Nicolas Muller et les chemins d’exil
Le Hongrois Nicolas Muller quoique peu connu en France reste une figure majeure de la photographie de son pays mais aussi mondiale. Comme Eva Besnyö, Brassaï, Robert Capa, André Kertész et Kati Horna il a subi l’exil.

Nicolas Mulller artiste photographe Juif
Encore étudiant, il parcout pendant quatre ans la Hongrie à pied, en train ou à bicyclette pour saisir portraits, intérieurs, épisodes de la vie rurale ou ouvrière. Issu d’une famille juive bourgeoise, il fuit les régimes répressifs qui se succèdent à mesure qu’il traverse : de la Hongrie, à l’Autriche, la France, le Portugal (où il est emprisonné puis expulsé sous la dictature du général Salazar) avant de rejoindre le Maroc (des juifs de toute l’Europe centrale affluent alors à Tanger qui le plonge dans un état créatif intense ) et finalement l’Espagne où il meurt en 2000.
Les premières photographies de l’artiste sont marquées par un style documentaire lyrique dans lequel Muller illustre la grandeur du monde prolétaire et paysan.
Cet univers reste la pierre d’achoppement de l’œuvre. L’artiste photographie les ouvriers agricoles, les dockers, les enfants des rues, les marchands.
Ce n’est que plus tard qu’il propose des clichés plus « people » en photographiant les célébrités madrilènes (le poète Camilo José Cela, la pianiste Ataulfo Argenta, le torero Manolete par exemple) sans pour autant entamer une conversion esthétique.
Car si le photographe fréquente les écrivains, les philosophes et les poètes Café Gijón et ceux de la Revista d’Occidente c’est afin de prendre un part activement à la vie clandestine intellectuelle de espagnole.
Au Château de Tours sont réunis pour la première fois en France, images et de documents tirés des archives d’Ana Muller (fille du photographe). Choisis par Chema Conesa ils montrent comment s’est agencé le parcours de celui qui comprit la force d’un art capable de rendre compte d’un monde souvent passé sous silence.
L’exposition retrace de façon chronologique le parcours de ce photographe pour qui l’horizon a longtemps été provisoire et pour lequel l’art fut « une arme, un document authentique de la réalité ». Des images premières jusqu’à celles qui fit pour Match, France Magazine, Regards, toute l’œuvre met en scène le monde dans un jeu subtil d’ombres et de lumières d’où jaillit une énergie.
Le corps ne fait qu'un avec les contraintes de l’histoire qu’il subit. Il est son porte-empreinte. L'ombre de la chair est semble parfois une terre brûlée.
S'impose le pouvoir d'une tactilité plastique de la photographie. Elle reste une lutte contre tout type d’autorité politique. Les misères terrestres sont là : le lyrisme des prises ne soulage pas de leur poids mais il est là pour donner aux « hommes sans qualité » une présence qui lourde des persécutions du présent et de l’immuable passé.
Jean-Paul Gavard-Perret
« Nicolás Muller (1913-2000), Traces d'un exil ». Château de Tours. 2015.