme qui a souvent été utilisé pour reprocher aux Américains et aux Anglais leur inertie et leur manque d’initiative pendant les années de la Shoah. Mais les Alliés sont maintenant sur place, le Reich est battu, et les survivants demandent une reconnaissance de leurs souffrances et un soutien matériel et moral sans faille qui ne leur est pas donné. Trois mois ne semblent pas longs dans une existence normale, mais c’est interminable pour le malade, l’affamé, le mourant qui attendent depuis des mois, des années.

Trois mois pendant lesquels ce sont les armées occidentales d’occupation qui ont seules assumé l’entière responsabilité de la gestion des camps de concentration libérés en Allemagne et en Autriche.

 

[1] MARRUS 1985, op. cit.  p. 309 cite Lederer 1953, p. 197. Donne ici comme exemple Theresienstadt, un camp pourtant modèle. « Même jeunes les prisonniers avaient l’air de vieillards. Ils étaient trop faibles pour marcher ou simplement bouger, étaient couverts de poux, d’ulcères et de plaies purulentes ...

ils portaient de maigres hardes récupérées sur les cadavres encore entassés dans des wagons. Beaucoup avaient le regard embrumé par l’énormité de leurs souffrances qui avaient dépassé les limites de l’endurance.

Ils étaient pathétiques, indifférents à leur destin. D’autres avaient les yeux brillants de fièvre, ils se jetaient avidement sur la moindre miette de nourriture etc. le corps pris de tremblements, ils racontaient leur faim insatiable, leur lutte désespérée pour survivre et l’agonie de la mort de tant de leurs compagnons de misère. »

[2] BAUER 1982, op. cit. p. 329.

[3] GILBERT 1987, op. cit. p. 800. « S’ils pesaient moins de trente kilos, ils n’étaient plus en contact avec la vie. Il ne leur restait plus de forces, ni la volonté de survivre, plus de résistance. »

[4] GROBMAN, op. cit. p. 67.

[5] HILLIARD, op.cit. p. 22. Grinberg est un survivant du ghetto de Kovno, des marches de la mort et du camp de Dachau. Martin 1987, p. 810.

[6] Pyjamas rayés imposés par les Allemands à leurs prisonniers. Ces camps sont des centres de regroupement avant rapatriement.

[7] GROBMAN, op. cit. p. 65 et 66. Lettre à Philip Bernstein executive director du Committee on Army Religious Activity (trois associations de rabbins).

[8] PROUDFOOT, op. cit. 326.

[9] HYMAN, op. cit. p. 53.

[10] OUZAN Françoise, Ces Juifs dont l’Amérique de voulait pas, 1945-1950,  Editions Complexes, Paris, 1995.  p. 25.

[11] GROBMAN, op. cit. p. 58. Grinberg, un survivant du camp de Schwabenhausen, près de Dachau.

[12] HILLIARD, op. cit. p. 104.

[13] GROBMAN, op. cit. p. 84.

1945- L’accueil inadmissible des survivants de la Shoah par les démocraties européennes 

Photographie de déportés transportés en bus vers l'hôtel Lutetia, printemps 1945

1945- L’accueil inadmissible des survivants par les démocraties européennes.  

Ils ne bénéficièrent d’aucune attention particulière que leur état de profonde détresse desservait. Ils furent parfois en but à des déclarations antisémites dignes du nazisme. Il faut s’en rappeler.

En Europe occidentale le nombre des survivants juifs des camps de la mort de retour chez eux ne dépasse pas 15 000 personnes.[1][1] 5 450 juifs déportés sont revenus aux Pays-Bas.[2][2]  6 500 si l’on ajoute les Juifs qui se trouvent dans le camp hollandais de Westerbork.[3][3] 3 500 reviennent en France, 5 000 avec les 1 500 détenus de Drancy.[4][4]

En Belgique le nombre de déportés revenus est de 1 335. Ce chiffre passe à 5 900 si l’on inclut les Juifs déportés ou internés en camps ou en prisons en Belgique, France et Hollande.[5][5] On aurait pensé qu’avec ces effectifs malheureusement très modestes, leurs pays d’origine auraient pu organiser un accueil à la hauteur des souffrances subies. Il n’en fut rien.

Dans les trois démocraties, les autorités ont refusé toute aide, toute considération particulière aux survivants juifs.

A Amsterdam par exemple une organisation juive rapporte que « toutes les catégories (de rapatriés) sont traitées de la même façon. »[6][6] Il ne faut pas s’étonner de cette attitude alors qu’un dirigeant du gouvernement hollandais en exil à Londres a déclaré : « Nous ne sommes pas comme les nazis, nous ne faisons pas de différence entre les citoyens juifs et les citoyens non juifs. »[7][7]

Les Belges refusent tout avantage aux survivants juifs, car cela aurait signifié la reconnaissance de la « question juive », ce qui doit absolument être évité. Les Juifs ne doivent être distingués du reste de la société que par la religion.[8][8]

En France la position de la loi du 8 août 1945 rend nulles et non avenues toutes les mesures discriminatoires à l’égard des Juifs. En conséquence, les autorités françaises répondent aux organisations juives qui demandent un traitement préférentiel : « Nous sortons de quatre années de racisme, ne soyez pas vous-mêmes racistes…. Le gouvernement français ne reconnaît aucun problème juif distinct. »[9][9] Il traite les déportés juifs de retour comme les autres. Et pourtant, paradoxe, des rescapés ont été enregistrés à plusieurs reprises avec la mention « Juif » sur leur carte de rapatriement à leur arrivée à Paris ou à Amsterdam.[10][10]

Et comment accepter l’ostracisme dont furent victimes certains survivants. Des Juifs allemands devenus apatrides après avoir quitté le Reich dans les années trente ont été déportés des Pays-Bas pendant l’occupation.

