André Chargueraud

Marc-André Charguéraud.
Né en 1924 à Paris dans une famille de fonctionnaires.
Père de quatre filles.
Engagé volontaire dans l’armée française après la Libération de Paris en 1944.

Diplômé de Science-Po Paris.
Licence de droit de la faculté de Paris.
Master of Business Administration de l’université de Harvard.

5 années aux Etats Unis : université et études de marché pour des entreprises françaises.

Compagnie des Machines Bull puis Bulle-General Electric :
Directeur commercial de Bull Belgique.
Directeur général de Bull Deutschland.
Directeur général adjoint au siège responsable des activités commerciales.

Fondateur et PDG de Gemini, une start up de logiciel informatique. Devenu par des fusions successives Cap-Gemini, côté au CAC 40.

PDG de SGS Genève, leader mondial des services d’inspection, de contrôle et de certification de marchandises.

A ma retraite : Président des Conseils d’administration de La Genevoise Assurance, de la Banque Unigestion, des Editions Labor et Fides, fondateur et vice-président du Musée international de la Réforme à Genève.

Depuis 15 ans auteur de dix livres qui sont des synthèses grand-public. Ils traitent de l’attitude pendant la Shoah des communautés religieuses, des peuples et des gouvernements occidentaux.

Les articles de André Chargueraud

1940-1944. Des Juifs « libres » travaillent pour l’armée allemande. Un scandale ?

940-1944. Comment un Juif peut-il travailler pour une machine qui le détruit ?

1940-1944.  Des Juifs « libres » travaillent pour  l’armée allemande. Un scandale ?                                                  

Cet article pose une question majeure sur le comportement des hommes dans des situations extrêmes où leur survie est en jeu. Où se situe la limite entre l’acceptable et la collaboration, la collusion voire la trahison ? Elle se pose avec gravité pour ces Juifs « en semi-liberté » qui travaillent pour les Allemands.                      

Fin 1941, en URSS, les Einsatzgruppen, ces commandos de la mort, ont  déjà assassiné par balles plus de 500 000 Juifs.[1] Ce massacre n’empêche pas  Reinhardt Heydrich, le tout puissant chef des services de sécurité du Reich, de confirmer le 10 janvier 1942 à un groupe d’industriels et de représentants de l’armée allemande que les Juifs qui occupent un emploi essentiel dans l’industrie allemande ne seront pas déportés.[2]

Au printemps 1942, pressé par le manque d’ouvriers, Fritz Saukel, responsable de la main d’œuvre à Berlin, se démène pour transférer en Allemagne des centaines de milliers de jeunes travailleurs français. Des dizaines de milliers de Juifs travaillent dans les usines d’armement. A Berlin ils sont plus de 15 000.[3] Leur sursis est de courte durée.

A l’automne 1942, Hitler en personne ordonne que tous ces Juifs soient renvoyés de l’industrie d’armement et déportés.[4]

Peu importe au Führer que la main d’oeuvre qualifiée juive manque pour faire face aux besoins urgents d’une armée en difficulté en URSS.

Aussi aberrant que cela puisse paraître, Hitler met l’exécution « de la solution finale » en priorité absolue sur la production d’équipements destinés à ses troupes engagées dans des combats décisifs. Cette politique illogique et simplement inconcevable a aussi été appliquée plus ou moins rapidement dans les pays occupés.

En France, une partie du prolétariat de Juifs étrangers travaille pour les Allemands. Ils sont 3000 en 1942 à posséder à ce titre un laissez-passer les protégeant de la déportation.[5] Ce sont des ouvriers et des artisans fourreurs, tailleurs, actifs dans la fabrication de gants, de canadiennes, de vêtements si utiles pour les soldats allemands sur le front russe.

« Une honte de travailler pour la machine de guerre de Hitler », titre Unzer Wort, la publication communiste en Yiddish le 6 décembre 1941.

Comment un Juif peut-il travailler pour une machine qui le détruit ? s’interroge le journal.

Il demande que ces travailleurs passent à l’action : « Personne ne doit volontairement travailler pour eux (les Allemands) ; ceux qui y sont forcés doivent saboter la production, travailler lentement, tout utiliser pour contrecarrer les exigences des fascistes ».[6]

La section juive de la Main d’œuvre Immigrée (MOI) intervient. Les appels au boycott et au sabotage se révélant insuffisants, cette organisation affiliée au parti communiste organise des grèves, met le feu à des ateliers, moleste les ouvriers.[7]

Pourquoi cet ostracisme pour une contribution à l’effort de guerre du Reich qui reste très modeste, alors que 850 000 Français travaillent directement pour les Allemands en France et que 40 à 50% de la production de l’industrie française est exportée vers l’Allemagne, pratiquement sans incident ? [8] Forcer un de ces travailleurs « à cesser le travail, c’est réclamer purement et simplement son suicide social », écrit l’historienne Annette Wieviorka.[9] Les Allemands vont se charger de ce « suicide social » en vidant la plupart des ateliers de leurs Juifs au printemps 1943 et en les déportant.[10]

L’exemption n’a duré qu’un peu moins de deux années pour ces ouvriers misérables, incapables de survivre autrement. Avec un délai de quelques mois, la haine implacable du Führer contre les Juifs s’est imposée une fois de plus. Une incohérence absolue, car comme l’écrit l’historien André Kaspi : « Les Allemands redoutent de perdre cette main d’œuvre juive à tel point qu’ils vont jusqu’à imaginer de faire sortir du camp de Drancy des internés qui remplaceraient les grévistes ».[11]

On trouve une situation analogue en Belgique. A Bruxelles, des centaines d’ouvriers juifs dans la misère confectionnent des vestes et des gants de fourrure pour les soldats allemands. Ils jouissent de cartes spéciales avec la mention « Juif utile » qui les protège des arrestations de la Gestapo.[12]

« Il fallut attendre jusqu’au moment où des partisans armés juifs abattent en plein jour un de ces « traîtres » pour que les autres cessent leurs activités ». [13] On compte aussi quelques centaines d’ouvriers protégés un certain temps dans les ateliers juifs de la firme Lustra travaillant pour l’armée allemande.[14]

Le problème prend une tout autre ampleur aux Pays-Bas. Le 2 septembre 1942, Seyss-Inquart, le commissaire du Reich en Hollande, décide que tous les travailleurs juifs qualifiés offrant un service utile à la Wehrmacht ou à l’effort de guerre allemand doivent être épargnés. »[15]
Ils sont alors 5 500 « Munitions Jews » à l’abri de la déportation.[16] La majorité est employée dans les usines Hollandia pour l’équipement de l’Afrika-Korps du maréchal Rommel. En mai 1943, Himmler, le Reichsführer-SS, prend le pas sur les militaires et met fin à ces activités. Tous ces travailleurs juifs sont envoyés à Westerbork, le camp hollandais de transit vers les camps de la mort.[17]

Sur 3 400 ouvriers de l’industrie diamantaire, 2 100 sont juifs. Ils sont hautement qualifiés et très difficiles à remplacer rapidement. Les Allemands étant à court de diamants taillés et de diamants industriels, ces « Diamond Jews » sont protégés.[18] Mais, dès le printemps 1943, un certain nombre sont arrêtés, envoyés dans le camp de transit de Westerbork ou déportés directement. En décembre 1944, les derniers « Diamond Jews » sont  envoyés au camp de Sachsenhausen près de Berlin.[19]

Seuls des ateliers juifs travaillant pour le service de l’habillement de l’armée allemande sont maintenus jusqu'à la fin de la guerre. Même les équipes de service extérieur de la police nazie, traquant les Juifs, ne seront pas autorisées à s’emparer de ces travailleurs juifs.[20] Contrairement à leurs homologues français et belges, ces ouvriers échapperont à la déportation. Il n’en reste pas moins qu’en avril 1943 75% des classes laborieuses hollandaises juives avaient été envoyées à la mort, 59% des classes moyennes et 43% des classes supérieures.[21]

Cet article pose une question majeure sur le comportement des hommes dans des situations extrêmes où leur survie est en jeu.

Où se situe la limite de l’acceptable entre la collaboration, la collusion et la trahison ?

Elle s’est posée pour des hommes et des femmes enfermés dans des ghettos, prisonniers dans des camps de travail ou en sursis dans des camps de la mort. Elle se pose avec tout autant de gravité pour ces Juifs « en semi- liberté ». Qu’aurions-nous décidé si nous avions été à leur place ? Avant de juger, nous devons tenter de répondre à cette question.

 

[1] RAYSKI et COURTOIS, p. 23. Il ne s’agit pas seulement des Juifs russes, mais aussi des Juifs des territoires occupés par les Soviétiques. D’après Raul Hilberg, au total, 1 200 000 Juifs sont morts.

[2] HILBERG 1988, p. 378.

[3] IBID,

[4] IBID, p.379. Témoignage d’Albert Speer, le ministre de la production de guerre  au procès de Nuremberg.

 [5] KASPI. p. 125.

[6]  WIEVIORKA Annette, p. 120.

[7] ADLER, p. 185.

[8] AMOUROUX, 1981, p. 71.

[9] WIEVIORKA, Annette,  p. 120.

[10] IBID, p. 135.

[11] KASPI, p.126.

[12] BRODER Pierre,  1994,  p. 43. La plupart des Juifs étrangers sont de petits commerçants sur les marchés publics, boutiquiers, petits artisans, principalement dans la bonneterie, la maroquinerie et la fourrure. La pauvreté règne dans la grande masse des Juifs.

 

[13] IBID, p. 82.

[14] BRACHEFELD, p. 32.

[15] PRESSER, p. 316.

[16] IBID, p. 318.

[17] MOORE, p. 99.

[18] PRESSER, p. 371. Les diamants taillés sont vendus à l’étranger contre des devises fortes dont l’Allemagne manque.

[19] PPRESSER, p. 371 et 374

[20] STEINBERG Maxime, 2004, p.151.

[21] MOORE,  p. 197-

 

1940-1942: L’Eglise catholique complice passive face aux « Statuts des Juifs »

1940-1942: L’Eglise catholique complice passive face aux « Statuts des Juifs »

1940-1942 L’Eglise catholique complice  passive face aux « Statuts des Juifs »

La hiérarchie approuve le « premier Statut » d’octobre 1940. Elle reste silencieuse lors de la promulgation du «  second statut » juin 1941. .Elle attend 1942 pour les dénoncer. Une complicité passive. Heureusement des milieux intellectuels catholiques ont dès le début condamné sans équivoque les deux statuts.

