André Chargueraud

Marc-André Charguéraud.
Né en 1924 à Paris dans une famille de fonctionnaires.
Père de quatre filles.
Engagé volontaire dans l’armée française après la Libération de Paris en 1944.

Diplômé de Science-Po Paris.
Licence de droit de la faculté de Paris.
Master of Business Administration de l’université de Harvard.

5 années aux Etats Unis : université et études de marché pour des entreprises françaises.

Compagnie des Machines Bull puis Bulle-General Electric :
Directeur commercial de Bull Belgique.
Directeur général de Bull Deutschland.
Directeur général adjoint au siège responsable des activités commerciales.

Fondateur et PDG de Gemini, une start up de logiciel informatique. Devenu par des fusions successives Cap-Gemini, côté au CAC 40.

PDG de SGS Genève, leader mondial des services d’inspection, de contrôle et de certification de marchandises.

A ma retraite : Président des Conseils d’administration de La Genevoise Assurance, de la Banque Unigestion, des Editions Labor et Fides, fondateur et vice-président du Musée international de la Réforme à Genève.

Depuis 15 ans auteur de dix livres qui sont des synthèses grand-public. Ils traitent de l’attitude pendant la Shoah des communautés religieuses, des peuples et des gouvernements occidentaux.

Les articles de André Chargueraud

Juillet-Août 1944-Sauvez les enfants juifs : Un désastre en France, un succès en Belgique

Juillet-Août 1944-Sauvez les enfants juifs : Un désastre en France, un succès en Belgique

Juillet-août 1944

Un désastre pour 200 enfants en France, un succès pour 600 en Belgique. Une situation parallèle entre les deux pays qu’il est intéressant d’analyser. On arrive à la conclusion que les uns comme les autres ont pris envers tous ces enfants un risque inadmissible.

A la fin du printemps 1944,  350 à 500 enfants juifs se trouvent encore dans les onze centres de la région parisienne de l’Union Générale des Israélites de France (UGIF)[1], 600 dans les sept homes dirigés par l’Association des Juifs en Belgique (AJB).[2] Entre le 21 et le 25 juillet, 250 enfants des centres de l’UGIF sont arrêtés par la Gestapo. 200 sont déportés et périssent.[3] En Belgique, aucune arrestation, les 600 enfants sont sauvés. Ce qui est un désastre pour les Français se révèle comme un grand succès pour les Belges. On a, à juste titre, condamné l’inaction coupable des premiers pour citer les seconds en exemple. L’histoire n’est pas si simple.

Pourquoi les nazis ont-ils laissé libres pendant de longs mois plus de mille enfants en France et en Belgique ?

Ils connaissent l’existence des  maisons qui les hébergent et peuvent à tout moment sans le moindre problème rafler et déporter ces enfants.

Alors que la Gestapo lance de laborieuses opérations de police pour débusquer les Juifs entrés dans la clandestinité, n’est-il pas plus facile d’envoyer quelques autobus pour ramasser ces enfants, les interner à Drancy ou à Malines pour ensuite les envoyer à la mort ? Il n’y a pas de réponse satisfaisante aujourd’hui à ce comportement allemand. A l’époque il peut avoir renforcé le sentiment de sécurité des dirigeants juifs : les Allemands ne semblent pas s’intéresser aux enfants des centres d’accueil officiels.

Le 30 octobre 1942, la Gestapo rafle les 58 enfants du home de Wesembeek-Ophem de l’AJB.

Ils sont transférés à la caserne Dossin de Malines. Un front d’intervenants se constitue immédiatement et dès le lendemain, la Gestapo libère les enfants.[4] Ce résultat renforce l’assurance des dirigeants de l’AJB. Il est inutile de disperser les enfants pris en charge. C’est une des explications du nombre important de 600 enfants hébergés en juin 1944 par l’AJB, chiffre très élevé si on le compare aux 350 à 500 enfants des centres de l’UGIF à la même époque. Rappelons que les enfants juifs sont cinq fois plus nombreux en France qu’en Belgique. A l’échelle de la France, ces 600 enfants belges correspondent à plus de 3 000 enfants français.[5] On mesure la taille démesurée de l’imprudence belge et l’ampleur des reproches à l’égard de l’UGIF si l’organisation française avait pris un tel risque.

En France, l’UGIF est inquiète. Trois de ses centres ont subi une rafle de la Gestapo en 1943.
Il s’agit de 16 enfants de l’Orphelinat Rothschild, de 32 des Centres Lamark et Guy Patin et d’une vingtaine du foyer de la Verdières. Autant de signaux forts du danger dans lequel se trouvent ces enfants. Des organisations juives clandestines se mobilisent. Le 16 février 1943, l’organisation communiste Solidarité enlève 63 enfants des maisons de l’UGIF et les fait entrer en clandestinité.[6]Bien que la Gestapo n’ait pas réagi, cette opération d’envergure ne se répétera malheureusement pas.

L’UGIF n’est pas en reste. Ses dirigeants dispersent de nombreux enfants à l’abri des nazis dans des institutions charitables et des familles.

Entre septembre 1942 et juin 1944, les effectifs dans les foyers de l’UGIF diminuent de 2 000 à environ 350 à 500 enfants. C’est insuffisant, mais ce sont autant d’enfants qui échappent à la Gestapo et ne seront pas déportés à Auschwitz.

Ces sauvetages résultent d’une collaboration entre organisations légales et clandestines. Elle se poursuit jusqu’en juillet 1944. Albert Akerberg, secrétaire général du Comité d’Union et de Défense des Juifs de Paris, une organisation clandestine, en témoigne[7] : «... J’étais en relation avec Juliette Stern, membre du Conseil d’administration de l’UGIF. Elle nous aidait dans notre travail en nous fournissant les informations nécessaires pour que nous puissions kidnapper les enfants en péril (...) J’avais avec Juliette Stern une conférence hebdomadaire (...) C’est là que nous mettions au point les kidnappings à venir… »[8] Il s’agit ici non pas d’opérations collectives, mais d’évasions individuelles. Elles concernent principalement des enfants libres mais parfois aussi, bien que ce soit nettement plus délicat, quelques « enfants bloqués ».

Au printemps 1944, en Belgique comme en France, une partie importante des enfants des centres d’accueil sont ce que l’on a appelé des « enfants-bloqués ». Ce terme barbare désigne des enfants juifs remis à l’UGIF ou à l’AJB par la Gestapo. Ils viennent de Drancy ou de Malines où ils sont restés seuls, leurs parents ayant « disparu ». La Gestapo les a méticuleusement listés et ils ne peuvent quitter les foyers sans son autorisation. Des otages que les nazis peuvent reprendre à tout moment et dont l’UGIF et l’AJB sont responsables. Cette collaboration des organisations juives légales leur a été reprochée à l’époque et l’est encore aujourd’hui. Mais quel était le choix ? Refuser d’accueillir ces enfants, c’était les vouer à une déportation immédiate et à une mort certaine. Les accepter, même dans des conditions intolérables, dépendant de l’arbitraire allemand, c’est leur donner un espoir de vivre, une chance d’être sauvés qui pour nombre d’entre eux s’est réalisée.

L’UGIF et l’AJB sont réticents à faire passer en clandestinité ces « enfants-bloqués ». Ces organisations estiment que cela conduirait les Allemands à reprendre immédiatement les enfants-bloqués qui restent dans les foyers et à les déporter. Et tout aussi grave, les autorités allemandes décideront alors de ne plus accorder de libération conditionnelle à d’autres enfants qui sont détenus à Malines et à Drancy. Leur destin, dans ce cas, ne fait pas de doute, ils seront déportés vers la mort. Pouvait-on prendre ce double risque qui était bien réel, quasi inéluctable ? Un dilemme qu’il est difficile de rayer d’un trait de plume.

Ce cas de conscience ne se pose plus en juillet-août 1944, alors que la libération est toute proche. Il faut alors impérativement disperser les enfants, ceci d’autant plus que parmi les enfants bloqués se trouvent également un certain nombre d’enfants libres qui n’ont pas été envoyés par la Gestapo. Jamais ils n’auraient dû se trouver dans les mêmes foyers ! C’est d’ailleurs le principal reproche que le jury d’honneur qui s’est réuni après la guerre adresse aux dirigeants de l’UGIF.[9]

Les enfants des foyers de l’UGIF devaient impérativement être cachés avant que 200 d’entre eux ne soient déportés par le convoi 77 du 31 juillet 1944. Ce qui s’est passé a fait l’objet de nombreux et longs développements. On se contentera de quelques remarques. Lorsque le Comité d’Union et de Défense des Juifs de Paris propose de faire disparaître les enfants avec l’accord de l’UGIF, son président Georges Ediger refuse la participation de son organisation. Il est accusé d’agir de la sorte par crainte de son arrestation et de celle des autres dirigeants de l’UGIF.[10] L’accusation est un peu courte. Après le débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944, ceux qui ont vécu sur place cette époque savent qu’il était d’autant plus facile de se cacher que ce n’était que pour quelques semaines. Les portes s’ouvraient et les Allemands isolés ne pouvaient que procéder à quelques opérations ponctuelles, très ciblées. Entrer en clandestinité n’aurait posé aucun problème. D’autres raisons ont motivé le refus de l’UGIF sans le justifier.[11]

Pourquoi les forces clandestines juives n’ont-elles pas alors monté sans la participation de l’UGIF une action-commando, un kidnapping, comme elles le firent pour 63 enfants le 16 février 1943 ? L’opération est plus facile en juillet 1944. Les Allemands sont désorganisés et sur la défensive. Les effectifs de la résistance sont importants et leur marge de manoeuvre incomparablement plus large.

C’est la question que pose l’historienne Anette Wiervorka en termes très pragmatiques : « Pourquoi n’a-t-on pas envoyé les jeunes gens des milices patriotiques juives dans ces maisons avec ordre de faire sortir les gosses et de tenter de les planquer au lieu de les lancer dans des missions aléatoires et périlleuses pour voler des armes aux Allemands ? »[12] La réponse tient dans la question telle qu’elle est formulée. L’enthousiasme, la soif de participer aux entreprises les plus dangereuses de la Libération, la décision des politiques d’occuper le terrain au maximum pour préparer l’après-guerre, expliquent qu’aucune priorité n’ait été accordée à l’évasion des enfants de l’UGIF.