En juin 1945, ils sont rapatriés de Bergen-Belsen. Les autorités hollandaises les emprisonnent comme Allemands avec des SS et des nationaux-socialistes hollandais dans le camp de Vilt, près de Maastrich.[11][11]

En France, des Juifs étrangers sont arrêtés parce qu’ils ont de faux papiers datant du temps de leur clandestinité. Ils ont réussi à échapper à la Gestapo et sont, après la Libération, plusieurs à se retrouver au Camp de Drancy internés parmi des collaborateurs.[12][12]

A la Libération du camp de transit juif de Westerbork en Hollande 896 Juifs s’y trouvent. Le 24 mai ils sont encore 300, le 7 juillet 120. Le processus de contrôle des autorités hollandaises est long, beaucoup trop long ![13][13]

Unanimes, les gouvernements considèrent que l’aide est du ressort des communautés juives nationales et de leurs organisations. Ce sont elles qui doivent prendre en charge les survivants juifs de retour, les autorités estimant qu’elles n’ont aucune responsabilité à cet égard au-delà de ce qu’elles font pour les autres déportés. Des communautés juives importantes ont survécu dans ces pays. Elles ont rapidement mis sur pied des organisations de secours. L’Aide aux Israélites victimes de la guerre en Belgique en octobre 1944. Le Jewish Coordination Committee aux Pays-Bas en janvier 1945.[14][14] En France le Comité juif d’action sociale et de reconstruction.[15][15]

A un mauvais accueil difficile à admettre s’ajoute une atmosphère antisémite insupportable. La lecture du journal démocrate-chrétien Het Volk daté du 30 avril 1946 en témoigne : « Il est incroyable combien d’étrangers vivent illégalement en Belgique en ce moment. …. Avant la guerre, 75 000 Juifs résidaient en Belgique et maintenant, malgré leur persécution par les Allemands, ils sont encore au moins 40 000 à 50 000…. Il faut espérer un large balai,..»[16][16]

Même un pays comme les Pays-Bas, connu avant la guerre pour la faiblesse de son antisémitisme, est atteint par ce cancer.

En 1944 dans un rapport remis au gouvernement de Londres par une organisation de résistance, on peut lire : « Comme objectif le rétablissement d’une communauté juive est à la fois incorrect et indésirable…. Il n’y a pas de place pour une reconnaissance morale séparée. »[17][17] Une lettre publiée le 4 avril 1945 par Vrij Nederland reflète l’attitude d’une partie de la population hollandaise. Les Juifs « utilisent toute leur énergie et influence à s’entraider … le moment est venu de montrer que nous ne voulons pas être envahis à nouveau. »[18][18]

Au printemps 1945, un auteur hollandais écrit dans un livre : « Bien sûr le problème juif est une question brûlante, mais ceux qui cherchent une solution par la haine et l’envie ont rejeté l’amour chrétien… Bien sûr, le monde chrétien devra mener son combat contre l’hégémonie juive, mais cela sera une lutte selon ses propres principes. »[19][19]

On reste confondu par de telles prises de position et ce ne sont pas les propos convenus du premier ministre Pieter Gerbrandy qui changeront les choses. Le 13 avril 1945 à Eindhoven, questionné sur sa position sur l’antisémitisme, il répond : « C’est inadmissible. Je ne peux comprendre que quelqu’un puisse être antisémite. Ce n’est pas chrétien, nos Juifs ont souffert de la manière la plus horrible. »[20][20] Au-delà de paroles lénifiantes, des chrétiens ont montré leur solidarité. « Au premier service qui se tint à la synagogue d’Amsterdam, en mai 1945, quatre cinquièmes des participants furent des non juifs qui vinrent pour exprimer leur sympathie pour leurs voisins juifs », pouvait-on lire dans l’American Jewish Yearbook.[21][21]

Les survivants ont espéré que le monde qui les a abandonnés aux bourreaux nazis allait assumer sa responsabilité. Ils n’ont eu droit qu’à la pitié. Ce qu’ils ont enduré méritait d’être reconnu. Ils ont recueilli l’indifférence. Les Juifs sont exclus de la reconnaissance nationale. Elle est réservée aux Résistants et aux politiques déportés et dans une moindre mesure aux prisonniers de guerre.

Alain Finkieltkraut en donne la raison : « Les anciens membres de la résistance désiraient eux-mêmes se distinguer des survivants juifs. Ils soulignaient qu’ils avaient été déportés pour les actions qu’ils avaient menées et non pour ce qu’ils étaient. »[22][22] Ce sont eux que l’on a parfois appelés « les survivants passifs », oubliant les nombreux Juifs qui ont résisté.[23][23]

Le monde n’avait pas pris la mesure de la « catastrophe » subie par la communauté juive d’Europe. La « destruction des Juifs », telle qu’elle est comprise aujourd’hui avec les termes « génocide », « holocauste », « shoah », n’est apparue que des années plus tard. Il faut aussi attendre « l’inversion des mémoires qui sont passées de l’hégémonie des déportés résistants durant les premières décennies de l’après-guerre à l’attention prédominante pour les victimes juives lors des dernières décennies du XXème siècle. »[24][24]

En cette fin août 1945, la dimension de la Shoah n’est pas encore connue et les victimes sont le plus souvent ignorées. Les survivants de la Shoah sont 50 000 dans les camps de DP occidentaux et des centaines de mille dans l’Est de l’Europe. Ils vont pendant des années attendre « une délivrance définitive », oubliés par un monde qui les refuse, qui les exclut.

 

[1][1] Un peu plus de 10 000 en provenance des camps de concentration occidentaux.

[2][2] DWORK Deborah et VAN PELT, The Netherland, in WYMAN David Ed. The World Reacts to the Holocaust, The John Hopkins University Press, Baltimore et Londres, 1996. p. 55.

[3][3] MOORE, op. cit. p. 229.

[4][4] WEINBERG David, France, in WYMAN David Ed. The World Reacts to the Holocaust, The John Hopkins University Press, Baltimore et Londres, 1996. p. 15 KASPI, op. Cit. p. 383.

[5][5] CAESTECKER Frank, Belgium, in BANKIER David ed. The Jews are Coming Back: The Return of the Jews to their Country of Origin after WW II, Berhahn, New York, 2004. p.74.

[6][6] HONDIUS Dienke, Holocaust Survivors and Dutch Antisemitism, Praeger, Westport, 2003. p. 138. Rapport du 8 juin 1945 de l’organisation anglaise du Jewish Relief Unit.

[7][7] CHESNOFF Richard, Pack of Thieves : How Hitler and Europe Plundered the Jews and Committed the Greatest Theft in History, London- Phoenix, 2000. p. 96.

[8][8] CAESTECKER, op. Cit. p. 104.