Le 31 août 1940, l’Assemblée des cardinaux et archevêques, informée du projet de Statut des Juifs, décide de ne pas protester et de se taire. Que ce soient le Nouvelliste de Lyon, Le Mémorial de Saint Etienne ou La République du Sud-Est de Grenoble, la presse conservatrice cléricale dans son ensemble approuve le premier statut des Juifs.[1] Le 2 juin 1941, avant même la publication du second statut, La Croix trouve ce texte estimable, car « il doit comporter, élargir, codifier les mesures déjà prises en vue d’éloigner les Juifs des postes de commande où leur action s’est en général avérée néfaste. »[2] Le cardinal Baudrillard écrit : « Le Statut est dur ; les Juifs se le sont attiré en grande partie : il n’en choque pas moins l’état d’esprit de notre génération…Un sage et libre gouvernement, semble-t-il, aurait pu trouver d’autres moyens d’enrayer un mal incontestable. »[3]

Il faut malheureusement attendre le début 1942, un an et demi après la promulgation du premier Statut des Juifs, pour qu’un cardinal intervienne. Le Cardinal Gerlier écrit au grand rabbin Kaplan : « Je vous prie d’accepter l’expression de la douleur et de l’indignation que j’éprouve comme catholique à la pensée des persécutions hideuses dont nos frères d’Israël sont les victimes sur notre sol. »[4]  L’article que Gerlier fait paraître dans La Semaine religieuse de Lyon est plus important, car public. Il met « en garde les chrétiens contre les déviations actuelles de la charité, notamment contre la tendance à l’animosité contre les Juifs….Aucun chrétien ne doit ajouter à cette situation pénible des propos ni des actes qui attirent la haine, la vengeance. »[5] Il a été précédé par Mgr. Pierre-Marie Théas, évêque de Montauban, qui écrit en décembre 1941 au rabbin de sa ville : « Les vexations, la persécution brutale dont vos coreligionnaires sont l’objet provoquent les protestations de la conscience chrétienne et de tout ce qu’il y a d’honnêteté dans l’humanité. Je tiens à vous assurer de ma très vive sympathie et de nos prières. L’heure de la justice divine sonnera. Ayons confiance. »[6]

De leur côté, de simples curés prêchent avec courage. Le curé de Saint-Pierre-du-Gros-Caillou à Paris commente : « Je sais qu’il me vaudra peut-être le camp de concentration. Mais il est de mon devoir de le redire : le pape Pie XII condamne le racisme. Ainsi soit-il. »[7] Le 14 juin 1941, le père Dillard, curé de l’église Saint-Louis de Vichy, invite ses fidèles à prier « non seulement pour les prisonniers des Stalags et Oflags, mais aussi pour ceux des camps en France et pour les Juifs que l’on bafoue en leur faisant porter l’étoile jaune. » Il sera déporté à Dachau d’où il ne reviendra pas.[8]

Heureusement les milieux intellectuels ecclésiastiques n’ont pas attendu. Dès le lendemain de la publication du premier Statut ils protestent sans équivoque. En novembre 1940, devant un public parisien, le père jésuite Yves de Montcheuil, professeur du dogme à l’Institut catholique, s’insurge. Il s’élève contre la mentalité antisémite et fait appel à la solidarité et à la vraie charité. « Un Français qui, face à un compatriote juif souffrant de la situation actuelle, resterait impassible ne serait pas chrétien... » Quelques semaines plus tard le père Gaston Fessard, un autre jésuite, stigmatise publiquement le culte de la race au cours d’un sermon à l’église Saint-Louis de Vichy.[9]  Mi-juillet 1941, dans une note à l’Assemblée des cardinaux et archevêques, le R.P. Michel Riquet, qui deviendra le grand prédicateur de Notre Dame de Paris, proteste contre le statut : « Le statut des Juifs est un scandale pour la conscience chrétienne et un défi à l’intelligence française. »[10]  C’est « une loi de persécution religieuse (...) Ce qui étonnerait les chrétiens et scandaliserait les non-chrétiens, c’est qu’un tel abus ne se heurte à aucune protestation d’un épiscopat qui pendant des années n’a cessé de revendiquer la liberté religieuse dans le droit commun. »[11] Le père Riquet sera déporté à Mauthausen.

Un mois auparavant, en juin 1941, quatre professeurs de la Faculté de théologie de Lyon, les R.P. Chaine, Richard, Bonsirven et de Lubac ont élaboré un texte de protestation contre le second statut des Juifs. Ils estiment que ce statut est discriminatoire, contraire à la parole donnée, injuste, blessant et illégal.[12] La Faculté de théologie en interdit la diffusion officielle.[13] Néanmoins, le cardinal Gerlier accepte qu’il soit envoyé clandestinement à des responsables catholiques sûrs et choisis.[14] Les protestations de Montcheuil, Fessard, Riquet et Chaine décrivent l’atmosphère morale qui règne dans certains milieux catholiques. Leurs alarmes, malheureusement, ne dépassent pas un cercle limité.

Les pères Chaillet et de Lubac ainsi que plusieurs jésuites de Fourvière près de Lyon, rejoints par les pasteurs de Pury et Cruvillier font paraître dès la fin 1941 les Cahiers du Témoignage Chrétien. Cette feuille “ clandestine ” dénonce violemment le racisme et l’antisémitisme et s’attaque avec véhémence au Statut des Juifs, dont le caractère abominable est enfin dénoncé en termes clairs et sans équivoque.[15] Quatre cahiers sont publiés avant les arrestations de juillet 1942. Leurs titres sont un réquisitoire contre la collaboration, l’antisémitisme, les camps d’internement, le Statut des Juifs et les réglementations antijuives. Novembre 1941 : France prends garde de perdre ton âme, décembre 1941-janvier 1942 : Notre Combat ,  février-mars 1942 : Les racistes peints par eux-mêmes  ; avril-mai  1942 : Antisémites. 

Témoignage Chrétien décrit « le racisme intégral, avec sa monstrueuse divinisation du sang et de la race, son culte orgueilleux de la force qui crée le droit et son défi brutal aux valeurs les plus sacrées de notre civilisation. »[16] Il dénonce les persécutions juives trop souvent occultées par les églises : « Bon gré mal gré, du fait de cet antisémitisme, nous sommes devenus à un nouveau titre solidaires du peuple d’Israël (...) Si nos adversaires l’emportaient, c’est notre foi elle-même qui serait détruite dans ses fondements. »[17] La chrétienté serait la prochaine victime du nazisme. L’antisémitisme et l’antichristianisme ne font qu’un. Ils sont liés dans l’épreuve.

Les dirigeants de Témoignage Chrétien précisent qu’ils n‘ont « pas qualité pour parler au nom de nos Eglises. »[18] Chaillet ajoute : « Nous sommes de simples chrétiens (...) Sans prétendre engager d’aucune manière la hiérarchie (...) nous accomplissons le devoir qu’a tout croyant (...) de porter témoignage de sa foi (...) de la défendre quand elle est menacée. Ce serait une grande erreur, fruit d’une grande lâcheté, que d’attendre pour le faire, en toute circonstance, d’en avoir reçu officiellement la mission. »[19]  L’important, c’est l’excellente diffusion que reçoit Témoignage Chrétien. Elle dépasse très largement le cercle des initiés. Le numéro  Antisémites  est tiré à 20 000 exemplaires.[20] Un record qui pose d’énormes problèmes de logistique pour une publication clandestine. Tous les évêques de France ont régulièrement reçu un exemplaire de chacun des Cahiers du Témoignage chrétien. Ils ont eu sous les yeux des dossiers accablants sur le nazisme, sur la collaboration, sur l’antisémitisme.[21] Et pourtant, à aucun moment, pendant ces deux premières années de l’occupation, ils n’ont réagi, ce qui équivaut à une admission tacite de ce qui se passe. Une complicité passive qu’il faut dénoncer.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève 2022

[1] DELPECH, p.236.

[2] RAJSFUS, p.90.

[3] JOLY, Note 66

[4] IBID, p. 96.

[5] LUINARD in MONTCLOS, LUINARD, DELPECH, BOLLE, p.76. Datée de janvier 1942.

[6] LEVY et TILLARD, p. 192.

[7] IBID,, p. 192. D’autant plus courageux que lui est en zone occupée.

[8] RAYSKI,  p. 89.

[9] LABORIE in KLARSFELD 1991. p. 79. Yves de Montcheuil sera exécuté pour faits de résistance à Grenoble le 11 août 1944.

[10] GRYNBERG. p. 183.

[11] DELPECH, p. 277.

[12] RABI in MONTCLOS, LUINARD, DELPECH, BOLLE, p. 175. DELPECH, p. 276.

[13] KLARSFELD 2001, vol. 2, p. 134.

[14] COINTET, p. 202.

[15] DELPECH, p. 240.

[16]  BEDARIDA 1977,  p. 113.

[17] IBID, p.119, de Lubac, article publié dans ouvrage collectif de 1942 Israël et la foi  chrétienne, Fribourg, Suisse.

[18] MAYEUR in WELLERS, KASPI et KLARSFELD 1981, p. 156.

[19] COMTE, p. 229.

[20] BEDARIDA 1977, p. 116.

[21] IBID,,  p. 124.

1938-1939. le scandaleux « J »,la Suède aussi coupable que la Suisse

1938-1939. le scandaleux « J »,la Suède aussi coupable que la Suisse

1938-1939.    L’inutile et scandaleux « J » sur les Cartes d’identité des Juifs allemands et autrichiens.

De l’art de la Suisse de s’infliger une mesure inutile, déshonorante et éphémère.

Pourquoi ne parle-t-on jamais de la Suède qui dans les mêmes conditions a pris des mesures identiques et les a appliqués pendant de long mois ?

Ce « J » a été condamné à juste titre par les historiens.

On sera peut-être surpris d’apprendre que la Suède doit en être blâmée comme la Suisse.
 A tort les reproches s’adressent uniquement à la Suisse, très rarement à la Suède.
Certes le nombre de Juifs concernés est beaucoup plus élevé en Suisse.

Ce pays a des frontières communes avec les pays d’origine des Juifs concernés. La Suède, elle, est séparée du Reich par la Baltique. Mais quel que soit le nombre des Juifs victimes de ces mesures, sur le plan moral les deux pays ont failli de la même façon. Ils doivent être accusés l’un comme l’autre.

Depuis 1920 en Suède comme depuis 1926 en Suisse les citoyens allemands peuvent entrer librement, sans visa, sans formalités, ce qui toutefois ne leur donne pas le droit d’y résider de façon permanente, mais peu leur assurer un asile provisoire.[1]

Ce système libéral a assez bien fonctionné, car les départs de Juifs d’Allemagne ont été échelonnés sur plusieurs années, ce qui a permis aux pays d’accueil d’éviter des arrivées massives de réfugiés.