Contrairement aux Français, les Belges interviennent. Une réunion de l’AJB est organisée le 26 août 1944. Il est décidé de « faire disparaître les 600 enfants des homes. Mme Yvonne Nevejean, la directrice de l’Office national de l’enfance, et les militants de la section enfance du Comité de Défense des Juifs se chargent de sauver les enfants de l’AJB d’une rafle imminente ».[13]  Le courage et la détermination doivent ici être salués. Dans les faits ils se sont avérés inutiles. Une semaine plus tard, le 4 septembre, Bruxelles est libérée. Par chance, par hasard, par miracle, disent certains, les Allemands n’ont pas décidé l’arrestation des enfants un mois avant la Libération comme ils l’ont fait en France. Alors la décision de l’AJB serait arrivée trop tard et 600 enfants belges seraient partis pour Auschwitz. Comme leurs homologues français, les dirigeants belges de l’AJB auraient été accablés de reproches au lieu d’être félicités. Il n’en reste pas moins que les uns comme les autres ont pris envers tous ces enfants un risque inadmissible.

 

 

 

 

[1] WIEVIORKA, 1986, p. 175.

LAZARE, p. 225 cite un chiffre de 500 enfants. KLARSFELD, La Shoah en France, vol. 3. p. 1876 donne un chiffre de 350.

[2] BRACHFELD, 1989, p. 44. Deux organisations mises en place sous pression de l’occupant.

[3] KLARSFELD, La Shoah en France, vol. 3 p. 1876.

[4] BRACHFELD, p. 118 et ss.

[5] Rappelons qu’en 1940, il y avait en France 84 000 enfants juifs contre seulement 15 000 en Belgique.

[6]  HAZAN,  p. 38.

[7] WIEVIORKA 1986, p. 176. Le Comité d’Union est une organisation clandestine créée à Paris en janvier 1944. Elle regroupe différents groupes juifs dont des communistes.

[8] RAJSFUS 1980, p. 338.

[9] LAZARE, p. 225.

[10] RAJFUS 1980, p. 258.

[11] C’est principalement les dizaines de milliers d’adultes juifs « officiels » qui ne survivent que grâce aux secours de l’UGIF.

[12] WIEVIORKA 1986,  p. 209. Wieviorka fait allusion à l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide (UJRE) qui dispose de 60 groupes de combat. RAJFUS, p. 258. Pour lui le CUD n’a malheureusement pas eu le temps et les événements ont été plus rapides.

[13] BRACHFELD, op. cit. p. 44. Office national de l’enfance, un organisme étatique. Comité de Défense des Juifs, un mouvement clandestin.

1940-1944 URSS : le sauvetage « involontaire » de 1 400 000 Juifs

1940-1944 URSS : le sauvetage « involontaire » de 1 400 000 Juifs

1940-1944 URSS : le sauvetage « involontaire »  de 1 400 000 Juifs.

Conséquence de la déportation de 400 000 Juifs polonais et du transfert de 1 150 000 travailleurs juifs russes vers l’est. Un sujet qui est rarement abordé dans son ensemble. Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sont pas en tant que Juifs que ces personnes furent évacuées, mais comme éléments subversifs qu’il fallait neutraliser ou comme travailleurs dont le pays avait besoin. Mais le résultat est là.      

Marc-André Charguéraud   

Le plus grand sauvetage de l’histoire de la Shoah résulte de la vaste déportation policière vers l’Asie centrale et la Sibérie d’une population polonaise jugée dangereuse et du déplacement massif de travailleurs russes de la zone des combats vers les combinats industriels de l’Oural.

L’intention des autorités de l’URSS n’a jamais été de procéder à ces immenses transferts de population pour sauver qui que ce soit.

Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sont pas en tant que Juifs que ces personnes furent évacuées, mais comme éléments subversifs qu’il fallait neutraliser ou comme travailleurs dont le pays avait besoin. C’est ce qui les sauva.[1] Dans le contexte de la Shoah cette situation peut surprendre, car atypique. Ce sauvetage est peu connu malgré l’importance considérable du nombre de Juifs en cause.

Entre septembre 1939 et 1941, 400 000 Juifs polonais sont déportés par les autorités russes dans les provinces asiatiques de l’Est de l’URSS.[2] La plupart ont fui, certains ont été expulsés dans des conditions souvent atroces de la Pologne occupée par les Allemands. Cet afflux de Polonais dans leur zone d’occupation déplaît aux Soviets qui déportent la plupart des nouveaux arrivés considérés comme bourgeois réactionnaires.

La guerre terminée, près de 100 000 de ces Juifs sont morts de faim, de maladie ou de mauvais traitements. 50 000 déportés décident de rester en URSS, ils se sont intégrés à la population locale. 250 000 sont rentrés en Pologne.[3] Ces 300 000 survivants auraient été condamnés à une mort certaine s’ils n’avaient pas été exilés à l’Est de l’URSS.

A la suite de l’invasion allemande du 21 juin 1941, on trouve un déplacement comparable pour les Juifs russes. Les autorités de Moscou ont décidé de transférer des millions de travailleurs et leurs familles qui vivent à l’Ouest du pays vers les complexes industriels de l’Est.[4]

Il faut agir vite car, en ce début de campagne, la Wehrmacht avance rapidement.
On estime que 1 150 000 Juifs auraient été évacués pendant ce gigantesque transport de population. Un rapport russe de l’époque précise qu’« en plus d’une évacuation planifiée, il y a une migration non planifiée des populations des provinces qui risquent d’être occupées par les nazis ».[5]

Ce chiffre peut paraître élevé. Il trouve son explication dans l’histoire. Les tsars avaient enfermé les Juifs russes dans un immense ghetto centré sur la ville de Pale à l’Ouest de l’empire. Dans les premiers jours qui suivirent la révolution russe, un décret annula cette relégation. Vingt années plus tard les deux tiers des Juifs russes vivent encore dans la région où ils avaient été assignés à résidence. En 1939, ils sont 1 500 000 en Ukraine et 500 000 en Biélorussie et Crimée.[6]Sur ces deux millions de Juifs, environ 60% sont évacués vers l’Est. [7] Ils seront ainsi 1 150 000 mis hors de portée de leurs tortionnaires nazis.

Il n’y a aucune volonté délibérée de sauver des Juifs. Aucune directive n’existe dans ce sens. Les Juifs sont évacués comme main d’œuvre nécessaire aux usines d’armement du pays.

Un rapport allemand daté du 11 septembre 1941 reconnaît cet exode mais lui attribue une autre raison : « Il y a un avantage aux rumeurs de l’extermination de tous les Juifs par les Allemands. Cela explique de toute évidence la raison pour laquelle les Einsatzgruppen trouvent maintenant de moins en moins de Juifs. On constate que partout 70 à 90% des Juifs se sont enfuis…»[8]

On doit parler ici de sauvetage. Les 850 000 Juifs russes qui n’eurent pas la chance de pouvoir partir furent, jusqu’au dernier, mitraillés dans des conditions affreuses par les infâmes Einsatzgruppen allemands. (Unité mobile d’extermination).

Il faut se rappeler les 500 000 Juifs exécutés par balles pendant les cinq mois qui suivirent l’invasion allemande.[9]
Les 33.700 Juifs assassinés en 36 heures près de Kiev dans le ravin de Babi Yar le 29 septembre 1941.[10]

Les pertes totales s’élèvent à 1 100 000 morts sur une population juive initiale de 3 100 000.[11] On doit en effet ajouter aux 850 000 Juifs morts qui viennent d’être cités 70 000 prisonniers de guerre que les Allemands ont tués ou affamés à mort, 100 000 civils morts sous les bombardements ou victimes de mauvais traitements des autorités russes et 80 000 soldats juifs tués au combat. [12]

N’est-il pas paradoxal que ce soient des déportations policières russes qui aient sauvé 75% des Juifs qui ont survécu en Pologne ? 300 000 sur 400 000. N’est-il pas surprenant que ce soit le repli massif organisé des populations russes de la zone des combats qui ait sauvé presque 60% des Juifs russes qui ont échappé aux massacres nazis ? 1 150 000 sur  2 2000000.                         

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2022.

[1] Etant donné les mouvements incessants de population et les difficultés à identifier les Juifs parmi les millions de personnes déplacées, les chiffres qui suivent doivent être considérés comme des ordres de grandeur.

[2] Parmi eux figurent des milliers de Juifs baltes.

[3] BAUER 1982, p. 295.

[4] DOBROSZYCKI et GUROCK, p. 78. 10 à 20 millions de personnes auraient été évacuées.

[5] ALTSHULER in  DOBROSZYCKI et GUROCK, p. 78.

[6] GITELMAN, in DOBROSZYCKI et GUROCK, p. 10.

[7] ALTSHULER, p. 99.

[8] ALTSHULER, p. 98.

[9] GITELMAN, p. 6.

[10] KOTEY in DOBROSZYCKI et GUROCK,  p. 63.

[11] GUTMAN, op. cit. p. 1799.

[12] MAKSUDOW in DOBROSZYCKI et GUROCK,  p. 212.

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1941-1945- Le refus inconscient des Juifs d’admettre l’horreur absolue.

l’horreur absolue.

1941-1945 Le refus inconscient des Juifs d’admettre l’horreur absolue.

Face à la catastrophe, la passivité de nombre de Juifs occidentaux peut-elle s’expliquer par le blocage intellectuel qui les paralysa ?

Il s’agit d’une forme de refus inconscient d’admettre l’horreur absolue, processus nécessaire pour protéger son équilibre mental, défendre son intégrité, en un mot, éviter de sombrer. Quelques exemples de l’époque et quelques commentaires d’historiens sont nécessaires pour tenter d’expliquer un état d’esprit difficile à saisir, mais si important pour comprendre la psychologie de ceux qui vécurent ces années atroces.

Alors que Jan Karsky, le courrier du gouvernement polonais, avait rapporté en détail ce dont il avait été témoin à Varsovie et au camp d’extermination de Belzec au juge de la Cour suprême américaine, David Fankfurter, celui-ci lui dit : « Je ne peux pas vous croire ». Comme Karski protestait, Frankfurter répondit qu’il ne mettait pas en doute que Karski disait la vérité, mais simplement qu’il ne pouvait pas le croire. Voilà la différence.[1]

Pour Raymond Aron, porte-parole de la France Libre à Londres, les camps de concentration étaient cruels, dirigés par des gardes-chiourmes recrutés non parmi les politiques mais parmi les criminels de droit commun ; la mortalité y était forte, mais les chambres à gaz, l’assassinat industriel d’êtres humains, « non, je l’avoue, je ne les ai pas imaginés et, parce que je ne pouvais pas les imaginer, je ne les ai pas sus ».[2] Refus d’une vérité qui dépasse l’entendement.