[9][9] POZNANSKI Renée, France, in BANKIER David ed. The Jews are Coming Back: The Return of the Jews to their Country of Origin after WW II, Berhahn, New York, 2004. p. 45.

[10][10] LAGROU Pieter, The Legacy of Nazi Occupation in Western Europe. Patriotic Memories and National Recovery.1945-1965, Cambridge University Press, Cambridge Mass, 2000. p. 243.

[11][11] HONDIUS, op. cit. p. 113. Lagrou 2000, p. 243.  En Belgique ces Juifs seront classés comme citoyens ennemis et en subissent le sort pendant de long mois. LAGROU in BANKIER 2004, p. 84 et 86.

[12][12] BAUER1989, op. cit. p. 32.

[13][13] MOORE, op. cit.p. 229.

[14][14] HONDIUS 2003, p. 39.

[15][15] WEINBERG, op. cit.17.

[16][16] CAESTECKER, op. cit. p. 98.

[17][17] HONDIUS, op. cit.  p. 52.

[18][18] IBID, p. 96.

[19][19] LAGROU, op. cit. p. 244.

[20][20] HONDIUS, op. cit. p. 152.

[21][21] CONNY Kristel,  Netherland, in BANKIER David ed. The Jews are Coming Back: The Return of the Jews to their Country of Origin after WW II, Berhahn, New York, 2004, p. 138. American Jewish Yearbook 1945/1946, p. 383.

[22][22] HONDIUS, op. cit. p. 124. Citant FINKELKRAUT, La mémoire vaine. Du crime contre l’humanité, Paris 1989, p. 36. LAGROU 2000, p. 214 cite la Fédération nationale des déportés et internés de la résistance : « Sans sous-estimer, même si peu que ce soit, le mérite des malheureux qui ont souffert… chacun mesurera la différence qui apparaît entre la fatalité dans l’épreuve et le risque librement encouru. C’est précisément de propos délibéré et dans un sentiment spontané d’abnégation que les volontaires de la résistance acceptèrent par avance toutes les conséquences de leurs actes. »

[23][23] HONDIUS, op. cit. p.126. L’expression est de l’historien belge Pieter Lagrou.

[24][24] LAGROU, op. cit. p. 240.

1945-1947 : le peuple américain hostile à l’arrivée des Juifs de André Chargueraud

1945-1947 Le peuple américain hostile à l’arrivée des Juifs.

1945-1947 Le peuple américain hostile à l’arrivée des Juifs.

La guerre est terminée. Les horreurs de la Shoah sont connues et pourtant, insensibles, de très nombreux Américains s’opposent à l’arrivée des survivants.

 

En 1944, 1945 et octobre 1946, trois grandes organisations patriotiques qui regroupent des centaines de milliers de membres, les Filles de la révolution américaine, la Légion américaine et les Vétérans des guerres étrangères, demandent l’interdiction totale de l’immigration aux Etats-Unis pour les prochains cinq à dix ans. Le plus grave, c’est que pour eux, même si les Juifs ne constituent que 10 à 20% des personnes déplacées qui végètent dans les camps, le mot « réfugié » est synonyme de « Juif ».[1] Newsweek rapporte que de nombreux Américains demandent : « Les réfugiés ne sont-ils pas juifs ? Ne sont-ils pas venus d’Europe de l’Est ? Et cela ne signifie-t-il pas que la plupart d’entre eux sont probablement communistes ? »[2]

Des enquêtes successives confirment une attitude de plus en plus négative du public américain à l’égard des Juifs. A la question : « Avez-vous entendu des critiques ou des discussions contre les Juifs au cours des six derniers mois ? Oui répondent 46% des sondés en 1940, 52% en 1942, 60% en 1944 et 64 % en 1946 ».[3] La situation est pire dans l’armée américaine stationnée en Allemagne. 1790 soldats sont interrogés en mars 1946 sur le racisme et l’antisémitisme des Allemands. L’étude révèle que 51% pensent qu’il y avait des côtés positifs dans la politique de Hitler, 22% estiment justifiée la politique nazie de la Solution finale et 19% pensent légitime la guerre déclarée par l’Allemagne. »[4]

Le 16 août 1946 Truman évoque son intention de demander au Congrès d’admettre un nombre non spécifié de personnes déplacées aux Etats-Unis. C’est aussitôt une levée de boucliers. Une enquête Gallup quelques jours plus tard révèle que 72% des personnes interrogées sont contre l’admission d’un plus grand nombre de Juifs ou d’autres réfugiés d’Europe, 16% approuvent la proposition Truman et 12% sont sans opinion.[5] Le refus par la population de tout assouplissement des quotas est sans appel.

Cette attitude négative du peuple américain se reflète au Congrès. « Dans le pays comme au Congrès il existe une méfiance constante à l’égard des étrangers et aussi choquant que cela soit, des Juifs en particulier », écrit en août 1947 Irving Engel, président du Comité d’immigration de l’American Jewish Committee.[6] Pour l’historien Leonard Dinnerstein « la plupart des membres du Congrès n’avaient que peu de connaissance au sujet des personnes déplacées et n’arrivaient pas à comprendre pourquoi elles n’étaient pas rentrées chez elles après la guerre.

On aurait pu penser que tous les Juifs d’Amérique auraient milité en faveur de l’admission aux Etats-Unis d’un maximum de leurs coreligionnaires d’Europe qui cherchent désespérément à quitter les camps en Allemagne où ils sont retenus. Ce n’est pas le cas. En septembre 1945, une enquête d’opinion estime que 80% des Juifs d’Amérique sont en faveur d’un Etat juif en Palestine. Ils craignent que l’admission de réfugiés juifs aux Etats-Unis ne se fasse au détriment de l’immigration en Palestine.[7]

 

[1] DINNERSTEIN in ROSENSAFT Menachem, Life Reborn : Jewish Displaced Persons, 1945-1951. Conférence Proceedings, Washington 14-17 200, United States Holocaust Memorial Museum, Washington, 2001. p. 106.

[2] DINNERSTEIN 1982, op. cit. p. 133.

[3] DINNERSTEIN 1994, op. cit. p. 132.

[4] BAUER 1989, op. cit. p .9, C’est Hitler qui a déclaré la guerre aux Etats Unis en décembre 1941.