A la suite de l’Anschluss, le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne en mars 1938, une ordonnance allemande du 22 juillet 1938 prescrit le remplacement des passeports autrichiens par des passeports allemands avec effet le 15 août.[2] Devenus Allemands, les Juifs autrichiens n’ont plus besoin de visa comme c’était le cas auparavant.

L’exode massif autrichien change la donne.

En quelques semaines, des dizaines de milliers de Juifs sont précipités sur les routes de l’exode par de féroces persécutions.

Pour endiguer ce flot d’arrivées, Berne et Stockholm envisagent alors d’imposer un visa à l’ensemble de la population du Reich. Cette solution est rejetée de part et d’autre afin de ne pas ralentir les mouvements d’hommes d’affaires, de touristes et aussi d’agents de renseignement, disent certains.

Une difficulté que ne rencontre pas la Grande-Bretagne, car contrairement à la Suisse et à la Suède, ses relations commerciales et touristiques avec l’Allemagne ne sont que marginales. Malgré la politique « d’apaisement » du premier ministre Neville Chamberlin, Londres a donc imposé un visa à tous les ressortissants du Reich dès le début 1938.[3]

Suisses et Suédois envoient chacun de leur côté une délégation à Berlin pour trouver une solution. Ce sera pour les deux pays un grand « J » rouge apposé par les autorités du Reich sur les passeports des Juifs.

Le Conseil Fédéral suisse approuve cette mesure le 4 octobre 1938.[4] Les Suédois de leur côté signent un accord identique avec Berlin le 8 octobre 1938, quatre jours après les Suisses.[5]

Heinrich Rothmund, le chef de la police fédérale suisse dont l’attitude très négative envers les Juifs a été critiquée à juste titre, avait cependant recommandé au Conseil Fédéral de ne pas approuver cet accord. Il était conscient du caractère insoutenable du marquage des passeports des Juifs allemands. Il écrivait : « Nous risquons de nous mettre à dos tout le monde civilisé ».[6] Le Conseil fédéral ne l’a pas suivi.

Le « J » a permis aux douanes des deux pays d’identifier les Juifs se présentant aux frontières et de les refouler si au préalable un consulat ne leur a pas délivré « une garantie de séjour en Suisse ou de transit par la Suisse »[7] et plus simplement un visa d’entrée pour la Suède. Cette discrimination détestable des Juifs pouvait être évitée.

Le plus simple était de suivre l’exemple des Pays-Bas, pragmatique mais très questionnable sur le plan moral. Le gouvernement avait envisagé l’introduction du visa pour tous. Devant l’opposition catégorique de Berlin, La Haye décida de surmonter les difficultés par un contrôle plus rigoureux aux frontières et un refoulement impitoyable de tous les « éléments indésirables. »[8] Une pratique condamnable mais dont personne n’accuse la Hollande aujourd’hui. Cette politique n’offre pas toutes les garanties, mais résout momentanément le problème et évite négociations et mesures administratives radicales.

Pourquoi ne pas avoir utilisé la carte d’identité ( Kennkarten ) rendue obligatoire pour tous les citoyens du Reich par une ordonnance allemande du 22 juillet 1938 ? L’origine juive du titulaire est signalée sur cette carte, qui devait être présentée en toutes circonstances.[9] Ne suffisait-il pas au consul ou aux garde-frontières, qui veut s’assurer que le possesseur du passeport n’est pas juif, de simplement lui demander sa Kennkarte ? On évitait ainsi une faute politique grave sans toutefois éviter une faute morale insoutenable.

Les Allemands vont compléter ce mode d’identification.
Le 17 août ils décident qu’à partir du 1er janvier 1939, tous les Juifs, dont les noms ne figurent pas sur une liste de noms juifs préétablie, devront ajouter les prénoms Israël pour les hommes et Sarah pour les femmes sur leurs documents d’identité.[10]

Pourquoi ce décret publié à la mi-août par le ministère de l’Intérieur de Berlin n’a-t-il pas été pris en compte par les négociateurs suisses et suédois ? Avec quelques semaines de retard l’Allemagne nazie identifie sans équivoque les passeports appartenant aux Juifs.

Le scandaleux problème du « marquage » des Juifs aurait été institué par les Allemands sans la participation coupable des deux gouvernements.

Dans le cas de la Suisse ce fut un acte infâmant inutile. Trois mois et demi après avoir promulgué le « J », le 20 janvier 1939, ce même Conseil fédéral rétablit le visa pour tous les immigrants avec ou sans « J » sur leur passeport sous peine de refoulement.[11] Il aurait pu faire l’économie du « J » en rétablissant le visa dès octobre 1938. Le marquage odieux des Juifs n’a donc été utile à la Suisse que pendant quelques semaines.

A partir de 1938, l’année du « J », quatre pays d’asile accueillent presque les deux tiers des réfugiés juifs.[12] Dans ces pays les refus de visas ne sont pas liés à l’origine juive du postulant. En Palestine, les restrictions à l’immigration sont dues aux quotas institués par le livre blanc britannique. Aux Etats-Unis, malgré un antisémitisme parfois agressif qui empoisonne la société américaine,[13] les empêchements résultent de la politique américaine des quotas, de la capacité financière des immigrants et de la nationalité des candidats.

En Grande-Bretagne, les victimes de persécutions religieuses ou politiques ou les personnes dont la vie est en danger sont acceptées à condition qu’elles puissent justifier de moyens de subsistance.[14]

Les barrières dressées par la plupart des pays d’accueil ont été pour de nombreux fugitifs juifs un obstacle sérieux à l’immigration. Ils ont tous été coupables. Or, à partir de 1938, les Juifs sont réduits à l’état de « mort sociaux » par les nazis et sont obligés de fuir leur pays.

 

Copyright Marc- André Charguéraud Genève 2022

[1] Pour les sources concernant la Suède se référer à LEVINE, p. 104 à 106. KOBLIK, p. 53 à 56.

[2] LUDWIG, p. 73.

[3] « Apaisement », une politique de concessions devant les exigences du Führer.

[4] PICARD. Le Conseil fédéral approuve l’accord du 29 septembre 1938 qui oblige le gouvernement allemand à munir les passeports des ressortissants du Reich de race juive d’un signe distinctif.

[5] KREIS, p. 106 et 159.

[6] BERGIER, Dir. 1999,  p. 81. Lettre de Rothmund à Baumann du 15 septembre 1938. Rothmund n’en reste pas moins contre l’arrivée des réfugiés et des Juifs en particulier. Il écrit le 27 janvier 1939 : « Nous n’avons pas lutté pendant vingt ans (...) contre la surpopulation et en particulier contre la judéification de la Suisse, pour nous laisser aujourd’hui déborder par les émigrants. »

[7] BOURGEOIS, p. 190.

[8] LUDWIG, p. 90. « éléments indésirables », un euphémisme qui s’applique principalement aux Juifs que l’on évite ainsi de nommer.

[9] IBID, p. 21.

[10] FRIEDLANDER, 1997  p. 254.

[11] LASSERRE. p. 66. Le 3 septembre 1939, date du début de la guerre, Berne imposera le visa pour toute personne désirant se rendre en Suisse

[12]CHARGUERAUD. 1998, p. 193. Sur 377 000 Juifs qui partirent de 1938 à fin 1941, 222 000  soit 60% trouvèrent refuge aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Palestine (et à Shanghai ).

[13] IBID,, sur le sujet voir le chapitre 4, p. 57 : « Un antisémitisme viscéral ».

[14] GROSSMANN,  p. 19, citant la loi de 1905 sur l’immigration en Grande-Bretagne.

Juillet-Août 1944-Sauvez les enfants juifs : Un désastre en France, un succès en Belgique

Juillet-Août 1944-Sauvez les enfants juifs : Un désastre en France, un succès en Belgique

Juillet-août 1944

Un désastre pour 200 enfants en France, un succès pour 600 en Belgique. Une situation parallèle entre les deux pays qu’il est intéressant d’analyser. On arrive à la conclusion que les uns comme les autres ont pris envers tous ces enfants un risque inadmissible.

A la fin du printemps 1944,  350 à 500 enfants juifs se trouvent encore dans les onze centres de la région parisienne de l’Union Générale des Israélites de France (UGIF)[1], 600 dans les sept homes dirigés par l’Association des Juifs en Belgique (AJB).[2] Entre le 21 et le 25 juillet, 250 enfants des centres de l’UGIF sont arrêtés par la Gestapo. 200 sont déportés et périssent.[3] En Belgique, aucune arrestation, les 600 enfants sont sauvés. Ce qui est un désastre pour les Français se révèle comme un grand succès pour les Belges. On a, à juste titre, condamné l’inaction coupable des premiers pour citer les seconds en exemple. L’histoire n’est pas si simple.

Pourquoi les nazis ont-ils laissé libres pendant de longs mois plus de mille enfants en France et en Belgique ?

Ils connaissent l’existence des  maisons qui les hébergent et peuvent à tout moment sans le moindre problème rafler et déporter ces enfants.

Alors que la Gestapo lance de laborieuses opérations de police pour débusquer les Juifs entrés dans la clandestinité, n’est-il pas plus facile d’envoyer quelques autobus pour ramasser ces enfants, les interner à Drancy ou à Malines pour ensuite les envoyer à la mort ? Il n’y a pas de réponse satisfaisante aujourd’hui à ce comportement allemand. A l’époque il peut avoir renforcé le sentiment de sécurité des dirigeants juifs : les Allemands ne semblent pas s’intéresser aux enfants des centres d’accueil officiels.

Le 30 octobre 1942, la Gestapo rafle les 58 enfants du home de Wesembeek-Ophem de l’AJB.

Ils sont transférés à la caserne Dossin de Malines. Un front d’intervenants se constitue immédiatement et dès le lendemain, la Gestapo libère les enfants.[4] Ce résultat renforce l’assurance des dirigeants de l’AJB. Il est inutile de disperser les enfants pris en charge. C’est une des explications du nombre important de 600 enfants hébergés en juin 1944 par l’AJB, chiffre très élevé si on le compare aux 350 à 500 enfants des centres de l’UGIF à la même époque. Rappelons que les enfants juifs sont cinq fois plus nombreux en France qu’en Belgique. A l’échelle de la France, ces 600 enfants belges correspondent à plus de 3 000 enfants français.[5] On mesure la taille démesurée de l’imprudence belge et l’ampleur des reproches à l’égard de l’UGIF si l’organisation française avait pris un tel risque.