La perception de l’hécatombe juive en Europe était affectée par ce que l’historien Walter Laqueur a appelé « le refus de la réalité, le rejet psychologique d’une information qui, pour une raison quelconque, est inacceptable ».[3] « Penser en termes de millions, c’était pour beaucoup de gens une façon d’échapper à la réalité du meurtre d’un nombre infini d’individus. Un moyen de conserver son équilibre mental au milieu d’un désastre impensable. »[4] Les gens ne réagissent qu’à des menaces de taille humaine. « Ce ne sont pas les tragédies immenses qui touchent le fond des émotions ; c’est plutôt la détresse d’un seul être humain (...) Six millions de Juifs sont mis à mort, mais c’est Anne Frank, tremblante dans sa mansarde, qui reste marquée dans notre mémoire. »[5]

Un grand nombre de dirigeants juifs étaient au courant de la catastrophe, mais ils avaient oblitéré l’information de leur mémoire pour ne pas avoir à l’affronter. Ils étaient trop conscients qu’ils ne pouvaient pas faire grand-chose, et vivre dans la connaissance de l’horreur leur aurait fait trop mal. La monstruosité et l’ampleur d’un drame qu’ils ne pouvaient arrêter les avaient amenés consciemment ou pas à l’isoler de leur mémoire quotidienne.

Arthur Koestler a tenté d’expliquer ce phénomène. Les gens peuvent être convaincus pendant un moment de la réalité d’un tel crime, mais alors « leur système d’autodéfense mentale commence à opérer » et en une semaine « l’incrédulité est revenue comme un réflexe temporairement affaibli par un choc ».[6]

C’est ce qu’exprimait crûment un article du Jewish Chronicle de Londres du 3 juillet 1942 : « Un esprit moyen ne peut tout simplement pas comprendre la réalité de révélations aussi écoeurantes, et que des hommes, même les plus pervers et les plus bestiaux, puissent être trouvés pour perpétrer avec sadisme des crimes aussi ignobles ».[7]

Avant sa déportation, Manfred Fackenheim notait en mai 1943 qu’il était clair que l’information ne manquait pas, mais les gens ne pouvaient ou ne voulaient pas y croire, « ils en savaient suffisamment pour savoir qu’il valait mieux ne pas savoir ».[8] L’historien Hans Mommsen ajoutait : « Nous devrions nous demander non pas qui savait, mais qui était prêt à croire ».[9]

Le pasteur Visser’t Hooft résumait bien l’incertitude et l’angoisse qui régnaient encore quant au sort des Juifs en 1943, alors que leur extermination était bien avancée : « L’information était sans effet (...) parce qu’intellectuellement trop improbable. (...) Les gens ne pouvaient trouver la place dans leur conscience pour une horreur aussi inimaginable et ils n’avaient pas l’imagination, ni le courage pour y faire face. Il est possible de vivre dans le crépuscule entre ce que l’on sait et ce que l’on ignore. Il est possible de se refuser à réaliser pleinement les faits, parce que l’on se sent incapable de faire face aux implications de ces faits ».[10]

Néanmoins la question se pose de savoir si ce « blocage intellectuel » n’a pas servi parfois comme justification pour ne rien entreprendre.

[1] BERENBAUM, p. 250.

[2] ARON, p. 176.

[3] MARRUS, 1990, p. 167.

[4] BAUER 1978, p. 25.

[5] FINGER, p. 43.

[6] WYMAN 1987, p. 415.

[7] BOLCHOVER, p. 14.

[8] BANKIER, p. 114.

[9] IBID, p. 115.

[10]VISSER’T HOOFT, p. 166, CHELINIi, p. 276.

Ne doivent-ils pas être considérés comme des survivants de la Shoah ?

Ne doivent-ils pas être considérés comme des survivants de la Shoah ?

1945-1946  Les survivants oubliés de l’Est.

Ce ne sont pas des victimes des nazis, mais de régimes inféodés au Reich. Ne doivent-ils pas être considérés comme des survivants de la Shoah ?

Marc-André Charguéraud

« Il existe incontestablement une hiérarchie parmi les Juifs qui vécurent pendant les années nazies. Cette gradation s’établit en fonction de l’exposition au risque et de la profondeur des souffrances », écrit Raul Hilberg.[1] Mais où se trouve la césure, où l’intensité de la persécution fait-elle basculer une situation très difficile dans l’horreur indicible ?

Cette frontière, aucun classement ne pourra jamais la définir. Dans les pays de l’Europe de l’Est des centaines de milliers de Juifs doivent être considérées comme « survivants ». Leur sort a été semblable à celui des Juifs dans les camps nazis « de travail forcé » avec souvent la mort au rendez-vous. On en parle rarement.

Ce ne sont pas des victimes directes des nazis, mais de régimes inféodés au Reich.
A la Libération, ces Juifs se sont retrouvés dans la zone russe, derrière le « Rideau de Fer » et son « silence ».

C’est le cas de 150 000 Juifs de Bessarabie déportés en 1941 par le gouvernement roumain vers la Transnistrie, une région entre le Dniepr et le Bug.[2] Les Roumains n’ont jamais eu le programme d’exécution systématique des nazis. Ce ne fut pas mieux.

Comme dans les camps de « travail » nazis, la mort fut lente, de faim, de maladie, de mauvais traitements, d’exécutions par balles. 90 000 Juifs sont morts, seuls 62 000 sont revenus dont 50 000 en 1945 et 1946.[3]

La volonté du gouvernement de Bucarest de faire disparaître tous les Juifs est bien présente. Le 6 octobre 1941, Mihai Antonescu, député premier ministre, déclare au Conseil des ministres : « En ce qui concerne les Juifs, j’ai pris les mesures pour les éliminer pour de bon de ces régions. »[4] Les 62 000 Juifs de retour de Transnistrie peuvent être considérés comme des « survivants de la Shoah ». Ils sont d’authentiques rescapés de la « grande catastrophe ».

Ils s’ajoutent aux 35 000 survivants des camps nazis qui revinrent en Roumanie, dont une partie seulement a transité par les camps de DP des zones occidentales.[5]

Il y a aussi les Juifs qui furent l’objet d’immenses pogromes meurtriers organisés par les autorités. Dans la province de Bukovine, sur une population de 90 000 Juifs, 80 000 périrent sur place en quelques semaines. Il s’agit certes de crimes locaux, mais les 10 000 rescapés n’en restent pas moins des survivants de la Shoah.

« L’action » ayant eu lieu en fin 1941, ces 10 000 Juifs ont vécu l’enfer pendant trois années jusqu’à la Libération.[6] Ils font partie des 150 000 qui à la Libération étaient dans le dénuement le plus complet.[7] Lorsque Ikie Dumitru, ministre du travail, se rend en Moldavie en janvier 1945, il écrit : « Les Juifs de Moldavie sont comme les acteurs d’un théâtre d’horreurs. »

Les survivants « sont nus…. Ils n’ont pas de vêtements, pas de chaussures, pas de foyer. Ils se traînent dans les rues sans but, s’humiliant eux-mêmes et mendiant un morceau. »[8]

En Hongrie, ce sont 70 000 Juifs qui sont enfermés à Budapest dans un ghetto en décembre 1944. Ils ont énormément souffert. Des milliers sont morts de faim, de froid et de maladie bien que leur internement n’ait duré que quelques semaines.[9]

A leur sortie du ghetto, le JOINT qui examine les Juifs libérés constate qu’il leur manque 25 à 30 kilos.[10] Que ce soit les « Croix-Fléchées », ces fascistes hongrois au pouvoir, qui aient commis ces exactions ne change en rien la nature des persécutions et la qualification des rescapés.

Les dizaines de rescapés de ce ghetto  correspondent hélas bien au profil du « survivant de la Shoah. » A la fin de l’été 1945, 72 000 Juifs hongrois sont de retour.[11] Pas plus de 20 000 à 30 000 arrivent des camps de DP des zones occidentales. Le reste est venu directement de camps de concentration et de camps de travail allemands, sans passer par les camps de DP. Des « survivants » hongrois comme le sont les rescapés des 50 000 Juifs hongrois envoyés au service du travail sur le front.[12]

S’ajoutent aux survivants des pays satellites du Reich ceux d’Europe de l’Est occupé par le Reich. En Pologne les chiffres des survivants sont plus modestes, car « l’extermination » a été presque totale. Elle atteignit près de 90% de la population juive initiale.

On estime à 50 000 les survivants polonais des camps et des ghettos. En Tchéquie, ils auraient été 11 000 et en Slovaquie 20 000.[13] Tous ces chiffres s’additionnent pour frôler un total de 300 000 survivants dans les pays de l’Est. C’est donner la dimension du problème des survivants de l’Est européen.

Moscou n’admet pas la notion de « non rapatriables », en conséquence aucun camp de DP n’est mis en place dans les pays de l’Est. Toutes les personnes déplacées sont rapatriées aussi rapidement que possible. La politique russe qui s’étend aux pays libérés par l’armée rouge, est de ne pas reconnaître les Juifs comme un groupe particulier. Résultat, non seulement les rapatriés qui ont tout perdu ne bénéficient d’aucun secours, mais ils sont très mal reçus. Ce sont aussi des « survivants oubliés. »

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source

 

[1] HILBERG 1994,  p. 210.

[2] ANCEL in GUTMAN 1990,  p. 1296.

[3] LIVIU in BRAHAM 1994, p. 291.

[4] BRAHAM 1998, p. 21.

[5] LIVIU in BRAHAM ed. 1994, p. 291.

[6] ANCEL in GUTMAN 1990, p. 1296.

[7] IBID,, p. 1298.

[8] ANCEL in BANKIER, p. 245.

[9] BRAHAM in GUTMAN 1990, p. 703. Ils furent délivrés par l’armée soviétique les 17 et 18 janvier 1945.

[10] BAUER 1989, p.135.

[11] LIVIU in BRAHAM  ed 1994, p. 291.

[12] BRAHAM 1997, p. 28.

[13] BAUER in YAD VASHEM 1980, p. 492.

1944-1945 : Les Alliés se déchargent de leurs responsabilités envers les derniers survivants

1944-1945 : Les Alliés se déchargent sur le CICR de leurs responsabilités envers les derniers survivants.

1944-1945 : Les Alliés se déchargent sur le CICR de leurs responsabilités envers les derniers survivants.

Pendant la dernière année de la guerre ils multiplient les appels mais continuent à refuser toute aide alimentaire ou financière nécessaire au CICR. Les déclarations des acteurs de l’époque sont édifiantes.