[5] GROBMAN, op. cit. p. 167.

[6] GENIZI Haim, America’s Fair Share : The Admission and the Resettlement of Displaced Persons 1945-1952, Wayne State University Press,   Detroit 1993. p. 73.

[7] GANIN, op. cit. p. 47. WYMAN 1996, op. cit. p. 711.

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1945 : Désaccords entre Washington, Londres et Ryad par Marc-André Charguéraud

Désaccords entre Washington, Londres et Ryad par Marc-André Charguéraud

1945   Désaccords entre Washington, Londres et Ryad.

Par Marc-André Charguéraud

.Les Alliés tergiversent, alors que les survivants attendent des secours toujours insuffisants et sont désespérés de ne pas être fixés sur leur sort.

Il n’a pas fallu attendre longtemps. Trois mois après la victoire, le temps de donner les premiers soins aux survivants des camps de concentration et de rapatrier ceux qui le peuvent, la discorde entre les différents gouvernements éclate.

Le 31 août 1945, le Président Harry Truman  écrit à Clement Attlee, le Premier ministre travailliste britannique. Il demande que la Grande-Bretagne accepte la proposition sioniste d’admettre 100 000 survivants juifs en Palestine. A ses yeux « aucun autre sujet n’est aussi important pour ceux qui ont connu les horreurs des camps de concentration… que les possibilités futures d’immigration en Palestine ». Il ajoute que « le peuple américain pense fermement que les portes de l’immigration en Palestine ne doivent pas être fermées ».

Truman a de sérieuses raisons de penser que le nouveau gouvernement travailliste de Attlee acceptera sa demande. En décembre 1944, à la Convention de Blackpool, six mois avant la victoire électorale travailliste, on pouvait lire dans la résolution concernant la Palestine : « Les Arabes doivent être encouragés à quitter la Palestine afin que les Juifs puissent y arriver. Les Arabes ont de vastes territoires et ne peuvent pas refuser l’installation des Juifs en Palestine, un territoire qui n’est pas plus important que le Pays de Galles. Nous devons même étudier la possibilité d’étendre les frontières de Eretz Israël en accord avec l’Egypte et la Transjordanie. »

Un message de juillet 1945 du Dr Hugh Dalton, un dirigeant du parti travailliste, renforce avec conviction la déclaration de Morrison : « Il est moralement inadmissible et politiquement indéfendable d’imposer des obstacles à l’entrée de la Palestine aux Juifs qui désirent s’y rendre. »[1]

Le 14 septembre, Ernest Bevin, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, rencontre son homologue américain James Byrnes. Il craint que l’arrivée massive de Juifs n’entraîne une rébellion armée arabe majeure comme cela fut déjà le cas en juillet 1937.[2] Il met Byrnes en garde : si 100 000 Juifs supplémentaires sont admis en Palestine, alors les Etats-Unis doivent s’engager à envoyer quatre divisions pour maintenir l’ordre. Bevin joue sur du velours, Truman ayant indiqué dans sa conférence de presse du 16 août qu’il n’avait « aucun désir d’envoyer 500 000 soldats américains pour maintenir la paix en Palestine. »[3]

Le 16 septembre, Attlee dans sa réponse fait remarquer à Truman  qu’aucune décision à propos de 100 000 certificats d’immigration supplémentaires ne peut être prise sans consulter au préalable les gouvernements arabes.

Attlee rappelle la lettre de Roosevelt à Ibn Saoud  du 5 avril 1945 dans laquelle le Président Roosevelt confirme « qu’aucune action ne sera prise… qui puisse apparaître comme hostile au monde arabe. » Truman lui-même n’avait-il pas écrit à Amir Abdullah de Transjordanie qu’« aucune décision ne serait prise au sujet de la Palestine sans une consultation approfondie avec les Arabes et les Juifs. » Attlee estime que briser ces engagements mettrait le Proche-Orient à feu et à sang.[4]

Le roi d’Arabie saoudite Ibn Saoud est furieux d’apprendre que le Président Truman recommande l’admission de 100 000 Juifs en Palestine. Dans une longue lettre, il décrit les Juifs comme des gens violents, agressifs et hostiles à l’ensemble du monde arabe. Pour montrer la duplicité de Washington, il fait publier le 19 octobre par le New York Times ses échanges de lettres d’avril avec le Président Roosevelt.[5]

Derrière cette exaspération se trouve un sentiment de grande injustice que ressentent les Arabes.  Il est résumé dans un article du 28 janvier 1946 de la New Republic du lobbyiste arabe Samir Shamma : les Arabes condamnent comme un « crime intolérable » l’extermination par les nazis des Juifs d’Europe, mais ils considèrent « qu’il est parfaitement injuste que le problème des persécutions juives soit résolu en persécutant une autre nation, les Arabes en Palestine ».

Devant cette agressivité les Anglais sont inquiets. Dans un geste de bonne volonté, le Comité pour les réfugiés juifs en Grande-Bretagne propose d’accueillir 10 000 enfants avant l’hiver.

Le 7 novembre 1945, le Comité central des Juifs libérés de Bavière met « son veto le plus strict à leur envoi en Grande-Bretagne ». Le Comité s’explique : « Etant donné ce qui se passe en Palestine où les forces armées anglaises ont décidé d’utiliser les armes et la détention contre les Juifs qui ont été sauvés des affres de la mort… Nous n’avons pas la moindre confiance dans l’aide et l’hospitalité que la société britannique tente de montrer à l’égard de nos enfants. »[6]

Un message confidentiel du 12 octobre de Bevin à Halifax, l’ambassadeur britannique à Washington, témoigne du climat délétère qui règne entre les deux pays. « Je trouve que les Etats-Unis ont été fondamentalement malhonnêtes sur ce problème (celui des 100 000 Juifs). Jouer sur des sentiments raciaux pour gagner des élections, c’est tourner en dérision la politique des Etats-Unis de promouvoir des élections libres dans d’autres pays. Les Juifs ont terriblement souffert, il en résulte un nombre de problèmes que le Président Truman et ceux d’autres pays d’Amérique exploitent dans leur propre intérêt. »[7]

Traditionnellement le vote juif est acquis aux démocrates. En 1944, 90% des Juifs ont voté pour Roosevelt. Il y a alors 5 millions de citoyens américains juifs et ils sont nombreux à occuper des positions leur donnant accès à la Maison- Blanche, au gouvernement et à la presse.[8] Truman prépare la campagne électorale de novembre pour la mairie de New York et celle de mi-mandat en 1946.[9] Il reconnaît l’importance du vote juif dans sa déclaration électorale du 4 octobre 1946 : « Je dois rendre compte aux centaines de milliers de ceux qui sont anxieux de voir le succès du sionisme se réaliser. Je n’ai pas de centaines de milliers d’Arabes parmi mes électeurs. »[10]

Pendant ce temps des dizaines de milliers de survivants s’entassent dans des camps gardés par des militaires. Les secours tardent malgré leurs appels de détresse. Ils attendent, désespérés de savoir où ils seront accueillis pendant que les Alliés se querellent sur leur sort.