En France, l’UGIF est inquiète. Trois de ses centres ont subi une rafle de la Gestapo en 1943.
Il s’agit de 16 enfants de l’Orphelinat Rothschild, de 32 des Centres Lamark et Guy Patin et d’une vingtaine du foyer de la Verdières. Autant de signaux forts du danger dans lequel se trouvent ces enfants. Des organisations juives clandestines se mobilisent. Le 16 février 1943, l’organisation communiste Solidarité enlève 63 enfants des maisons de l’UGIF et les fait entrer en clandestinité.[6]Bien que la Gestapo n’ait pas réagi, cette opération d’envergure ne se répétera malheureusement pas.

L’UGIF n’est pas en reste. Ses dirigeants dispersent de nombreux enfants à l’abri des nazis dans des institutions charitables et des familles.

Entre septembre 1942 et juin 1944, les effectifs dans les foyers de l’UGIF diminuent de 2 000 à environ 350 à 500 enfants. C’est insuffisant, mais ce sont autant d’enfants qui échappent à la Gestapo et ne seront pas déportés à Auschwitz.

Ces sauvetages résultent d’une collaboration entre organisations légales et clandestines. Elle se poursuit jusqu’en juillet 1944. Albert Akerberg, secrétaire général du Comité d’Union et de Défense des Juifs de Paris, une organisation clandestine, en témoigne[7] : «... J’étais en relation avec Juliette Stern, membre du Conseil d’administration de l’UGIF. Elle nous aidait dans notre travail en nous fournissant les informations nécessaires pour que nous puissions kidnapper les enfants en péril (...) J’avais avec Juliette Stern une conférence hebdomadaire (...) C’est là que nous mettions au point les kidnappings à venir… »[8] Il s’agit ici non pas d’opérations collectives, mais d’évasions individuelles. Elles concernent principalement des enfants libres mais parfois aussi, bien que ce soit nettement plus délicat, quelques « enfants bloqués ».

Au printemps 1944, en Belgique comme en France, une partie importante des enfants des centres d’accueil sont ce que l’on a appelé des « enfants-bloqués ». Ce terme barbare désigne des enfants juifs remis à l’UGIF ou à l’AJB par la Gestapo. Ils viennent de Drancy ou de Malines où ils sont restés seuls, leurs parents ayant « disparu ». La Gestapo les a méticuleusement listés et ils ne peuvent quitter les foyers sans son autorisation. Des otages que les nazis peuvent reprendre à tout moment et dont l’UGIF et l’AJB sont responsables. Cette collaboration des organisations juives légales leur a été reprochée à l’époque et l’est encore aujourd’hui. Mais quel était le choix ? Refuser d’accueillir ces enfants, c’était les vouer à une déportation immédiate et à une mort certaine. Les accepter, même dans des conditions intolérables, dépendant de l’arbitraire allemand, c’est leur donner un espoir de vivre, une chance d’être sauvés qui pour nombre d’entre eux s’est réalisée.

L’UGIF et l’AJB sont réticents à faire passer en clandestinité ces « enfants-bloqués ». Ces organisations estiment que cela conduirait les Allemands à reprendre immédiatement les enfants-bloqués qui restent dans les foyers et à les déporter. Et tout aussi grave, les autorités allemandes décideront alors de ne plus accorder de libération conditionnelle à d’autres enfants qui sont détenus à Malines et à Drancy. Leur destin, dans ce cas, ne fait pas de doute, ils seront déportés vers la mort. Pouvait-on prendre ce double risque qui était bien réel, quasi inéluctable ? Un dilemme qu’il est difficile de rayer d’un trait de plume.

Ce cas de conscience ne se pose plus en juillet-août 1944, alors que la libération est toute proche. Il faut alors impérativement disperser les enfants, ceci d’autant plus que parmi les enfants bloqués se trouvent également un certain nombre d’enfants libres qui n’ont pas été envoyés par la Gestapo. Jamais ils n’auraient dû se trouver dans les mêmes foyers ! C’est d’ailleurs le principal reproche que le jury d’honneur qui s’est réuni après la guerre adresse aux dirigeants de l’UGIF.[9]

Les enfants des foyers de l’UGIF devaient impérativement être cachés avant que 200 d’entre eux ne soient déportés par le convoi 77 du 31 juillet 1944. Ce qui s’est passé a fait l’objet de nombreux et longs développements. On se contentera de quelques remarques. Lorsque le Comité d’Union et de Défense des Juifs de Paris propose de faire disparaître les enfants avec l’accord de l’UGIF, son président Georges Ediger refuse la participation de son organisation. Il est accusé d’agir de la sorte par crainte de son arrestation et de celle des autres dirigeants de l’UGIF.[10] L’accusation est un peu courte. Après le débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944, ceux qui ont vécu sur place cette époque savent qu’il était d’autant plus facile de se cacher que ce n’était que pour quelques semaines. Les portes s’ouvraient et les Allemands isolés ne pouvaient que procéder à quelques opérations ponctuelles, très ciblées. Entrer en clandestinité n’aurait posé aucun problème. D’autres raisons ont motivé le refus de l’UGIF sans le justifier.[11]

Pourquoi les forces clandestines juives n’ont-elles pas alors monté sans la participation de l’UGIF une action-commando, un kidnapping, comme elles le firent pour 63 enfants le 16 février 1943 ? L’opération est plus facile en juillet 1944. Les Allemands sont désorganisés et sur la défensive. Les effectifs de la résistance sont importants et leur marge de manoeuvre incomparablement plus large.

C’est la question que pose l’historienne Anette Wiervorka en termes très pragmatiques : « Pourquoi n’a-t-on pas envoyé les jeunes gens des milices patriotiques juives dans ces maisons avec ordre de faire sortir les gosses et de tenter de les planquer au lieu de les lancer dans des missions aléatoires et périlleuses pour voler des armes aux Allemands ? »[12] La réponse tient dans la question telle qu’elle est formulée. L’enthousiasme, la soif de participer aux entreprises les plus dangereuses de la Libération, la décision des politiques d’occuper le terrain au maximum pour préparer l’après-guerre, expliquent qu’aucune priorité n’ait été accordée à l’évasion des enfants de l’UGIF.

Contrairement aux Français, les Belges interviennent. Une réunion de l’AJB est organisée le 26 août 1944. Il est décidé de « faire disparaître les 600 enfants des homes. Mme Yvonne Nevejean, la directrice de l’Office national de l’enfance, et les militants de la section enfance du Comité de Défense des Juifs se chargent de sauver les enfants de l’AJB d’une rafle imminente ».[13]  Le courage et la détermination doivent ici être salués. Dans les faits ils se sont avérés inutiles. Une semaine plus tard, le 4 septembre, Bruxelles est libérée. Par chance, par hasard, par miracle, disent certains, les Allemands n’ont pas décidé l’arrestation des enfants un mois avant la Libération comme ils l’ont fait en France. Alors la décision de l’AJB serait arrivée trop tard et 600 enfants belges seraient partis pour Auschwitz. Comme leurs homologues français, les dirigeants belges de l’AJB auraient été accablés de reproches au lieu d’être félicités. Il n’en reste pas moins que les uns comme les autres ont pris envers tous ces enfants un risque inadmissible.

 

 

 

 

[1] WIEVIORKA, 1986, p. 175.

LAZARE, p. 225 cite un chiffre de 500 enfants. KLARSFELD, La Shoah en France, vol. 3. p. 1876 donne un chiffre de 350.

[2] BRACHFELD, 1989, p. 44. Deux organisations mises en place sous pression de l’occupant.

[3] KLARSFELD, La Shoah en France, vol. 3 p. 1876.

[4] BRACHFELD, p. 118 et ss.

[5] Rappelons qu’en 1940, il y avait en France 84 000 enfants juifs contre seulement 15 000 en Belgique.

[6]  HAZAN,  p. 38.

[7] WIEVIORKA 1986, p. 176. Le Comité d’Union est une organisation clandestine créée à Paris en janvier 1944. Elle regroupe différents groupes juifs dont des communistes.

[8] RAJSFUS 1980, p. 338.

[9] LAZARE, p. 225.

[10] RAJFUS 1980, p. 258.

[11] C’est principalement les dizaines de milliers d’adultes juifs « officiels » qui ne survivent que grâce aux secours de l’UGIF.

[12] WIEVIORKA 1986,  p. 209. Wieviorka fait allusion à l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide (UJRE) qui dispose de 60 groupes de combat. RAJFUS, p. 258. Pour lui le CUD n’a malheureusement pas eu le temps et les événements ont été plus rapides.

[13] BRACHFELD, op. cit. p. 44. Office national de l’enfance, un organisme étatique. Comité de Défense des Juifs, un mouvement clandestin.

1940-1944 URSS : le sauvetage « involontaire » de 1 400 000 Juifs

1940-1944 URSS : le sauvetage « involontaire » de 1 400 000 Juifs

1940-1944 URSS : le sauvetage « involontaire »  de 1 400 000 Juifs.

Conséquence de la déportation de 400 000 Juifs polonais et du transfert de 1 150 000 travailleurs juifs russes vers l’est. Un sujet qui est rarement abordé dans son ensemble. Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sont pas en tant que Juifs que ces personnes furent évacuées, mais comme éléments subversifs qu’il fallait neutraliser ou comme travailleurs dont le pays avait besoin. Mais le résultat est là.      

Marc-André Charguéraud   

Le plus grand sauvetage de l’histoire de la Shoah résulte de la vaste déportation policière vers l’Asie centrale et la Sibérie d’une population polonaise jugée dangereuse et du déplacement massif de travailleurs russes de la zone des combats vers les combinats industriels de l’Oural.

L’intention des autorités de l’URSS n’a jamais été de procéder à ces immenses transferts de population pour sauver qui que ce soit.

Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sont pas en tant que Juifs que ces personnes furent évacuées, mais comme éléments subversifs qu’il fallait neutraliser ou comme travailleurs dont le pays avait besoin. C’est ce qui les sauva.[1] Dans le contexte de la Shoah cette situation peut surprendre, car atypique. Ce sauvetage est peu connu malgré l’importance considérable du nombre de Juifs en cause.

Entre septembre 1939 et 1941, 400 000 Juifs polonais sont déportés par les autorités russes dans les provinces asiatiques de l’Est de l’URSS.[2] La plupart ont fui, certains ont été expulsés dans des conditions souvent atroces de la Pologne occupée par les Allemands. Cet afflux de Polonais dans leur zone d’occupation déplaît aux Soviets qui déportent la plupart des nouveaux arrivés considérés comme bourgeois réactionnaires.

La guerre terminée, près de 100 000 de ces Juifs sont morts de faim, de maladie ou de mauvais traitements. 50 000 déportés décident de rester en URSS, ils se sont intégrés à la population locale. 250 000 sont rentrés en Pologne.[3] Ces 300 000 survivants auraient été condamnés à une mort certaine s’ils n’avaient pas été exilés à l’Est de l’URSS.