Par Marc-André Charguéraud

Dans le journal de Goebbels daté du 5 mars 1945 on peut lire :

" Le Führer s’élève vivement contre l’idée de secourir les prisonniers de guerre anglo-saxons, qui ont été transférés de l’Est vers les environs de Berlin.Il s’agit d’environ 78 000 hommes, dont on ne peut plus prendre soin et qui sont victimes de poux et souvent de dysenterie.[1] Dans les conditions du moment, on ne peut leur venir en aide. Peut-être serait-il possible de mettre la Croix-Rouge de Genève dans le coup pour leur procurer à nouveau des éléments sommaires d’existence ».[2]

Hitler abandonne les prisonniers de guerre, malgré les Conventions de Genève qu’il a jusqu’à présent respectées dans l’ensemble. Pour Goebbels la seule solution possible est de faire appel au CICR.

Le 23 février 1945, le War Refugee Board (WRB) mis en place par Roosevelt en janvier 1944 pour se porter au secours des réfugiés et des détenus civils, s’avoue impuissant :

« La Croix-Rouge internationale est notre seul moyen de contact direct avec les camps. C’est de Suisse que les opérations peuvent être le mieux dirigées ».[3] Les Allemands comme les Alliés déclarent forfait. Ils se sont défaussés de leurs responsabilités et s’en remettent à la Croix-Rouge. Le CICR, une organisation non gouvernementale (ONG) comme on l’appellerait aujourd’hui, est seule en première ligne et tous les secours reposent sur ses épaules.

Il lui est demandé de prendre en charge les prisonniers de guerre alliés, de ravitailler les détenus des camps de concentration, d’empêcher que les uns comme les autres ne soient exécutés, de secourir et de protéger les prisonniers lancés sur les routes du Reich.

Pour répondre, même très partiellement aux attentes des Alliés et des Allemands, il faut au CICR un financement important, des approvisionnements massifs et des moyens de transport lourds et sécurisés ainsi que l’accès aux camps de concentration.

Dès le début 1944 ces besoins impératifs sont reconnus.

Le Congrès juif mondial demande au WRB un soutien massif pour le CICR. « Des navires pour transporter des approvisionnements vers les camps d’internement… un assouplissement du blocus allié des colis d’alimentation vers les camps de travail, des fonds pour le CICR ».[4] Anthony Eden, le ministre des Affaires étrangères britanniques, se préoccupe avant tout du sort des prisonniers de guerre. Il écrit le 21 août 1944 qu’il compte beaucoup sur la Suisse pour empêcher que l’Allemagne prise de folie furieuse avant la défaite totale ne laisse mourir de faim ou n’extermine les prisonniers de guerre britanniques ou américains.[5]

La même angoisse étreint Nahum Goldmann, un des dirigeants du Congrès juif mondial. Au cours d’une conférence de presse le 24 mars 1944 il exprime sa crainte de voir « pendant la période qui précédera l’écroulement de l’Allemagne se tenir le chapitre le pire de cette tragédie. Les nazis en retraite essaieront d’exterminer les Juifs avant de se replier ».[6] Il demande au CICR d’intervenir.

Le CICR est pleinement conscient de l’imminence d’un désastre.

Une note du 30 juin 1944 du siège genevois du CICR à sa délégation à Washington montre que malgré l’existence du WRB rien n’a changé et le blocus reste en place.

« Le CICR a déjà souligné la nécessité de recevoir des envois de vivres des pays d’outre-mer pour pouvoir entreprendre une action de secours générale dans les camps de concentration… Or les autorités américaines n’ont toujours pas fait connaître leur attitude à cet égard …. »

Et le CICR d’ajouter « qu’il désire connaître d’urgence la décision du War Refugee Board ».[7]
Les approvisionnements n’arriveront en quantités appréciables que bien tardivement, à la fin de l’année.[8] Il ne faut pas s’en étonner. Eden demande au CICR de se préoccuper du sort des prisonniers de guerre, mais il s’en tient à une application ferme de l’embargo sur les transferts de devises destinées à financer les opérations de sauvetage.

Dans une note du 10 mars 1944 il écrit : « si nous donnons notre accord pour que des sommes soient remises au CICR, nous risquons de nous engager dans le relâchement de notre blocus financier et cela pourrait devenir un avantage réel pour l’ennemi ».[9] Cet avantage potentiel serait resté bien mince, compte tenu des sommes relativement modestes en question. La politique alliée qui demande au CICR de ravitailler les détenus civils des camps de concentration, mais lui refuse toute aide, n’est pas raisonnable et n’a que trop duré.[10]

Le général Eisenhower aurait pu intervenir. Il est catastrophé de la sauvagerie et de la bestialité des nazis telles qu’il les a découvertes à la libération des camps de concentration. Il n’ignore pas où se trouvent les principaux centres, et pourtant il refuse d’ordonner des missions spéciales pour libérer ces camps en priorité.[11]

Des opérations pourtant plus faciles à organiser et moins risquées que celles de bombarder Auschwitz au cours de l’été 1944 pour détruire les chambres à gaz et les fours crématoires.[12] On peut toutefois se poser la question de savoir si l’envoi quelques semaines avant leur libération de parachutistes sur Dachau ou Bergen-Belsen aurait permis d’épargner des vies. Certains historiens suggèrent que de telles interventions auraient « pu sauver des dizaines, peut-être des centaines de milliers de vies ».[13] Une hypothèse hasardeuse sans le moindre début de certitude.

En agissant ainsi Eisenhower s’est conformé à la politique que les Alliés ont toujours poursuivie du « sauvetage par la victoire ». Une politique bien résumée par le ministre des Affaires étrangères américain Cordell Hull. Pour lui, non seulement un sauvetage est irréaliste, mais il risque de freiner l’effort de guerre et il devient donc condamnable. Il martelle cette position à l’Emergency Conference to save the Jews of Europe en juillet 1943 :

« Vous admettrez qu’aucune mesure n’est acceptable si son but n’est pas la destruction de la tyrannie nazie ; et la seule réponse complète, c’est la défaite de Hitler et la destruction du système nazi. »[14] Soit, mais puisque les Alliés demandent au CICR d’intervenir, alors ils doivent tout faire pour l’aider à accomplir la tâche qu’ils lui ont confiée. Ce n’a pas été le cas. Malgré cette carence coupable, le CICR de Genève et la Croix-Rouge de Suède ont obtenu quelques résultats. Ils auraient certainement été très supérieurs s’ils avaient bénéficié d’un puissant soutien logistique des Alliés.

Pratiquement seuls, avec une capacité d’intervention beaucoup trop faible, la Croix-Rouge suédoise et le CICR ont secouru des détenus civils, sur les routes, en les évacuant vers des pays neutres, en prenant la direction des camps avant leur libération.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source

[1] Les poux sont le vecteur du typhus.

[2] Goebbels 2005, Citation. Tallandier, p. 711.

[3] Staufer 1998, Citation p. 329.

[4] Penkover in Finger 1984, Citation p. 10.

[5] Favez 1988, p. 338.

[6] Lookstein 1985, Citation p.186.

[7] CICR avril 1947, Citation p. 60.

[8] Fallait-il attendre la Libération de la France pour acheminer les secours ?

[9] Wasserstein 1979, p. 325. Les fonds du CICR aux Etats-Unis et en Grande Bretagne furent bloqués dès le début des hostilités.

[10] Charguéraud 1999, p. 61 et ss détaille cette attitude alliée inconséquente.

[11] Hilliard 1997, p. 1.

[12] Le refus de bombarder Auschwitz a été souvent et longuement reproché aux Alliés. La question est analysée dans Charguéraud 2001, p. 212 et ss.

[13] Hilliard 1997, Citation p. 1.

[14] Friedman 1984, p. 30. Citation du New York Times du 26 juillet 1943.

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1935 : Les Lois de Nuremberg, une interprétation divergente de leurs conséquences

Tableau racial des lois de Nuremberg de 1935. Les « lois de Nuremberg » fournissaient une base pour l’identification raciale. Seules les personnes ayant quatre grands-parents allemands non juifs (soit quatre cercles dans la rangée supérieure, colonne de gauche) étaient de « sang allemand ». (14 novembre 1935). Crédit photo : US Holocaust Memorial Museum

1935 : Les Lois de Nuremberg, une interprétation divergente de leurs conséquences.

Pour les uns, ces lois fixent un cadre légal dans lequel la communauté juive peut survivre. Pour d’autres il s’agit de rendre la vie impossible et de forcer les Juifs à émigrer. Quant au commentaire des Britanniques il est droit dans la ligne de la politique d’apaisement prônée par Londres.

Par Marc-André Charguéraud

Deux lois : celle sur la « Citoyenneté Allemande » fait des Juifs des citoyens de seconde classe en créant la position plus élevée de Citoyens du Reich (Reichsbürger), qui seuls ont les droits politiques, dont le plus important est le droit de vote. Quinze jours plus tard une loi confirme cette exclusion en révoquant tous les fonctionnaires juifs. La seconde loi « pour la protection du sang allemand et de l’honneur allemand » a pour objet principal d’interdire tout mariage et toutes relations sexuelles entre les personnes de sang allemand et les autres. Ces autres, ce sont les Juifs.

Dans son adresse au Reichstag du 15 septembre 1935, Hitler justifie « cette réglementation légale du problème juif comme étant le seul moyen d’éviter des débordements spontanés et des actions défensives d’une population excédée. Il faut créer une base sur laquelle les Allemands puissent trouver tolérables leurs relations avec les Juifs »[1]. Il ajoute que « La loi pour la protection du sang et de l’honneur allemand a pour objet de trouver par une voie légale une solution à un problème essentiel (le problème juif). »[2]

De nombreux historiens remarquent que les Juifs ont été dans une certaine mesure rassurés. « Les lois de Nuremberg sont considérées par certaines communautés juives comme une étape importante vers le statut social des Juifs. Elles ne contiennent rien mettant en cause la situation économique des Juifs. »[3] « Une fois de plus, beaucoup de Juifs et de non juifs se sentirent rassurés de voir que la question juive semblait avoir trouvé une solution légale, qui permettrait à l’avenir d’éviter des explosions incontrôlées et l’antisémitisme. »[4] « Pour beaucoup de Juifs allemands, maintenant que leur statut est normalisé, la situation devrait se stabiliser et s’améliorer. »[5] Hannah Arendt consacre deux pages de commentaires pour montrer que les lois de Nuremberg sont perçues par la communauté juive comme positives puisqu’elles donnent aux Juifs la possibilité de vivre en Allemagne.[6]

Une déclaration de la Reichsvertretung, l’organisation faîtière juive en Allemagne, du 25 septembre 1935, explique ces attitudes et montre bien dans quel esprit elle juge ces lois. « Les lois adoptées à Nuremberg ont affecté les Juifs d’Allemagne de la manière la plus sévère. Néanmoins, elles ont créé une base tolérable sur laquelle peut être bâtie une relation acceptable entre les Allemands et les personnes juives. La Représentation dans le Reich des Juifs Allemands (Reichsvertretung der Juden in Deutschland) est prête à contribuer dans ce sens avec toute son énergie. Un préalable pour une relation tolérable, c’est l’espoir que les Juifs et les communautés juives d’Allemagne pourront disposer de moyens moraux et économiques pour vivre, et que les diffamations et les boycotts seront arrêtés. »[7] Comme les Juifs n’ont d’autre choix que de subir ces nouvelles lois, ils cherchent à en tirer le meilleur parti. C’est la seule voie possible. Elle correspond à la tradition juive.