[1] Cité par Hyman 1993, p. 51.

[2] Wasserstein 1979, p. 13. Les rébellions ont eu lieu après la parution du rapport Peel qui prévoyait la partition de la Palestine. Pour rétablir la situation, la Grande-Bretagne fut obligée d’envoyer deux divisions qui représentaient 40% de ses troupes opérationnelles. Morris 2003, p. 179. Les rébellions arabes entre 1936 et 1939 auraient fait de 3000 à 6000 morts parmi les Arabes, quelques centaines du côté juif.

[3] Cité par Hyman 1993, p. 89. Truman répétera plusieurs fois sa volonté de ne pas engager de troupes en Palestine.

[4] Cité par Hyman 1993, p. 90. Snetsinger 1999, p. 20.

[5] Ganin 1979, p. 41. Ibn Saoud n’a eu connaissance de l’information qu’en même temps que le public, le 29 septembre.

[6] Cité par Mankowitz 2002, p. 104.

[7] Cité par Ganin 1979, p. 50.

[8] Kochavi 2001, p. 100.

[9] Kochavi 2001, p. 97. Snetsinger 1999, p. 7. 65% des Juifs se trouvaient dans les Etats de New York, Pennsylvanie et Illinois, des Etats-clés où leurs votes bien que marginaux faisaient la différence.

[10] Cité par Hathaway 1981, p. 291.

1941-1945 Les communistes juifs : un combat contre l’occupant et pas de défense des Juifs

1941-1945

Les communistes juifs : un combat contre l’occupant et pas de défense des Juifs.

 Par Marc-André Charguéraud

 

Les communistes juifs fondent dès le début de la guerre en septembre 1940 le groupe Solidarité.

Ce groupe se place d’entrée hors la loi. Toléré par les Allemands au nom du Pacte germano-soviétique, Solidarité diffuse en France l’appel aux armes contre les nazis lancé aux Juifs par Moscou le 24 août 1941.[1]

Pour les Allemands, les membres de Solidarité deviennent  l’ennemi absolu.

Immigrés de l’Est, ils sont pour les nazis des sous-hommes. Encadrés par des anciens des Brigades internationales, ils sont nombreux à avoir combattu en Espagne contre Franco, l’allié de Hitler. Pour les communistes juifs dès le début, c’est une question de vie ou de mort. On comprend qu’ils aient choisi de combattre plutôt que d’être arrêtés sans résister. Le but de leur résistance, c’est avant tout de régler le problème juif en détruisant le nazisme.

Ces communistes sont persuadés que les Juifs trouveront dans les forces communistes l’aide dont ils auront besoin quand cela deviendra nécessaire.[2]

Solidarité multipliera les initiatives pour élargir sa base de militants. En juin 1942 les communistes créent le Mouvement National contre le Racisme ( MNCR ).

En avril 1943, Solidarité change de nom pour l’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide ( UJRE ).

Son but : organiser la défense de la population juive, assurer une aide matérielle aux nécessiteux et établir des relations avec les forces résistantes du pays contre l’ennemi commun.[3] Il s’agit surtout de rassembler d’autres organisations de gauche afin de créer une véritable alternative à l’Union Générale des Israélites de France ( UGIF).

En juillet 1943, une rencontre entre l’UJRE et la FSJF ( Fédération des Sociétés juives de France ), le mouvement des socialistes immigrés, n’arrive pas à rapprocher leurs politiques. L’UJRE soutient que la sauvegarde des Juifs est inséparable de la lutte armée et que la condition du salut est d’assurer au plus vite la défaite de l’Allemagne.[4] Suivant l’expression d’André Kaspi :

« Que l’on ne se trompe pas ! Les résistants juifs qui militent au sein des organisations de résistance ne sont pas des Juifs résistants. Ils font avant tout la guerre à l’Allemagne. »[5] Léon Poliakov abonde dans le même sens, lorsqu’il précise que « l’idéologie de leur résistance était aussi peu juive que celle des combattants militants de la résistance française en général. »[6] La priorité des communistes juifs n’est pas d’éviter aux Juifs la déportation et la mort. L’UJRE n’interviendra pas pour défendre les intérêts immédiats de la population juive. Les communistes juifs suivent les ordres du parti communiste inféodé à Moscou.

On est aux antipodes des préoccupations de la FSJF, qui en priorité absolue cherchent tous les moyens possibles pour assurer la survie des immigrés en clandestinité.

Le 29 septembre 1941, Libération Nord, une publication socialiste proche de la FSJF, titre « Pas d’actes inutiles » et condamne l’attaque de soldats allemands.[7] Les objectifs doctrinaires des Juifs communistes ne font que creuser le fossé. Ils refusent de militer pour un Etat juif situé en Palestine. Ils disent préparer la révolution mondiale qui va bouleverser la société de fond en comble, au point de faire disparaître les tensions, les hostilités antisémites.[8]

De quoi s’aliéner les sionistes, et perdre le soutien de ceux pour lesquels ces positions idéologiques semblent éloignées de leurs tourments journaliers.

Le cycle infernal des attentats et représailles qu’ils déclenchent achève d’isoler les Juifs communistes de leurs coreligionnaires. Pourquoi tous ces attentats contre des militaires allemands pris au hasard, qui entraînent immanquablement l’exécution d’un grand nombre de Juifs innocents.