A la suite de l’invasion allemande du 21 juin 1941, on trouve un déplacement comparable pour les Juifs russes. Les autorités de Moscou ont décidé de transférer des millions de travailleurs et leurs familles qui vivent à l’Ouest du pays vers les complexes industriels de l’Est.[4]

Il faut agir vite car, en ce début de campagne, la Wehrmacht avance rapidement.
On estime que 1 150 000 Juifs auraient été évacués pendant ce gigantesque transport de population. Un rapport russe de l’époque précise qu’« en plus d’une évacuation planifiée, il y a une migration non planifiée des populations des provinces qui risquent d’être occupées par les nazis ».[5]

Ce chiffre peut paraître élevé. Il trouve son explication dans l’histoire. Les tsars avaient enfermé les Juifs russes dans un immense ghetto centré sur la ville de Pale à l’Ouest de l’empire. Dans les premiers jours qui suivirent la révolution russe, un décret annula cette relégation. Vingt années plus tard les deux tiers des Juifs russes vivent encore dans la région où ils avaient été assignés à résidence. En 1939, ils sont 1 500 000 en Ukraine et 500 000 en Biélorussie et Crimée.[6]Sur ces deux millions de Juifs, environ 60% sont évacués vers l’Est. [7] Ils seront ainsi 1 150 000 mis hors de portée de leurs tortionnaires nazis.

Il n’y a aucune volonté délibérée de sauver des Juifs. Aucune directive n’existe dans ce sens. Les Juifs sont évacués comme main d’œuvre nécessaire aux usines d’armement du pays.

Un rapport allemand daté du 11 septembre 1941 reconnaît cet exode mais lui attribue une autre raison : « Il y a un avantage aux rumeurs de l’extermination de tous les Juifs par les Allemands. Cela explique de toute évidence la raison pour laquelle les Einsatzgruppen trouvent maintenant de moins en moins de Juifs. On constate que partout 70 à 90% des Juifs se sont enfuis…»[8]

On doit parler ici de sauvetage. Les 850 000 Juifs russes qui n’eurent pas la chance de pouvoir partir furent, jusqu’au dernier, mitraillés dans des conditions affreuses par les infâmes Einsatzgruppen allemands. (Unité mobile d’extermination).

Il faut se rappeler les 500 000 Juifs exécutés par balles pendant les cinq mois qui suivirent l’invasion allemande.[9]
Les 33.700 Juifs assassinés en 36 heures près de Kiev dans le ravin de Babi Yar le 29 septembre 1941.[10]

Les pertes totales s’élèvent à 1 100 000 morts sur une population juive initiale de 3 100 000.[11] On doit en effet ajouter aux 850 000 Juifs morts qui viennent d’être cités 70 000 prisonniers de guerre que les Allemands ont tués ou affamés à mort, 100 000 civils morts sous les bombardements ou victimes de mauvais traitements des autorités russes et 80 000 soldats juifs tués au combat. [12]

N’est-il pas paradoxal que ce soient des déportations policières russes qui aient sauvé 75% des Juifs qui ont survécu en Pologne ? 300 000 sur 400 000. N’est-il pas surprenant que ce soit le repli massif organisé des populations russes de la zone des combats qui ait sauvé presque 60% des Juifs russes qui ont échappé aux massacres nazis ? 1 150 000 sur  2 2000000.                         

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2022.

[1] Etant donné les mouvements incessants de population et les difficultés à identifier les Juifs parmi les millions de personnes déplacées, les chiffres qui suivent doivent être considérés comme des ordres de grandeur.

[2] Parmi eux figurent des milliers de Juifs baltes.

[3] BAUER 1982, p. 295.

[4] DOBROSZYCKI et GUROCK, p. 78. 10 à 20 millions de personnes auraient été évacuées.

[5] ALTSHULER in  DOBROSZYCKI et GUROCK, p. 78.

[6] GITELMAN, in DOBROSZYCKI et GUROCK, p. 10.

[7] ALTSHULER, p. 99.

[8] ALTSHULER, p. 98.

[9] GITELMAN, p. 6.

[10] KOTEY in DOBROSZYCKI et GUROCK,  p. 63.

[11] GUTMAN, op. cit. p. 1799.

[12] MAKSUDOW in DOBROSZYCKI et GUROCK,  p. 212.

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1941-1945- Le refus inconscient des Juifs d’admettre l’horreur absolue.

l’horreur absolue.

1941-1945 Le refus inconscient des Juifs d’admettre l’horreur absolue.

Face à la catastrophe, la passivité de nombre de Juifs occidentaux peut-elle s’expliquer par le blocage intellectuel qui les paralysa ?

Il s’agit d’une forme de refus inconscient d’admettre l’horreur absolue, processus nécessaire pour protéger son équilibre mental, défendre son intégrité, en un mot, éviter de sombrer. Quelques exemples de l’époque et quelques commentaires d’historiens sont nécessaires pour tenter d’expliquer un état d’esprit difficile à saisir, mais si important pour comprendre la psychologie de ceux qui vécurent ces années atroces.

Alors que Jan Karsky, le courrier du gouvernement polonais, avait rapporté en détail ce dont il avait été témoin à Varsovie et au camp d’extermination de Belzec au juge de la Cour suprême américaine, David Fankfurter, celui-ci lui dit : « Je ne peux pas vous croire ». Comme Karski protestait, Frankfurter répondit qu’il ne mettait pas en doute que Karski disait la vérité, mais simplement qu’il ne pouvait pas le croire. Voilà la différence.[1]

Pour Raymond Aron, porte-parole de la France Libre à Londres, les camps de concentration étaient cruels, dirigés par des gardes-chiourmes recrutés non parmi les politiques mais parmi les criminels de droit commun ; la mortalité y était forte, mais les chambres à gaz, l’assassinat industriel d’êtres humains, « non, je l’avoue, je ne les ai pas imaginés et, parce que je ne pouvais pas les imaginer, je ne les ai pas sus ».[2] Refus d’une vérité qui dépasse l’entendement.

La perception de l’hécatombe juive en Europe était affectée par ce que l’historien Walter Laqueur a appelé « le refus de la réalité, le rejet psychologique d’une information qui, pour une raison quelconque, est inacceptable ».[3] « Penser en termes de millions, c’était pour beaucoup de gens une façon d’échapper à la réalité du meurtre d’un nombre infini d’individus. Un moyen de conserver son équilibre mental au milieu d’un désastre impensable. »[4] Les gens ne réagissent qu’à des menaces de taille humaine. « Ce ne sont pas les tragédies immenses qui touchent le fond des émotions ; c’est plutôt la détresse d’un seul être humain (...) Six millions de Juifs sont mis à mort, mais c’est Anne Frank, tremblante dans sa mansarde, qui reste marquée dans notre mémoire. »[5]

Un grand nombre de dirigeants juifs étaient au courant de la catastrophe, mais ils avaient oblitéré l’information de leur mémoire pour ne pas avoir à l’affronter. Ils étaient trop conscients qu’ils ne pouvaient pas faire grand-chose, et vivre dans la connaissance de l’horreur leur aurait fait trop mal. La monstruosité et l’ampleur d’un drame qu’ils ne pouvaient arrêter les avaient amenés consciemment ou pas à l’isoler de leur mémoire quotidienne.

Arthur Koestler a tenté d’expliquer ce phénomène. Les gens peuvent être convaincus pendant un moment de la réalité d’un tel crime, mais alors « leur système d’autodéfense mentale commence à opérer » et en une semaine « l’incrédulité est revenue comme un réflexe temporairement affaibli par un choc ».[6]

C’est ce qu’exprimait crûment un article du Jewish Chronicle de Londres du 3 juillet 1942 : « Un esprit moyen ne peut tout simplement pas comprendre la réalité de révélations aussi écoeurantes, et que des hommes, même les plus pervers et les plus bestiaux, puissent être trouvés pour perpétrer avec sadisme des crimes aussi ignobles ».[7]

Avant sa déportation, Manfred Fackenheim notait en mai 1943 qu’il était clair que l’information ne manquait pas, mais les gens ne pouvaient ou ne voulaient pas y croire, « ils en savaient suffisamment pour savoir qu’il valait mieux ne pas savoir ».[8] L’historien Hans Mommsen ajoutait : « Nous devrions nous demander non pas qui savait, mais qui était prêt à croire ».[9]

Le pasteur Visser’t Hooft résumait bien l’incertitude et l’angoisse qui régnaient encore quant au sort des Juifs en 1943, alors que leur extermination était bien avancée : « L’information était sans effet (...) parce qu’intellectuellement trop improbable. (...) Les gens ne pouvaient trouver la place dans leur conscience pour une horreur aussi inimaginable et ils n’avaient pas l’imagination, ni le courage pour y faire face. Il est possible de vivre dans le crépuscule entre ce que l’on sait et ce que l’on ignore. Il est possible de se refuser à réaliser pleinement les faits, parce que l’on se sent incapable de faire face aux implications de ces faits ».[10]

Néanmoins la question se pose de savoir si ce « blocage intellectuel » n’a pas servi parfois comme justification pour ne rien entreprendre.

[1] BERENBAUM, p. 250.

[2] ARON, p. 176.

[3] MARRUS, 1990, p. 167.

[4] BAUER 1978, p. 25.

[5] FINGER, p. 43.

[6] WYMAN 1987, p. 415.

[7] BOLCHOVER, p. 14.

[8] BANKIER, p. 114.

[9] IBID, p. 115.

[10]VISSER’T HOOFT, p. 166, CHELINIi, p. 276.

Ne doivent-ils pas être considérés comme des survivants de la Shoah ?

Ne doivent-ils pas être considérés comme des survivants de la Shoah ?

1945-1946  Les survivants oubliés de l’Est.

Ce ne sont pas des victimes des nazis, mais de régimes inféodés au Reich. Ne doivent-ils pas être considérés comme des survivants de la Shoah ?

Marc-André Charguéraud

« Il existe incontestablement une hiérarchie parmi les Juifs qui vécurent pendant les années nazies. Cette gradation s’établit en fonction de l’exposition au risque et de la profondeur des souffrances », écrit Raul Hilberg.[1] Mais où se trouve la césure, où l’intensité de la persécution fait-elle basculer une situation très difficile dans l’horreur indicible ?

Cette frontière, aucun classement ne pourra jamais la définir. Dans les pays de l’Europe de l’Est des centaines de milliers de Juifs doivent être considérées comme « survivants ». Leur sort a été semblable à celui des Juifs dans les camps nazis « de travail forcé » avec souvent la mort au rendez-vous. On en parle rarement.