L’historien David Bankier estime que «la grande majorité de la population (allemande) a approuvé les lois de Nuremberg parce qu’elles correspondaient à la politique raciale et parce qu’elles créaient un contexte permanent de discrimination qui mettrait un terme au règne de terreur et établirait des limites précises aux activités antisémites.»[8]

A l’étranger, si chacune des mesures prises est sévèrement critiquée, une partie de la presse pense, comme le Catholic Times anglais du 13 septembre 1935, que « même du point de vue allemand, il serait infiniment mieux d’en arriver à un compromis avec les dirigeants juifs, un compromis qui définirait les droits et devoirs sur lesquels les parties se seraient mises d’accord et qui les engagerait. De cette façon les deux races pourraient enfin vivre côte à côte en paix, sans ces persécutions constantes et cette animosité... »[9] Arrivez à un accord pour mettre fin à cette querelle, demande-t-on aux Juifs allemands, comme s’il s’agissait d’un dialogue pour régler des torts partagés ! Méconnaissance de la situation sur place ou lassitude à l’égard d’un problème qui refait continuellement surface et pour lequel aucune solution n’est en vue ?

Le Times de Londres, daté du 8 novembre 1935, est plus réaliste : « Les lois de Nuremberg, en l’absence de tout décret d’application, sont utilisées pour justifier toutes sortes d’indignités et de persécutions, pas seulement par des individus mais également par les autorités officielles (...). Les possibilités qu’offrent les nouvelles lois sont sans limites (...). N’importe quelle personne peut accuser son ennemi ou son concurrent d’avoir été vu en compagnie d’une femme aryenne. » Et l’article de conclure que pour les Juifs d’Allemagne, il n’y a plus aucun espoir... [10]

En décembre 1935, sir Eric Phipps, consul général d’Angleterre à Munich, écrivait au Foreign Office : « La situation des Juifs est en train de devenir si désespérée qu’il apparaît chaque jour de façon plus évidente (...), que la politique nazie actuelle menace la population juive du Reich d’extermination. » Phipps exclut toutefois qu’il faille redouter un exode catastrophique des Juifs et ceci pour des motifs purement pratiques... Le petit nombre de Juifs qui possèdent encore quelques capitaux sont empêchés de les prendre avec eux. Il en résulte que si les fonds ne sont pas trouvés à l’étranger pour financer cette émigration, la grande majorité des Juifs allemands ne peut que rester là où ils sont. Phipps, malgré sa clairvoyance, n’en conclut pas moins par un argument qui reviendra souvent dans les réflexions des responsables des pays démocratiques : « Si une aide financière venait de l’étranger, et qu’elle soit suffisamment importante pour permettre à une grande partie de la communauté juive de partir, le gouvernement allemand aurait encore moins de raisons de faire une vie tolérable aux Juifs qui resteraient. »[11] Une raison fallacieuse pour ne rien entreprendre.

Mais en Angleterre Phipps n’était pas le seul à entrevoir la réalité. Au début d’octobre 1935, deux diplomates anglais rencontrent des hauts fonctionnaires du ministère de l’économie allemande. A leur retour ils notent dans leur rapport que « la politique allemande est de toute évidence d’éliminer les Juifs de la société allemande et que pour les nazis tous les moyens seront bons. »[12] De son côté l’ambassadeur William Dodd écrit au State Department à Washington le 26 septembre 1935 que les choses deviennent pire pour les Juifs et que «la tendance est à des mesures plus sévères », afin d’assurer «une séparation des Juifs de la communauté allemande.»[13]

Les propos de James McDonald, Haut Commissaire aux réfugiés venant d’Allemagne, dans sa lettre de démission du 27 décembre 1935, sont tout aussi alarmants : « Le programme du gouvernement allemand est conçu pour réduire les non-aryens à la misère en supprimant leur emploi (...) de façon à rendre leur existence intenable et qu’ils deviennent des hôtes indésirables du peuple allemand. Ce programme est conçu pour que ces importuns soient forcés de fuir l’Allemagne. C’est le but ultime du gouvernement national-socialiste, tel qu’il a été mis en route et tel qu’il ressort des déclarations de ses dirigeants », et il ajoute : «Si la pression actuelle ne s’allège pas, il est inconcevable que ceux qui peuvent fuir restent en Allemagne.»[14] Le Foreign Office déclare que la lettre de McDonald «est irréfléchie, desservant les intérêts réels des Juifs d’Allemagne et manifestement inspirée par le sionisme.»

Le gouvernement britannique veut avant tout éviter de critiquer ou de heurter le régime de Berlin. Il aurait tendance à s’aligner sur l’éditorial des Evening News du 28 octobre 1935 : « Personne dans ce pays ne prétend que la liberté civile ou que la liberté religieuse règnent en Allemagne. Quelques-uns déplorent ce que le régime nazi a fait, particulièrement en ce qui concerne le traitement des Juifs et de certains autres groupes religieux. Mais ne se passe-t-il pas des choses déplorables dans d’autres pays ? Le régime nazi n’est-il pas arrivé au pouvoir avec une des révolutions les moins sanglantes de l’histoire ?»[15] Bref, l’on pourrait conclure en fin de lecture : « De quoi se plaint-on ! »

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021.

[1] Discours de Hitler au Reichstag le 15 septembre 1935 cité par Ian Kershaw - The Hitler Myth - Op. Cit. p. 236

[2] Eliahu Ben Elissar - Op. Cit. p. 160 citant Hitler

[3] Hans Mommsen - Hitler, les Dirigeants Nazis et la Mise en Oeuvre du Génocide -dans La Politique Nazie d’Extermination - Op. Cit p. 141

[4] Arno Mayer - Op. Cit. p. 180

[5] Deborah Lipstadt - Op. Cit. p. 57

[6] Hannah Arendt - Eichmann à Jérusalem - Op. Cit. p. 70 et 71

[7] Déclaration de la Reichsvertretung der Juden in Deutschland le 25 septembre 1935 sur les lois de Nüremberg cité par Herbert Strauss - Op. Cit. p. 155

[8] David Bankier - The Germans and the Final Solution - Public Opinion under Nazism - Blackwell, Oxford 1992 p.80

[9] Catholic Times de Londres cité par Andrew Sharf - The British Press and the Jews under Nazi Rule - Oxford University Press - Londres - 1964 - p. 42

[10] Le Times de Londres du 8 novembre 1935 cité par Robert Gellately - Op. Cit. p. 107

[11] Rapport de Eric Phipps, consul général d’Angleterre à Munich en décembre 1935 cité par Ari Johsua Sherman - Op. Cit. p. 63

[12] Rapport de deux diplomates anglais, Eric Mills et Frank Foley le 6 octobre 1935 de retour de Berlin cité par Martin Gilbert - The Holocaust : the Jewish Tragedy Op. Cit. p. 48

[13] Communication de l’Ambassadeur William Dodd à Berlin à Cordell Hull à Washington le 26 septembre 1935 cité par Deborah Lipstadt - Op. Cit. p. 61

[14] Lettre de démission du 27 décembre 1935 de McDonald, Haut comissaire aux réfugiés cité par Herbert Strauss - Op.Cit. p. 291 et 296

[15] Evening News de Londres cité par Andrew Sharf - Op. Cit. p. 24

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1939-1940 : La Grande-Bretagne en guerre adopte une politique antisémite

1939-1940 : La Grande-Bretagne en guerre adopte une politique antisémite

1939-1940  La Grande-Bretagne en guerre adopte une politique radicale pour les réfugiés du Reich

Elle ferme ses frontières aux nouveaux réfugiés et interne tous les citoyens du Reich présents dans le pays. Fallait-il pour justifier cette politique ajouter des propos antisémites ?

 Par Marc-André Charguéraud

Le gouvernement de Sa Majesté «ne peut plus collaborer à la solution du problème des réfugiés ». Un pays en guerre avec l’Allemagne « ne peut assister de quelque façon que ce soit l’exode de nationaux ennemis de territoires sous contrôle ennemi », pas plus qu’il ne peut s’intéresser aux Polonais devenus apatrides du fait de l’écroulement de leur pays. C’est en ces termes qu’Anthony Eden, ministre des Dominions britanniques, s’adressa à Washington à la suite de la convocation pour le 2 octobre 1939 d’une réunion du Comité Intergouvernemental pour les Réfugiés.[1] Dès le 3 septembre 1939, au moment de l’ouverture des hostilités, tous les visas anglais octroyés aux ressortissants des pays ennemis avaient été invalidés.

Désormais, aucun réfugié en provenance des territoires occupés ne pouvait entrer en Grande-Bretagne.[2] Il y eut quelques exceptions, mais elles ne concernèrent que rarement les Juifs, l’administration anglaise étant dans l’ensemble hostile à leur arrivée. Le commentaire d’un fonctionnaire du Foreign Office à propos de 2.000 Juifs luxembourgeois, qui cherchaient un refuge en 1940, est symptomatique : « Ces réfugiés, quelque désespérée que soit leur situation, ne peuvent pas être considérés comme des réfugiés de guerre en danger du fait qu’ils ont combattu les Allemands, ce sont de simples réfugiés raciaux », pour lesquels il n’est pas question d’accepter de passe-droit.[3] Une note du Colonial Office, datée du 13 janvier 1941, est tout aussi explicite.