Que l’on se rappelle la rafle du 20 au 23 août 1941 qui s’abat sur 4 230 Juifs dont 1 600 de nationalité française. Il s’agit d’une mesure de représailles et de prévention contre l’agitation communiste faisant suite à l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht.[9]

Ce sont des attentats communistes contre les troupes d’occupation qui entraînent le 12 décembre 1941 l’arrestation de 743 Juifs, la plupart de nationalité française.[10] Cette résistance communiste est souvent perçue par les autres Juifs comme des provocations qui mettent la communauté en péril.[11]

Le 23 octobre 1941, de Gaulle demande « que tous les combattants (...) observent exactement la consigne que je donne pour les territoires occupés, c’est de ne pas tuer ouvertement les Allemands (...) Il est trop facile à l’ennemi de riposter par le massacre de nos combattants. »[12]

L’activité caritative de Solidarité aurait pu être le fer de lance d’un rassemblement. Elle s’est limitée à la prise en charge des familles des Juifs communistes engagés dans l’action militaire.[13] Solidarité n’aurait jamais pu être le noyau d’un mouvement plus large qui aurait nécessité à côté d’un consensus politique, une continuité et une stabilité qui lui firent défaut.[14]

Les représailles allemandes ont détruit deux fois l’essentiel de l’encadrement de Solidarité. En mai, juin, juillet 1943, plus de soixante cadres sont arrêtés. Puis au début 1944 ce sont 72 membres de la branche armée de l’UJRE, la MOI, avec à sa tête Missak Manouchian, qui disparaissent entre les mains nazies.[15]

Aux termes d’une analyse détaillée de la situation, l’historienne témoin engagée qu’est Annie Kriegel conclut que « c’est peu dire que la MOI ( le bras armé de Solidarité ) n’a pas servi à grand chose : elle a beaucoup desservi. Il n’en reste pas moins que le courage est le courage et le malheur est le malheur ».[16]André Kaspi ajoute : « Personne ne niera que les communistes juifs ont été des résistants efficaces, déterminés et souvent héroïques (...) Ils se sont pourtant trompés. Ils n’ont pas mené une résistance juive ».[17]

Même s’ils avaient mené une résistance juive, les Juifs communistes étaient incapables de proposer une alternative crédible pour aider les Juifs à survivre.

 

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2020. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source

 

[1] Adler 1985, p. 182.

[2] Adler 1985, p. 173.

[3] Rayski 1992, p. 263.

[4] Wieviorka 1986, p. 238.

[5] Kaspi 1991, p. 208.

[6] Lazare 1987, p. 38.

[7] Cité in Dreyfus 1990, p. 499.

[8] Kaspi 1991, p. 313.

[9] Bensimon 1987, p. 79.

[10] Bensimon 1987, p. 79.

[11] Adler 1985, p. viii.

[12] Cité in Dreyfus 1990, p. 499.

[13] Poznanski 1997, p. 425.

[14] Adler 1985, p. 223. L’auteur conclut l’inverse : « De toutes les stratégies possibles, la communiste fut la seule qui, si elle avait été généralisée, aurait assuré la survie du plus grand nombre de Juifs français ou étrangers. »

[15] Rayski 1992, p. 268 et 270, principalement des Juifs.

[16] Kriegel 1991, p. 233.

[17] Kaspi 1991, p. 321. Racine 1973, p. 90 et 91, affirme au contraire que la lutte des partisans a eu une importance colossale en empêchant l’état-major hitlérien de retirer des divisions dont il avait besoin ailleurs. Pour lui les sabotages étaient incomparablement plus efficaces que les bombardements de l’aviation anglo-américaine.

1940-1944. URSS : le sauvetage involontaire de 1 400 000 Juifs par Marc-André Charguéraud

1940-1944. URSS : le « sauvetage involontaire » de 1 400 000 Juifs.

Conséquence de la déportation de 400 000 Juifs polonais et du transfert de 1 150 000 travailleurs juifs russes vers l’est. Un sujet qui est rarement abordé dans son ensemble. Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sont pas en tant que Juifs que ces personnes furent évacuées, mais comme éléments subversifs qu’il fallait neutraliser ou comme travailleurs dont le pays avait besoin. Mais le résultat est là.          

Par Marc-André Charguéraud

Le plus grand « sauvetage » de l’histoire de la Shoah résulte de la vaste déportation policière vers l’Asie centrale et la Sibérie d’une population polonaise jugée dangereuse et du déplacement massif de travailleurs russes juifs de la zone des combats vers les combinats industriels de l’Oural.

L’intention des autorités de l’URSS n’a jamais été de procéder à ces immenses transferts de population pour sauver qui que ce soit. Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sont pas en tant que Juifs que ces personnes furent évacuées, mais comme éléments subversifs qu’il fallait neutraliser ou comme travailleurs dont le pays avait besoin. C’est ce qui les sauva.[1] Dans le contexte de la Shoah cette situation peut surprendre, car atypique. Ce sauvetage est peu connu malgré l’importance considérable du nombre de Juifs en cause.

Entre septembre 1939 et 1941, 400 000 Juifs polonais sont déportés par les autorités russes dans les provinces asiatiques de l’Est de l’URSS.[2] La plupart ont fui, certains ont été expulsés dans des conditions souvent atroces de la Pologne occupée par les Allemands. Cet afflux de Polonais dans leur zone d’occupation déplaît aux Soviets qui déportent la plupart des nouveaux arrivés considérés comme bourgeois réactionnaires.

La guerre terminée, près de 100 000 de ces Juifs sont morts de faim, de maladie ou de mauvais traitements. 50 000 déportés décident de rester en URSS, ils se sont intégrés à la population locale. 250 000 sont rentrés en Pologne.[3] Ces 300 000 survivants auraient été condamnés à une mort certaine s’ils n’avaient pas été exilés à l’Est de l’URSS.