Ce ne sont pas des victimes directes des nazis, mais de régimes inféodés au Reich.
A la Libération, ces Juifs se sont retrouvés dans la zone russe, derrière le « Rideau de Fer » et son « silence ».

C’est le cas de 150 000 Juifs de Bessarabie déportés en 1941 par le gouvernement roumain vers la Transnistrie, une région entre le Dniepr et le Bug.[2] Les Roumains n’ont jamais eu le programme d’exécution systématique des nazis. Ce ne fut pas mieux.

Comme dans les camps de « travail » nazis, la mort fut lente, de faim, de maladie, de mauvais traitements, d’exécutions par balles. 90 000 Juifs sont morts, seuls 62 000 sont revenus dont 50 000 en 1945 et 1946.[3]

La volonté du gouvernement de Bucarest de faire disparaître tous les Juifs est bien présente. Le 6 octobre 1941, Mihai Antonescu, député premier ministre, déclare au Conseil des ministres : « En ce qui concerne les Juifs, j’ai pris les mesures pour les éliminer pour de bon de ces régions. »[4] Les 62 000 Juifs de retour de Transnistrie peuvent être considérés comme des « survivants de la Shoah ». Ils sont d’authentiques rescapés de la « grande catastrophe ».

Ils s’ajoutent aux 35 000 survivants des camps nazis qui revinrent en Roumanie, dont une partie seulement a transité par les camps de DP des zones occidentales.[5]

Il y a aussi les Juifs qui furent l’objet d’immenses pogromes meurtriers organisés par les autorités. Dans la province de Bukovine, sur une population de 90 000 Juifs, 80 000 périrent sur place en quelques semaines. Il s’agit certes de crimes locaux, mais les 10 000 rescapés n’en restent pas moins des survivants de la Shoah.

« L’action » ayant eu lieu en fin 1941, ces 10 000 Juifs ont vécu l’enfer pendant trois années jusqu’à la Libération.[6] Ils font partie des 150 000 qui à la Libération étaient dans le dénuement le plus complet.[7] Lorsque Ikie Dumitru, ministre du travail, se rend en Moldavie en janvier 1945, il écrit : « Les Juifs de Moldavie sont comme les acteurs d’un théâtre d’horreurs. »

Les survivants « sont nus…. Ils n’ont pas de vêtements, pas de chaussures, pas de foyer. Ils se traînent dans les rues sans but, s’humiliant eux-mêmes et mendiant un morceau. »[8]

En Hongrie, ce sont 70 000 Juifs qui sont enfermés à Budapest dans un ghetto en décembre 1944. Ils ont énormément souffert. Des milliers sont morts de faim, de froid et de maladie bien que leur internement n’ait duré que quelques semaines.[9]

A leur sortie du ghetto, le JOINT qui examine les Juifs libérés constate qu’il leur manque 25 à 30 kilos.[10] Que ce soit les « Croix-Fléchées », ces fascistes hongrois au pouvoir, qui aient commis ces exactions ne change en rien la nature des persécutions et la qualification des rescapés.

Les dizaines de rescapés de ce ghetto  correspondent hélas bien au profil du « survivant de la Shoah. » A la fin de l’été 1945, 72 000 Juifs hongrois sont de retour.[11] Pas plus de 20 000 à 30 000 arrivent des camps de DP des zones occidentales. Le reste est venu directement de camps de concentration et de camps de travail allemands, sans passer par les camps de DP. Des « survivants » hongrois comme le sont les rescapés des 50 000 Juifs hongrois envoyés au service du travail sur le front.[12]

S’ajoutent aux survivants des pays satellites du Reich ceux d’Europe de l’Est occupé par le Reich. En Pologne les chiffres des survivants sont plus modestes, car « l’extermination » a été presque totale. Elle atteignit près de 90% de la population juive initiale.

On estime à 50 000 les survivants polonais des camps et des ghettos. En Tchéquie, ils auraient été 11 000 et en Slovaquie 20 000.[13] Tous ces chiffres s’additionnent pour frôler un total de 300 000 survivants dans les pays de l’Est. C’est donner la dimension du problème des survivants de l’Est européen.

Moscou n’admet pas la notion de « non rapatriables », en conséquence aucun camp de DP n’est mis en place dans les pays de l’Est. Toutes les personnes déplacées sont rapatriées aussi rapidement que possible. La politique russe qui s’étend aux pays libérés par l’armée rouge, est de ne pas reconnaître les Juifs comme un groupe particulier. Résultat, non seulement les rapatriés qui ont tout perdu ne bénéficient d’aucun secours, mais ils sont très mal reçus. Ce sont aussi des « survivants oubliés. »

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source

 

[1] HILBERG 1994,  p. 210.

[2] ANCEL in GUTMAN 1990,  p. 1296.

[3] LIVIU in BRAHAM 1994, p. 291.

[4] BRAHAM 1998, p. 21.

[5] LIVIU in BRAHAM ed. 1994, p. 291.

[6] ANCEL in GUTMAN 1990, p. 1296.

[7] IBID,, p. 1298.

[8] ANCEL in BANKIER, p. 245.

[9] BRAHAM in GUTMAN 1990, p. 703. Ils furent délivrés par l’armée soviétique les 17 et 18 janvier 1945.

[10] BAUER 1989, p.135.

[11] LIVIU in BRAHAM  ed 1994, p. 291.

[12] BRAHAM 1997, p. 28.

[13] BAUER in YAD VASHEM 1980, p. 492.

1944-1945 : Les Alliés se déchargent de leurs responsabilités envers les derniers survivants

1944-1945 : Les Alliés se déchargent sur le CICR de leurs responsabilités envers les derniers survivants.

1944-1945 : Les Alliés se déchargent sur le CICR de leurs responsabilités envers les derniers survivants.

Pendant la dernière année de la guerre ils multiplient les appels mais continuent à refuser toute aide alimentaire ou financière nécessaire au CICR. Les déclarations des acteurs de l’époque sont édifiantes.

Par Marc-André Charguéraud

Dans le journal de Goebbels daté du 5 mars 1945 on peut lire :

" Le Führer s’élève vivement contre l’idée de secourir les prisonniers de guerre anglo-saxons, qui ont été transférés de l’Est vers les environs de Berlin.Il s’agit d’environ 78 000 hommes, dont on ne peut plus prendre soin et qui sont victimes de poux et souvent de dysenterie.[1] Dans les conditions du moment, on ne peut leur venir en aide. Peut-être serait-il possible de mettre la Croix-Rouge de Genève dans le coup pour leur procurer à nouveau des éléments sommaires d’existence ».[2]

Hitler abandonne les prisonniers de guerre, malgré les Conventions de Genève qu’il a jusqu’à présent respectées dans l’ensemble. Pour Goebbels la seule solution possible est de faire appel au CICR.

Le 23 février 1945, le War Refugee Board (WRB) mis en place par Roosevelt en janvier 1944 pour se porter au secours des réfugiés et des détenus civils, s’avoue impuissant :

« La Croix-Rouge internationale est notre seul moyen de contact direct avec les camps. C’est de Suisse que les opérations peuvent être le mieux dirigées ».[3] Les Allemands comme les Alliés déclarent forfait. Ils se sont défaussés de leurs responsabilités et s’en remettent à la Croix-Rouge. Le CICR, une organisation non gouvernementale (ONG) comme on l’appellerait aujourd’hui, est seule en première ligne et tous les secours reposent sur ses épaules.

Il lui est demandé de prendre en charge les prisonniers de guerre alliés, de ravitailler les détenus des camps de concentration, d’empêcher que les uns comme les autres ne soient exécutés, de secourir et de protéger les prisonniers lancés sur les routes du Reich.

Pour répondre, même très partiellement aux attentes des Alliés et des Allemands, il faut au CICR un financement important, des approvisionnements massifs et des moyens de transport lourds et sécurisés ainsi que l’accès aux camps de concentration.

Dès le début 1944 ces besoins impératifs sont reconnus.

Le Congrès juif mondial demande au WRB un soutien massif pour le CICR. « Des navires pour transporter des approvisionnements vers les camps d’internement… un assouplissement du blocus allié des colis d’alimentation vers les camps de travail, des fonds pour le CICR ».[4] Anthony Eden, le ministre des Affaires étrangères britanniques, se préoccupe avant tout du sort des prisonniers de guerre. Il écrit le 21 août 1944 qu’il compte beaucoup sur la Suisse pour empêcher que l’Allemagne prise de folie furieuse avant la défaite totale ne laisse mourir de faim ou n’extermine les prisonniers de guerre britanniques ou américains.[5]

La même angoisse étreint Nahum Goldmann, un des dirigeants du Congrès juif mondial. Au cours d’une conférence de presse le 24 mars 1944 il exprime sa crainte de voir « pendant la période qui précédera l’écroulement de l’Allemagne se tenir le chapitre le pire de cette tragédie. Les nazis en retraite essaieront d’exterminer les Juifs avant de se replier ».[6] Il demande au CICR d’intervenir.

Le CICR est pleinement conscient de l’imminence d’un désastre.

Une note du 30 juin 1944 du siège genevois du CICR à sa délégation à Washington montre que malgré l’existence du WRB rien n’a changé et le blocus reste en place.

« Le CICR a déjà souligné la nécessité de recevoir des envois de vivres des pays d’outre-mer pour pouvoir entreprendre une action de secours générale dans les camps de concentration… Or les autorités américaines n’ont toujours pas fait connaître leur attitude à cet égard …. »

Et le CICR d’ajouter « qu’il désire connaître d’urgence la décision du War Refugee Board ».[7]
Les approvisionnements n’arriveront en quantités appréciables que bien tardivement, à la fin de l’année.[8] Il ne faut pas s’en étonner. Eden demande au CICR de se préoccuper du sort des prisonniers de guerre, mais il s’en tient à une application ferme de l’embargo sur les transferts de devises destinées à financer les opérations de sauvetage.

Dans une note du 10 mars 1944 il écrit : « si nous donnons notre accord pour que des sommes soient remises au CICR, nous risquons de nous engager dans le relâchement de notre blocus financier et cela pourrait devenir un avantage réel pour l’ennemi ».[9] Cet avantage potentiel serait resté bien mince, compte tenu des sommes relativement modestes en question. La politique alliée qui demande au CICR de ravitailler les détenus civils des camps de concentration, mais lui refuse toute aide, n’est pas raisonnable et n’a que trop duré.[10]

Le général Eisenhower aurait pu intervenir. Il est catastrophé de la sauvagerie et de la bestialité des nazis telles qu’il les a découvertes à la libération des camps de concentration. Il n’ignore pas où se trouvent les principaux centres, et pourtant il refuse d’ordonner des missions spéciales pour libérer ces camps en priorité.[11]

Des opérations pourtant plus faciles à organiser et moins risquées que celles de bombarder Auschwitz au cours de l’été 1944 pour détruire les chambres à gaz et les fours crématoires.[12] On peut toutefois se poser la question de savoir si l’envoi quelques semaines avant leur libération de parachutistes sur Dachau ou Bergen-Belsen aurait permis d’épargner des vies. Certains historiens suggèrent que de telles interventions auraient « pu sauver des dizaines, peut-être des centaines de milliers de vies ».[13] Une hypothèse hasardeuse sans le moindre début de certitude.