« La réalité toute nue est qu’ils (les réfugiés juifs) ne sont désirés par aucun gouvernement colonial pour nombre de bonnes raisons, dont la plus importante est probablement qu’il est certain que tôt ou tard ils tomberont à la charge des autorités. (...) L’introduction d’un groupe de gens étrangers dans tous les sens du mot, même en nombre limité, sera mal ressentie par la classe laborieuse de la colonie et pourrait conduire à des troubles sérieux. »[4]

Dès le début des hostilités, de nombreux citoyens du Reich sur sol britannique, résidents ou réfugiés, furent arrêtés, dont une partie importante était juive.

Le 4 septembre 1939, une dizaine de milliers de personnes fut internée. Après examen, à la mi-janvier 1940, seuls 486 citoyens du Reich restaient dans les camps.[5]Mais, en mai 1940, des rapports provenant des Pays-Bas suggérèrent que la victoire éclair des Allemands était due pour une large part aux activités subversives de la cinquième colonne.

Le gouvernement anglais recourut à nouveau à des mesures d’internement et 30.000 citoyens du Reich qui se trouvaient sur sol britannique furent emprisonnés dans des camps de fortune. Nous ne pouvons pas nous permettre de prendre le moindre risque, écrit le premier ministre anglais sir Neville Chamberlin. 

« Au minimum, tous les Allemands et tous les Autrichiens doivent être immédiatement internés. »[6]  Ce n‘est pas parce qu’ils sont juifs que ces réfugiés sont internés. Ils suivent le sort de tous les Allemands et Autrichiens sur le sol anglais au début de la guerre. En juillet 1941, ils n’étaient plus que 1.300 détenus.[7] 7 000 internés avaient été transférés au Canada et en Australie.[8]

De son côté, Winston Churchill, Premier Ministre anglais qui vient de remplacer Neville Chamberlin, déclare à la Chambre des Communes, le 4 juin 1940 :

« Je suis conscient qu’un grand nombre de personnes affectées par les ordres (d’internement) que nous avons donnés sont des ennemis passionnés de l’Allemagne nazie, mais nous ne pouvons pas, dans les temps présents et sous la pression actuelle, procéder à toutes les distinctions que nous voudrions faire».[9] Pour le Jewish Chronicle du 17 mai 1940, les arguments en faveur des internements « étaient irrésistibles, au moins dans la présente conjoncture où la vie même de la nation était en cause. »

Ces internements étaient également justifiés par une méfiance profonde de la population britannique. « Ces gens (les réfugiés du Reich) sont des nationaux d’un pays ennemi, même s’ils n’aiment pas le gouvernement en place, au fond d’eux-mêmes ils doivent avoir l’amour de leur pays de naissance. »[10] Ils restaient allemands et potentiellement dangereux.

Cette attitude anglaise a été, après la guerre, sévèrement critiquée. Des historiens ont estimé que la classification d’« ennemis » de tous les étrangers qui, en Angleterre, étaient des nationaux de pays sous contrôle allemand, les Juifs inclus, était inacceptable. « Les dirigeants anglais, un quart de siècle après avoir demandé la création d’un Jewish National Home, d’une patrie juive, étaient incapables de reconnaître les Juifs comme une nation, comme un peuple. Ils les traitaient comme nationaux des Etats qui leur avaient enlevé tous leurs droits. Il en résultait un paradoxe : parmi les peuples contre lesquels Hitler avait déclaré la guerre, il y en avait un, les Juifs, dont les stratèges alliés se refusèrent à reconnaître l’existence même. »[11] Cette problématique s’était déjà posée dans les années qui précédèrent la guerre.[12] Elle ne trouva sa solution que lorsque l’Etat d’Israël fut créé, en mai 1948, et que la différenciation entre Israéliens et Juifs nationaux d’autres pays fut clarifiée.

Ces critiques ne devraient jamais faire oublier la contribution majeure de l’Angleterre, que Yehuda Bauer décrit ainsi : « Dans son combat désespéré pour assurer sa propre survie, seule jusqu’en juin 1941, l’Angleterre a épargné aux Juifs de Palestine, d’Afrique du Nord et de l’Empire britannique le sort des Juifs d’Europe. »[13] L’Occident lui doit une reconnaissance de taille pour avoir conduit avec courage et persistance cette bataille, alors que tout se liguait contre elle.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.
Publié sur Alliance premier magazine juif sur le net depuis 1997

[1] Abella et Troper, p. 69.

[2] Bernard Wasserstein, Les Alliés et les Neutres face à la politique nazie, in François Furet, éd. L’Allemagne nazie et le Génocide juif. Colloque de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, Gallimard / Seuil, 1985, p. 366.

 

[3] Wasserstein 1979, p. 109.

[4] Ibid., p. 47.

[5] Gilbert Badia, Les Barbelés de l’exil : Etude sur l’immigration allemande et autrichienne (1938-1940), Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1979, p. 171.

[6] Wasserstein 1979 p.88

[7] Wasserstein 1979, p. 88, 90 et 107.

[8] Marrus 1985 p.25

[9] Wasserstein 1979 p .96

[10] Wasserstein 1979 p. 92 et 94. La seconde déclaration est d’Alderman Dean du London County Council.

[11] Finger, op. cit. p. 3.

[12] Charguéraud 1998, op. cit., p. 68 ss : La Nation juive.

[13] Yehuda Bauer, A History of the Holocaust, New York, Franklin Watts, 1982, p. 297 Italiques ajoutées.

1938-1944 - Quotas américains : rien pour les réfugiés juifs

1938-1944-Quotas américains : rien pour les réfugiés juifs

1938-1944 Quotas américains : d’importantes dérogations pour certains,rien pour les réfugiés juifs.

Roosevelt lâche sur les quotas lorsque sa popularité est en jeu Il reste inflexible lorsqu’il s’agit des Juifs.  Par Marc-André Charguéraud

Les autorités américaines ont constamment fortement limité l’accueil des réfugiés d’Europe au nom d’une politique de quotas datant de 1924.[1] Comme si cela ne suffisait pas, elles ont en plus multiplié les entraves pour l’obtention d’un visa. Dès le 15 novembre 1938, quelques jours après le terrible pogrom de la Nuit de Cristal, le Président Roosevelt ferme la porte aux fugitifs. ll ne peut prendre aucune mesure pour aider l’immigration des Juifs allemands : « Ce n’est pas envisageable, nous avons le système des quotas. »[2]

En novembre 1939, La guerre vient d’éclater et l’Amérique est restée neutre, Harold Ickes, ministre de l’Intérieur, propose une « loi sur le développement de l’Alaska » afin de contourner les quotas draconiens d’immigration. Elle prévoit l’arrivée de 5 000 réfugiés. La loi est repoussée par le Congrès.[3]

Le 9 septembre 1941, James McDonald, président du Presidential Advisory Committee on Political Refugees demande sans succès à Roosevelt convaincre de demander au Département d’Etat une interprétation plus souple des réglementations sur l’immigration.[4])

Harold Ickes récidive en recommandant que les réfugiés soient admis dans les Iles Vierges américaines en attendant de recevoir un visa d’entrée aux Etats-Unis.  Le Département d’Etat s’y oppose vigoureusement.[5]  Roosevelt, très mécontent, répond négativement à Ikes : « Seuls le Secrétaire d’Etat et le Président décident des questions concernant les relations étrangères, quelle que soit la partie des Etats-Unis en cause. »[6]

Le 30 juin 1943, Emmanuel Celler un représentant au Congrès propose que « sans changer les règles de l’immigration, nous pourrions recevoir un nombre raisonnable de ceux qui ont eu la bonne fortune d’échapper à l’enfer nazi, en les recevant comme visiteurs, hors quotas. Ils pourraient être placés dans des camps ou des cantonnements et maintenus dans ces lieux d’asile jusqu'à la fin de la guerre. Des organisations charitables sont prêtes à se charger de tous leurs frais. »[7]

Dans une lettre du 4 mars 1943, Stéphane Wise, le charismatique président du Congrès Juif Mondial supplie le président Roosevelt : « de lancer une action, qui…, pourrait tout de même sauver les Juifs d’une disparition complète en offrant aux survivants un asile dans des sanctuaires créés sous les auspices des Nations Unies. »[8]

Malgré ces prises de positions négatives, les autorités américaines ont admis des centaines de milliers de personnes hors quota.

En novembre 1938, Roosevelt décide de renouveler aussi longtemps que cela sera nécessaire les visas de visiteurs et de touristes de quelque 12 000 à 15 000 personnes arrivées hors quota. Roosevelt précise dans une conférence de presse qu’il ne va pas permettre à des formalités juridiques d’empêcher une action humanitaire.[9]

Le 29 avril et de nouveau le 23 décembre 1943, le Congrès amenda les lois sur l’immigration pour permettre à 300.000 Mexicains d’entrer temporairement aux Etats Unis pour aider dans l’agriculture.[10] L’histoire ne précise pas s’ils sont retournés chez eux Pendant les trois dernières années de la guerre 400.000 prisonniers allemands ont été internés dans des camps aux Etats-Unis.[11]

Et les « réfugiés » ? Ils sont oubliés. Au cours de l’été 1940, le Département d’Etat accorde des visas temporaires à d’éminents « réfugiés » « ayant une réussite intellectuelle hors pair, un courage indomptable, de vigoureux supporters d’un gouvernement libéral avec une expérience prouvée et qui sont en danger de mort entre les mains de l’autocratie ».[12] Seuls 1 236 purent être utilisés, avant qu’en janvier 1941 déjà, le plan soit interrompu sous la pression des isolationnistes du Département d’Etat.[13]

Une pleine page de publicité dans le Washington Post du 29 mai 1944 popularise le concept des « ports francs pour les réfugiés » proposé par DuBois un fonctionnaire de State Department en mars 1944.[14] Un refuge temporaire serait établi aux Etats-Unis pour toutes les victimes potentielles des nazis qui auraient pu s’enfuir. Les réfugiés ne présentaient-ils pas infiniment moins de risques sur le plan de la sécurité que les centaines de milliers de prisonniers de guerre allemands arrivant aux Etats Unis ?? N’était-il pas préférable de traiter les Juifs comme des prisonniers de guerre de l’Axe, en les internant dans des camps aux Etats-Unis, plutôt que de les laisser entre les mains de leurs meurtriers ?[15]

A partir d’avril 1944, la presse, les syndicalistes et les organisations religieuses soutinrent vigoureusement le projet. A la mi-avril un sondage Gallup montra que 70% des Américains approuvaient la mise en œuvre de « ports francs pour réfugiés ».[16] Roosevelt toujours sensible à l’opinion publique pouvait enfin lancer un plan d’accueil d’envergure. Il n’en fit rien et décida de réduire le nombre des nouveaux arrivants à moins de mille, afin de ne pas risquer des reproches du Congrès. 983 personnes dont 818 Juifs arrivèrent au camp militaire désaffecté de Fort Ontario à dans le Nord de l’Etat de New York en juin 1944.[17]  L’opération « ports francs » s’acheva sur ce score dérisoire. « Si les Etats-Unis se permettent d’annoncer au monde que leur contribution maximum au problème des réfugiés se limite à mille personnes, quelle réponse peut-on espérer des nations plus petites et moins riches... ? », écrivit l’éditorialiste de Jewish Frontier en juillet 1944.[18]

Chaque fois qu’une nouvelle possibilité de fuir se matérialisait, on constatait une augmentation du flot des fugitifs. Au cours d’une première étape, le persécuté allait d’un pays européen où les déportations s’accéléraient vers un pays voisin plus sûr, puis, dans une deuxième étape, parfois en brûlant la première, il se précipitait vers une porte qui s’ouvrait sur la liberté, hors de la forteresse de l’Europe.