A la suite de l’invasion allemande du 21 juin 1941, on trouve un déplacement comparable pour les Juifs russes. Les autorités de Moscou ont décidé de transférer des millions de travailleurs et leurs familles qui vivent à l’Ouest du pays vers les complexes industriels de l’Est.[4] Il faut agir vite car, en ce début de campagne, la Wehrmacht avance rapidement. On estime que 1 150 000 Juifs auraient été évacués pendant ce gigantesque transport de population. Un rapport russe de l’époque précise qu’« en plus d’une évacuation planifiée, il y a une migration non planifiée des populations des provinces qui risquent d’être occupées par les nazis ».[5]

Ce chiffre peut paraître élevé. Il trouve son explication dans l’histoire. Les tsars avaient enfermé les Juifs russes dans un immense ghetto centré sur la ville de Pale à l’Ouest de l’empire. Dans les premiers jours qui suivirent la révolution russe, un décret annula cette relégation. Vingt années plus tard les deux tiers des Juifs russes vivent encore dans la région où ils avaient été assignés à résidence. En 1939, ils sont 1 500 000 en Ukraine et 500 000 en Biélorussie et Crimée.[6] Sur ces deux millions de Juifs, environ 60% sont évacués vers l’Est. [7] Ils seront ainsi 1 150 000 mis hors de portée de leurs tortionnaires nazis.

Il n’y a aucune volonté délibérée de sauver des Juifs. Aucune directive n’existe dans ce sens. Les Juifs sont évacués comme main d’œuvre nécessaire aux usines d’armement du pays. Un rapport allemand daté du 11 septembre 1941 reconnaît cet exode mais lui attribue une autre raison : « Il y a un avantage aux rumeurs de l’extermination de tous les Juifs par les Allemands. Cela explique de toute évidence la raison pour laquelle les Einsatzgruppen trouvent maintenant de moins en moins de Juifs. On constate que partout 70 à 90% des Juifs se sont enfuis…»[8]

On doit parler ici de sauvetage. Les 850 000 Juifs russes qui n’eurent pas la chance de pouvoir partir furent, jusqu’au dernier, mitraillés dans des conditions affreuses par les infâmes Einsatzgruppen allemands. (Unité mobile d’extermination). Il faut se rappeler les 500 000 Juifs exécutés par balles pendant les cinq mois qui suivirent l’invasion allemande.[9] Les 33 771 Juifs assassinés en 36 heures près de Kiev dans le ravin de Babi Yar le 29 septembre 1941.[10]

Les pertes totales s’élèvent à 1 100 000 morts sur une population juive initiale de 3 100 000.[11] On doit en effet ajouter aux 850 000 Juifs morts qui viennent d’être cités 70 000 prisonniers de guerre que les Allemands ont tués ou affamés à mort, 100 000 civils morts sous les bombardements ou victimes de mauvais traitements des autorités russes et 80 000 soldats juifs tués au combat. [12]

N’est-il pas paradoxal que ce soient des déportations policières russes qui aient sauvé 75% des Juifs qui ont survécu en Pologne ? 300 000 sur 400 000. N’est-il pas surprenant que ce soit le repli massif organisé des populations russes de la zone des combats qui ait sauvé presque 60% des Juifs russes qui ont échappé aux massacres nazis ? 1 150 000 sur 2 000 000. Il fallait le dire.                        

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2020. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

 

[1] Etant donné les mouvements incessants de population et les difficultés à identifier les Juifs parmi les millions de personnes déplacées, les chiffres qui suivent doivent être considérés comme des ordres de grandeur.

[2] Parmi eux figurent des milliers de Juifs baltes.

[3] BAUER 1982, op. cit. p. 295.

[4] DOBROSZYCKI et GUROCK, op. cit. p. 78. 10 à 20 millions de personnes auraient été évacuées.

[5] ALTSHULER Mordechai, Escape and Evacuation of Soviet Jews at the Time of the Nazi Invasion, in  DOBROSZYCKI et GUROCK, op. cit. p. 78.

[6] GITELMAN Zvi, Soviet Reaction to the Holocaust, 1945-1991, in DOBROSZYCKI et GUROCK, op. cit. p. 10.

[7] ALTSHULER, op. cit.  p. 99.

[8] ALTSHULER, op. cit. p. 98.

[9] GITELMAN, op. cit. p. 6.

[10] KOTEY William, A Monument Over Babi Yar ? in DOBROSZYCKI et GUROCK, op. cit. p. 63.

[11] GUTMAN, op. cit. p. 1799.

[12] MAKSUDOW Sergei, The Jewish Population Losses of the USSR from the Holocaust, in DOBROSZYCKI et GUROCK, op. cit. p. 212.

 

L'Holocauste 1939-1941 : Les Américains refusent de sauver les Juifs d'Europe des nazis

1939-1941 Les Américains refusent l’information.

L’Amérique est encore neutre, des rapports accablants d’Américains sur le terrain se succèdent mais le public reste sceptique.

Par Marc-André Charguéraud 

Pendant les premiers mois de 1940, une série d’éditoriaux prophétiques avaient tiré le signal d’alarme. Elias Newman écrivait avec une exactitude terrifiante dans le magazine Friends of Sion de mars 1940 : « Après la dernière guerre mondiale, trois millions de Juifs se sont retrouvés mendiants ; avant que cette guerre ne se termine, sept millions seront des cadavres ». Nahum Goldmann, président du Comité exécutif du Congrès juif mondial, dans un article de juin 1940, prédisait : « si la situation continue, la moitié des 2 000 000 de Juifs de Pologne seront exterminés dans l’année qui vient. »[1] L

e Newark Ledger, le 7 mai 1940, annonçait que cinq millions et demi de Juifs étaient dans la détresse et que nombre d’entre eux étaient condamnés à périr.[2] De tels propos auraient dû préparer le public américain à s’inquiéter de ce qui allait arriver ! Il n’en fut rien.

Plus tard, Knickerbocker, un journaliste américain de retour d’Allemagne, parlant au début de 1941 de la destruction des Juifs d’Europe, disait que « peut-être cinq à six millions de Juifs allaient mourir au bout du compte ». Ils ne seraient pas assassinés, mais condamnés « à une mort lente ».[3]

Le public américain refusa d’entendre ces déclarations prémonitoires. Pour lui, dans sa grande majorité, il s’agissait d’une vaste opération de propagande montée pour entraîner l’Amérique à intervenir dans le conflit. Or, plus que tout, les Américains voulaient rester neutres.

Que penser alors de tous ces rapports quasi journaliers que faisaient parvenir les journalistes américains travaillant en Europe ? Un certain nombre ne seront rapatriés qu’en 1942, quelques semaines après le début des hostilités entre l’Amérique et l’Allemagne.
Auparavant, ils avaient côtoyé quotidiennement cette « mort sociale » dont les Juifs étaient les victimes. Dès décembre 1939, dans les gares ils avaient assisté au départ de milliers de Juifs d’Autriche et du Protectorat tchèque pour les « colonies de l’Est polonais ».