En agissant ainsi Eisenhower s’est conformé à la politique que les Alliés ont toujours poursuivie du « sauvetage par la victoire ». Une politique bien résumée par le ministre des Affaires étrangères américain Cordell Hull. Pour lui, non seulement un sauvetage est irréaliste, mais il risque de freiner l’effort de guerre et il devient donc condamnable. Il martelle cette position à l’Emergency Conference to save the Jews of Europe en juillet 1943 :

« Vous admettrez qu’aucune mesure n’est acceptable si son but n’est pas la destruction de la tyrannie nazie ; et la seule réponse complète, c’est la défaite de Hitler et la destruction du système nazi. »[14] Soit, mais puisque les Alliés demandent au CICR d’intervenir, alors ils doivent tout faire pour l’aider à accomplir la tâche qu’ils lui ont confiée. Ce n’a pas été le cas. Malgré cette carence coupable, le CICR de Genève et la Croix-Rouge de Suède ont obtenu quelques résultats. Ils auraient certainement été très supérieurs s’ils avaient bénéficié d’un puissant soutien logistique des Alliés.

Pratiquement seuls, avec une capacité d’intervention beaucoup trop faible, la Croix-Rouge suédoise et le CICR ont secouru des détenus civils, sur les routes, en les évacuant vers des pays neutres, en prenant la direction des camps avant leur libération.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source

[1] Les poux sont le vecteur du typhus.

[2] Goebbels 2005, Citation. Tallandier, p. 711.

[3] Staufer 1998, Citation p. 329.

[4] Penkover in Finger 1984, Citation p. 10.

[5] Favez 1988, p. 338.

[6] Lookstein 1985, Citation p.186.

[7] CICR avril 1947, Citation p. 60.

[8] Fallait-il attendre la Libération de la France pour acheminer les secours ?

[9] Wasserstein 1979, p. 325. Les fonds du CICR aux Etats-Unis et en Grande Bretagne furent bloqués dès le début des hostilités.

[10] Charguéraud 1999, p. 61 et ss détaille cette attitude alliée inconséquente.

[11] Hilliard 1997, p. 1.

[12] Le refus de bombarder Auschwitz a été souvent et longuement reproché aux Alliés. La question est analysée dans Charguéraud 2001, p. 212 et ss.

[13] Hilliard 1997, Citation p. 1.

[14] Friedman 1984, p. 30. Citation du New York Times du 26 juillet 1943.

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1935 : Les Lois de Nuremberg, une interprétation divergente de leurs conséquences

Tableau racial des lois de Nuremberg de 1935. Les « lois de Nuremberg » fournissaient une base pour l’identification raciale. Seules les personnes ayant quatre grands-parents allemands non juifs (soit quatre cercles dans la rangée supérieure, colonne de gauche) étaient de « sang allemand ». (14 novembre 1935). Crédit photo : US Holocaust Memorial Museum

1935 : Les Lois de Nuremberg, une interprétation divergente de leurs conséquences.

Pour les uns, ces lois fixent un cadre légal dans lequel la communauté juive peut survivre. Pour d’autres il s’agit de rendre la vie impossible et de forcer les Juifs à émigrer. Quant au commentaire des Britanniques il est droit dans la ligne de la politique d’apaisement prônée par Londres.

Par Marc-André Charguéraud

Deux lois : celle sur la « Citoyenneté Allemande » fait des Juifs des citoyens de seconde classe en créant la position plus élevée de Citoyens du Reich (Reichsbürger), qui seuls ont les droits politiques, dont le plus important est le droit de vote. Quinze jours plus tard une loi confirme cette exclusion en révoquant tous les fonctionnaires juifs. La seconde loi « pour la protection du sang allemand et de l’honneur allemand » a pour objet principal d’interdire tout mariage et toutes relations sexuelles entre les personnes de sang allemand et les autres. Ces autres, ce sont les Juifs.

Dans son adresse au Reichstag du 15 septembre 1935, Hitler justifie « cette réglementation légale du problème juif comme étant le seul moyen d’éviter des débordements spontanés et des actions défensives d’une population excédée. Il faut créer une base sur laquelle les Allemands puissent trouver tolérables leurs relations avec les Juifs »[1]. Il ajoute que « La loi pour la protection du sang et de l’honneur allemand a pour objet de trouver par une voie légale une solution à un problème essentiel (le problème juif). »[2]

De nombreux historiens remarquent que les Juifs ont été dans une certaine mesure rassurés. « Les lois de Nuremberg sont considérées par certaines communautés juives comme une étape importante vers le statut social des Juifs. Elles ne contiennent rien mettant en cause la situation économique des Juifs. »[3] « Une fois de plus, beaucoup de Juifs et de non juifs se sentirent rassurés de voir que la question juive semblait avoir trouvé une solution légale, qui permettrait à l’avenir d’éviter des explosions incontrôlées et l’antisémitisme. »[4] « Pour beaucoup de Juifs allemands, maintenant que leur statut est normalisé, la situation devrait se stabiliser et s’améliorer. »[5] Hannah Arendt consacre deux pages de commentaires pour montrer que les lois de Nuremberg sont perçues par la communauté juive comme positives puisqu’elles donnent aux Juifs la possibilité de vivre en Allemagne.[6]

Une déclaration de la Reichsvertretung, l’organisation faîtière juive en Allemagne, du 25 septembre 1935, explique ces attitudes et montre bien dans quel esprit elle juge ces lois. « Les lois adoptées à Nuremberg ont affecté les Juifs d’Allemagne de la manière la plus sévère. Néanmoins, elles ont créé une base tolérable sur laquelle peut être bâtie une relation acceptable entre les Allemands et les personnes juives. La Représentation dans le Reich des Juifs Allemands (Reichsvertretung der Juden in Deutschland) est prête à contribuer dans ce sens avec toute son énergie. Un préalable pour une relation tolérable, c’est l’espoir que les Juifs et les communautés juives d’Allemagne pourront disposer de moyens moraux et économiques pour vivre, et que les diffamations et les boycotts seront arrêtés. »[7] Comme les Juifs n’ont d’autre choix que de subir ces nouvelles lois, ils cherchent à en tirer le meilleur parti. C’est la seule voie possible. Elle correspond à la tradition juive.

L’historien David Bankier estime que «la grande majorité de la population (allemande) a approuvé les lois de Nuremberg parce qu’elles correspondaient à la politique raciale et parce qu’elles créaient un contexte permanent de discrimination qui mettrait un terme au règne de terreur et établirait des limites précises aux activités antisémites.»[8]

A l’étranger, si chacune des mesures prises est sévèrement critiquée, une partie de la presse pense, comme le Catholic Times anglais du 13 septembre 1935, que « même du point de vue allemand, il serait infiniment mieux d’en arriver à un compromis avec les dirigeants juifs, un compromis qui définirait les droits et devoirs sur lesquels les parties se seraient mises d’accord et qui les engagerait. De cette façon les deux races pourraient enfin vivre côte à côte en paix, sans ces persécutions constantes et cette animosité... »[9] Arrivez à un accord pour mettre fin à cette querelle, demande-t-on aux Juifs allemands, comme s’il s’agissait d’un dialogue pour régler des torts partagés ! Méconnaissance de la situation sur place ou lassitude à l’égard d’un problème qui refait continuellement surface et pour lequel aucune solution n’est en vue ?

Le Times de Londres, daté du 8 novembre 1935, est plus réaliste : « Les lois de Nuremberg, en l’absence de tout décret d’application, sont utilisées pour justifier toutes sortes d’indignités et de persécutions, pas seulement par des individus mais également par les autorités officielles (...). Les possibilités qu’offrent les nouvelles lois sont sans limites (...). N’importe quelle personne peut accuser son ennemi ou son concurrent d’avoir été vu en compagnie d’une femme aryenne. » Et l’article de conclure que pour les Juifs d’Allemagne, il n’y a plus aucun espoir... [10]

En décembre 1935, sir Eric Phipps, consul général d’Angleterre à Munich, écrivait au Foreign Office : « La situation des Juifs est en train de devenir si désespérée qu’il apparaît chaque jour de façon plus évidente (...), que la politique nazie actuelle menace la population juive du Reich d’extermination. » Phipps exclut toutefois qu’il faille redouter un exode catastrophique des Juifs et ceci pour des motifs purement pratiques... Le petit nombre de Juifs qui possèdent encore quelques capitaux sont empêchés de les prendre avec eux. Il en résulte que si les fonds ne sont pas trouvés à l’étranger pour financer cette émigration, la grande majorité des Juifs allemands ne peut que rester là où ils sont. Phipps, malgré sa clairvoyance, n’en conclut pas moins par un argument qui reviendra souvent dans les réflexions des responsables des pays démocratiques : « Si une aide financière venait de l’étranger, et qu’elle soit suffisamment importante pour permettre à une grande partie de la communauté juive de partir, le gouvernement allemand aurait encore moins de raisons de faire une vie tolérable aux Juifs qui resteraient. »[11] Une raison fallacieuse pour ne rien entreprendre.

Mais en Angleterre Phipps n’était pas le seul à entrevoir la réalité. Au début d’octobre 1935, deux diplomates anglais rencontrent des hauts fonctionnaires du ministère de l’économie allemande. A leur retour ils notent dans leur rapport que « la politique allemande est de toute évidence d’éliminer les Juifs de la société allemande et que pour les nazis tous les moyens seront bons. »[12] De son côté l’ambassadeur William Dodd écrit au State Department à Washington le 26 septembre 1935 que les choses deviennent pire pour les Juifs et que «la tendance est à des mesures plus sévères », afin d’assurer «une séparation des Juifs de la communauté allemande.»[13]

Les propos de James McDonald, Haut Commissaire aux réfugiés venant d’Allemagne, dans sa lettre de démission du 27 décembre 1935, sont tout aussi alarmants : « Le programme du gouvernement allemand est conçu pour réduire les non-aryens à la misère en supprimant leur emploi (...) de façon à rendre leur existence intenable et qu’ils deviennent des hôtes indésirables du peuple allemand. Ce programme est conçu pour que ces importuns soient forcés de fuir l’Allemagne. C’est le but ultime du gouvernement national-socialiste, tel qu’il a été mis en route et tel qu’il ressort des déclarations de ses dirigeants », et il ajoute : «Si la pression actuelle ne s’allège pas, il est inconcevable que ceux qui peuvent fuir restent en Allemagne.»[14] Le Foreign Office déclare que la lettre de McDonald «est irréfléchie, desservant les intérêts réels des Juifs d’Allemagne et manifestement inspirée par le sionisme.»