De toute évidence des dizaines de milliers de Juifs auraient pu fuir si des lieux d’accueil s’étaient plus généreusement ouverts. C’était peu par rapport aux millions de victimes de l’Holocauste, mais chaque sauvetage était essentiel et moralement impératif.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021

 

[1] Les Juifs étaient très largement majoritaires parmi ces réfugiés.

[2] Divine op. cit. p. 97

[3] Ruth Gruber,  « The Road to FF », in  Dimensions, op. cit., p. 17.

[4] Bauer 1981, op. cit., p. 64.

[5] Fein, op. cit., p. 167.

[6] Henry Feingold, The Jewish People in America. A Time for Searching. Entering the Mainstream, 1920-1945, Baltimore, The John Hopkins University Press, 1992, p. 250.

[7] Berenbaum 1997, op. cit., p. 288.

[8] Druks op. cit. P. 37

[9] Mors 1968, p. 234

[10] Finger op. cit p.9.

[11] Finger op. cit. p. 7

[12] Divine 1969, Citation p. 102.

[13] Divine, op. cit., p. 103.

[14] Penkower 1981, op. cit., 298.

[15] Breitman et Kraut, op. cit., p. 196.

[16] Wyman 1987, op. cit., p. 342

[17] Breitman et Kraut, op. cit., p. 199.

[18] Lookstein, op. cit., p. 195.

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1943-1944 : Priorité à une Patrie juive par Marc-André Charguéraud

1943-1944 Priorité à une Patrie juive,sur les sauvetages, par Marc-André Charguéraud

1943-1944 Priorité à une « Patrie juive, »  sur les sauvetages.

Cette priorité donnée par la majorité sioniste américaine n’a-t-elle pas contribué à l’abandon des Juifs européens ? Ces Juifs qui devaient peupler la nouvelle Patrie.

Par Marc-André Charguéraud

Abba Hillel Silver, co-président de l’American Zionist Emergency Committee (AZEC), affirmait en août 1943 : « Il n’y a qu’une seule solution pour nos réfugiés, (...) c’est une patrie (...). Si nous abandonnons notre revendication nationale et historique sur la Palestine et que nous comptons seulement sur un appel philanthropique pour les réfugiés, nous perdrons tout et violerons les espoirs historiques de notre peuple ».[1]

Le juge Joseph Proskauer, président de l’American Jewish Committee (AJC), répondit : « Personne n’espère avoir un Etat juif maintenant, personne ne le désire aujourd’hui. (...) Il y a ceux qui ne se sont pas identifiés au sionisme, mais veulent aider à construire la Palestine, et pourtant pensent que ce serait une grave erreur de demander la création d’un Etat actuellement ».[2]

L’American Jewish Conference, qui se tint au Waldorf Astoria à New-York du 29 août au 2 septembre 1943, réunissait 65 organisations juives représentées par 500 délégués parlant au nom de 2 275 000 Juifs.[3]

Elle fut la plus importante manifestation unitaire juive de la guerre. Mais la confrontation entre Proskauer et Silver signifia l’échec de ce rassemblement national des forces vives juives. Ce fut un succès sioniste, certes, car une majorité écrasante des délégués vota une motion donnant la priorité à la création d’une patrie juive. Mais ce fut une faillite du mouvement unitaire, avec le départ quelques semaines plus tard de l’American Jewish Committee et du Jewish Labor Committee. La tentative d’un front uni juif avait échoué.[4]Les vieilles animosités entre sionistes et non-sionistes se rallumèrent, mais avaient-elles jamais cessé ?

Les sionistes avaient limité la conférence à deux sujets : le futur de la Palestine et la reconstruction après la guerre des communautés juives européennes. Les organisateurs de la conférence n’acceptèrent d’ajouter à l’ordre du jour la question du sauvetage qu’à la suite de pressions.[5] Elle ne fut abordée que marginalement, malgré l’intervention qui resta discrète d’un sioniste minoritaire, Robert Goldman. En faveur d’une politique de compromis, il rappela que « si le projet à long terme que nous désirons réaliser interfère avec la solution de nos problèmes immédiats (...), vous n’avez pas le droit de donner la priorité à un tel projet (la création d’une patrie en Palestine), s’il a pour effet la perte de milliers, de centaines de milliers de Juifs, qui sans cela auraient pu être sauvés pendant les quelques années à venir ».[6]

Cette priorité absolue donnée à la constitution d’une patrie juive en Palestine s’intégrait dans une stricte logique sioniste. Le programme de la conférence sioniste de l’hôtel Biltmore en mai 1942 avait déjà décidé à l’unanimité la création immédiate d’une patrie juive comme étant son but majeur. Silver y déclara : « L’ultime solution au problème juif doit être proclamée et cette solution ultime, c’est l’établissement d’une nation juive en Palestine ».[7]

Nahum Goldmann, l’un des dirigeants du Congrès juif mondial et de l’Agence juive, situait parfaitement la position sioniste. Il estimait que si les sionistes voulaient organiser une attaque massive contre le Livre blanc anglais sur la Palestine, ils devaient cesser de manifester contre les massacres juifs en Europe. Il expliquait qu’avec les ressources financières limitées des sionistes il était impossible de conduire les deux campagnes simultanément. Il était maintenant nécessaire, comme Abba Hillel Silver l’avait proposé au Biltmore, « de mettre l’accent sur la priorité du programme sioniste par rapport à la question des réfugiés ».[8]

Doit-on reprocher aux leaders sionistes de s’être trop consacrés à la lutte pour un Etat juif, délaissant les opérations de sauvetage ? s’interroge Gerhart Riegner. Non, estime-t-il, car ce serait confondre la cause et l’effet.[9]  Les Juifs avaient perdu tout espoir de sauver leurs coreligionnaires, écrivait un éditorialiste sioniste en septembre 1943. « C’est pendant les premiers mois de cette année (...) que tous nos cris et tous nos appels pour des mesures de sauvetage de vie se brisèrent sur le mur de l’indifférence jusqu’à ce que nous commencions à étouffer dans la sinistre conviction que nous étions impuissants. Ce fut l’année de l’infini, du puits sans fond, de l’impuissance totale. »[10] Que peuvent faire les Juifs dans ces conditions ? Et un périodique sioniste de donner la réponse : « montrer leur unité au sein de l’American Jewish Conference et demander les droits des Juifs en Palestine après la guerre ».[11]

Pour les sionistes, l’échec de la création d’un Etat juif aurait été criminel, car ils étaient sûrs que cela condamnerait les générations futures à la souffrance et à la mort.[12] Pour l’historien Henry Feingold, on est ici face à un paradoxe. « Alors que l’Holocauste créait un consensus et une raison irrésistible pour la création d’une patrie juive, il détruisait dans le même temps la population qui devait occuper cette patrie. »[13] Chaim Weizmann, président de l’Organisation sioniste mondiale, ne disait pas autre chose. Pour lui, les chambres à gaz menaçaient de résoudre à leur manière le problème de l’immigration en Palestine. « D’où viendront les millions de Juifs qui doivent peupler la patrie juive en Palestine ? » demandait-il.[14] Moins radical que Silver, Stephen Wise, président de l’American Jewish Congress, multiplia les appels en faveur du sauvetage des Juifs d’Europe. Ceux-ci contribuèrent à sensibiliser le public américain sans toutefois déboucher sur des résultats tangibles.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021.

[1] Kranzler, op. cit., p. 7. Pendant de l’American Jewish Conference d’août 1943.

[2] Ibid. op. cit., p. 7.

[3] Berman, op. cit., p. 111.

[4] Hilberg 1988, op. cit., p. 971. L’AJC quitte l’American Jewish Conference le 17 octobre 1943.

[5] Berman, op. cit., p. 111.

[6] Ibid. p. 115. Goldmann représentait l’Union of American Hebrew Congregations.

[7] Ibid. p. 89.

[8] Ibid. p. 106.

[9] Riegner 1998, op. cit., p. 105.

[10] Braham 1985, op. cit., p. 20.

[11] Ibid. p. 17. Article publié en juin 1943 dans un périodique sioniste.

[12] Berman, op. cit., p. 14.

[13] Feingold 1995, op. cit., p. 37.

[14] Berman, op. cit., p. 107.

Avènement du Régime nazi : soutien des Allemands, empathie des Occidentaux

Avènement du Régime nazi : soutien des Allemands, empathie des Occidentaux

Avènement du Régime nazi : soutien des Allemands,  empathie des Occidentaux.

Il ne faut pas oublier l’erreur tragique que le monde fit alors. Elle conduisit à la guerre et à la Shoah. Par calcul ou par conviction, les Allemands qu’ils soient protestants, catholiques apportent leur soutien, même les Juifs font preuve d’empathie. Les communistes attendent l’écroulement du nouveau régime. Blum prêche l’apaisement, Roosevelt applaudi le discours de paix du Führer. Churchill hésite. Hitler exulte.

Marc-André Charguéraud

« Le jour du boycott a été le jour de la plus grande lâcheté. Sans cette lâcheté, tout ce qui suivit ne serait pas arrivé », écrit après la guerre Léo Baeck.[1] Le rabbin se réfère au boycott des magasins et des affaires juives organisé par les nazis le 1er avril 1933. Il dénonce la passivité et le soutien à Hitler de la population allemande et des dirigeants étrangers pendant les six mois qui ont suivi sa nomination comme Chancelier du Reich, le 31 janvier 1933.