Les articles qui parurent dans la presse américaine furent nombreux. The New Republic du 15 novembre 1939, par exemple, parlait d’une « souffrance humaine au-delà de tout ce qui peut être imaginé ». « Graduellement tous les Juifs sont regroupés dans la région de Lublin, la partie la plus inhospitalière de l’ancienne Pologne », lisait-on dans le Chicago Tribune du 28 mars 1940.
Le titre d’un article dans le Christian Science Monitor, du 17 mars 1941, ne laisse planer aucun doute : « Les Juifs n’ont aucune chance de survie dans l’ordre nouveau nazi. »[4]

Les Américains trouvaient ces rapports exagérés. Ils ne voulaient pas se laisser berner. Un éditorial du 9 mars 1940 rappelait aux Américains que pendant la Première Guerre mondiale « un très grand nombre d’histoires horribles furent confirmées, répétées avec acharnement (...) bien qu’entièrement fausses ». [5] William Zukerman, le correspondant européen du Jewish Morning Chronicle de New-York, n’écrivait-il pas le 9 novembre 1940 que la souffrance des Juifs n’était pas plus grande que celle endurée par d’autres populations ?
Après la chute de la France, il prédisait une diminution de l’antisémitisme nazi, car il avait « atteint son but » et parce qu’« il ne reste que très peu de gens qui croient encore à ce bluff évident »[6]. Les Américains préféraient lire ce genre de commentaires qui les rassuraient et les confortaient dans leur inaction. Venant d’un journal israélite connu, l’information prenait toute sa valeur. Voilà enfin un journaliste, témoin direct de ce qui se passait, qui ne se laissait pas influencer par la propagande ! 

Si le public restait sceptique, les dirigeants politiques, eux, auraient dû se rendre à l’évidence. Les Etats-Unis eurent des ambassades à Berlin jusqu’en décembre 1941, à Budapest et à Bucarest jusqu’en janvier 1942, à Vichy jusqu’en novembre 1942.[7] Bien que ces diplomates aient transmis des témoignages fiables, ils ne provoquèrent pas de réactions de Washington.

Au début de l’été 1941 se déroulèrent des massacres en Europe centrale, dont les diplomates américains sur place furent informés de façon précise.[8] (22)  Les 27 et 28 août 1941, 14 à 16 000 Juifs des régions récemment annexées par la Hongrie, qui avaient été déportés par les autorités hongroises à Kamenets-Podolski, au nord-est du pays, furent massacrés à la mitrailleuse par les Allemands aidés de sapeurs hongrois.

Informé de cette tuerie, le ministre de l’Intérieur hongrois ordonna l’arrêt des déportations.[9] Herbert Pell, ambassadeur des Etats-Unis en Hongrie jusqu’au 11 décembre 1941, était comme tout le monde à Budapest au courant de cet assassinat monstrueux. Pell, ami de Roosevelt, avait un accès direct auprès du Président et il était en général écouté.[10] Ses rapports restèrent pourtant sans réponse. 

Franklin Mott Gunther était à son poste de représentant américain à Bucarest, lorsque, le 29 juin 1941, 4 330 Juifs de la ville roumaine de Iasi furent entassés dans des wagons de marchandises verrouillés. Ils roulèrent, sans quitter la Roumanie, six à sept nuits sans nourriture, sans eau et sans air, les fenêtres ayant été obstruées. 2 650 Juifs moururent assoiffés ou asphyxiés dans ce transport fou, particulièrement horrible.[11]

Déjà en janvier 1941, Gunther avait informé Washington du massacre de plus de 700 Juifs à Bucarest par les membres de la Garde de fer. Il donnait les détails du dépeçage de 60 corps juifs accrochés à des crocs de boucher. « Cela vous rend malade au plus profond de soi d’être accrédité auprès d’un pays où de telles choses arrivent. »[12]

Gunther se plaignait du silence de son ministère. Sa position sur place en était affaiblie : « Je n’ai pas manqué une occasion d’indiquer ma forte condamnation (...) et je continuerai dans cette voie en l’absence d’instructions spécifiques. »[13]) Quelques mois plus tard, Gunther comprit pourquoi il n’avait pas reçu de réponse de Washington.

Ses supérieurs du Département d’Etat voulaient éviter toute intervention auprès du gouvernement roumain, qui aurait pu les contraindre à accueillir les Juifs qui fuyaient la tyrannie : « Accepter un tel plan a toutes les chances d’ajouter de nouvelles pressions pour l’asile dans les pays de l’hémisphère ouest », disait-on. Et puis comment peut-on sauver des Juifs roumains sans que le précédent ne s’applique à tous les Juifs persécutés ? « D’après ce que je comprends, nous ne sommes pas prêts à nous occuper de l’ensemble du problème juif », répondait Cavendish Canon, de la division des affaires européennes du Département d’Etat.[14]  En fait, l’Amérique n’était même pas prête à recevoir le nombre de réfugiés autorisé par ses propres quotas d’immigration, malgré les appels désespérés des Juifs d’Europe.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2020. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

 

[1] ROSS, op. cit., p. 148 et 150.

[2] LIPSTADTt, op. cit., p. 145.

[3] LIPSTADTt, op. cit., p. 147.

[4] IBID,, p. 143, 145 et 148. D’autres exemples sont donnés par l’auteur.

[5] IBD. p. 137.

[6] FRIEDMAN, Saul S. No Haven for the Oppressed: United States Policy toward Jewish Refugees 1938-1945, Wayne University Press, Detroit, 1973. p. 109.

[7] LAQUEUR, op. cit. p. 25.

[8] Des tueries massives qui commencèrent dans les semaines qui suivirent l’entrée des troupes allemandes en URSS, en juillet 1941,

[9] BAUER 1996, op. cit., p. 207.

[10] FENYO Mario, Hitler, Horty and Hungary : German-Hungarian Relations 1941-1944, New Haven, Yale University Press, 1972,  p. 47.

[11] GUTMAN, op. cit., p. 711.

[12] MORSE, op, cit. p. 298.

[13] IBID,, p. 299.

[14] FEINGOLD 1970 op. cit., p. 179.