Le gouvernement britannique veut avant tout éviter de critiquer ou de heurter le régime de Berlin. Il aurait tendance à s’aligner sur l’éditorial des Evening News du 28 octobre 1935 : « Personne dans ce pays ne prétend que la liberté civile ou que la liberté religieuse règnent en Allemagne. Quelques-uns déplorent ce que le régime nazi a fait, particulièrement en ce qui concerne le traitement des Juifs et de certains autres groupes religieux. Mais ne se passe-t-il pas des choses déplorables dans d’autres pays ? Le régime nazi n’est-il pas arrivé au pouvoir avec une des révolutions les moins sanglantes de l’histoire ?»[15] Bref, l’on pourrait conclure en fin de lecture : « De quoi se plaint-on ! »

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021.

[1] Discours de Hitler au Reichstag le 15 septembre 1935 cité par Ian Kershaw - The Hitler Myth - Op. Cit. p. 236

[2] Eliahu Ben Elissar - Op. Cit. p. 160 citant Hitler

[3] Hans Mommsen - Hitler, les Dirigeants Nazis et la Mise en Oeuvre du Génocide -dans La Politique Nazie d’Extermination - Op. Cit p. 141

[4] Arno Mayer - Op. Cit. p. 180

[5] Deborah Lipstadt - Op. Cit. p. 57

[6] Hannah Arendt - Eichmann à Jérusalem - Op. Cit. p. 70 et 71

[7] Déclaration de la Reichsvertretung der Juden in Deutschland le 25 septembre 1935 sur les lois de Nüremberg cité par Herbert Strauss - Op. Cit. p. 155

[8] David Bankier - The Germans and the Final Solution - Public Opinion under Nazism - Blackwell, Oxford 1992 p.80

[9] Catholic Times de Londres cité par Andrew Sharf - The British Press and the Jews under Nazi Rule - Oxford University Press - Londres - 1964 - p. 42

[10] Le Times de Londres du 8 novembre 1935 cité par Robert Gellately - Op. Cit. p. 107

[11] Rapport de Eric Phipps, consul général d’Angleterre à Munich en décembre 1935 cité par Ari Johsua Sherman - Op. Cit. p. 63

[12] Rapport de deux diplomates anglais, Eric Mills et Frank Foley le 6 octobre 1935 de retour de Berlin cité par Martin Gilbert - The Holocaust : the Jewish Tragedy Op. Cit. p. 48

[13] Communication de l’Ambassadeur William Dodd à Berlin à Cordell Hull à Washington le 26 septembre 1935 cité par Deborah Lipstadt - Op. Cit. p. 61

[14] Lettre de démission du 27 décembre 1935 de McDonald, Haut comissaire aux réfugiés cité par Herbert Strauss - Op.Cit. p. 291 et 296

[15] Evening News de Londres cité par Andrew Sharf - Op. Cit. p. 24

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1939-1940 : La Grande-Bretagne en guerre adopte une politique antisémite

1939-1940 : La Grande-Bretagne en guerre adopte une politique antisémite

1939-1940  La Grande-Bretagne en guerre adopte une politique radicale pour les réfugiés du Reich

Elle ferme ses frontières aux nouveaux réfugiés et interne tous les citoyens du Reich présents dans le pays. Fallait-il pour justifier cette politique ajouter des propos antisémites ?

 Par Marc-André Charguéraud

Le gouvernement de Sa Majesté «ne peut plus collaborer à la solution du problème des réfugiés ». Un pays en guerre avec l’Allemagne « ne peut assister de quelque façon que ce soit l’exode de nationaux ennemis de territoires sous contrôle ennemi », pas plus qu’il ne peut s’intéresser aux Polonais devenus apatrides du fait de l’écroulement de leur pays. C’est en ces termes qu’Anthony Eden, ministre des Dominions britanniques, s’adressa à Washington à la suite de la convocation pour le 2 octobre 1939 d’une réunion du Comité Intergouvernemental pour les Réfugiés.[1] Dès le 3 septembre 1939, au moment de l’ouverture des hostilités, tous les visas anglais octroyés aux ressortissants des pays ennemis avaient été invalidés.

Désormais, aucun réfugié en provenance des territoires occupés ne pouvait entrer en Grande-Bretagne.[2] Il y eut quelques exceptions, mais elles ne concernèrent que rarement les Juifs, l’administration anglaise étant dans l’ensemble hostile à leur arrivée. Le commentaire d’un fonctionnaire du Foreign Office à propos de 2.000 Juifs luxembourgeois, qui cherchaient un refuge en 1940, est symptomatique : « Ces réfugiés, quelque désespérée que soit leur situation, ne peuvent pas être considérés comme des réfugiés de guerre en danger du fait qu’ils ont combattu les Allemands, ce sont de simples réfugiés raciaux », pour lesquels il n’est pas question d’accepter de passe-droit.[3] Une note du Colonial Office, datée du 13 janvier 1941, est tout aussi explicite.

« La réalité toute nue est qu’ils (les réfugiés juifs) ne sont désirés par aucun gouvernement colonial pour nombre de bonnes raisons, dont la plus importante est probablement qu’il est certain que tôt ou tard ils tomberont à la charge des autorités. (...) L’introduction d’un groupe de gens étrangers dans tous les sens du mot, même en nombre limité, sera mal ressentie par la classe laborieuse de la colonie et pourrait conduire à des troubles sérieux. »[4]

Dès le début des hostilités, de nombreux citoyens du Reich sur sol britannique, résidents ou réfugiés, furent arrêtés, dont une partie importante était juive.

Le 4 septembre 1939, une dizaine de milliers de personnes fut internée. Après examen, à la mi-janvier 1940, seuls 486 citoyens du Reich restaient dans les camps.[5]Mais, en mai 1940, des rapports provenant des Pays-Bas suggérèrent que la victoire éclair des Allemands était due pour une large part aux activités subversives de la cinquième colonne.

Le gouvernement anglais recourut à nouveau à des mesures d’internement et 30.000 citoyens du Reich qui se trouvaient sur sol britannique furent emprisonnés dans des camps de fortune. Nous ne pouvons pas nous permettre de prendre le moindre risque, écrit le premier ministre anglais sir Neville Chamberlin. 

« Au minimum, tous les Allemands et tous les Autrichiens doivent être immédiatement internés. »[6]  Ce n‘est pas parce qu’ils sont juifs que ces réfugiés sont internés. Ils suivent le sort de tous les Allemands et Autrichiens sur le sol anglais au début de la guerre. En juillet 1941, ils n’étaient plus que 1.300 détenus.[7] 7 000 internés avaient été transférés au Canada et en Australie.[8]

De son côté, Winston Churchill, Premier Ministre anglais qui vient de remplacer Neville Chamberlin, déclare à la Chambre des Communes, le 4 juin 1940 :

« Je suis conscient qu’un grand nombre de personnes affectées par les ordres (d’internement) que nous avons donnés sont des ennemis passionnés de l’Allemagne nazie, mais nous ne pouvons pas, dans les temps présents et sous la pression actuelle, procéder à toutes les distinctions que nous voudrions faire».[9] Pour le Jewish Chronicle du 17 mai 1940, les arguments en faveur des internements « étaient irrésistibles, au moins dans la présente conjoncture où la vie même de la nation était en cause. »

Ces internements étaient également justifiés par une méfiance profonde de la population britannique. « Ces gens (les réfugiés du Reich) sont des nationaux d’un pays ennemi, même s’ils n’aiment pas le gouvernement en place, au fond d’eux-mêmes ils doivent avoir l’amour de leur pays de naissance. »[10] Ils restaient allemands et potentiellement dangereux.

Cette attitude anglaise a été, après la guerre, sévèrement critiquée. Des historiens ont estimé que la classification d’« ennemis » de tous les étrangers qui, en Angleterre, étaient des nationaux de pays sous contrôle allemand, les Juifs inclus, était inacceptable. « Les dirigeants anglais, un quart de siècle après avoir demandé la création d’un Jewish National Home, d’une patrie juive, étaient incapables de reconnaître les Juifs comme une nation, comme un peuple. Ils les traitaient comme nationaux des Etats qui leur avaient enlevé tous leurs droits. Il en résultait un paradoxe : parmi les peuples contre lesquels Hitler avait déclaré la guerre, il y en avait un, les Juifs, dont les stratèges alliés se refusèrent à reconnaître l’existence même. »[11] Cette problématique s’était déjà posée dans les années qui précédèrent la guerre.[12] Elle ne trouva sa solution que lorsque l’Etat d’Israël fut créé, en mai 1948, et que la différenciation entre Israéliens et Juifs nationaux d’autres pays fut clarifiée.

Ces critiques ne devraient jamais faire oublier la contribution majeure de l’Angleterre, que Yehuda Bauer décrit ainsi : « Dans son combat désespéré pour assurer sa propre survie, seule jusqu’en juin 1941, l’Angleterre a épargné aux Juifs de Palestine, d’Afrique du Nord et de l’Empire britannique le sort des Juifs d’Europe. »[13] L’Occident lui doit une reconnaissance de taille pour avoir conduit avec courage et persistance cette bataille, alors que tout se liguait contre elle.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.
Publié sur Alliance premier magazine juif sur le net depuis 1997

[1] Abella et Troper, p. 69.

[2] Bernard Wasserstein, Les Alliés et les Neutres face à la politique nazie, in François Furet, éd. L’Allemagne nazie et le Génocide juif. Colloque de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, Gallimard / Seuil, 1985, p. 366.

 

[3] Wasserstein 1979, p. 109.

[4] Ibid., p. 47.

[5] Gilbert Badia, Les Barbelés de l’exil : Etude sur l’immigration allemande et autrichienne (1938-1940), Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1979, p. 171.

[6] Wasserstein 1979 p.88

[7] Wasserstein 1979, p. 88, 90 et 107.

[8] Marrus 1985 p.25

[9] Wasserstein 1979 p .96

[10] Wasserstein 1979 p. 92 et 94. La seconde déclaration est d’Alderman Dean du London County Council.

[11] Finger, op. cit. p. 3.

[12] Charguéraud 1998, op. cit., p. 68 ss : La Nation juive.

[13] Yehuda Bauer, A History of the Holocaust, New York, Franklin Watts, 1982, p. 297 Italiques ajoutées.