11 millions de protestants, soit près de 90%, ont voté pour les nazis en juillet 1932.[2] Sans surprise, la plupart, regroupés dans le mouvement inféodé aux nazis des « Chrétiens allemands » ont continué dans la même voie l’année suivante. On aurait toutefois pensé que les pasteurs, qui allaient fin 1933 fonder « l’Eglise confessante » pour contrer les « Chrétiens allemands », se seraient montrés plus critiques. Il n’en fut rien.

Otto Dibelius, cofondateur avec Martin Niemöller de l’Eglise confessante, affirme à la radio le 4 avril 1933 que le gouvernement a bien raison d’organiser un boycott. « L’Eglise ne doit pas et ne peut pas empêcher l’Etat de maintenir l’ordre par des mesures sévères (…) et vous savez, mes amis, que nous sommes des gens d’ordre, de droit et de discipline ».[3] Quelques semaines plus tard, Niemöller déclare dans le Völkischer Beobachter : « Dans notre peuple, en de nombreux groupements, l’espoir a surgi d’une association nouvelle entre la nation et l’église chrétienne, entre notre nation et Dieu ».[4]

Les catholiques à l’appel de leur clergé ont toujours massivement et constamment voté pour leurs propres partis contre les nazis.[5] Ils vont cependant apporter les voix décisives au Führer lors du vote des pleins pouvoirs du 23 mars.[6] Un changement de politique dicté par le pape Pie XI qui constate que depuis les élections du 3 mars les nazis possèdent la majorité au Reichstag. Il s’estime obligé de composer. Hitler a plusieurs fois déclaré qu’il revendique la sphère politique mais qu’il garantit le religieux aux Eglises.[7] Le Vatican, qui depuis longtemps cherche un accord formel avec le gouvernement allemand, pense qu’il faut saisir l’occasion pour négocier un Concordat, quitte à abandonner toute participation au pouvoir politique. Un Concordat s’appliquera dans la durée et Rome pense à tort que le gouvernement nazi n’est que transitoire.

Dans l’attitude de Pie XI, il ne faut pas négliger une phobie du bolchevisme. Il aurait dit à François Charles-Roux, l’ambassadeur français auprès du Saint Siège : « J’ai modifié mon opinion sur M. Hitler à la suite du langage qu’il a tenu ces jours-ci sur le communisme. C’est la première fois, il faut bien le dire, que s’élève une voix de gouvernement pour dénoncer le bolchevisme en termes aussi catégoriques et se joindre à la voix du pape ».[8]

Les marxistes allemands ont eu un comportement étrange qui les a conduits à accepter dans les faits la mise en place du régime nazi. Ils sont pourtant 13 millions, bien organisés avec leurs milices entraînées et armées qui font le coup de feu chaque jour et des syndicats ouvriers puissants qui sont à leurs ordres. Entre leurs mains deux armes redoutables qu’ils ont déjà utilisées au début des années vingt : la grève générale et l’utilisation de la force.

Mais les marxistes obéissent aux directives de Staline. Comme Pie XI et de nombreux observateurs bien informés, Staline estime « que le régime nazi doit tôt ou tard s’effondrer et se briser entre les différents groupes qui le composent. Il a une base sociale diffuse, celle d’un parti de protestation, il n’a pas de programme politique clair à offrir ».[9] L’historien Ian Kershaw donne une excellente analyse de la situation : « Son aversion pour les socialistes est à l’origine de l’invraisemblable politique que Staline impose au Parti Communiste allemand (...) Il aide Hitler à détruire la république de Weimar, comptant sur lui pour détruire les social-traîtres et ne croyant pas que le nazisme leur survivra. Ainsi la voie serait libre pour faire la révolution (…) Mais Hitler n’élimine pas seulement les socialistes, il se débarrasse aussi des communistes ... »[10]

Hitler n’a pas de soucis à se faire du côté des démocraties occidentales. Déjà en décembre 1930 dans le Populaire, Léon Blum écrivait : « Je crois que l’astre hitlérien est déjà monté au plus haut de sa course, qu’il a touché son zénith ». D’ailleurs, ajoute-t-il, si un jour « l’absurde baladin du racisme arrivait tout de même au pouvoir, il sentirait tomber sur lui le lourd manteau de prudence et l’on pourrait s’attendre à l’une de ces métamorphoses opportunes comme il s’en produit souvent ».[11] Après le boycott du 1er avril 1933, Léon Blum met publiquement en garde contre « toutes réactions nationalistes ».  Dans la grande tradition de vœux pieux imprégnés de rhétorique humanitaire il estime qu’il vaut mieux répondre à la force par la « révolte des consciences ».[12]

Aux Etats-Unis, le 16 mai 1933, le président Roosevelt lance un appel au désarmement et à la paix. Le jour suivant, Hitler lui répond devant le Reichstag dans son fameux discours de paix. Il approuve l’appel de Roosevelt et ne réclame qu’une chose, l’égalité avec les autres nations sur le plan de l’armement. A Washington le porte-parole déclare : « Le Président a été enthousiasmé par la façon dont Hitler a accepté ses propositions ».[13]  Six semaines à peine après le boycott des affaires et magasins juifs en Allemagne, Roosevelt ne demande qu’à être rassuré.

En Grande-Bretagne, le ton est donné par Winston Churchill qui malgré son grand sens politique, montre qu’il n’arrive pas à saisir la personnalité de Hitler. En 1935 encore, il prend une position équivoque à l’égard du Führer. Il se demande si Hitler « va déclencher sur le monde une nouvelle guerre désastreuse pour la civilisation, ou bien s’il prendra sa place dans l’histoire comme l’homme ayant rendu l’honneur et l’esprit de paix à la grande nation allemande, sereine et forte, au premier rang du cercle de famille qu’est l’Europe ».[14]

Paradoxe de ces temps troublés, face au danger bolchevique la communauté juive allemande est à l’unisson. Le Rabbin Léo Baeck déclare en public à la fin mars 1933 : « La révolution allemande et nationale que nous vivons en ce moment montre deux directions qui tendent à se rejoindre : la lutte pour surmonter le bolchevisme et celle qui vise à rénover l’Allemagne. Comment se situe le judaïsme face à ces deux objectifs ? Le bolchevisme étant un mouvement athée est l’ennemi le plus violent et le plus acharné du judaïsme (…) Un Juif qui se fait bolcheviste est un renégat. L’idéal et la nostalgie des Juifs allemands est bien la rénovation de l’Allemagne ».[15]

Cette « nostalgie » pousse certains intellectuels Juifs à aller jusqu’à déclarer qu’ils auraient approuvé le régime nazi s’il n’avait pas été antisémite. En témoignent ces mots du rabbin Elie Munk : « C’est à partir du judaïsme que je rejette la doctrine marxiste, je me reconnais dans le socialisme national une fois ôtée sa composante antisémite. Sans l’antisémitisme, le socialisme national trouverait ses plus chauds partisans chez les Juifs fidèles à leur tradition ».[16] Le professeur Khün, de l’université de Tubingen, hébraïste de talent, approuve « les recommandations nationales-socialistes pour une réforme sociale et leur déclaration de guerre au communisme l’aurait encouragé à adhérer au parti, bien qu’il ne puisse accepter ni leurs théories raciales, ni leurs conceptions antisémites ».[17]

Au vu de toutes ces prises de positions, est-il exagéré de conclure que pour la plupart des acteurs, l’arrivée du national-socialisme au pouvoir a plutôt été considérée avec sympathie et pour le moins n’a pas été combattue ? Certes des voix se sont élevées pour dénoncer les emprisonnements d’opposants politiques, l’abandon de l’habeas corpus, les renvois arbitraires de fonctionnaires et autres dérives inadmissibles d’un régime totalitaire qui s’installe. Le soulagement de voir l’Allemagne s’éloigner d’un chaos total qui l’aurait détruite a relégué ces mesures scélérates au second plan.

Fin 1932, la gauche marxiste et les nationaux-socialistes totalisent les trois quarts des représentants du Reichstag. Il ne reste que deux choix de régime possibles, le marxisme ou le nazisme. Hitler a éloigné le spectre angoissant pour les occidentaux d’une Allemagne bolchevique. En juillet 1932, la droite et la gauche se battent à Hambourg : 19 victimes et 285 blessés. Rien qu’en Prusse, entre le 1er et le 20 juin 1932, il y eut 461 échauffourées qui firent 82 morts.[18]  Entre 1928 et 1932, la production industrielle allemande a chuté de 42%, une situation économique et sociale insupportable.[19] Hitler a rétabli l’ordre, condition essentielle à la reprise économique. Quant aux mesures odieuses décidées par le régime nazi, un consensus se dégage pour penser qu’il ne s’agit que d’une situation momentanée car le régime ne durera pas. Cette erreur de jugement grave a eu des conséquences catastrophiques : la guerre et la Shoah.

 

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

[1]  LEVIN  Nora, 1990, p. 22. Léo Baeck deviendra en septembre 1933 président de la Reichsvertretung des Deutschen Juden, l’organisation faîtière juive des Juifs s’Allemagne.

[2] REYMOND, p.79.

[3] GUTTERIDGE  Richard, 1976, p.78.

[4] .CONWAY J S, 1969. p. 89.  19 juillet 1933.

[5] Parti du centre et Parti bavarois.

[6] Il fallait pour les pleins pouvoirs une majorité des deux tiers alors que les nazis et leurs alliés n’avaient qu’une majorité simple.

[7] CONWAY, p. 61. « Le gouvernement national voyant dans le christianisme le fondement inébranlable de la vie morale de notre peuple, attache la plus haute importance au développement et au maintien des relations les plus amicales avec le Saint Siège (...). Les droits des églises ne seront pas touchés, leurs relations avec l’état ne seront pas changées.» Discours de Hitler au Reichstag le 23 mars 1933.

[8] LACROIX-RIZ,  Annie 1996. p 154.

[9   KERSHAW Ian, 1983, p. 29.

[10] JELEN Christian,1988, p. 16 et 17. Une première fois Staline sous-estime Hitler.

[11] GREILSAMMER Ilan, 1996. p. 272.

[12] THALMANN Rita,  in FURET François F  1985, p. 140.

[13] SHIRER William, 1990, p.231.

[14] FEDIER, p. 60.

[15] IBID,, p. 15.

[16] MUNK Elie, cité par FEDIER, p. 14 et 15.

[17]  Au cours d’une conférence au début 1933.

[18] SHIRER, op. cit. p. 184.

[19] FEDIER, op. cit. p. 55.